M. XI. D. XXI. VARIVS VICTOR CON
JVGI B. M. D. X1ICAL.ACG.
a A Gabina Gaudentia qui fut d'une inimitable chasteté, d'une pudeur irréprochable, d'une incomparable innocence, et qui repose
datte la paix éternelle, après avoir vécu dix-huit ans, onze mois, vingt et un jours. Varius Victor a élevé ce monument à son épouse bien méritante, le xu jour des calendes d'août. »
AD SANCTVM PETRVM APOSTOLVM ANTB REGIA
IN PORTICV COLVMNA SECVNDA QVOMODO INTRAM VS
S1NISTRA PARTE VIRORVM
LVCILLVS ET JANVARIA HONESTA FEMINA (1).
« A saint Pierre, apôtre, devant le palais, à la seconde colonne du portique quand nous entrons par le côté gauche, opposé à celui des hommes, Lucillus et Januaria, femme honnête. »
MARTYR
J'ai vu mourir mon fils de la mort des guerriers; Qu'il goûte le repos sur son lit de lauriers !
Qu'il était beau, mon fils, à la fleur de son âge ! Comme son bras savait lutter avec courage Et parer tous les coups de l'aveugle destin ! Pour lui, la vie était comme un joyeux festin Où, le front couronné d'amour et de jeunesse, Il buvait à longs traits le doux vin de l'ivresse. Il avait une épouse, il avait des enfants Qui le rendaient heureux ; et mes yeux triomphants Ne pouvaient regarder tant de trésors de charmes. Sans en être attendris jusqu'à verser des larmes!
(i) Cette antique inscriplion, trouvée par Bosio dans les Grottes-Vatilanes, prouve la louable coutume en vigueur dans la primitive Eglise, de séparer les hommes des femmes dans les assemblées religieuses.
J'ai vu mourir mon fils de la mort des guerriegftj Qu'il goûte le repos sur son lit de lauriers !
Pour la bonté do cœur, la vertu surhumaine, Qui pouvait régaler dans la cité romaine?
11 répandait son or dans le sein du malheur, Nourrissait l'indigent, consolait la douleur, Ouvrait à l'orphelin, sous son loit, un asile; Chaque jour, observant la loi de l'Évangile, Il donnait sa tunique au pauvre à demi nu ; Nul ne venait à lui sans être secouru ; De tous ceux qui souffraient il se disait le frère, Et son cœur partageait le poids de leur misère. •
J'ai vu mourir mon fils de la mort des guerriers ; Qu'il goûte le repos sur son lit de lauriers !
A l'Église du Christ consacrant sa fortune,
Il avait mis son or à la caisse commune;
Ses biens étaient à Dieu, lui seul en disposait;
C'était pour, son amour que sa main dispersait,
Qu'elle donnait sans cesse une aumône nouvelle.
La semence a produit pour la vie éternelle-,
Le ciel s'est souvenu de ses bienfaits nombreux :
Il en goûte, à présent, les résultats heureux;
Car lorsqu'on donne au pauvre un argent sans souillure,
Dieu nous le rend là-haut, toujours avec usure.
J'ai vu mourir mon fils de la mort des guerriers 5 Qu'il goûte le repos sur son lit de lauriers !
De quels aimables soins et de quelle tendresse Il savait entourer ma chagrine vieillesse !
Il soutenait mes pas quand je voulais marcher, Éloignant du chemin ce qui fait trébucher ;
Il versait le bonheur sur ma tête blanchie
Et rendait tous ses feux au flambeau de ma vie ;
Sa parole, sans cesse, en allant à mon cœur,
Savait y déposer un parfum de douceur
Qui répandait la paix dans mon âme embaumée...
Ah ! je ne l'entends plus, cette voix bien-aimée !
J'ai vu mourir mon fils de la mort des guerriers ; Qu'il goûte le repos sur son lit de lauriers !
Comme un saule courbé, je n'ai plus que l'écorce ;
A mes pie<fc chancelants qui donc rendra la force?
Quand j'aurai terminé ce voyage ennuyeux,
Quels doigts, Seigneur, quels doigts me fermeront les yeux?
Votre foudre a frappé le vigoureux arbuste
Et respecté le tronc inutile. Est-ce juste?
Le glaive, entre nous deux, aurait dû faire un choix;
Moi, j'étais assez bon pour suspendre à la croix.
À quoi puis-je servir maintenant sur la terre?
Mais je suis un chrétien, Seigneur, je dois me taire.
J'ai vu mourir mon fils de la mort des guerriers; . Qu'il goûte le repos sur son lit de lauriers !
Quand on pleure un martyr, celui qui le regrette Ne peut être qu'un lâche! bouche, sois muette, Étouffe la douleur qui bondit en mon sein !
Si Dieu m'a pris mon fils, il Vivait son dessein. Non, non, il n'est pas mort; il sommeille, il repose ! Le sépulcre, plus tard, rend ce qu'on y dépose; Un jour, le corps des saints en sortira plus beau ; C'est un lit de repos, voyez-vous, qu'un tombeau : Heureux, heureux, celui qui tout jeune s'y couche! Ne murmure donc plus, sois muette, ma bouche !
J'ai vu mourir mon fils de la mort des guerriers ; Qu'il goûte le repos sur son lit de lauriers!
Quoi ! devant co tombeau mon cœur pourrait se plaindre ! Mais, Seigneur, ta colère, oh! je la devrais craindre ! Tu couronnes mon fils du bandeau de l'honneur, Tu l'introduis aux cieux, et je me plains, Seigneur! Pauvre père, ton cœur est atteint de folie!
La coupe que tu bois au fond n'a point de lie, Elle est douce au palais, douce comme le miel. Au Golgotha ton Dieu n'a-t-ii pas bu du fiel? Plains-toi donc, à présent, 6 vieillard téméraire, Plains-toi, quand ton Sauveur boit du fiel au Calvaire !
J'ai vu mourir mon fils de la mort des guerriers ; Qu'il goûte le repos sur son lit de lauriers!
Au déclin de mes jours, jamais gloire plus belle Ne pouvait rayonner sur mon front qui chancelle. Avoir un fils martyr qui règne dans les cieux, Quel bonheur! Quelle joie! Et je verrais mes yeux Se mouiller de ces pleurs que notre foi réprouve ? Qu'à ma lèvre jamais la plainte ne se trouve. Non, je veux le chanter, ce fils que j'ai perdu, Ce fils de mon amour qui me sera rendu.
, D'un murmure insensé, Seigneur, faites-moi grâce, Et, là-haut, près de lui, bientôt donnez-moi place!
J'ai vu mourir mon fils de la mort des guerriers; Qu'il goûte le repos sur son lit de lauriers !
Les catacombes de Saint-Calépode ; — de Saint-Jules; — des Saints-Processus et Martinianus, ou de Sainte-Agathe, dans le champ de Lucine, sur la voie Auréiienne. — Les principaux martyrs des voies Aurélienne et Cornélienne. — Les catacombes du pape Saint-Jules II; — deSaint-Pontien, ou des Saints-Abdon et Sennen , ad ursum pileafum. — Peintures de ce cimetière. — Principaux martyrs qui y ont été inhumés. — La catacombe de Généreuse-ad-sextum-Philippi, sur la voie de Porto.
Rome, le 55 mars 1851.
Les flots limoneux du Tibre divisent en deux parties la Rome souterraine, la cité des martyrs, comme ils partagent en deux portions la Rome vivante, la cité pontificale. D'un côté est le tombeau de saint Pierre, de Vautre celui de saint Paul. Ce sont deux grands centres, deux quartiers généraux autour desquels viennent se grouper, comme autant de villes diverses, tous les vastes faubourgs de l'immense nécropole.
Nous allons, cher Edouard, poursuivre notre pèlerinage en continuant la visite des catacombes qui s'étendent sur la rive droite du Tibre; puis, traversant le fleuve, nous le terminerons par les cimetières qui peuplent sa rive gauche.
Voici la voie Aurélienne ; elle nous conduit à l'église de Sainl- Pancrace, où se trouve l'entrée principale du cimetière de Sain(- Calépode, jeune martyr dont le corps fut traîné par les rues de Rome et jeté dans le Tibre, d'où il fut retiré par saint Callixfe, qui l'inhuma lui-même dans le cimetière où nous entrons. Quoique cette catacombe porte son nom, elle est cependant bien antérieure à saint Calépode, martyrisé sous Alexandre-Sévère, puisqu'on y retrouve des tombeaux de martyrs qui moururent longtemps avant cette époque. Entre autres, je vous citerai le ïo-
culus du sénateur saint Julius, assommé à coups de bâton par les ordres du juge Vitellius, et inhumé le xiv des calendes de septembre, sous le règne de Commode; et celui du bourreau Antonius, miraculeusement converti par une vision céleste, et qui, après avoir torturé un grand nombre de chrétiens, lava ses cruautés dans son propre sang, et remporta lui-même la palme du martyre.
Le saint pape Callixte, qui avait donné la sépulture à saint Galépode, fut puni de ce crime d'une manière exemplaire. L'empereur Alexandre le fit précipiter d'une des fenêtres de son palais, et jeter dans un puits avec une pierre au cou. Dix-sept jours après cette atroce exécution, un de ses prêtres, nommé Astérius, vint pendant la nuit avec des clercs de l'Eglise romaine, enleva le corps de l'évêque martyr, et alla le déposer dans le cimetière cte Saint- Calépode(i). Ce même cimetière reçut également les corps du consul Palmatius, de son épouse, de ses enfants, et de quarantedeux membres de sa famille; de Simplicius, de son épouse et de soixante-dix-huit personnes de sa maison; de Félix et de son épouse Blanda, qui, tous baptisés par saint Callixte, obtinrent presque en même temps que lui la couronne du martyre; des saints Victor et Couronnée, qui souffrirent sous Anlonin; du courageux adolescent Pancratius, qui, à l'âge de quatorze ans, fut mis à mort sous Dioclétien ; de Dionysius, oncle de saint Pancratius, et, enfin, de saint Jules, pape, qui y fut inhumé en l'an 352 de l'ère chrétienne, après que la paix eut été rendue à l'Eglise.
Outre tous ces illustres habitants, le cimetière de Saint-Calépode vit descendre dans ses galeries, dans ses cubicula, dans ses cryptes une foule innombrable de martyrs dont les noms ne sont
(!) Quem Alexander per feneslram doraus praecipilarijussit, et, ligatoad colluiïi ejus saxo, in puteuni mergi, et in eo rudera cumulari. Post dies vero decem et seplem veniens presbyler ejus, nomine Astérius, cum clerieis, noctu levavit corpus B. Callibti episcopi, et sepelivit in cœmelerio Cule; odii, via Aurélia, sub die pridie id. Oelobr. (Acta M art.)
point parvenus jusqu'à nous, mais dont les loculi nous eussent fidèlement transmis les ossements sacrés, si les Lombards ne les avaient point ouverts et profanés.
La catacombe où nous sommes est immense et s'étend dans le sol à une grande profondeur. Elle se compose d'une multitude de galeries se croisant en tous sens, et dans lesquelles il faut souvent se courber pour marcher. Leurs parois sont tapissées de loculi superposés, comme celles des autres cimetières souterrains. Elle présente un assez grand nombre de petits cubicula incultes, sans aucun ornement; quelques-uns néanmoins sont crépis et blanchis à la chaux. Ces tombeaux vides, cette dégradation des voûtes, cette absence d'inscriptions, de peintures et de monuments primitifs s'expliquent facilement quand on songe que des barbares ont passé par là, et que leurs mains avides ont fouillé les sanctuaires de la mort pour chercher des richesses qui n'y existaient pas. Quelques pierres brisées et trouvées gisantes sur le sol humide des galeries nous ont appris que le cimetière de Saint-Calépode avait encore servi de sépulture aux chrétiens longtemps après l'époque des persécutions. Une source d'eau limpide jaillit dans l'intérieur de cette catacombe désolée; elle dut servir non-seulement à éteindre la soif des fidèles qui vinrent aux temps des bourreaux y chercher un asile, mais encore à administrer le baptême aux ca'échumènes, instruits par un pontife ou par un prêtre dans les areœ, ou le cubiculum d'un martyr. Heureuse source, dont les flots cristallins ont régénéré tant d'âmes, tu coules à présent dans des ténèbres profondes que ne dissipe plus la lueur rougeâtre et vacillante des petites lampes des fossoyeurs et des chrétiens! Nulle oreille humaine n'entend plus le murmure de tes eaux, qui se perdent, loin de tout regard, à travers les mille détours du grand labyrinthe obscur, muet et désert; mais cet oubli des hommes, cette paix de la solitude, font ton bonheur. Qu'as-tu besoin d'être connue des mortels, puisque des myriades d'anges se bercent sur tes ondes qui ont abreuvé les martyrs et se sont
mêlées à leur sang? Coule, coule toujours, ignorée et solitaire j car ici-bas la félicité véritable se trouve dans l'oubli et dans l'obscurité !
Le cimetière de Saint- Jules n'est, à proprement parler, que l'un
des quartiers de celui de Saint-Calépode, restauré par cet infati-
gable pontife, et où il fut enterré. Au dire d'Anastase, il en fit construire deux autres : l'un sur la voie Flaminienne, et l'autre sur la voie de Porto (1).
A quelque dislance de là, et toujours sur la voie Aurélienne, se trouve le cimetière des Saints-Processus et Martinianus, ou de Sainte-Âgathe-dans-le-champ-de-Lucine. Cette crypte remonte à l'an 69 de Jésus-Christ, au temps du martyre de saint Pierre et de saint Paul. Elle fut creusée dans le champ et aux frais d'une noble et sainte matrone, nommée Lucine. Cette pieuse femme, convertie à l'Evangile par le prince des apôtres, employait toutes ses richesses à subvenir aux nécessités des saints, visitant les chrétiens captifs, et ensevelissant les martyrs. Quand saint Pierre eut été crucifié sur le mont Janicule, les deux geôliers qu'il avait baptisés dans la prison Mamertine, Processus et Martinianus, furent conduits au supplice. Lucine les y accompagna, suivie de toute sa famille; et, sans craindre les bourreaux, elle ne cessa de leur adresser ces nobles paroles, pour les engager à combattre vaillamment jusqu'à. la fin : « Soldats du Christ, ayez bon coûte rage, et ne craignez pas des tourments d'un instant (2) 1 » Elle recueillit leurs corps, les embauma avec des parfums précieux, et les ensevelit dans son champ, près du lieu où ils avaient remporté la palme du martyre (3j. Vers l'an 816, le pape Pascal I er
(f ) Anastasius, in conscriptis B. Juin papae gestis, tria ab eo cœmeteria constructa fuisse affirmai : unumw'mirum via Flaminia, et aliud via Aurelia,atque aliud via Portuensi. (Apud Aringhi, p. 127.)
(2) Milites Christi, constantes estote, et nolile metuere pœnas quœ ad tempus sunt. (Eod. ms. S. Cœciliœ.)
(3) Sacra eorum corpora, pretiosis unguentis delibuta, in agro suo, eum-
fit transporter au Vatican les corps des saints Processus et Martinianus, où ils sont encore aujourd'hui. On pense que le nom de Sainte-Agathe, donné également au cimetière creusé dans le champ de Lucine, et dont on ignore à présent l'entrée, Tenait d'une église construite, dans le voisinage de cette catacombe, sous F invocation de sainte Agathe.
Que de richesses inestimables le sol de la campagne romaine ne renferme-t-il pas encore ! Combien de tombeaux de martyrs ne reste-t-il pas encore à découvrir I L'histoire et la tradition nous indiquent à peu près les endroits où se trouvent ces mines précieuses; mais on attend pour les exploiter qu'un éboulement de terrain ou une circonstance providentielle vienne préciser le lieu où doit fouiller la pelle du fossoyeur moderne. Contentonsnous donc, mon cher Edouard, de saluer, en passant, ce champ de Lucine où sont enfouis de si nombreux trésors, et d'honorer en silence les martyrs dont les premiers chrétiens, nos pères, lui ont confié la sépulture.
Avant d'entrer dans les cimetières de la voie de Porto, arrêtons-nous un instant devant chacune des mares de sang coagulé qui bordent les voies Aurélienne et Cornélienne, et qui, loin de les soui|ler, font aujourd'hui leur plus bel ornement, leur plus glorieuse illustration. Ce sang est celui des martyrs qui y ont été égorgés, et dont les corps reposent sans doute dans ces cryptes, aux seuils inconnus et cachés sous les ruines que le temps a amoncelées dans les environs de la ville éternelle.
Commençons par évoquer le souvenir des témoins du Christ qui moururent sur la voie Aurélienne.
Les premières mares de sang que nous rencontrons sont celles qui indiquent les différents endroits où furent martyrisés le sénateur Julius, le bourreau Antonius et le geôlier Simplicius, dont
dem juxia locum in quo eos perpeti conligerat honorifice sepelivit. (Aringhi, p. 129.)
les corps allèrent reposer dans le cimetière de Saint-Calépode.
Entre la voie Aurélienne et la voie Triomphale existe un arénaire, situé à six milles de Rome, et dans lequel le bienheureux Rufinus, le yiu e jour des calendes de septembre, ensevelit avec honneur quatre glorieux athlètes, nommés Eusebius, Vincentius, Peregrinus et Pontianus. Pour les punir d'avoir refusé de l'adorer comme un dieu, l'empereur Commode, qui avait la ridicule prétention de se faire passer pour Hercule, les avait fait expirer sous des fouets garnis de plomb. Leurs os furent brisés de cette atroce manière sur cette même pierre appelée scélérate, dont je vous ai déjà parlé, et qui se garde aujourd'hui dans le trésor de la basilique Vaticane. Le sang de ces martyrs baigna la voie Aurélienne.
À quelques pas du lieu de leur supplice furent égorgés, par ordre de l'empereur Aurélien, vingt-trois autres chrétiens, dont les principaux s'appelaient Basilides, Tripodes et Mandates. Leur crime était de n'avoir pas voulu sacrifier aux dieux de l'empire; ils furent immolés le îv des ides de juin.
Mais voici encore du sang : ce sont les divins Augustes Dioctétien et Maximien qui Pont fait répandre, la veille des ides du même mois. Cette fois, il n'y a que quatre victimes ; elles se nomment : Cyrinus, Narbor, Nazarius et Gorgonius. Ces chrétiens étaient soldats; ils furent déchirés par les lanières et les scorpions, pour avoir préféré l'étendard de la croix aux aigles des Césars.
Nous suivons toujours la même voie. Le sang des martyrs est d'une fécondité prodigieuse : plus on le verse, plus il se multiplie. Le saint exorciste Pierre avait amené à la connaissance de la foi chrétienne un geôlier, nommé Artémius, sa femme Candida, et leur fille Pauline. Ces trois nouveaux convertis avaient été baptisés par le prêtre saint Marcellin. Conduits devant le juge, ils furent condamnés à mort, et exécutés sur la voie que nous foulons, le vm des ides de juin. Artémius eut la tête tranchée ; sa femme et
sa fille furent précipitées dans une crypte profonde, où les bourreaux les ensevelirent vivantes sous un amas de cailloux et de pierres.
Deux autres martyrs, saint Fortunatus et saint Restitut, baignaient la même voie de leur sang, et y remportaient la palme du martyre le îv des calendes de juin. Enfin, le saint pape Félix II y reçut également la mort de la main des bourreaux, au dix-septième jet de pierre de la ville. Son corps, enlevé pendant la nuit par des prêlres et de pieux fidèles, fut inhumé secrètement, près des murs de Rome, dans le voisinage de l'aqueduc de Trajan.
La voie Cornélienne n'est pas moins riche en martyrs. Cette voie, qui dut son nom aux gloires de la famille Cornelia^ traversait, au temps des empereurs, une forêt obscure et profonde, appelée la Forêt-Noire. Un jour, les bourreaux amenèrent sous ses arbres touffus deux vierges chrétiennes, nommées Rufina et Secunda. Ces vierges étaient sœurs, et s'étaient fiancées par un vœu solennel au céleste Epoux. Elles avaient résisté à de nombreuses et brillantes alliances, que leur haute naissance, autant que la grâce de leur visage et le charme de leurs manières, leur avaient fait offrir par de puissanls personnages. Leur refus constant déchaîna contre elles d'implacables fureurs. On les dénonça au juge Archésilaûs, qui les fit fouetter de verges et torturer avec la cruauté la plus inouïe. Ne pouvant vaincre la courageuse résistance de ces vierges héroïques, il ordonne qu'elles soient menées au milieu de la Forêt-Noire, où, après avoir perdu la vie dans d'horribles tourments, leurs corps, privés de sépulture, furent abandonnés à la voracité des animaux carnassiers. Mais Dieu permit qu'ils fussent respectés des bêtes; et la nuit suivante, Plautilla, noble matrone romaine, qui était l'amie des deux sœurs, eut une vision. Rufina et Secunda lui apparurent, avec un diadème éclatant et rayonnantes de gloire. Elle entendit une voix qui lui dit : « Cesse de te souiller en adorant les idoles, et viens dans la forêt
« qui borde la voie Cornélienne : ta y trouveras nos corps, et tu « leur donneras la sépulture... »
Plaulilla se lève en toute hâte; se rend, avec des serviteurs fidèles, à l'endroit indiqué ; y trouve les corps de ses chastes amies, encore baignés d'un sang vermeil ; elle les emporte et les ensevelit dans un champ de sa villa, qui était voisine, et se fait chrétienne. Le saint pape Jules fit plus tard construire une église à l'endroit même de leur martyre; et dès lors la Forêt Noire, illustrée par la mort et les miracles qui s'opérèrent bientôt sur le tombeau des deux vierges, échangea son nom contre celui de Forêt-Blanche* nom gracieux qu'elle porte encore aujourd'hui et qu'un des six évèques suburbicaires ajoute à son litre.
Sous l'empereur Dioclétien, le prêtre Marcellin et l'exorciste Pierre, dont je vous ai déjà parlé, à propos de la conversion du geôlier Arlémius et de sa famille, eurent la tête tranchée dans cette même forêt, dont l'herbe était encore humide du sang des saintes martyres RuGna et Secunda. Vous voyez, cher Edouard, que ce lieu est l'un des plus glorieux de la voie Cornélienne, qui, néanmoins, reçut le dernier soupir de bien d'autres chrétiens. Parmi les plus illustres, je vous citerai toute une noble famille persane qui l'abreuva de son sang.
Venus à Rome, des extrémités de l'Orient, sous le règne de Claude, Marius, son épouse Martha, et ses deux fils Audifax et Abacus, furent accusés d'être chrétiens, et condamnés comme tels à perdre la vie, au milieu des tortures les plus atroces. On les conduisit sur la voie Cornélienne, au treizième jet de pierre de la ville, dans un lieu appelé les Eaux de Cabassus (ad nymphas Cabassi). Là, ces illustres étrangers sont fustigés comme de vils esclaves; les bourreaux les étendent ensuite sur des chevalets, leur déchirent le corps avec des ongles de fer; promènent des torches ardentes sur leurs chairs, qui saignent et palpitent ; leur coupent les mains ; jettent Martha dans la fontaine, où elle se noie; puis tranchent la tête à Marius et à ses deux Gis. Une pieuse matrone, nommée
Félicité, enleva leurs corps avant qu'ils ne fussent brûlés, retira Martha du puits où elle avait été précipitée, et donna à cette sainte famille une sépulture honorable, dans un champ qui lui appartenait, le xiv des calendes de février.
Nous sommes arrivés sur la voie de Porto. Le premier cimetière dans lequel nous devrions entrer est celui du pape Saint- Félix //, l'un des trois que ce zélé pontife fit creuser et restaurer. Malheureusement cette catacombe a été dévastéeau point qu'Un* en reste plus aucun vestige. A l'exception de celui de Saint-Pontien, tous les autres cimetières de la voie de Porto ont éprouvé le même sort; car, étant tombés entre les mains* de maîtres aussi avares qu'impies, ceux-ci, ignorant entièrement la sainteté de ces cryptes souterraines et poussés par la soif du gain, ne respectèrent ni les
tombeaux ni les ossements des martyrs. Ces commerçants sacri-
iéges exploitèrent le sol et les pierres consacrés par un sang si précieux. Des maisons s'élevèrent avec les débris des cimetières chrétiens, et le soc de la charrue s'enfonça dans des terrains engraissés par les corps des saints. Devant une semblable profanation, comment retenir au fond de sa poitrine le cri d'une douleur profonde? comment ne pas manifester les sentiments d'une juste indignation ? Si les cœurs chrétiens se taisaient, ces pierres mutilées parleraient elles-mêmes ! ... Si homines taceanU *P 5t t a P^ es eruti clamabunt (1).
Pour nous consoler un peu d'avoir rencontré sur notre chemin d'aussi vastes ruines, dignes d'être chantées par la voix lamentable et sublime du prophète Jérémie, descendons dans le cimetière de Saint-Pontien, qui porte aussi le nom des saints martyr* Abdon et Sennen, près de VOurs coiffé (ad ursum pileatum).
Quand vous vous souviendrez, mon cher Edouard, q ue les juifs occupaient la rive du Tibre où nous nous trouvons; q ue saint Pierre vint d'abord habiter leur quartier populeux, et que le
(i) Aringhi, Roma subterranea, p. 139.
nombreuses conquêtes qu'il y fit attira sur cette partie de la ville les premières fureurs de Néron, vous comprendrez facilement l'étendue du cimetière de Saint-Pontien. Il fallait, en effet, une bien vaste catacombe pour inhumer tant de martyrs, pour abriter tant de chrétiens. L'origine de celle-ci remonte au règne de l'empereur Claude, « Son étendue même est une preuve de son antiquité. Les fossoyeurs n'y ont pas creusé leurs galeries et leurs îoeuli par sauts et par bonds, mais successivement et de proche en proche. Les simples chrétiens et les martyrs en ont rempli les tombes au fur et à mesure qu'ils mouraient. On n'y a pas laissé de galeries séparées pour les martyrs, pas plus que pour les autres fidèles. Il faut en conclure que plus on trouve de martyrs séparés les uns des autres dans les différentes galeries d'une catacombe, plus cette catacombe elle-même a vu de persécutions (1). »
L'entrée du cimetière de Saint-Pontien se trouve sur la colline qui s'étend à droite de la porte du Tibre. Ses galeries sont ouvertes dans la roche marine et fluviale. Elle possède plusieurs étages, dont le dernier doit arriver à la roche volcanique. Une vaste latomie païenne lui est superposée. Les chrétiens eussent pu employer cette grande excavation pour une église et un cimetière plus solide et plus spacieux que celui qu'ils ont creusé au-dessous; mais leur horreur pour tout ce qui était l'œuvre des païens les a empêchés de l'utiliser. Malgré la difficulté de l'entreprise, ils ont ouvert plusieurs larges places ou areœ dans la catacombe dont nous parlons. 11 y existe même, au fond d'un cubiculum, un bassin assez profond pour avoir pu y administrer le baptême d'immersion. D'ailleurs l'usage de ce réservoir est assez clairement indiqué par une fresque assez belle qui se voit au-dessus, et qui représente saint Jean baptisant Notre-Seigneur. Le Messie est entré dans le Jourdain jusqu'à la ceinture ; une colombe, les ailes ouvertes, repose son bec sur sa tête nimbée, que le saint lave avec
(i) Marchi, cité dansGaume, t. III, p. 108.
l'eau mystérieuse. Le Précurseur est vêtu d'une peau de chameau et tient un roseau dans sa main gauche. À la droite du Sauveur est un ange, portant entre ses mains le nom de Jésus. A ses pieds un cerf se désaltère dans les ondes du fleuve.
Cette peinture n'est pas la seule qui se rencontre dans le cimetière de Saint- Pontien. Je vous ai déjà parlé, dans une de mes premières lettres, de la superbe et majestueuse lêle de Christ, excitant une moulte dévotion, et qui fut découverte par Bosio, ainsi que de la belle fresque ornant le tombeau des saints martyrs persans, Abdon et Sennen. Les autres peintures représentent :
Les trois jeunes gens dans la fournaise ardente ; ils sont revêtus d'une tunique qui leur descend jusqu'au-dessus du genou, et leur tête est couverte de Yamphibalum, ou capuchon oriental; ils prient debout, les bras élevés, à la manière des orants de la primitive Eglise ;
Les saints Marcellin, prêtre, Pierre, exorciste, et Pollio; ce dernier occupe le milieu ; il tient de sa main gauche, enveloppée d'un pan de son manteau, une couronne ornée de pierres précieuses ; tous les trois portent la toge romaine et ont la tête nimbée ; leurs noms sont écrits dans le ciel du tableau et auprès de la tête de chacun d'eux ;
L'entrée d'une grotte surmontée d'une magnifique croix couverte de pierres fines; à sa droite est saint Miles, et à sa gauche saint Pigmenius; leurs noms sont également écrits près de leurs têtes nimbées;
Enfin, une grande croix isolée, toute ruisselante de perles et de pierreries ; deux rangs de belles roses vermeilles sortent, avec une tige feuillée, du montant de cette croix, et atteignent presque son milieu:
Joignez à toutes ces richesses de l'art chrétien dans son enfance la gracieuse fresque qui orne la voûte du cubiculum unicum de ce cimetière, et vous aurez une idée des peintures qu'il renferme. Cette fresque présente cinq médaillons : dans celui du
milieu, qui est circulaire, se trouve la figure du bon Pasteur de l'Evangile, portant un agneau sur ses épaules. Les autres, d'une forme presque carrée, nous offrent l'image des quatre saisons. ils sont séparés par des ornementations dont l'exécution autant que le motif sont d'une élégance et d'une délicatesse extrêmes.
Les principaux martyrs qui reçurent la sépulture dans ce vaste et antique cimetière sont :
Quirinus, qui, après avoir été dépouillé de ses biens par l'empereur Claude et mis dans une obscure prison, où il endura toutes sortes de tourmenls pour le saint nom de Jésus-Christ, fut décapité et jeté dans le Tibre ; les chrétiens recueillirent son corps, et l'enterrèrent, le vm des calendes d'avril, dans le cimetière de Saint-Pontien (1) ;
Pigmenius, saint aveugle qu'un enfant conduisait par la main, et que Julien l'Apostat fit précipiter, avec son jeune guide, dans les flots du Tibre j Pigmenius était prêtre; son corps fut retiré du fleuve et, par les soins d'une sainte femme nommée Candida, fut, avec le pauvre enfant, compagnon de son martyre, inhumé dans le cimetière de Saint-Pontien, le xu des calendes de mars;
Candida, celte courageuse matrone dont nous venons de parler, et qui, certes, après avoir enseveli un grand nombre de martyrs, méritait bien d'aller reposer auprès de leurs ossements sacrés;
Les saints pontifes Anastase et Innocent 1 er ;
Les glorieux martyrs Pollio, Vincentius, Milex, Marcellin et Pierre ;
Les saints Félix, Alexandre et Simon ;
Enfin, les deux martyrs persans, Abdon et Sennen, qui furent décapités, et dont le sous-diacre Quirinus recueillit , pendant la
(1) Romae, S. Quirini martyris, qui sub Claudio imperatore, post facilita tu m amissionem, post carceris squalorem, post inuliorum verberum afflietionem gladio intcrfectus est, el in Tiberim projeclus, quem Chrisliani, in insula Lycaonia invenieates, in cœmeterio Pontiani condiderunt. [Martyrolog. roman.)
nuit, les corps exposés près de l'amphithéâtre, comme pour servir d'épouvantail aux chrétiens. Ce saint lévite les renferma dans un coffre de plomb, et les confia à un lieu sûr, où ils restèrent jusqu'au règne de Constantin. Ce fut alors seulement que les fidèles les déposèrent dans le cimetière de Sain t-Pon tien, qui, probablement à partir de cette époque, prit le nom de ces deux nouveaux et illustres habitants (1). Quant à la dénomination de : Ad ursum pileatum, également donnée à ce cimetière, elle vient sans doute de quelque simulacre païen placé dans son voisinage. On ignore si saint Pontien fut inhumé dans la catacombe qui porte son nom. C'était un noble romain qui vivait sous le règne d'Alexandre-Sévère, et qui consacra ses richesses et sa vie au service de l'Eglise naissante. 11 cacha longtemps dans sa maison, située sur la rive droite du Tibre, le pape saint Callixte, qu'il aida à retirer du fleuve le corps de saint Calépode. Il est probable qu'il contribua beaucoup à l'agrandissement du cimetière où nous sommes, et dont sa villa était voisine. Quoi qu'il en soit, le nom de ce fervent chrétien doit trouver de l'écho dans tous les cœurs catholiques, puisque nous lui devons les reliques d'un si grand nombre de martyrs avec lesquels il règne aujourd'hui dans le ciel. C'est une bien belle vie que celle qui se passe à faire le bien, même au péril de ses jours 1 Saint Pontien s'est présenté devant Dieu les mains pleines de bonnes œuvres. Hélas ! nous autres, pauvres pécheurs, qui ne pouvons nous abriter derrière aucune palme protectrice, qu'apporterons-nous au tribunal suprême, sinon les larmes du repentir ! . , .
Non loin du cimetière de Saint- Pontien se trouvent les cata-
(1) Sacra eorum corpora, quum tribus diebus ad exeraplum christianorum juxta amphilheatrum jacuissent, noctu collegit, et recondidit in arcà plumbea, m Kal. Aug. Postea latuerunt corpora SS. Abdon et Sennen martyrum per mullos annos, usque dum temporibus Conslantini imperatoris, Chrislo revelanle, a Christianis levala sunt, et translata in cœmelerium Pontiani. ( A cta Martyr., apud Aringhi , p. 141.)
combes de Gènéreuse-ad-Sextum-Philippi. Ce nom leur vient sans doute de quelque sainte rivale des Praxède, de$ Lucine, des Cyriaque et des Pudentienne, qui aura donné à l'Eglise, pour la sépulture des martyrs, un de ses jardins, situé près de la villa d'un citoyen nommé Philippe. Le mot sextum explique que cette villa était voisine du sixième militaire de Rome. Les Actes des Martyrs font souvent mention de ce cimetière, où furent déposés les deux frères Simplicius et Faustinus, qui, après avoir émoussé le glaive des bourreaux, furent précipités dans le Tibre, d'où leur sœur Beatrix, aidée des prêtres Jean et Crispus, les retira avec peine, pour aller les ensevelir dans la catacombe de Généreusead-Sextum-Philippii ainsi qu'en fait foi l'inscription suivante qui se lit dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, à Rome :
MARTYRES SIMPLICIVS ET FAVSTI-
WVS, Qtl PASSI SVNT IN FLVMEN
TIBERE, ET POSITI SVNT IN CI-
MITERIVM GENEROSES
SVPER PHILIPPI.
Arrêtée et mise à mort par Tordre du juge Lucretius, l'héroïque Beatrix ne tarda pas à venir reposer auprès de ses illustres frères. Quant aux deux prêtres, Jean et Crispus, après avoir partagé sa charité et son martyre, ils partagèrent aussi sa tombe, le xv des calendes de septembre, sous le règne des empereurs Dioclétien et Maximien (1).
Le troisième cimetière , restauré et agrandi par le pape saint
Jules, était également sur la voie de Porto. Malheureusement on ne connaît pas l'endroit précis où il se trouve. 11 est à croire qu'il renferme un nombre considérable de martyrs, comme tous les
(1) Romae, in Sexto Philippi, natalis beatorum presbyterorum Joannis etCrispi, qui in persecutione Diocleliani et Maximiani mu lia sanctorum corpora sepeliverunt. Quorum merilis et ipsi post modum sociati gaudia vitœ meruerunt. (A dnotat. Martyr. y 18aug.)
autres cimetières souterrains dont l'existence nous est révélée par les Actes des Martyrs romains, mais dont on ignore l'entrée. Ces cimetières inconnus forment, au dire du savant P. Marchi, les deux tiers de l'immense nécropole qui s'étend sous le sol béni de la ville éternelle. Quelle abondante moisson de corps saints se trouve donc ainsi réservée à la postérité! Ceux qui viendront après nous recueilleront cet héritage sacré, ces trésors inépuisables que l'Église primitive a enfouis dans les cryptes qui furent son berceau. Pour nous, cher Edouard, contentons-nous de saluer ces quartiers invisibles de la cité des martyrs, et, traversant le Tibre sur l'antique pont di Quatro-Capi, allons sur la voie d'Oslie prier au tombeau de l'apôtre saint Paul, avant de poursuivre notre glorieux pèlerinage à travers les sombres galeries des autres catacombes qui s'étendent à l'infini sur la rive gauche du fleuve.
vous, qui d'un Us pur couronnez votre tête,
A table asseyez-vous, chrétiens : l'agape est prête i
Pourquoi la catacombe a-t-elle vu, sans bruit, Venir tous ces chrétiens au milieu de la nuit ? Les ténèbres font place à la vive lumière :
Est-ce l'instant sacré, l'heure de la prière ? Par les soins vigilants du ponti feromain, Un festin se prépare au fond du souterrain, Où, d'un pas grave et lent, mystérieux convive, Avec ses propres mets, chaque fidèle arrive.
Mis en un plat d'argile, on apporte l'agneau, Tandis que le lévite au vin mélange l'eau.
vous, qui d'un lis pur couronnez votre tête, A table asseyez-vous, chrétiens : l'agape est prête !
Ici, rien ne ressemble aux banquets des palais ! Rien n'y flatte les yeux, l'odorat, le palais ; En des corbeilles d'or, point de fleurs parfumées; Au trépied, point d'encens exhalant ses fumées; Point de vase en vermeil, point de coupe en argent ; Point de mets que ne mange, en tout temps, l'indigent. C'est le banquet de l'humble et celui de la veuve, Le festin de l'amour, le festin de l'épreuve ; Le riche avec le pauvre y vient fraterniser ; C'est. la Cène du Christ qu'on veut éterniser!
votas, qui d'un lis pur couronnez votre tête,
A table asseyez-vous, chrétiens : l'agape est prête !
Ici, le cœur superbe apprend l'égalité
En resserrant les nœuds de la fraternité ;
Le puissant se souvient que le faible est son frère
En rompant avec lui le pain de la misère;
Réuni sous les yeux du Suprême Pasteur,
Le troupeau tout entier se livre au vrai bonheur ;
Il goûte les plaisirs d'une même fortune ;
En ces vallons secrets nul bruit ne l'importune,
Il broute la même herbe au pied vert des coteaux,
Et puise la même onde aux limpides ruisseaux.
vous, qui d'un lis pur couronnez votre tête, A table asseyez-vous, chrétiens : l'agape est prête !
A ce festin mystique, à ce pieux repas, Les Rires indécents ne se rencontrent pas ; Jamais n'y vient s'asseoir l'Ivresse échevelée ; La Pudeur, au contraire, y préside voilée :
Elle sourit toujours à l'aimable Gaîté, Et ne reçoit son vin que de la Charité ; L'objet de ses discours sont les célestes choses ; Sa couronne n'admet que les lis ou les roses ;
Ses parfums sont l'amour qu'elle a pour le Seigneur ; Sa grâce est la bonté, ses atours la douceur !
vous, qui d'un lis pur couronnez votre tête, A table asseyez-vous, chrétiens : l'agape est prête !
L'évêque, de sa voix aux accents paternels.
Excite les transports de ces cœurs fraternels :
Il parle du bonheur de cette amitié sainte
Que l'enfer ne peut voir s'alimenter sans crainte
Aux feux d'un même espoir et d'une même foi,
De ce sublime amour que commandé la loi ;
Il rappelle du ciel les divines promesses
Qui seront le doux prix de ces chastes tendresses ;
Il dit que l'union seule sait rendre fort .
Et que des cœurs unis peuvent braver la mort.
vous, qui d'un lis pur couronnez votre tête, A table asseyez-vous, chrétiens : l'agape est prête !
Chacun mange avec joie et la chair et le pain
Que du prêtre attentif lui présente la main ;
Le vin remplit la coupe, et la coupe circule ;
Nul, par un sot orgueil, ne se rend ridicule ;
Tout convive est un frère, un ami généreux.
Voyez donc ces chrétiens, comme ils s'aiment entre eux
Rien ne blesse leur cœur qui pardonne l'injure,
Qui jamais ne se plaint, qui jamais ne murmure ;
Ils savent que, sur terre, où l'homme est étranger,
En se donnant la main l'on peut mieux voyager.
vous, qui d'un lis pur couronnez votre tête,
A table asseyez-vous, chrétiens ; l'agape est prête !
Mais ce banquet d'amour n'était point seulement Un repas où l'on goûte un grossier aliment ; Il avait son dessert magnifique, splendide ; Sa manne réservée au cœur pur et candide,
Son froment des élus, son pain pétri de miel, Son doux jus exprimé des beaux raisins du ciel ; Car le pontife, alors, de l'antique cénacle Voulant renouveler l'invisible miracle, Consacrait et rompait le pain mystérieux, Puis versait dans la coupe un vin délicieux.
vous, qui d'un lis pur couronnez votre tête, À table asseyez-vous, chrétiens : l'agape est prête !
Et tous, mangeant ce pain avec avidité,
Y trouvaient le secret de l'immortalité ;
Et, du divin Sauveur honorant la mémoire,
Au vase du salut chacun d'eux voulait boire !
Mangez donc, ô martyrs ! buvez, chrétiens pieux ;
Vous avez à marcher pour arriver aux deux.
De votre Golgotha pour atteindre la cime,
Il vous faut une force, un courage sublime ;
À l'agape prenez le céleste aliment :
C'est pour vous que le ciel a pétri ce froment /
O vous, qui d'un lis pur couronnez votre tête, À table asseyez- vous, chrétiens : l'agape est prête !
Que vous font des païens les repas somptueux? Que Lucius Verus, ce César fastueux, Inonde son palais d'un luxe confortable, Que de mets recherchés il encombre sa table Et donne un million pour un festin nouveau ; Que le gros Lucullus, plus gourmand qu'un pourceau, Avale, en un seul jour, quinze à vingt plats de foies, Et d'esclaves vivants engraisse ses lamproies : Non, tout cela, martyrs, ne vaut pas vos festins, Vos agapes du cœur, vos banquets clandestins!
O vous, qui d'un lis pur couronnez votre tête,
A table asseyez- vous, chrétiens : l'agape est prête !
Humbles repas, donnés par le céleste Époux,
Agapes, que vos mets au palais étaient doux !
Votre frugalité prêchait la tempérance ;
Votre pain, votre vin, qui changeaient de substance,
En nourrissant les corps nourrissaient les esprits.
Que de nobles héros avec paix vous ont pris !
Que de témoins du Christ ont été vos convives !
Pour leurs cœurs altérés vous étiez ces eaux vives,
Cette source d'amour, ces flots harmonieux
Qui, sortant du rocher, jaillissaient jusqu'aux cieux !
vous, qui d'un lis pur couronnez votre tête,
A table asseyez-vous, chrétiens : l'agape est prête !