LETTRE XIII
lORHAIBB.
Les catacombes considérées comme lieu de recueillement et de prière. — Leur sainteté élève l'âme à Dieu. — Saint Charles Borromée et saint Philippe de Néri dans les catacombes. — Prière aux glorieux habitants de la cité des martyrs. — Litanies des saints chantées dans les catacombes de Sainte-Agnès. — La chapelle de la Mère de Dieu.
Rome, le 27 février 1851.
Aujourd'hui, cher Edouard, ce n'est plus comme artistes chrétiens, mais comme humbles pèlerins que nous allons descendre aux catacombes. Nous allons ensemble nous agenouiller sur cette terre, six millions de fois bénie par la présence de six millions de corps saints qui lui ont été confiés. Nous allons méditer et prier ensemble, le front appuyé contre la pierre qui protège le tombeau des martyrs, loin des vains bruits du monde, et sous le regard des anges.
Le pèlerinage des catacombes est l'un des plus saints, le plus saint même que Ton puisse faire, après celui de Jérusalem. Aussi, dès que Constantin eut rendu la paix à l'Eglise, vit-on les chrétiens accourir, de tous les coins du monde connu, aux sépulcres glorieux des princes des apôtres, et des martyrs romains. Le saint pontife Damase, et le poète Prudentius ont chanté les cimetières souterrains de Rome ; et leurs vers, pleins d'harmonie, nous apprennent avec quelle tendre dévotion, avec quel pieux empressement, les fidèles des siècles qui suivirent l'ère des persécutions, venaient orner de lampes, de parfums et de fleurs, les tombeaux des athlètes du Christ, dont on célébrait toujours avec solennité la fête anniversaire de leur déposition. Plus tard, le malheur des temps arrêta ce concours, et les catacombes rentré-
rent dans l'oubli, jusqu'à l'époque où le saint et courageux Bosio fit sortir de terre cette Rome nouvelle, plus vaste et plus majestueuse que la Rome moderne. Les catacombes reprirent alors toute leur antique splendeur ; et leurs innombrables galeries reçurent, comme autrefois, les visites d'une foule de pèlerins avides de répandre de douces larmes d'attendrissement sur les ossements des martyrs, et d'obtenir, à force d'amour et de respect, la puissante protection des illustres habitants de la Rome souterraine.
Sainte Brigitte, à qui Dieu révéla les mystères du passé et de l'avenir, dit, en parlant des catacombes :
a De même que l'on cultive avec soin le lieu où des roses et « des plantes doivent être semées, de même ce lieu, appelé catacc combes, était honoré et préparé longtemps d'avance pour deve- « nir la joie des anges et des hommes. Je te déclare donc qu'il y ce a, dans le monde, beaucoup de lieux où les corps des saints re- « posent, mais ils ne sont pas semblables à celui-ci. Si Ton pouce vait compter les saints dont les corps y ont été déposés, on le ce croirait à peine. C'est pourquoi, de même que l'homme incc firme est réconforté par les parfums et par la nourriture, ainsi <c ceux qui viennent ici avec une âme sincère sont spirituellement « ranimés; ils reçoivent une vraie rémission de leurs péchés, « chacun selon sa vie et sa foi (1). »
Saint Charles Borromée, cardinal-prêtre de la sainte Eglise romaine et archevêque de Milan, ne venait jamais à Rome sans descendre dans les catacombes, où il retrempait son âme dans le silence et la prière. C'était principalement le cimetière de Saint- Callixte qu'il fréquentait ; là, agenouillé devant le tombeau de saint Sébastien, il poussait de brûlants soupirs vers le ciel et baignait de ses larmes abondantes cette terre qui fut si longtemps détrempée par les larmes et le sang des martyrs (2).
(i) Revel. S. Brigittœ, lib. IV, c. cvn.
(2) Quis nesciat (ut cœteros taceamus) S. Carolum, card. Borromœum,
Saint Philippe de Néri, fondateur de la congrégation de l'Oratoire, passa dix années entières dans le même cimetière, au milieu des pleurs, des jeûnes et des travaux de la pénitence. Loin du regard des hommes, ce grand serviteur de Dieu, les yeux et les mains tournés vers le ciel, puisait abondamment, dans le sein même des ténèbres, les rayons de la lumière d'en haut ; et, durant sa prière, il était tellement enivré des douceurs ineffables de la joie céleste et des voluptés de l'amour divin, que, ne pouvant supporter davantage la violence de ces ardeurs sacrées, il était forcé de se rouler par terre, en criant : C'est assez, Seigneur, cest assez! Retenez, je vous en conjure, les torrents de votre douleur (1) !
Quel lieu, en effet, pouvait être plus rempli de la majesté divine, et convenir mieux aux saints transports de l'extase, que ces souterrains silencieux où, durant trois siècles, la mort avait entassé des millions de martyrs, semblables à ces gerbes d'épis dorés que les moissonneurs empilent jusqu'au faîle d'une grange, devenue trop petite pour les recevoir toutes ! Edouard, si vous saviez comme le cœur bat avec violence, au fond d'une poitrine catholique, lorsqu'on se trouve au milieu de ces greniers d'abondance où la mort a réuni une si grande quantité de froment céleste; lorsqu'on se voit environné d'un si grand nombre de tombeaux, renfermant des ossements destinés à revêtir un jour les
cura Romae ageret, Callisli cœmeterium fréquenter adiré, illud pie colère, atquc in 0. Scbasliani pervigilio ibidem pemoctare in morehabiiisse : quia assiduis precibus, crebris suspiriis, jugibus lacrymis sacrum hune subterraneœ regionis ambitum irrigasse, vel, ut melius dicam, velut sideribus terrcslrc hoc cœlum illustrasse. (Aringhi, p. 238.)
(1) Ibi enim cœlestis vir, terrena luce se penitus abdicans, et oculis ac tnanibus in cœlum inlenlus, ipsas in ter lenebras supernae lucis radios uberrirne hauriebat, eaque supemorum gaudiorum dulcedine, atque amoris copia inler orandum sa*pe perfundebalur, ut, cœleslium vim charismalum ferre haud valens, humi provolulus exclamare protinus cogerelur : Sat est, Domine, sat est! Contine, quœso, supernœ undas dulcedinis ! (Idem, p. 239.)
formes immortelles de presque un Dieu ! Alors, le cœur oublie la terre, il ne se souvient plus que du ciel ; les yeux se mouillent des pleurs de la plus douce dévotion, et, à travers ces bienfaisantes larmes de la piété, ils voient les choses de l'éternité, comme à travers un brillant prisme qui, décomposant la clarté terrestre, laisse descendre jusqu'au fond de rame enivrée quelques-uns des rayons de la splendeur éternelle! C'est dans les catacombes qu'il faut aller pour apprendre à se recueillir et à prier; car, plus on descend dans ces lieux sacrés, plus la paix se fait dans notre âme, plus notre cœur monte et s'approche de Dieu. C'est là que Ton peut répéter avec transport ces passages des livres saints, et de la liturgie catholique :
Seigneur, qui nous avez créés, ayez pitié de ceux que vous avez rachetés par votre précieux sang, mêlé à celui de tant de martyrs 1 Les corps de vos saints reposent dans la paix, et leur nom vivra éternellement. Voici ceux qui sont venus de la grande tribulation et qui lavèrent leur robe dans le sang de l'Agneau. Vos serviteurs ne craignirent pas les coups des bourreaux; c'est x pourquoi vous leur avez donné une place d'honneur dans le royaume de votre Père. Ils livrèrent leur corps à la mort plutôt que d'adorer les idoles; et ils ont reçu la couronne et la palme de l'immortalité. Ils avaient paru mourir aux yeux des insensés, et maintenant ils sont dans la paix. Vous les avez couronnés de gloire et d'honneur, ô mon Dieu, et vous les avez établis sur tous les ouvrages de vos mains. Ils ont passé par l'eau et par le feu, et tous les avez conduits au lieu du rafraîchissement, et leur repos sera éternel. Les saints tressailliront dans la gloire, ils se réjouiront dans leurs demeures. Le Seigneur garde tous leurs os, aucun d'eux ne sera brisé. Priez pour nous, saints martyrs, afin que nous soyons dignes des promesses de Jésus-Christ. Exaucez notre prière, Seigneur, et que notre cri parvienne jusqu'à vous ! Seigneur Jésus-Christ, roi très-glorieux des martyrs et de ceux qui vous confessent, vous dont l'admirable providence daigne
garder en ce lieu, par le ministère de vos saints anges, les corps sacrés de vos soldats qui ont versé leur sang pour votre foi et votre nom, et qui avez placé comme des sentinelles autour des murailles de cette ville, votre Rome bien-aimée, le centre de votre Eglise, ceux dont les âmes louent jour et nuit votre saint nom dans les cieux : accordez-nous la grâce, à nous qui allons visiter leurs saintes reliques, de nous réjouir éternellement de leur triomphe, et d'être environnés jusqu'à la fin de leur puissante protection. Seigneur Jésus-Christ, qui avez rendu plus glorieux que les palais des rois les tombeaux des martyrs, vos serviteurs, dans lesquels nous honorons leurs cendres et leurs ossements sacrés, qui furent les temples vivants du Saint-Esprit; puisque vous leur avez permis d'être, par la foi et par la charité, les vainqueurs de vos ennemis et les imitateurs de votre passion, et de remporter, en mourant, la palme de l'immortalité, accordez-nous, par leur mérite et leur intercession, d'être préservés de toutes les embûches des ennemis de nos corps et de nos âmes, et d'arriver à la gloire éternelle du paradis; vous qui, avec le Père et le Saint- Esprit, vivez et régnez dans les siècles des siècles!
Voilà comment prie l'Eglise, en exhumant les corps des martyrs qui doivent passer du loculus sur nos autels; voilà comment tout bon chrétien doit prier en visitant les catacombes. Malheureusement, la plupart de ceux qui descendent dans les différents quartiers de la Rome souterraine ne sont que des curieux qui visitent les faubourgs de la grande cité des martyrs, comme ils visiteraient les catacombes de Naples ou de Paris. Leur cœur, privé de foi, d'espérance et d'amour, ne ressent rien en présence de cette innombrable armée des témoins du Christ, qui sont morts en héros sur le champ de bataille. Ils ne voient, à la lueur blafarde et tremblante de leur flambeau, que des ossements ordinaires dans ces restes mortels d'un peuple de saints. Souvent même, ils poussent l'indécence jusqu'à rire et à plaisanter dans ces lieux vénérables, où germe tant de gloire pour le grand jour du
triomphe. J'en ai vu qui, non contents d'insulter au silence et de troubler, par des conversations déplacées, la paix de ce saint et majestueux empire de la mort, s'amusaient à détériorer des fresques séculaires, en les noircissant à l'aide de la fumée de leur torche. Ah! retirez-vous, profanes, retirez-vous! Ne violez pas ainsi le sanctuaire des tombeaux, car l'ange invisible qui veille à leur garde pourrait vous exterminera
Il faut, mon cher Edouard , que , pour votre édification , je ▼ous raconte maintenant un pieux pèlerinage que je fis hier aux catacombes de Sainte- Agnès-hors-les-Murs.
Nous étions cinq visiteurs : un vénérable vieillard en cheveux blancs, qui a passé trente années dans les missions de l'Amérique du Nord ; un bon moine bénédictin de Pérouse ; un brave officier de l'armée française ; une riche et respectable dame du département de la Côte-d'Or , qui est venue à Rome pour offrir au pape un crucifix d'ivoire , évalué à dix mille francs; et enfin votre ami, nouvellement promu, malgré son indignité, aux redoutables fonctions du sacerdoce. Notre guide nous distribua à chacun un cierge allumé , et nous descendîmes silencieusement dans les premières galeries de la catacombe.
A la vue des loculi ouverts et montrant leurs squelettes à moitié réduits en poussière , un religieux effroi , ou plutôt une -sainte joie s'empara de nous. Le bon vieillard, se tournant de mon côté , me dit à voix basse :
— Que n'ai-je amené avec moi mes fervents sauvages d'Amérique ! Ces tombeaux de martyrs , ces sépulcres où reposent les premiers chrétiens enflammeraient leur foi et feraient jaillir de leurs yeux des larmes d'attendrissement et de dévotion. Nous n'avons point de trésors semblables dans nos forêts du nouveau monde.
— C'est vrai , murmurai-je , votre pays est trop jeune pour avoir une telle moisson de martyrs ; mais tous les saints ne sont
Ki
pas enfouis ici ; ceux qui vivent au delà des mers sont également les amis de Dieu.
— Et puis , il se trouve des martyrs partout , reprit le missionnaire, puisque la vie sur la terre est un long combat.
— Oui , le monde est un vaste amphithéâtre qui ne manque pas de lions et de tigres prêts à nous dévorer, répliquai-je; néanmoins, s'il nous fallait pas^r sous le glaive du bourreau ou sous la dent des bêtes féroces pour la confession de Jésus-Christ , je crois que les apostats seraient plus nombreux aujourd'hui qu'ils ne Tétaient autrefois.
— On trouve de la force en Dieu , mon fils ; et cette force nous est donnée quand nous la demandons. La prière est larme qui a rendu tous ces héros vainqueurs. Oh ! c'est ici que l'on se sent bien disposé à prier. Il me semble que j'éprouverais un grand bonheur à chanter les litanies des saints au milieu de tous ces sépulcres peuplés de saints.
— Votre idée est une inspiration de Dieu ; pourquoi ne la mettrions-nous pas à exécution ? Nous sommes ici trois prêtres , nous pouvons chanter la prière des saints, l'invocation des martyrs en marchant le long de ces rues étroites et ténébreuses que bordent tant de tombeaux.
J'échangeai alors quelques mots avec le moine , la dame et l'officier ; puis le vénérable missionnaire entonna, de sa voix la plus solennelle, les litanies des saints, que nous continuâmes tous avec ferveur jusqu'à la fin.
Vous redire, Edouard, l'impression que ce chant religieux fit sur moi durant cette marche processionnelle à travers les tombes des martyrs, je ne le puis. Jamais je n'avais chanté avec tant d'âme ces belles invocations au glorieux chœur des athlètes de Jésus-Christ ; jamais prière plus ardente n'était sortie de mes lèvres ! 11 faut vous dire aussi que le lieu où nous étions contribuait puissamment à exciter ma foi et à réchauffer mon cœur. Chanter les litanies des saints dans les catacombes , cheminant
lentement avec des cierges en main , à travers les innombrables carrefours de la grande nécropole chrétienne, si pleine d'émouvants souvenirs , et cela , quelques jours seulement après mon ordination à la prêtrise : certes , il n'en fallait pas tant pour transfigurer tout mon être et donner à mon cœur des élans d'amour et de poésie inconnus jusqu'alors!... Quelle différence énorme , ou plutôt quel étrange rapprochement entre ces mêmes litanies chantées , un jour de Rogations , dans la campagne , en longeant des chemins bordés d'aubépine, d'églantiers , de genêts fleuris où gazouillent mille oiseaux ; en suivant des sentiers à travers les avoines naissantes et les blés épiés, au-dessus desquels se berce l'alouette matinale, — et celles que nous chantions d'une voix grave et solennelle au milieu des rues funèbres du cimetière de Sainte-Agnès ! Là-haut , sur la terre , ce sont des fleurs , des épis, des oiseaux qui bordent le chemin; ici, ce sont des ossements qui un jour auront le doux parfum des fleurs dans les jardins du ciel ; ce sont des épis mis en gerbe et gardés dans les greniers du Père céleste; ce sont des grains de froment, moulus sous la dent des bêtes et destinés à composer le pain de la vie éternelle ; ce sont des colombes échappées du filet des chasseurs. Sur terre, on rencontre des arbres, des ruisseaux, de gais rayons de soleil ; ici , l'ombrage est fourni par les voûtes sépulcrales qui ont abrité le berceau de l'Eglise , cet arbre gigantesque dont les vigoureuses branches couvrent le monde entier ; les ruisseaux sont les torrents de grâce que la prière fait tomber dans nos cœurs ; les rayons du soleil sont ceux de cet humble cierge qui est l'emblème des splendeurs divines. Ces rapprochements vous paraîtront peut-être forcés; mon esprit ne s'est pas mis à la torture pour les trouver, ils ont coulé presque involontairement de ma plume ; pardonnez-moi donc leur bizarrerie , si toutefois bizarrerie il y a.
Revenons à nos litanies.
Nous répétâmes trois fois l'invocation à sainte Agnès, titulaire
de la catacombe où nous nous trouvions ; puis, après maints et maints détours parmi les rues du labyrinthe sacré, nous entrâmes dans une belle crypte, dont le monumentum arcuatum était orné d'une superbe fresque , représentant la sainte Vierge , et ce fut devant la douce image de Marie , peinte par un artiste chrétien des temps apostoliques , que nous achevâmes nos litanies. Pouvait-on ne pas saluer la reine des martyrs après être parvenus au pied de son autel, à travers tout ce dédale de corridors souterrains ? Nous nous serions montrés mauvais serviteurs d'une si bonne maîtresse , si nous ne lui avions pas payé un juste tribut d'hommages. Nous chantâmes donc le Salve Regina , les yeux attachés sur l'auguste madone qui avait reçu tant de fois sans doute les marques du respect filial et de la vénération profonde des premiers chrétiens. Oh ! avec quelle émotion je prononçai ces touchantes paroles : Ad te suspiramus, gementes et fientes in hac lacrymarum valle ! Marie dut nous entendre et nous regarder favorablement du haut du ciel , car le cri de nos cœurs était trop fort pour qu'il ne parvînt pas jusqu'à elle. Ce fut moi qui , en ma qualité de nouveau prêtre , fus chargé de chanter l'oraison ; et je vous assure, cher Edouard , que ce premier cbant sacerdotal , exécuté d'une voix tremblante, tant elle était émue , ne sortira jamais de ma mémoire. Je crois encore en entendre les accents, roulant et se prolongeant de voûte en voûte dans les galeries de l'immense souterrain ! Ah ! c'est que , mon ami , de semblables circonstances sont assez solennelles, assez marquantes dans la vie , pour qu'on en conserve un vif et durable souvenir !
Notre guide nous dit que , dans la même chapelle où nous venions de nous agenouiller, monseigneur Talbot, l'un des camériers de Sa Sainteté Pie IX , avait eu le bonheur de célébrer sa première messe. Quinze personnes y avaient assisté et communié. Le monumentum arcuatum qui servait d'autel avait été orné de fleurs et de bougies, ainsi que les murailles de la crypte,
étonnée , après quinze cents ans , de voir se renouveler, sous son humble voûte, la célébration du plus auguste de nos mystères.
Quelles ne durent pas être la joie et la ferveur de ces heureux chrétiens, admis à la participation du banquet eucharistique dans les lieux mêmes où les premiers fidèles venaient s'asseoir pour prendre le repas de t amour , pour faire ces agapes mystiques qui étaient l'un des plus beaux exemples de la charité chrétienne ! La majesté du temple souterrain, les souvenirs de son glorieux passé, le silence imposant qui protège le sommeil de ses tombeaux presque tous ouverts, le recueillement profond des assistants, rien ne devait manquer à la solennité de ce sacrifice, offert dans les ténèbres d'une crypte par les mains nouvellement consacrées d'un jeune prêtre I Seulement, au lieu de bougies, j'eusse préféré ces petites lampes de terre cuite qui, si longtemps, éclairèrent les assemblées et les mystères de la primitive Eglise ; il me semble que la scène eût encore été plus touchante. J'aurais bien désiré avoir le même bonheur que monseigneur Talbot, et célébrer comme lui ma première messe dans les catacombes; mais le souverain pontife n'accorde que très-difficilement une pareille faveur, à cause des graves inconvénients qui pourraient en résulter. Du reste, je n'ai pas le droit de me plaindre, puisque c'est sur le tombeau de Saint-Pierre, dans les grottes Vaticanes, que pour la première fois j'ai consacré le pain et le vin du sacrifice.
Quand notre prière fut terminée, nous reprîmes le chemin de la terre, en passant devant les tombeaux encore intacts d'un fossoyeur et d'une v:c-^ p - martyre. L'inscription tumulaire de ce dernier loculus portait les noms de Ivlia Ivstina, avec la précieuse qualification de Martyre. Si j'en avais cru mon enthousiasme et ma piété, j'eusse promptement descellé cette pierre pour satisfaire ma dévotion, en baisant les reliques de cette sainte, dont quelques parcelles eussent infailliblement passé dans mes poches; mais ce pieux larcin eût attiré sur ma tête les foudres du
Vatican. Je me contentai donc de prendre un peu de terre humide dans le voisinage de ce tombeau, et de la cacher furtivement dans mon sein, comme un jeune homme au cœur passionné qui dérobe une boucle de cheveux à sa fiancée. Riche de ce trésor, grossi de quelques morceaux de ciment et de quelques fragments de briques ramassés le long des galeries funèbres, je suivis à regret mes compagnons, qui déjà étaient parvenus au seuil de la catacombe ; car je sentais que mon âme avait trouvé dans la cité des martyrs une félicité, une quiétude que je n'avais rencontrées nulle autre part; car j'avais reconnu qu'une attraction magnétique attachait mon cœur à la solitude et au silence des tombeaux chrétiens !
Voilà, cher Edouard, une esquisse bien pâle des émotions que j'ai ressenties dans mon dernier pèlerinage à la catacombe de Sainte-Agnès. 11 me faudrait la puissance et le coloris du pinceau de Chateaubriand, pour traiter convenablement un tel sujet ; je sens tout ce qui me manque, mais je vous trace ces lignes sans prétenlion, comptant sur votre indulgence.
Jusqu'à présent nous avons considéré les catacombes comme cimetières chrétiens, comme églises et lieux de refuge, comme musée et comme lieux favorisant le recueillement et la prière; maintenant, il me reste à parcourir avec vous chacun des vastes quartiers de la Rome souterraine, en les désignant par leur nom propre, en vous indiquant leur position et le nombre des principaux martyrs qui y ont été ensevelis. Cette dernière partie de mes études sur les catacombes n'est pas la moins intéressante. Tout ce que je vous ai écrit jusqu'ici n'était que la préface de la grande histoire que je vais, avec la grâce de Dieu et la protection des saints martyrs romains, essayer de vous raconter dans mes prochaines lettres.
MARTYR
Depuis longtemps déjà la nuit couvre la terre ;
C'est Theure de la paix, c'est l'heure du mystère;
La lune prèle aux cieux sa douteuse clarté!...
Par cet étroit chemin, de la ville écarté,
D'un pas lent et rêveur s'enfonçant dans les ombres,
Seule, où va cette femme, aux vêtements si sombres,
Cette femme, au front pâle, aux longs voiles de deuil?
De la crypte sacrée elle franchit le seuil,
Suit les nombreux détours des corridors funèbres
Et s'arrête bientôt, au milieu des ténèbres.
Là, vers un loculus inclinant son flambeau,
L'œil humide, elle cherche un nom sur le tombeau.
Puis, soudain, à genoux tombant devant la pierre,
Cette femme s'écrie, en sa douleur amère :
a — Le voilà! c'est bien lui, le lit de mon époux,
« Ce lit que je regarde avec un œil jaloux !
« Le voilà! qu'il est froid, lorsque ma main le touche !
ce Ah ! pour le réchauffer j'y collerai ma bouche !
a Quoi! c'est là, quoi! Seigneur, c'est là qu'ils me l'ont mis!
a C'est là qu'est le trésor que vous m'aviez commis;
« C'est là qu'est mon époux dont l'âme était si bonne,
a Lui, de mon cœur la joie et la seule couronne!
a II dort donc, à présent, dans ce tombeau glacé,
a Où, sur un sol bien dur, son cadavre est placé!
a C'est en vain que ma voix murmure à son oreille;
« Déposé dans la paix, pour toujours il sommeille;
a Aucun bruit ne pénètre en son noir loculus
« Dont le marbre scellé ne se rouvrira plus !
a Hélas! pourquoi la mort, qui, n'écoutant personne,
a Dans tous les champs d' autrui, sans relâche, moissonne,
a Me l'a-t-elle ravi, malgré tout mon amour?
a II dort, mon cher époux, il dort jusqu'au grand jour
g Du réveil général! Moi, veuve désolée,
a Je souffrirai sans lui dans la sombre vallée;
g Je n'aurai plus sa main pour diriger ses pas ;
« Je n'aurai plus sa voix pour me dire tout bas
« Des mots consolateurs qu'il est si doux d'entendre
g Quand le chagrin cruel s'empare d'un cœur tendre !
g Pourtant, que je l'aimais, ce généreux ami
g Que la mort a, sans moi, dans la tombe endormi!
g II avait en son cœur, parfumé d'innocence,
g Une telle tendresse, une telle indulgence,
g Que jamais notre amour, par l'union doublé,
g Ne fut, un seul instant, d'un nuage troublé.
g Plein de foi, de vertus, de force et de courage,
g Il savait en tout temps résister à l'orage.
a Rien n'ébranlait son bras actif et vigoureux ;
g II parait tous les coups du destin rigoureux 5
g C'était lui de mon toit qui chassait l'indigence,
g II était mon soutien, ma seule providence,
g Puisque c'était de lui que nous venait le pain
« Qui de tous mes enfants rassasiait la faim.
g A présent, pauvre mère, oh! comment feras-tu?
« Qui pourra relever ton courage abattu ?
« Les bourreaux t'ont ravi ton unique ressource;
« Ils ont versé du sang dans les eaux de ta source;
g Ils ont détruit le toit qui couvrait ton foyer ;
« Ils ont brûlé ta vigne et coupé ton noyer...
g Où pourrais-je trouver un bras qui me soutienne?
« Mais, pardonnez, Seigneur!... Ne suis- je pas chrétienne?
a Pourquoi tous ces sanglots sortent-ils de mon sein?
g Si vous m'avez frappée, ah! c'était à dessein!
g Oui, vous avez voulu, par ce grand coup, m'apprendre
g Que ce que vous donnez, vous pouvez le reprendre.
« De vous vient le bienfait, de vous vient le malheur ;
« En tout temps, en tous lieux, soyez béni, Seigneur!
« Mes larmes, je le vois, sont pour vous un outrage,
ce Puisque de mon époux la mort est votre ouvrage.
« C'est vous qui l'avez pris, vous en aviez besoin;
a II est de votre Christ le glorieux témoin ;
« Vous avez, par le sang, consacré sa mémoire
« Et posé sur son front l'auréole de gloire.
« Quoi ! pleurer à présent; quoi ! sangloter, gémir,
« Moi, l'épouse d'un saint, l'épouse d'un martyr !
a Moi, qui cède au Seigneur la moitié de mon âme,
« Qui lui donne, à jamais, tout mon bonheur de femme,
« Je pourrais regretter un don si généreux?
« Non, non, ce serait mal! Séchez, séchez, mes yeuxl
a Que la joie en mon cœur remplace la tristesse !
« Ma bouche doit s'ouvrir aux chants de l'allégresse 5
a Je dois être contente et bénir l'Éternel,
a Par un nouveau cantique, un hymne solennel!
<x Vous dont la sage main gouverne la nature,
a Seigneur, vous qui donnez à l'oiseau sa pâture 5
a Vous qui couvrez le lis d'un manteau de satin,
a Qui donnez à la fleur les larmes du matin,
a Pour étancher sa soif, aux rayons de l'aurore :
« N'aurez- vous pas pitié de moi, qui vous implore?
« Je vaux bien plus qu'un lis, une fleur, un oiseau,
ce Moi, veuve d'un martyr qui sommeille au tombeau !
« Oui, votre Église est là; je serai soulagée;
a Par elle ma douleur est déjà partagée.
a N'est-elle pas l'appui de tous les cœurs souffrants ?
a J'en recevrai le pain pour nourrir mes enfants,
« Les vêtements de deuil, aux veuves nécessaires 5
« En ses mains je remets le soin de mes affaires*
a Soyez béni, Seigneur, qui régnez dans les cieux,
a Et laissez ma pauvre âme approcher de vos feux ;
« Car, pour ne point mourir, il lui faut leur présence! »*
Ainsi parla la veuve, au milieu du silence ;
Puis, lorsqu'elle eut prié, reprenant son flambeau,
Elle quitta la crypte avec un cœur nouveau.
BOmiHAIBE.
Le nombre des martyrs romains. — Leurs divers genres de supplices. — Courage des femmes chrétiennes. — Elles se disputent les corps des martyrs pour leur donner honorablement la sépulture.— Martyrs nommés. — Liste des martyrs nommés trouvés dans les catacombes jusqu'au dixseptième siècle. — Récit de la levée d'un corps de martyr dans les catacombes.— Martyrs innommés.— Quelle sorte de noms leur donne l'Église.
Rome, le 8 mars 1851.
Avant de vous nommer les martyrs romains et de vous conduire dans les cryptes fameuses où leurs ossements reposSrent en paix durant tant de siècles, il ne sera pas inutile de vous donner une idée de leur nombre, des divers genres de leur supplice, et de la manière dont leur corps était furtivement conduit aux catacombes.
Le mot martyr vient du grec Map™?, et veut dire témoin. En effet, c'était rendre un éclatant témoignage à la divinité de Jésus- Christ, que de verser, pour la confession de son saint nom, jusqu'à la dernière goutte de son sang, et cela au milieu des plus atroces tortures.
Je vous ai déjà indiqué, dans une de mes lettres précédentes, le chiffre total des martyrs romains; ce chiffre, qui monte à plus de deux millions et demi n'est qu'approximatif, car le nombre des viclimes de la rage des persécuteurs couronnés était trop grand pour que les chrétiens chargés de la rédaction des actes des martyrs pussent l'enregistrer avec exactitude. Nous avons néanmoins des chiffres partiels qui sont certains et que nous pou-
vons citer, l'histoire en main. Ainsi , sous la persécution de Claude le Gothique, deux mille quatre cents soldats et deux cents vierges furent égorgés en haine du nom chrétien (1). Ses prédécesseurs n'avaient pas été moins cruels : Néron, Vespasien, Domitien, Adrien, Antonin le Pieux, Marc-Aurèle, Commode, Septime-Sévère, Maximin, Dioctétien et autres avaient successivement envoyé six mille cadavres aux deux cimetières de Sainte- Priscille et de Sainte-Praxède; quatre mille aux catacombes de la voie Appienne ; vingt-deux mille cinq cent dix-sept au cimetière de Sainte-Bibiane [cinquante mille deux cent trois, plus tard, prirent le chemin de la même calacombe); cent soixantequatorze mille au cimetière Callixte; en6n, la multitude des martyrs romains est si grande, si compacte f que, selon saint Cyprien et saint Léon, il est impossible de la compter (2). Quant au chiffre total des martyrs de toute l'Eglise, il dépasse onze millions ; ce qui faisait dire à saint Grégoire le Grand que le monde était plein de martyrs (3).
Ces martyrs étaient de tout âge, de toute condition, de tout sexe. Les bourreaux les recrutaient dans l'enfance, l'adolescence, la virilité, la vieillesse; dans l'armée, la magistrature, la noblesse, aussi bien que dans le commerce, la bourgeoisie et le bas peuple : tout était bon pour leur glaive, pourvu qu'il tranchât une tête chrétienne. Une chose qui m'a frappé, c'est que les vierges et les adolescents forment environ le tiers des martyrs connus. D'où vient cela, sinon de ce généreux dévouement, de cette noble abnégation de soi-même, de ce courage héroïque et inlrépide qui portent la jeunesse à s'immoler pour un principe sacré, une croyance religieuse profondément enracines dans son cœur? La grâce devait puissamment agir sur ces jeunes chrétiens, élevés dans les catacombes, et qui dans chacun de leurs aïeux et de leurs
(1) Aringhi, Roma subterranea, p. 495.
(2) Idem, p. 5.
(3) Idem.
proches devaient compter un martyr. Plus l'encens est pur, plus son arôme est agréable à Dieu. Gomment donc n'eût-il pas encouragé ces sacrifices du matin, dont l'odeur lui est si chère?
Il y a, à Rome, une église isolée au milieu des ruines qui avoisinent le Cotisée. Cette église, qui, dédiée au premier des martyrs, porte, à cause de sa forme circulaire le nom de Saint- Êtienne-le-Rond , possède des fresques d'une rare beauté , représentant tous les genres de supplices employés autrefois pour torturer les chrétiens. Jamais peintures ne m'ont paru plus saisissantes ni plus Traies, jusque dans leurs moindres détails. Il faudrait qu'un artiste catholique fit pour elles ce que M. Louis Perret vient de faire pour les fresques des catacombes, c'est-àdire qu'elles fussent copiées par un crayon religieux qui en rendit toute la sainte horreur, et que, coloriées d'après les nouveaux procédés chromo-lithographiques, elles vinssent, sous la forme d'un précieux album, enrichir nos bibliothèques. Le pinceau parle aux yeux beaucoup mieux que la plume ; il dit des choses que le meilleur écrivain ne saurait exprimer. Si ce travail artistique, pendant nécessaire du bel ouvrage de M. Louis Perret, existait, je vous dirais, cher Edouard, d'ouvrir V album des martyrs, et de voir de vos propres yeux ce que je n'ose essayer de vous raconter, tant je me sens faible pour retracer un aussi gigantesque tableau dont tous les plans présentent un si grand nombre de personnages.
Parmi ces personnages, on retrouve toujours des juges, des bourreaux et des victimes; à peine si quelques rares figures de spectateurs, cruellement curieux, apparaissent au-dessus des épaules vigoureuses des exécuteurs à demi vêtus.
La scène s'ouvre sous le règne de Néron, et marche de tyrans en tyrans jusqu'à celui de Dioctétien inclusivement. On reconnaît tour à tour les jardins du César qui brûla Rome pour se donner le plaisir de contempler un vaste incendie. Ici, des chrétiens couverts de peaux de bêtes sont dévorés par des chiens furieux ; là,
ils agonisent cloués sur une croix ; plus loin, on les a vêtus d'une tunique ensoufrée, attachés à un poteau où ils brûlent tout vifs, en guise de flambeaux pour éclairer le char du divin empereur qui s'est fait cocher. Ceux-ci sont jetés dans le Tibre avec une énorme pierre au cou ; ceux-là, étendus sur un chevalet, souffrent des tortures inouïes : car un bourreau leur laboure les flancs avec un horrible instrument nommé forceps (tenailles) ou unguîa (ongles de fer), tandis qu'un autre leur promène une torche ardente sous la plante des pieds. Voici saint Laurent que Ton rôtit sur un gril ; plus loin saint Hippolyte que des chevaux écartelent. A côté est un martyr que Ton écorche, après lui avoir arraché les ongles et les yeux. A celui-ci on casse les dents avec une pierre, puis on lui verse du plomb fondu dans la bouche ; celuilà est suspendu la tète en bas à une branche d'arbre, sous lequel est un feu alimenté avec un bois vert dont la fumée épaisse le suffoque. En voici un dont on a coupé la langue, les pieds et les mains, et que l'on presse entre deux gros madriers jusqu'à ce qu'il ait rendu, avec des flots de sang, son dernier soupir. En voilà un autre que Ton a éventré, et qui sert d'auge à des pourceaux affamés ; celui-ci est dévoré par les lions et les tigres de l'amphithéâtre; celui-là est enterré vivant; cet autre est mis jusqu'au cou dans un cloaque infect où les vers et les insectes immondes le dévorent. Cet homme que l'on plonge dans une chaudière d'huile bouillante, devant la porte Latine, est l'apôtre saint Jean, le disciple bien-aimé qui , durant la dernière Cène reposa sa tête virginale sur la poitrine du Sauveur; il ne mourra point dans les tortures d'un affreux supplice, car cette huile fumante s'est changée miraculeusement en un liquide frais et parfumé. Domitien vaincu le reléguera dans l'île de Patmos, où les secrets de l'avenir lui seront révélés dans cette sublime extase dont il nous a laissé le récit, sous le nom mystérieux d'Apocalypse. Voici des vierges auxquelles on a coupé les mamelles, le nez et les oreilles ; elles n'en sont pas moins belles pour cela aux
yeux du divin Epoux qui les attend avec impatience dans* lés palais éternels. Celles-ci, dépouillées de leurs vêtements, sont exposées dans un lupanar ou lieu de prostitution ; mais l'aile invisible d'un ange les couvre et les protège; celles-là, renfermées dans un filet, sont l'objet des fureurs d'un taureau dont les cornes leur donnent la mort. Plus loin, les bourreaux font un horrible usage des fouets plombés et des lanières; ils taillent, ils coupent à l'envi dans la chair humaine, qui saigne et palpite sous leurs couteaux. Des bras, des jambes, des entrailles, des têtes roulent à leurs pieds ; c'est une affreuse boucherie , qui fait reculer d'effroi Thomme le moins sensible, et dont l'histoire des peuples n'avait jusque-là fourni aucun exemple.
Qu'ont donc fait tous ces malheureux que l'on mutile, que Ton écorche, que Ton torture aussi cruellement ? Pourquoi eston si avide de leur sang? Pourquoi s'étudie-t on à rendre si atroces les douleurs de leur agonie ? Ce qu'ils ont fait! Quoi ! vous ignorez donc que ce sont des impies qui refusent d'adorer les dieux de bronze, de marbre et d'or qui veillent au salut de l'empire, les dieux que César adore ! Ce qu'ils ont fait ! mais ils désertent les autels du puissant Jupiter et de la chaste Vénus pour courir à des assemblées secrètes où ils offrent un encens sacrilège à un Galiléen crucifié. Areœ non sint 1 Christianos ad leonem !
Voilà, cher Edouard, la cause de tout ce sang, de tout ce carnage; voilà pourquoi l'artiste nous a retracé tant de bourreaux et tant de victimes : c'est le combat de l'enfer contre le ciel; mais dans cette bataille étrange ce sont les vainqueurs qui succombent, ce sont les morts qui triomphent.
Voj ez-vous ces femmes qui parlent aux bourreaux, en leur glissant de l'or dans la main ? Eh bien, elles achètent la permission de venir, durant la nuit, visiter le champ de bataille, afin d'éponger le sang des martyrs et d'enlever ce que le feu, l'eau et la dent des bêtes a épargné. Contemplez avec quel empressement elles fondent sur ces restes sacrés, qui, pour elles, sont d'une valeur inesti-
mahie ; elles se les disputent, elles se les volent. N'allez pas croire que ces femmes appartiennent à la classe obscure du peuple. Non, ce sont d'illustres et nobles matrones ; leurs époux étaient consuls, préfets,. sénateurs; elles ont de nombreux esclaves pour obéir à leurs moindres caprices ; et cependant vous les voyez se charger avec joie de membres mutilés» de cadavres sanglants,, qu'elles recouvrent de leurs voiles. Pourquoi ce singulier courage? Pourquoi cette dérogation aux coutumes des mœurs efféminées et voluptueuses de l'empire romain? — Ces femmes sont chrétiennes, et ces cadavres sont des corps de martyrs I
Vous avez à présent le mot de l'énigme !
Mais où vont-elles porter ces lourds fardeaux qui les font plier? Qui va les en débarrasser ? — Attendez : un char à deux roues, nommé birote, est là, dans le. voisinage ; elles vont lui confier le faix sacré sous lequel leur corps délicat se courbe. Ce char prendra ensuite le chemin des catacombes, conduit par un esclave ou un paysan romain, qui connaît les sentiers les moins fréquentés et, par contre, les plus sûrs(l).
Je ne puis, mon cher Edouard, résister au plaisir de vous citer ici nn passage du beau chapitre que M. l'abbé Gerbet a consacré aux. catacombes dans son livre de Rome chrétienne :
a Ce moyen de transport, dit-il en parlant des birotes, favorice sait le secret des convois pendant les persécutions. C'était celui « dont les gens de campagne se servaient pour apporter à Rome ce toute espèce de denrées, et pour remporter chez eux des provi- « sions. II était bien aisé d'y dacher les corps et les linceuls ce sous des sacs , sous des couvertures , sous un peu de foin ce pour le cheval, sans éveiller de soupçons. La rencontre de ces ce charrettes dans les alentours de la ville, même à une heure avance cée de la nuit, n'étonnait personne. Les passants disaient peut-
(1) Sanctùs autem Nicomedes presbyter in spelunca degens clam abstulit corpus ejus (Feliculœ), noclu biroto vehens illud ad cas ul ara suam. (Acta SS. Nerei et Achiilei.)
« être : Voilà un paysan bien attardé ; et le glorieux mort s'en ce allait tranquille. Dans les cas d'urgence, si Ton n'avait pas pu « se procurer tout de suite le petit équipage, il fallait porter les « corps sur un brancard, à la faveur des ténèbres. Les catacombes ce de Sainte-Priscille, entre autres, sont à la proximité de la ville. I Lorsque des chrétiens allaient inhumer leurs morts dans ceci- « metière, ils passaient près d'un temple païen, qui avait été con- « sacré à l'honneur... Plus d'une fois, probablement, les corps <* des martyrs furent déposés, durant quelques instants, dans l'ob- « scurité dé la nuit, sur le seuil de ce temple. Les porteurs fati- « gués s'y asseyaient pour s'essuyer le front, en pensant aux « grands contrastes de ce monde. Ils disaient entre eux que les a vrais temples de l'honneur étaient pourtant ces cadavres pro- « scrits qu'ils allaient enterrer furtivement, et ils reprenaient avec « une sainte fierté le chemin des catacombes (1). »
Je vous ai raconté comment les fossoyeurs inhumaient le corps embaumé des martyrs, et comment, après avoir placé au-dessus du loculus le petit vase qui renfermait le sang, épongé sur le saint cadavre, ils gravaient la palme symbolique sur la pierre de son tombeau, afin de révéler à la postérité la plus reculée le beau titre que ses ossements devaient avoir à notre vénération.
Puisque l'occasion s'en présente, je vous dirai de suite quelques mots sur ce que l'on appelle dans l'Eglise martyrs nommés et martyrs innommés.
Les martyrs nommés , ou de nom propre, sont ceux sur le loculus desquels les fossoyeurs ont inscrit un nom ; les martyrs innommés, au contraire, sont ceux dont le loculus, offrant d'ailleurs la palme et le vase de sang, signes certains du martyre, ne présente aucun nom sur sa pierre tumulaire. Les premiers sont en assez grand nombre. Voici leurs noms par ordre alphabétique, tels que nous les donne le martyrologe romain, jusqu'au xvn e siècle-
(4) L'abbé Gerbet, Rome chrétienne, p. 138.
Abacum.
Abdon.
Abundantius.
Abundius.
Acestus.
Achilleus.
Agape.
Agapetus, clerc.
Agnes, vierge.
Alexander, évêque.
Amantius.
Anastasia.
Anastasius.
Anolinus.
Anthymus, prêtre.
Anton i nus.
Antonius, bourreau
converti.
Apronianus.
Aragon.
Archelaus, diacre.
Artemius.
Asterius.
Audi fax.
Aurea, vierge.
Aurelianus.
Balbina, vierge.
Basileus.
Basil ides.
Basîlissa.
Basilius, clerc.
Basilla.
Bassus. Beatrix.
Bibiana, vierge.
Blanda.
Blastus.
Bonifacius.
Bonosa.
Bonus, clerc.
Cœcilia, vierge.
Cœlestinus.
Calepodius, prêtre.
Calocerus.
Caluraniosus, clerc.
Candida.
Castorius.
Caslulus.
Castus, clerc.
Celsus, enfant.
Chionia.
Chromatius, clerc.
Chrysanlhus.
Cirinus.
Claudius, sous-diacre.
Concordia.
Concordius.
Constantius.
Corona.
Crescens.
Grescenlianus.
Crescenlion.
Crescentius, lecteur.
Crispinianus.
Crispus.
Cutia.
Cyriaca, matrone.
Cyriacus, évêque.
Cyrilla, vierge.
Cyrillus, clerc.
Cyrinus.
Cyrus.
Dafrosa, matrone.
Daria.
Decoratus, diacre.
Demelria, vierge.
Demetrius.
Digna.
Diodorus, prêtre.
Diogenes.
Dionysius, clerc.
Dominanda, vierge.
Flavia Domitilla.
Donata, vierge.
Emerentiana, vierge.
Emerita.
Epictetus.
Epimachus.
Epiphanius.
Eventius, prêtre.
Eugenia, vierge.
Eugenius.
Eunuchius, clerc.
Eusebius, prêtre.
Eutropius.
Eutychetes.
Eutychius.
Exuperius.
Exuperantius, clerc.
Fabianus.
Fabius.
Faustinus.
Faustus.
Félicité, matrone, avec ses sept fils.
Felicianus.
Felicissimus, clerc.
Felicula, vierge.
Félix, prêtre.
Festus.
Florus.
Forlunatus.
Gabinus.
Gallicanus, général.
Getulius.
Gordianus , ambassadeur des Gaules.
Gorgonius.
Gregorius, prêtre.
Hadria.
Helpidius.
Heraclius.
Herculanus.
Hermès.
Hilaria, vierge.
Hilaria, matrone.
Hilarinus.
Hippolytus, évêque.
Honoratus, clerc.
Honorius.
Hyacinthus.
Jacobus.
Januaria.
Januarius, clerc.
Jason.
Joannes, clerc.
Joannes, prêtre.
Jovinus.
Irenœus.
Irène.
Judas.
Juliarius.
Julius, sénateur»
Justinus, prêtre.
Largus.
Laurenlius.
Liberalis.
Longinus.
Luria.
Lueianus, clerc.
Lucilla, vierge.
Lucina.
Lucius.
Macarius, exorciste.
Magnus, clerc.
Mamilianus, prêtre.
Mandates.
Maprilius.
Marcellinus, prêtre.
Marcellus, prêtre.
Marcianus, prêtre.
Marc us.
Maria.
Marianus, diacre.
Marius.
Marmenia.
Martha.
Martialis, clerc.
Marlina, vierge.
Martinianilla.
Marlinianus.
Maurus, clerc.
Maxilianus.
Maximus, prêtre.
Max i mus, commentateur.
Maxim us, général.
Megistus.
Miles, évêque.
Milex.
Nabor.
Nazarius.
Nemesius, diacre.
Neo.
Nereus.
Nicasius.
Nicomedes.
Nicostratus.
Nominanda, vierge.
Nympha.
Olympius.
Palmatius, consul, et toute sa famille.
Pamphilius.
Pancralius, enfant.
Papias.
Parthemius.
Pastor.
Paulina, vierge.
Paulus.
Peregrinus.
Petrus, exorciste.
Petrus, soldat.
Philippus.
Pollion.
Pontianus, enfant.
Praepedigna.
Praetextatus, prêtre.
Primitivus.
Primus.
Prisca, vierge.
Priscilla.
Processus.
Protus.
Pygmenius, prêtre.
Quartus.
Quinlus.
Quirinus.
Redempta.
Restitutus.
Rogantina, vierge.
Rogata.
Romanus, portier.
Romanus, soldat.
Romula.
Rufina.
Rustica, vierge.
Sabinianus.
Salvianus.
Satu raina, vierge.
Saturninus.
Sebaslianus.
Seconda.
Secundina.
Sempronius.
Sennen.
Serotina, vierge.
Servilianus.
Severus, prêtre.
Silvanus.
Simeon.
Simon.
Simplicius.
Sisinnius.
Smaragdus.
Soter, vierge.
Sozima.
Slacteus.
Stephanus, clerc.
Stratoclinus, lecteur:
Susanna, vierge.
Symmetrius, prêtre.
Symphorianus.
Symphorosa, matrone,
avec ses sept fils.
Tarsicius, acolyte.
Tertuliinus. • Theodorâ.
Theodosius. Tranquillinos, prêtre. Vincentius, clerc.
Theodulus, prêtre. Tripodes. Vital is.
Thrason. Valenlinus. Zeno, tribun militaire.
îiburlius. Valerianus. Zoticus.
Timotheus. Victor.
Remarquez bien que la plupart de ces noms sont répétés jusqu'à cinq ou six fois sur les pierres tombales des catacombes, et que, par conséquent, ils augmentent le nombre des martyrs connus, dont je viens de vous donner la liste glorieuse. Oui, elle est glorieuse, cette liste qui nous a transmis et qui léguera à la postérité la plus reculée les noms des principaux témoins du Christ ! Si l'histoire profane a enregistré avec orgueil les noms et prénoms de ses rois, de ses princes, de ses héros, de ses génies les plus célèbres, pourquoi l'Eglise n'inscrirait-elle pas en lettres d'or les noms de ses enfants, premiers-nés, qui sont morts pour sa défense, ces noms vénérables qui, gravés grossièrement par la main du fossoyeur sur la pierre du loculus, ont reçu leur plus radieuse illustration danslasainte obscurité des catacombes? Rqme païenne avait fait placer au Capitole ses fastes consulaires, burinés sur le marbre de Paros ; Rome chrétienne a recueilli , dans la plus belle galerie du Vatican, tous les feuillets épars du grand livre de la cité des martyrs. Chaque jour vient augmenter cette riche collection ; car, chaque jour encore, la pioche du terrassier découvre de nouvelles tombes qui présentent le nom d'un martyr romain.
L'un de mes plus grands désirs, l'un de mes souhaits les plus ardents eût été d'assister à une ouverture solennelle de loculus> à la cérémonie d'une levée de corps ; mais la circonstance ne s'est pas encore offerte pour satisfaire ma pieuse curiosité. Des témoins oculaires m'ont raconté quelques détails intéressants sur cette touchante cérémonie. J'aime mieux vous citer, en l'abrégeant, le récit que fait M. l'abbé Gaume, dans ses Trois Rome, d'une levée de corps à laquelle il a assisté :
<c La garde générale des catacombes est confiée au cardinal-vi- « caire; son premier lieutenant est le prélat-sacristain du palais « apostolique... Sous les ordres de ce dernier sont plusieurs ec- « clésiastiques , nommés députés des catacombes. Us désignent ci les cimetières où les fouilles doivent avoir lieu, dirigent et « surveillent les travaux des fossoyeurs. Ceux-ci, au nombre de <c vingt ou trente, sont des hommes recommandables par leur « probité et leur expérience. . . Lorsqu'en déblayant les galeries « ils découvrent un loculus qu'ils présument être un tombeau « de martyr, ils en donnent avis au député particulier de la ca« « tacombe. Cet ecclésiastique se rend aussitôt sur les lieux , exact mine soigneusement la tombe, s'assure qu'elle est parfaitement « intacte, et constate l'existence des signes du martyre. Le caret dinal- vicaire et l'évêque-sacriste de Sa Sainteté sont prévenus « à leur tour, et ils indiquent le jour où se fera l'ouverture du « tombeau... Je fus invité à y assister. Notre heureuse caravane « se composait de quinze personnes , y compris monseigneur « sacriste, évêque de Porphyre, le député des catacombes et le « père Marchi. Munis de torches allumées et de chandelles de « réserve, nous descendîmes dans le cimetière de Sainte-Pris- « cille, à cinquante pieds au-dessous du sol... Dirigés par les « fossoyeurs, nous nous engageâmes ensuite dans des galeries « basses et tortueuses. Plusieurs fois, nous fûmes obligés de « ramper sur nos mains et d'affronter la boue séculaire formée « par les infiltrations assez fréquentes qui ont plus ou moins « dégradé les catacombes de Sainte-Priscille. Après un long « trajet dans ce difficile labyrinthe, nous arrivâmes à un endroit « où la galerie se relève un peu, et permet, sinon de se tenir dece bout, du moins de n'être pas entièrement accroupi. Le fos- « soyeur qui éclairait la marche s'arrêta tout à coup et s'écria : « Ecco (voilà) ! et il indiquait le loculus du martyr. A ce mot, « chacun reste immobile à la place qu'il occupe ; seul, monsei- « gneur sacriste s'avance auprès du tombeau.
« 11 promène lentement sa torche sur toutes les parties du ïohl culu$, examine avec la plus minutieuse attention la pierre « tombale» le scellement, les endroits présumés du vase de sang. « Lorsqu'il s'est assuré que tout est parfaitement intact, il fait « signe à l'un des fossoyeurs, qui s'avance, tenant d'une main son « flambeau, de l'autre un petit outil de mineur : ordre lui est « donné de procéder à la recherche du vase de sang. L'ouvrier a se met à l'œuvre. Avec la pointe de son instrument, il pique « légèrement la paroi de la galerie aux deux extrémités du loti culus ; puis, ayant rencontré deux taches blanchâtres, il les « éraille avec précaution; plusieurs couches de chaux tombent « en miettes, et enfin laissent entrevoir deux vases de sang.
« A l'apparition de ces signes vénérables/ je ne sais quel fris- « son parcourut nos membres. Jusque-là» forcé par le peu d'élé- « vation de la galerie à se tenir accroupi, les mains appuyées sur « les genoux, tout le monde se prosterna, prêtres et laïques. « Nous récitâmes d'une voix unanime des psaumes choisis et des « oraisons analogues à l'imposante découverte...
« Cependant, les petites ampoules, moitié pleines d'un sang « coagulé, étaient entre les mains de monseigneur Sacriste. Il les « avait approchées de sa torche, et avait reconnu, comme nous, à « la lueur des flambeaux, des taches de sang sur les parties vides. « Par ses ordres, deux fossoyeurs procédaient à l'enlèvement de oc la pierre tombale; elle était si fortement scellée, qu'elle se fen- « dit par le milieu sous l'effort du levier. Les morceaux, précieu- « sèment recueillis, furent confiés à l'ecclésiastique député de la « catacombe. En même temps un autre prêtre, appelé par mona seigneur Sacriste, avait approché de la tombe ouverte deux ce longues caisses en bois, destinées à recevoir les ossements des « martyrs. Je dis des martyrs ; car le loculus était un bisomum , « il contenait deux corps. Les martyrs étaient couchés sur le dos, « à côté l'un de l'autre; les chairs, les muscles, la plupart des «t cartilages étaient consumés ; les ossements seuls restaient
<t dans leur intégrité, moins ceux qui avaient été violemment « rompus par la dent des bêtes ou par les instruments de supcc plice. C'est avec beaucoup de soin que le prêtre dut les toucher « et les prendre» tant l'humidité les avait ramollis. Chaque corps « fut déposé dans sa caisse particulière avec son vase de sang.
« Après cette solennelle et délicate opération, monseigneur «sacriste, qui n'avait pas quitté un instant l'ouverture du locu- « Jus, ferma lui-même les deux caisses et les scella de son sceau ce en trois endroits différents. Porté par des ecclésiastiques, comme « l'arche du désert sur les bras des lévites d'Israël, le précieux « dépôt prit la tête de la caravane qui le suivit en continuant les « hymnes et les prières jusqu'à l'entrée de la catacombe. Là, a monseigneur sacriste brisa les sceaux qu'il avait apposés, et « rouvrit les caisses afin de faire prendre F air aux ossements et <i de les raffermir. Assis à la petite table sur laquelle les saintes « reliques étaient placées, il dressa dans le plus grand détail le « procès-verbal de ce qui avait eu lieu. Pendant ce temps-là, le « père Marchi nous faisait examiner la pierre tombale ; on se « mit à déchiffrer l'inscription. Elle contenait le nom des mar- (( tyrs et la date de leur mort. Le prenuer s'appelait Heliodorus; « le nom du deuxième, imparfaitement gravé, ne put être lu sur* « le -champ. Il en fut autrement du millésime : Tan 200 nous «apprit qu'ils furent victimes de la grande persécution de Sep- « time-Sévère.
« Le procès-verbal fut lu à haute voix, signé par les témoins, « revêtu du sceau de monseigneur Sacriste, et déposé dans une « ides caisses. Les caisses elles-mêmes, refermées et scellées « comme la première ïois, furent placées avec la pierre dans la « voiture de monseigneur sacriste, qui les emporta à la custode « générale. Ce sanctuaire auguste est comme le quartier général « des martyrs sortis des catacombes. Là, ces héros, ces héroïries « de la foi primitive, attendent les ordres du Vicaire de Jésus- (Ci Christ, pour aller porter aux églises des différentes parties du
« monde le triple secours de leur présence , de leurs exempt pies et de leurs prières (1). »
Telle est, mon cher Edouard, la manière dont on procède, à Rome, pour extraire les corps des martyrs des catacombes. En présence d'une aussi grande sollicitude, reste- 1 -il à l'incrédulité le plus petit mot à dire ?
Quant aux martyrs innommés, vous concevez, mon ami, que leur nombre est immense. Au fort de la persécution, les fossoyeurs, surchargés de besogne, n'avaient, certes, pas le temps de graver sur la pierre du loculus le nom de tous les martyrs qui, chaque jour, leur arrivaient par centaines. D'ailleurs, des chrétiens désignés par le pontife avaient reçu Tordre de recueillir, autant que les difficultés de la circonstance le permettaient, le nom et les actes des martyrs. Un signe, une palme tracée grossièrement et à la hâte, suffisaient donc, avec le vase du sang, pour indiquer les lieux où reposaient les corps des courageux athlètes du Christ, dont les noms étaient consignés dans les archives de l'Eglise naissante el déjà si persécutée. Hélas! pourquoi faut il que l'impiété de l'un de ses plus cruels persécuteurs ait anéanti la précieuse collection des monuments originaux qui nous eussent transmis les noms, l'âge et sans doute la profession de tant de milliers de chrétiens, morts pour la défense de la foi? Pourquoi faut-il que le féroce et lâche Dioctétien ait livré aux flammes (2), dans la place publique, toutes ces pièces si intéressantes pour la postérité? Dieu Ta permis, ne murmurons point ; car le mystère qui environne l'origine des martyrs innommés ne nous les rend pas moins vénérables, et l'on a pu sauver du bûcher, allumé par Dioctétien, assez d'actes pour dresser les catalogues qui ont servi de base aux martyrologes romains.
Mais comment désigner entre eux ces martyrs dont les anges
(1) L'abbé Gaume, Les trois Rome, l. III, p. 581, 582, 583, elc.
(2) Euseb., Hist., lib. Vlll, c. u el m. — Baron., De Martytolog., c. m.
seuls savent le nom? L'Eglise, pour empêcher de les confondre» leur a donné à chacun une dénomination particulière. Ainsi, se servant de tous les adjectifs latins qui expriment une qualité propre à tous les serviteurs de Dieu» elle les a appelés : Félix (heureux), Jus tus (juste), Fortis (fort), Prudens (Prudent), Victor (vainqueur), etc.; et c'est sous des noms semblables que nous rendons à leurs ossements sacrés le culte de vénération qui leur est dû.
LA FONTAINE DES CATAC0MBE8.
— Au milieu du silence, au milieu de la nuit, Entends-tu, voyageur, surgir un faible bruit? Suspends, suspends ta course à travers les ténèbres ; N'avance pas plus loin sous les voûtes funèbres !
— Qui peut gémir ainsi dans le fond des tombeaux? Quel souffle des martyrs peut remuer les os ?
D'où vient ce son lointain, cet étrange murmure? On dirait un ruisseau qui, sous l'herbe, murmure, Surmontant les cailloux qu'il rencontre en son lit.
— Incline, pour mieux voir, ton flambeau qui pâlit; Cherche, cherche des yeux, de tout côté, dans l'ombre, La cause de ce bruit qui trouble la nuit sombre.
— C'est en vain que je veux percer son voile noir. Mon œil plonge partout, mais il ne peut rien voir.
— Alors, ô voyageur, que ton oreille écoute,
Et que ton pied poursuive avec lenteur sa route. •
— Je distingue un peu mieux la nature du son : C'est le baiser du flot aux branches d'un buisson ; C'est le bruit de la source... Oui, la chose est certaine, Ici, parmi les morts, murmure une fontaine.
Hais à quoi, dis-le-moi, peuvent servir ces eaux, Baignant le marbre obscur d'un long rang de tombeaux? En ces lieux ténébreux, en ce lugubre asile, Qui fit sortir de terre une source inutile?
— - Inutile ! dis-tu. Mais crois-tu, voyageur, Qu'un peu d'eau n'était pas utile au fossoyeur. Quand, creusant cette ville aux carrefours immenses, Il sentait de la soif, lui, les ardeurs intenses? Crois-tu donc qu'un peu d'eau ne devait pas couler, Pour rafraîchir sa main lasse de travailler?
Et puis, que de chrétiens, venus aux catacombes, Avaient besoin de boire en essayant leurs tombes ! Le pain de la douleur ne se rompt pas sans eau, Il en tombe des yeux quand se tait le ruisseau. En outre, il en fallait au pontife suprême, Aux prêtres, pour donner la grâce du baptême; Pour laver et bénir ; pour mélanger au vin, Pendant le sacrifice adorable et divin.
Non, la source toujours n'arrose pas les plaines;
Non, Dieu, pour les bois seuls, ne fit point les fontaines.
Ni les vallons secrets, ni les riants coteaux,
Ni les arbres touffus où nichent les oiseaux,
Ni les buissons épais, ni l'herbe des prairies,
Ni Tinsecte qui court sur les rives fleuries,
Ni tout ce qui se meut à la clarté des cieux,
Ne possède le droit exclusif d'être heureux.
A la fleur, au poisson, à l'aigle, à la panthère,
A tous il faut de l'eau, lorsque la soif altère;
Il en faut dans les prés, il en faut dans les bois ;
Il en faut pour le pauvre, il en faut pour les rois !