LETTRE XVII
Les catacombes de Sainte-Lucine, sur la voie d'Ostie. — Prière au tombeau de saint Paul. — Pierre sur laquelle furent divisés les ossements de saint Pierre et de saint Paul. — Principaux martyrs ensevelis dans la catacombe de Sainte-Lucine.— Cimetières de Sainte-Commodilla ; — de Saint- Cyriacus; — de Saint-Zénon, ou de Saint-Anastasius, ad Âquas Salvias.— Principaux martyrs delà voie d'Ostie. — Catacombes de Sainte-Pétronille, ou des Saints-Nérée et Achillée, sur la voie Ardéatine. — Les catacombes proprement dites. — Cimetières de Saint-Damase, ou des Sainls-Marc et Marcellin ; — de Sainte-Balbine et de Saint-Marc, pape.
Rome, le 28 mars 1851.
Saint Paul, l'apôtre et le docteur des nations, avait été renfermé, avec saint Pierre, dans les prisons Mamertines. Là, enchaînés tous les deux au fond de l'obscur cachot où Jugurtba était mort de faim, ils avaient attendu patiemment qu'il plût à Néron de leur faire gagner la couronne du martyre. Le farouche empereur aimait le sang : le jour de leur mort ne tarda donc pas
à arriver. Condamnés au dernier supplice, le prince des apôtres et son glorieux compagnon, les mains garrottées et conduits par une troupe de bourreaux, franchirent ensemble la porte Trigemtna, celle-là même que les trois Horaces avaient passée en allant combattre les trois Curiaces. Ils marchèrent quelque temps sur la voie dOstie; puis, se donnant le saint baiser de l'adieu, ils se séparèrent à l'endroit où la route se bifurque. Saint Pierre, traversant le Tibre, se dirigea vers le mont Janicule, où l'attendait le gibet des esclaves ; tandis que saint Paul prenait % \e chemin des eaux Sal viennes, situées à trois milles de Rome, et où, en sa qualité de citoyen romain, la hache d'un licteur devait lui trancher la tête. La pierre sur laquelle eut lieu l'exécution se trouvait en face de la fontaine appelée Gutta jugiter manans (le filet d'eau qui coule toujours). Le bienheureux docteur des gentils s'agenouilla sur cette pierre, leva les yeux au ciel, pour offrir à Dieu une dernière prière, et présenta courageusement le cou au glaive. La tête, séparée du tronc, fit trois bonds sur le sol, d'où jaillirent aussitôt trois sources d'eaux vives, que Ton voit encore aujourd'hui. La tradition rapporte qu'au lieu de sang ce furent des ruisseaux de lait qui s'échappèrent des veines rompues du grand apôtre (1). Son corps fut recueilli et déposé dans un riche tombeau par les soins de Lucine, cette noble matrone appartenant à une famille sénatoriale, et qui consacrait sa fortune à donner la nourriture aux pauvres et la sépulture aux martyrs. Le tombeau de saint Paul attira bientôt une si grande foule de pèlerins, qu'il rivalisa de splendeur avec celui de saint Pierre. Cet immense
(t) Aurea dum sœvus praecidit guttura lictor, Morlua vox Jesum tergeminata sonal.
Exlincto manant vivi de corpore fontes,
Lucrum cui mors, cui vivere Christus erat.
Dum Christo fudit lactis pro sanguine rivos, Ad superos Paulo lactea facta via est.
(Martha, virgo Parthenopensis.)
concours de peuple aux sépulcres des deux apôtres ayant attirél'attention des persécuteurs, pour soustraire à leur fureur impie ces reliques sacrées, les chrétiens se virent dans la nécessité de les enlever de leurs tombeaux respectifs et de les cacher dans les catacombes de la voie Appienne, où elles restèrent environ deux cents ans, jusqu'à ce qu'une autre Lucine, arrière-petite-fille de celle qui ensevelit saint Paul, après son martyre, sollicitât le pape Cornélius de rendre ces ossements glorieux à leurs premiers sépulcres ; ce qui eut lieu. La translation se fit avec une pompe magnifique; et aujourd'hui encore, les deux basiliques de Saint- Pierre au Vatican, et de Saint-Paul hors les -Murs, montrent avec orgueil , sous des confessions (1) de bronze doré et de marbres précieux, qu'illuminent, nuit et jour, des milliers de lampes, les coffrets de vermeil dans lesquels reposent les restes vénérés de ceux qui furent les premiers fondements et les plus fortes colonnes de l'Eglise.
Entrons donc, mon cher Edouard, dans cette magnifique et grandiose basilique de Saint-Paul qui, émule de celle de Saint- Pierre, élève sa masse imposante entre le Tibre et la voie d'Ostie, et allons prier quelques instants sur le tombeau de ce vase d'élection dont la bouche éloquente enseigna la vérité à nos pères; de ce persécuteur, converti sur le chemin de Damas, qui, durant, plus de soixante ans, nourrit l'Eglise naissante du lait si pur et si doux de la saine doctrine évangélique :
«0 Seigneur, qui avez amené la multitude des nations à la connaissance de votre saint nom par la voix de Paul, votre, bienheureux apôtre, accordez-nous, nous vous en supplions par les mérites de cet illustre martyr, accordez-nous la paix du cœur qui se trouve dans la fidélité à suivre vos commandements divins, et l'amour constant de cette Eglise romaine, fondée, instruite et ci-
(i) On dorme, à Rome, le nom de confession aux divers baldaquins surmontant le tombeau des martyrs qui, par leur mort, ont confessé la divinité de Jésus-Christ.
mentée par les travaux, les prédications et le sang des deux plus grands pastenrs qne tous ayez jamais préposés à votre bercail. Ainsi-soit-il 1 »
Maintenant que nous avons prié, relevons-nous, et reprenons le cours de dqs pieuses visites.
La basilique de Saint-Paul-hors-les-Murs, ainsi que la plupart des autres basiliques romaines, s'élève sur un cimetière ; ce cimetière est celui de Sainte-Lucine. Autrefois on y descendait par un escalier dont l'entrée se trouvait dans un oratoire dédié à saint Julien; et l'inscription suivante, écrite en lettres de mosaïque sur le pavé de la chapelle, indiquait la multitude des martyrs qui reposaient auprès du tombeau de saint Paul :
SVB HOC PAV1MENTO TESSELLATO
COBMETfiRIVM S. LVCINjE