LETTRE TROISIÈME SUR LES CATACOMBES
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Saint Paul et saint Jérôme parlent des catacombes. — Histoire des catacombes, depuis leur origine jusqu'à nos jours. — Les chrétiens continuent à y déposer leurs morts après que Constantin eut fermé l'ère des persécutions. — Empressement des papes à orner les tombeaux des marlyrs. — Dévastation des catacombes par les Lombards. — Elles ne sont plus que rarement visitées. — ' Elles finissent par tomber dans l'oubli jusqu'au xvi e siècle. — Antoine Bosio les découvre.—- Visite de Baroniusau cimetière de Sainte-Priscille. — Sollicitude des papes Urbain VIII et Clément X pour la garde et la conservation des catacombes.
Rome, le 2 janvier 1851.
Les chrétiens persécutés avaient eux-mêmes creusé des grottes souterraines, pour y ensevelir leurs morts et y cacher leur front proscrit. Saint Paul, dans son Épître aux Hébreux, ne semble-t-il pas faire allusion aux catacombes, quand il dit : « Des hommes persécutés, dont le monde n'était pas digne, er~ ce raient dans les solitudes, les grottes et les cavernes souter- « raines (1)?» Les Actes des martyrs font à chaque instant mention des catacombes. Saint Jérôme en parle dans sa Dissertation sur le prophète Ézéchiel.
« Dans mon enfance, dit-il, pendant que je demeurais à Rome, « où je receA r ais une instruction libérale, j'avais coutume de vice siter, chaque dimanche, avec des condisciples de mon âge, « les sépulcres des apôtres et des martyrs : nous entrions souvent « dans les cryptes, creusées dans les profondeurs de la terre, « et dont les murs sont garnis de sépultures à droite et à gauche.
(1) Saint Paul, Eptt. aux Heb. y c. xi, v. 37 et 38.
« L'obscurité est si grande, qu'il semble, en y pénétrant, qu'on « y pourrait s'appliquer à soi-même ce mot du prophète : Ils « descendent tout vivants dans les abîmes. De temps en temps, « un peu de jour qui tombe d'en haut y tempère l'horreur des « ténèbres. Vous ne pouvez pas dire que vous voyez des fenêtres, « mais plutôt des trous à lumière. Puis on continue à marcher « pas à pas dans la nuit. Dont ces souterrains tous entourent, « vous vous rappelez ce vers de Virgile :
« Horror ubique animos, siraul ipsa silentia terrent (1). »
Après les persécutions, les catacombes continuèrent à servir de cimetières aux chrétiens. Plusieurs même furent agrandies dans ce but. A la fin du grand siècle de Constantin, nous voyons le pape saint Sirice inhumé dans les catacombes de Sainte-Priscille, que plus tard le pape Célestin 1 er orna de peintures. Au v* siècle, le saint pape Sozime va reposer dans les catacombes de Sainte* Gyriaque, et saint Boniface dans celles de Sainte -Félicité. Jean VII, Grégoire III et Paul I er , réparèrent les catacombes endommagées par les barbares et recommandèrent vivement à la vénération des chrétiens ces lieux consacrés par la sépulture des martyrs. Tels avaient été les malheurs des temps, que les paysans (Je la campagne romaine avaient été réduits à faire des étables pour leurs animaux dans quelques-unes des catacombes. Ce fait est consigné dans une phrase d'un diplôme de Paul I er (2).
Léon III consacra aussi ses soins à la restauration des cimetières dévastés. Au xn e siècle, Pierre Mallius mentionne dix-neuf cryptes de martyrs dans le catalogue qu'il nous a laissé. L'auteur des Merveilles de la ville de Rome compte vingt et une cata-
(1) Hieronymus in Ezechiel, c. xl.
(2) Nam (quod dici nefas est) etiam et diversa animalia in aliquantis eisdem sanctorum cœmeteriis aditum habentia : illic elenim eorum existebant s» pta animalium. {Diplom, ad Iconfum, abbat. monast. SS. Steph. et Sylvest.)
combes connues de son temps, c'était au xiu* siècle. « Ces cioc metières souterrains, dit-il, avaient quelquefois trois milles « d'étendue ; c'est là que les saints martyrs étaient cachés . » Pendant la résidence des papes à Avignon, on oublia les catacombes, dont plusieurs entrées furent bouchées par des éboulements et des terrains d'alluvion. L'oubli dans lequel elles tombèrent doit être attribué aux malheureuses circonstances où Rome se trouvait alors, plutôt qu'à l'indifférence des chrétiens. Cependant quelques-unes furent visitées pendant les derniers troubles du schisme d'Occident, et même après ; car on a trouvé dans une chambre du cimetière de Saint-Prétextat, sur la voie Appienne, les noms d'un abbé de Saint-Hermès, de Pise, et de ses compagnons, écrits au charbon sur le mur, arec cette date : MCCCCLX11. Dans un eubiculum voisin, les mots suivants étaient également tracés en grandes lettres, avec du charbon : i 490. Ici est venu Raynatius Farnise avec ses amis. Vers l'époque de Léon X, Panvini porta le nombre des catacombes à trente-neuf et leur donna à chacune un nom distinct ; des artistes dessinèrent quelques-unes de leurs anciennes peintures. Enfin, au xvi* siècle, les catacombes se rouvrirent pour ne plus se refermer.
Luther venait de paraître, et, du souffle de sa bouche impure, le moine apostat avait allumé en Europe un vaste incendie. Ses disciples avaient profané les sanctuaires, brisé les tombeaux, livré aux flammes les reliques des saints et jeté au vent leurs cendres. 11 fallut bientôt remplacer les ossements sacrés, arrachés desautels en deuil. Où prendra-t-on de nouveaux martyrs? Rome, en apprenant les nombreux désastres des églises de France, de Suisse, d'Angleterre et d'Allemagne, se souvient des trésors enfouis dans ses catacombes ; elle se rappelle qu'elle a jadis donné la sépulture à DEUX MILLIONS ET DEMI de martyrs ; elle ordonne des fouilles, afin d'envoyer des protecteurs et des consolateurs aux églises désolées. Saint Philippe de Néri et saint
Charles Borroméeont été, pendant douze ans, prier dans les saintes
profondeurs des catacombes ; ils en apprendront le chemin à Bosio, à Severani, à Aringhi, à Boldetti, à Lupi, à Marangoni, à Bottari, à Buonarruoti et à plusieurs autres savants, qui vont exploiter et agrandir ces mines immenses où gît l'or de la charité.
Antoine Bosio, chevalier de Tordre de Malte, commence ses fouilles sous Clément VIII, et les continue, durant trente-trois ans, de 1567 à 1600.
Écoutez-le raconter lui-mêmç comment il découvrit les catacombes de Sain t-Pon tien . Sur les informations de quelques vieux vignerons qui connaissaient ces lieux, il avait pénétré d'abord dans des grottes sépulcrales dont quelques particularités lui avaient paru être de favorable augure.
« Je me sentis alors, ajoute- t-il, un plus vif désir de pour- « suivre mes recherches avec la plus grande diligence, dans « Pespoir de trouver d'autres indices qui me fourniraient plus « de lumières. Cependant, comme l'heure était déjà très-avance cée et que nous n'avions pas de flambeaux, nous fûmes forcés « de rétrograder et de remettre nos investigations à un moment « plus opportun. Je retournai le dimanche suivant, le 29 juillet « de Fan 1618, deux heures avant le jour, menant avec moi « mon peintre et mon sculpteur pour copier les images que « j'avais aperçues et celles que je pourrais découvrir encore; je « me fis accompagner aussi par deux ouvriers avec des pioches a et des pics, pour me frayer la route dans les endroits où elle « serait encombrée. Étant entré dans le souterrain, j'allai directe tement au lieu où j'avais déjà rencontré de saintes images, « parce que je jugeais qu'à l'endroit où était l'image de saint « Pigmenius devait se trouver le lieu de sa .sépulture, comme « semblait l'indiquer la petite fenêtre qui était placée au-dessous « de son portrait. Je pensai qu'on devait nécessairement retrou- « ver aussi tout auprès quelques traces des sépultures des saints « martyrs Abdon et Sennen, puisque, d'après les témoignages
« d'Àdoo; de Bèdeet des actes manuscrits de saint Pigmentas « que j'ai' rites tout à T heure, celui-ci avait été inhumé assez « près dès' deux martyrs penans. Hxplorant donc avec une dite ligence^t un intérêt extraordinaires tons lès* souterrains qui a étaientp^deœspeintnres, j'ouvrais avec la pioche lessenc< tiers encombrés* et; après trois heures d'un travail continu, il « plut au Seigneur de me • consoler. Jteras serpenté pendant a quelque temps, en rampant, le ventre contre terre, dans un « chemin extrêmement' étroit, lorsque tout à coup il s'offrit à « moi' un espace assez grand, dans- lequel il me fut possible de « me tenir debout: J'y reconnus une des anciennes entrées de c< ce samtlcimetière, etpeat-étte k principale. On y remarque a une grande ouverture, aujourd'hui fermée avec de la. terre et « des pierres 1 ; il n'est pas possible de voir ni de comprendre où « elle peut 1 aboutir en dehors. De cette ouverture on descend « dans le cimetière, et, autant que je puis le conjecturer» il de- « vftHy •avoir làun^escaMer, la pente «tant très-rapide ; mais au- « jourd'hui tout est couvert de terre et de pierres. La voûte et « h descente' sont reerépies et blanchies; on voit; qu'^n .certains a endroits elles étaient peintes» Quelques-unes de*es pemtures « ont été tellement endommagées parrPhumidita, qu'il est im- « possible dé distinguer ce qu'elles représentent. .11 y a* aumilieu « de la voûte de cette descente, une grande tête du Rédempteur, ce si Ken peinte, qu'elle donne monlt dévotion et vénération à qui « la regarde. En descendant, vous voyez sur la gauche les trois « enfants hébreux dans là fournaise, et, an bout delà descente, « vous vous trouvez en face d'une petite chapelle arquée de la « hauteur de six palmes et d'une largeur égale, sur une parofon- « deur de trois paltaes. Dans la façade intérieure est peintei une a croix ornée de pierreries, qui, de chaque côté, produit des a roses; au-dessous do cette croix est 1 l'autel où l'on a dû celé- « brer lès saints mystères. Sur la façade extérieure, an-dessus de ce la petite chapelle, un tableau représente le baptême de Notre*
« Seigneur par saint Jean-Baptiste dans le Jourdain. A la droite « de ce tableau» sur l'autre façade du mur que Ton trouve à « gauche en descendant, nous vîmes, avec un transport de joie, ce la tombe, tant désirée par nous, où furent déposés les corps des «glorieux martyrs Abdon et Sennen. Elle est formée par un <( monument en maçonnerie qui a sept palmes et demie de lon- « gueur, quatre de hauteur et presque autant de profondeur. Sur « sa face antérieure, le Sauveur est représenté au milieu d'un « nuage; il couronne saint Abdon de la main droite et saint « Sennen de la gauche. Ces martyrs sont debout; ils ont sur « la tête, outre le diadème, un bonnet persan en forme de ca- « puchon. Il y a aux deux extrémités deux autres figures, saint « Milix, près de saint Abdon, et en habit séculier, et saint Vince cent, en habit ecclésiastique, près de saint Sennen. Le long « de ce monument, on reconnaît les vestiges d'une inscription « coloriée, tracée sur le mur même; mais elle est tellement gâtée a que, malgré la plus grande diligence, je ne pus y découvrir « aucun sens et pas même un mot entier. »
C'est ainsi que le Christophe Colomb des catacombes a retrouvé un monde de martyrs ; c'est ainsi qu'Antoine Bosio a, le premier, donné l'élan à ces fouilles religieuses et artistiques qui ont rendu à la ville éternelle son antique et vaste nécropole. Vers la même époque, Baronius, le célèbre auteur des Annales, raconte aussi une visite qu'il avait faite dans les catacombes de Sainte- Piïscille.
« Nous avons visité, dit-il, le cimetière de Priscille, assez récc cemment retrouvé et déblayé, situé sur la voie Salara, à trois ce jets de pierre de la ville. Il est si vaste, et ses voies sont si c< nombreuses, si variées, que je ne puis mieux le caractériser « qu'en l'appelant une cité souterraine. A l'entrée, s'ouvre « comme. une grande rue, plus large que les autres, à laquelle « correspondent, à droite et à gauche, une multitude d'autres a chemins, lesquels, à leur tour, se divisent en divers quartiers ;
« de même que dans les villes, il s'y trouve, en certains ence droits, des espèces de forum, des cavités plus spacieuses, qui « servaient aux assemblées des fidèles, et qui sont décorées par « les images des saints. On y remarque aussi des ouvertures « actuellement bouchées, par lesquelles descendait la lumière. « Rome s'émerveilla lorsqu'elle apprit qu'elle avait à ses portes « des villes cachées, autrefois colonies des chrétiens, dans le <c temps des persécutions, aujourd'hui peuplées seulement par « des tombes (1) ; et elle comprit mieux ce qu'elle lisait dans les « anciens écrits, et ce qu'elle voyait dans d'autres cimetières, « dont quelques parties seulement étaient accessibles. »
Voilà, mon cher Edouard, quelques coups de crayon qui doivent vous donner une idée, faible, il est vrai, mais assez exacte, du croquis historique de nos catacombes.
En 1613, 1624, 1668 et 1672, parurent successivement divers décrets des papes Paul V, Urbain VIII, Clément IX et Clément X, frappant de châtiments corporels, de galères ou amendes, et d'excommunication, toute personne, de l'un et de l'autre sexe, de quelque état ou condition qu'elle fût, ecclésiastique, régulière ou séculière, qui, sans permission, entrerait dans une des grottes, catacombes ou cimetières, situés au dedans ou au dehors de Rome, et t en extrairait des reliques, ne fût-ce que la moindre parcelle. La garde des catacombes fut confiée au cardinal- vicaire, qui la remit à un gardien général, revêtu du caractère épiscopal ou sacerdotal. C'est aujourd'hui le révérend père Marchi, de la compagnie de Jésus, qui remplit cette charge importante.
{i) Obstupuit Urbs, cùm in suis suburbiis abditas se novit habere civitates, ebristianorum tempore persecutionis olim colonias, modo autem sepulcris tantum refertas. (Ann. eccl. ad an. 130.)
— Fossoyeur, où vas-tu par une nuit si sombre ? Ton pied ne crâint-il point de trébucher dans l'ombre?
— Je vais creuser ma ville aux, ténébreux sentiers, Ha Rome, à moi, qui compte encor plus de quartiers .Que celle des Césars! La connais-tu, ma ville? As-tu vu son pavé solitaire et tranquille?
N'as-tu point visité ses palais souterrains, Ses funèbres logis, fabriqués par mes mains?
ISn se heurtant, tu crains que mon pied ne trébuche ; L'obscurité pouf lui jamais ne tend d'embûche ; H la connaît, vois-tu, comme on connaît sa sœur ; Quand mes yeux sont fermés, je vois avec mon cœur. Mate lorsque je travaille, à la voûte attachée, Une lampe m'éclaire au fond de ma tranchée.
— Que ton nom.soit béni, fossoyeur courageux, Toi qui, creusant la terre, as su trouver les cieux !
—Fossoyeur, où vas-tu par une nuit si sombre?
Ton pied ne craint-il point de trébucher dans l'ombre?
— Je vais oùDieu' m'appelle, à la cité des morts ; Je vais des saints martyrs ensevelir les corps. Depuis que des tyrans s'augmente la colère, J'ai de nombreux tombeaux à creuser, ô mon frère. Le bourreau, chaque jour, ce riche pourvoyeur, Taille de la besogne au pauvre fossoyeur.
Il faut que je travaille, et que ma lourde pelle Ouvre sans cesse aux saints une couche nouvelle ; Il faut qu'avec ardeur je façonne leur lit.
Le jour ne suffit pas, je creuse encor la nuit, Pour loger tous ces morts qui viennent par centaines Remplir les loculi des grottes souterraines.
— Que ton nom soit béni, fossoyeur courageux, Toi qui, creusant la terre, as su trouver les cieux!
— Fossoyeur, où vas-tu par une nuit si sombre? Ton pied ne craint-il point de trébucher dans l'ombre?
— Je vais ouvrir sous terre un grand cubiculum Qui serve à nos chrétiens d'église et de forum. Les Césars ont proscrit les fils de l'Évangile : Il faut leur procurer un introuvable asile, Un lieu pour leurs enfants, un endroit pour gémir, Un temple pour prier, un abri pour dormir. A présent, le séjour de ces bannis du monde Est le sein de la terre où la paix est profonde. Là, nous souffrons la faim y le froid, la nudité; Mais que sont tous ces maux près de l'éternité ? Nous prétons au Seigneur, il saura bien nous rendre; Il donne cent fois plus quand il a fait attendre I
— Que ton nom soit béni, fossoyeur courageux, Toi qui, creusant la terre, as su trouver les cieux !
— Fossoyeur, où vas-tu par une nuit si sombre ? Ton pied ne craint-il pas de trébucher dans l'ombre ?
— Je retourne à mon camp caché sous les remparts ; Ce vieux sol est miné déjà de toutes parts.
Le siège que je fais vaudra celui de Troie :
Rome, sans coup férir, deviendra notre proie ;
' Car le sang des martyrs, chaque jour répandu» A crié vers le ciel et doit être entendu.
Nous creusons sourdement, et l'ennemi s'amuse, Son œil n'aperçoit pas que nous usons de ruse, Que nos sentiers secrets mènent au Vatican.
Qu'il mette son empire à présent à l'encan , Nous l'aurons, nous l'aurons, sans payer une obole ; Notre croix doit bientôt briller au Capitole !
— Que ton nom soit béni, fossoyeur courageux, Toi qui, creusant la terre, as su trouver les cieux !