‹ Letters pastoralesChapitre 18 sur 46 · Inw., \V · texte numérisé non relu

Inw., \V

- Cutn sit splendor florin; et forma sub^taiitise ejus. (IIkbk., i, 3.' :i Lacordaire : Conférences de Toulouse, 5° conférence.

T. II. i'i

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puissances, ni le présent, ni l'avenir, ni la force, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune créature ne pourra nous séparer de la charité de Dieu qui est dans le Christ Jésus. Notre Seigneur1. »

Le triomphe de la Croix est. aussi le triomphe de la justice. C'est le triomphe de la justice divine vengeant ses droits méconnus dans une expiation d'un mérite infini. C'est le triomphe de cette même justice pénétrant, par les enseignements de l'Évangile et de la Croix, les mœurs, les institutions, les lois, et mettant le droit sacré des petits et des faibles au-dessus du règne sans limites et sans pitié de l'astuce et de la force brutale. C'est le triomphe de la justice et de la sainteté, le triomphe de toutes les vertus, Heurs célestes que lit éclore sur les rochers du Calvaire la rosée du sang de Jésus-Christ : « Béni soit le bois par lequel la justice est accomplie : Benedietum est lignum per quod fit justifia 2. »

Mystère plus étonnant encore 1 Toutes les victoires, tous les triomphes de Jésus-Christ ont leur cause première dans les humiliations et les opprobres de la Croix, de telle sorte que ce gibet sanglant est la colonne qui porte tout cet édifice de grandeur et de gloire, l'Evangile, l'Eglise, l'œuvre divine du Sauveur. Écoutez encore le sublime langage de saint Paul : « 11 s'est humilie en se faisant obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la Croix; c'est pourquoi Dieu l'a glorifie et lui a donne un nom audessus de-tous les noms, afin qu'au nom de Jésus, tout genou tléchisse au ciel, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus est dans la gloire de Dieu son Père s. »

Aussi, la Croix qui a été, dès le premier joui' le signe de la rédemption et du salut, le symbole de sacrifice, fut encore et surtout le symbole delà victoire. Dans les cata-

1 Rom., vin, 35 et si

2 Sav.. \m\. 7.

3 Phii.ipp., xii, 8 et seq.

combes, elle ne porte pas le corps meurtri du divin Maître, elle est ornée de pierreries, entourée de rayons, de feuillage et de fleurs : on l'appelle croix gemmée. Dès l'époque de Constantin, elle porte au centre, dans un médaillon, l'image de Jésus-Christ ; au pied repose l'agneau symbolique. Quand, après le concile quinisexte de Gonstantinople en 692, le Christ apparaît sur la Croix, sa tète est ornée d'une couronne et d'un nimbe ; il est revêtu de la tunique de pourpre des empereurs romains : c'est le vainqueur de la mort et du inonde.

Au moyen-âge, le Christ est représenté sur la Croix avec la couronne d'épines, les pieds croisés et cloués, et le crucifix apparaît partout dans les églises, sur les jubés, au fond de l'abside, en face de la chaire de vérité, sur le tribunal de la miséricorde et du pardon, sur l'autel du divin sacrifice. Quand la piété des peuples élève les premières basiliques, les humbles églises, les magnifiques cathédrales, elle leur donne la forme de la Croix comme pour attester que toute la religion se résume dans la doctrine et les victoires du signe de notre rédemption \

La Croix se montre en souveraine sur les chemins, an faite des édifices, au foyer domestique, dans les salles des hôpitaux, au prétoire de la justice. Elle est partout pour inspirer et bénir les actes de la vie privée et de la vie publique.

Mais c'est surfont dans la fondation et le progrès des sociétés chrétiennes, qu'apparaissent et l'influence puissante et les triomphes de la Croix.

i Sainl Charles Borromée prescrivait cette forme : Ecclesia omnis... crucis instar sit : quœ cum multiplex, lum oblonga esse potest ; hœc in frequentiort usu.

D'après h'* Constitutions apostoliques et d'après les usages consignés dans les écrivains de l'antiquité chrétienne, le chevet 3e l'église devait être tournévers l'Orient : Edes sit eblonga, ad orientent versa (Constit. apost.) — Fuit creditum ab Apostolis cèdes sacras construi versus orientera (S. Clément), — C'est île l'Orient que nous sont, venus la lumière, le salut, le soleil île l'éternelle justice : Ecce vir oriens nomenejùs (Zachar., vi, 12). — O Oriens, splentlor lucis œternœ et sol justitiœ : veni et illumina sedentes in tenebris et umbra mords (Aut. Adv.).

Après avoir soutenu le courage des premiers chrétiens dans les ombres des Catacombes et inspiré l'héroïsme des martyrs, après avoir amené à la foi de l'Évangile Constantin et l'empire, elle se montre aux hordes barbares. Elle touche les cœurs farouches de ces races indomptées, elle courbe dans la pitié et dans la justice le front des vainqueurs impitoyables, et sur les ruines amoncelées, au milieu de la désolation et de la mort, elle reste debout comme le présage et le principe d'une société nouvelle.

« Quand la poussière qui s'élevait sous les pieds de tant d'armées, qui sortait de l'écroulement de tant de monuments fut tombée, a dit Chateaubriand, quand les tourbillons de fumée, qui s'échappaient de tant de villes en flammes, furent dissipés, quand la mort eut fait taire les gémissements de tant de victimes, quand le bruit de la chute du colosse romain eut cessé, alors on aperçut une Groix,[et au pied de cette Croix un monde nouveau '. »

Malgré ses luttes sanglantes, ses défaillances et ses excès, le moyen-âge est, dans tout ce qu'il a de grand, de fécond, d'héroïque, le règne souverain de la Croix. Elle règne sur tous les sommets, elle inspire et dirige toutes les entreprises des peuples, comme elle brille au faîte des splendides b-isiliques.

C'est la Croix à la main que Pierre l'Ermite soulève l'Occident et l'entraîne à la délivrance du tombeau du Christ, à la défense de la civilisation chrétienne contre l'invasion musulmane. Prendre la Croix, c'est s'enrôler dans ces armées parfois indisciplinées, souvent imprudentes, mais toujours héroïques des guerres saintes.

Les trois grands ordres militaires du Temple, de Saint- Jean de Jérusalem et de Sainte-Marie des Allemands sont la milice permanente de la Croix : el ces chevaliers du Christ restent forts et glorieux jusqu'au jour où ils oublient, dans de honteuses défaillances, le signe sacré

' Etvdi s historiques.

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qui ornait leur cuirasse de bataille et qui gardait leurs cœurs.

Rodolphe de Habsbourg, fondateur d'une race illustre, sauveur de son pays livré à l'anarchie, véritable successeur de Charlemagne, ne trouvant pas de sceptre dans la cérémonie de son sacre, saisissait le crucifix de l'autel en s'eeriant : «< Voilà mon sceptre, je n'en veux pas d'autre. »

Alphonse le Bref brisait l'empire du Croissant, à la fameuse journée de Navas de Tolosa, consacrée dans les traditions du peuple espagnol par le souvenir d'éclatants prodiges, et le grand Pape Innocent III célébrait cette victoire en instituant la fête du Triomphe de la Croix qui subsiste encore en Espagne.

Le type achevé du roi chrétien, l'humble disciple de l'Évangile, le serviteur des pauvres, le défenseur inflexible de la justice, le lier et vaillant chevalier de la Croix, saint Louis élève la Sainte-Chapelle comme un reliquaire pour la Couronne d'épines. Poussé deux fois par l'amour de Jésus-Christ vers les plages barbares, il meurt sur la cendre les bras croisés sur sa poitrine et les yeux levés vers le ciel.

Quand la corruption, qui a pénétré lentement la société chrétienne, menace de tout envahir, jusqu'au cloître et au sanctuaire: quand le clergé et les ordres religieux s'inclinent sous le poids fatal des richesses, Innocent III voit dans un songe prophétique l'église de Saint-Jean de Latran, mère et maîtresse de toutes les églises, prête à crouler et soutenue par deux serviteurs passionnés de la Croix, par un mendiant italien et un pauvre prêtre espagnol.

François d'Assise, Vamateur désespéré de la pauvreté, comme parle Bossuet, monte sur les roches de l'Averne, et là, les rayons venus des plaies respendissanles de son crucifix, impriment a sa chair des stigmates triomphants1

1 Corpore eno triumphnlia stigmaln pra-ferente (Alexandr. IV, Uull. beniijna\

qui font de lui le véritable porte-croix et le gonfalonnier

du Christ 1.

Dominique de Gusman étonne les hérétiques par les ardeurs brûlantes de son zèle et par le spectacle de son dénûment, plus encore que par l'autorité de sa parole ci les clartés de la science surnaturelle.

Leurs fils les plus illustres, ces docteurs immortels qui ne seront jamais surpassés, sont avant tout les disciples de la Croix. Le crucifix de saint Bonaventure s'anime sous ses baisers, comme l'âme du saint s'illumine et s 'enflamme à son contact. Le crucifix de saint Thomas d'Aquin incline la tête et lui dit : « Tu as bien écrit de moi. Thomas, que veux-tu pour ta récompense'.' » Et l'angelique docteur répond : « Vous seul, Seigneur. »

Mais, une fois encore, le récit du triomphe de la Croix est l'histoire de l'Église catholique et l'histoire des nations qui lui ont été fidèles; c'est surtout l'histoire de la nation française. La Croix a pendant quatorze siècles, inspiré et gardé sa prospérité, sa grandeur, sa puissance et sa gloire : la France ne peut pas l'oublier.

Un illustre écrivain catholique a résume, dans ces éloquentes paroles, les triomphes de la Croix :

« Il s'est trouvé, dans ce monde de misères et de crimes, un symbole de gloire et de vertu ; dans ce monde où la force s'est installée avec l'esclavage, un symbole d'éternelle justice et de sainte liberté; dans ce monde de perpétuelle douleur, un symbole de consolation. Celui quis'estdit le Fils de l'homme a lègue l'instrument de son supplice à l'humanité, et, pendant dix-huit siècles, l'humanité s'est prosternée devant ce legs sacré. Jusqu'à lui. les riches et les rois avaient, seuls eu des insignes et di bannières ; il en donne une aux pauvres, au genre humain tout entier, et les riches et les rois abdiquent Les leurs pour l'adorer. La Croix du Christ a présidé a toutes les

1 11 goufalonniere di Christo (Fion-tti di S. Francesco).

destinées du monde moderne ; elle s'est associée à toutes ses adversités et à toutes ses gloires. Elle a consacre les pompes les plus illustres de la civilisation, comme les émotions les plus intimes de la piété. Elle a sanctifié les palais des empereurs et la hutte du paysan. Une Croix a marqué le lieu où Tell affranchit sa patrie; une Croix fut le sceau de la grande charte d'Angleterre ; une Croix surmonte la tombe des victimes de Juillet. Partout et toujours, c'est à son abri que l'humanité a place sa vertu et sa gloire.

« Après avoir servi de parure à nos vierges, de décoration à nos guerriers, elle recueille nos derniers soupirs, et c'est encore elle qui vient recouvrir nos cercueils. Transmise par un Dieu mourant à son Eglise, elle a passé de main en main jusqu'à son vicaire d'aujourd'hui, et, pour la deux cent cinquante-huitième fois, elle vient de s'étendre avec d'innombrables bénédictions sur la ville et h' monde. C'est du haut de la Croix que la terre a reçu les premières leçons d'une liberté la seule vraie, d'une égalité la seule possible. Elle est l'abrège de notre histoire, le code de nos devoirs, la garantie de nos droits, le type de notre civilisation, le signal de notre allïanchissement, le sceau de notre avenir1. <>

Mais devant cette gloire d'un éclat sans égal, un problème s'impose ;i toute intelligence. En vain l'indifférent essaye d'en éloigner ses pensées, en vain l'incrédule le repousse et lui jette l'outrage : le mystère les poursuit, le problème se pose partout où resplendit la Croix qui a sauvé et qui domine le monde : Fttlget Crucis nii/^irrium -.

» Montalbmbert, (Euvres polémiques et diverses: La Croix. — (Cea paroles ont été écrites en 1831).

2 Hymn. de Pass,

Qui donc, en effet, a donné à ce bois inerte et méprisé une pareille puissance? Est-ce que, pour la première fois, et contre les données essentielles de la raison humaine, l'effet serait sans cause, ou la cause sans proportion avec l'effet ?

Et eette cause, où donc est-elle ? Qui donc a mis dans cet instrument de la dernière ignominie cette suprême grandeur? Qui donc, depuis dix-neuf siècles, fait jaillir de sublimes enseignements, de divines splendeurs, des abîmes désolés du supplice et de la mort? Qui donc a pu prévoir et prophétiser cette gloire et ce triomphe .'

L'homme aurait-il jeté à sa raison, à tous les instincts de sa nature, à toutes les aspirations de son cœur ce perpétuel défi? Non, non, l'homme n'est pas ici; car tout dépasse évidemment les œuvres, les forces et les prévisions humaines !

Ce qui déconcerte la pensée, ce n'est pas seulement le règne universel de Jésus-Christ, la. sublimite de sa doctrine, la pureté et la perfection incomparables de sa morale, le succès prodigieux de son Evangile, c'est surtout le moyen qu'il a employé, c'est l'instrument de ses conquêtes, de cette transformation de l'humanité, c'est ce symbole d'abnégation, de honte, d'anéantissement, de sacrifice et de mort! En vérité, ce symbole victorieux domine l'homme, la terre et le temps, de toute la hauteur de Dieu, du ciel et de l'éternité.

Un grand théologien résume admirablement, sur ce point de doctrine, comme sur tous les autres, les enseignements des Pères de l'Eglise. « Le vrai Dieu a pu seul. dit-il, proscrire tous les faux dieux qui régnaient depuis tant de siècles : Jésus-Christ les a proscrits par sa mort. Dieu seul qui est vérité, a pu vaincre toutes les sectes funestes de la superstition et de la philosophie et les unir dans la vérité d'une seule foi : Jésus-Christ, par sa mort, a accompli ce prodige. Dieu seul qui est charité, a pu anéantir l'amour des bien temporels :\ profon-

dénient enraciné dans tons les cœurs : Jésus-Christ, par sa mort, a anéanti cet amour. Dieu seul qui est la vie perpétuelle a pu inspirer à ses disciples un tel mépris de la mort qu'ils gardent à la justice une fidélité invincible : or, Jésus-Christ, par sa mort, a inspiré ce mépris. Dieu qui est le tout-puissant, a pu seul unir à lui les hommes pieux et justes dans l'univers entier, de telle sorte qu'ils consacrent leur vie à la vertu et qu'ils répandent leur sang pour elle : Jesus-Christ, par sa mort, a réalisé cette œuvre divine t. »

Saint Jean Chrysostùme écrivait dans un livre qui a pour litre : Jésus-Christ est Dieu : o Celui qui a tout fait et qui change toute chose à son gré, qui a relevé l'univers des abîmes du péché, qui fait de la terre le ciel, celui-là a élevé au dessus du ciel celle Croix méprisée, l'instrument de la plus honteuse des morts. » Et pressant avec plus de force sa démonstration, l'orateur à la bouche d'or ajoutait : « Je voudrais qu'un païen me dît comment ce symbole d'une mort maudite et d'un pareil supplice est devenu si envié de tous, si la vertu suprême du Crucifié n'est pas là?. »

Le plus éloquent des orateurs de notre siècle s'écriait: « Le Dieu mort se suscite après dix-huit siècles des apôtres, des martyrs, des vierges, des serviteurs de son humanité dans la nuire, et si vous demandez à tous les possédés de cette folie d'où leur vient l'idée et le courage de leurs vertus, ils vous répondront avec la simplicité de la certitude : Dieu est mort pour nous. Ce sépulcre, oà fut Dieu, contient leur âme, et chacun de leurs dévouements répond à une plaie du Dieu qui souffrit et mourut.

« Après cela, que me direz-vous qui me touche et qui ébranle ma foi? A un point donné de l'histoire, une régénération morale s'est accomplie dans l'humanité; elle a pris naissance sur la montagne du Calvaire, au pied d'une

1 Thomassin. De incarnations Verbi Dei, lib. X. cap. \, a, o. .'dit. Vives, t. IV, p. 32(3.

Croix où fut attaché, nu, misérable et abandonné, celui qui se disait le Fils de Dieu et le fils de l'homme, vrai Dieu et vrai homme, envoyé dans la chair pour expier les péchés du monde, et le ramener par ce sacrifice à la crainte de Dieu. Quiconque a détourné la tête de ce drame sanglant est demeuré ce qu'il était, un homme d'orgueil et de volupté; quiconque le regarde après tant de siècles y puise une vertu de transformation qui l'incline à devenir humble, doux, chaste, saint, ami de Dieu et serviteur de ses frères, détaché de ce monde qui passe comme une figure, etl'œil ouvert avec une sereine joie sur l'aube blanchissante de l'éternité. Que peut le raisonnement contre une semblable expérience? Tant qu'une autre source de régénération morale ne s'ouvrira point sur la terre, la mort de Dieu restera ce qu'elle est, une idée sublime démontrée par une plus sublime réalité. On ne la fuira que pour y revenir; on ne la blasphémera que pour la mieux adorer. Pendant que les passants crieront à la victime : Va, si tu es le Fils de Dieu, descends de la Croie, le Romaio frappera sa poitrine en disant : Celui-là était vraiment le Fils de Dieu \ Une vertu se chargera de répondre à chaque insulte, une certitude à chaque objection, et la terre changera de face sans que la Croix ait senti d'autre mouvement que celui de sa force et de son immutabilité 2. »

Et plus haut encore que ces grandes voix, l'Apôtre des nations, saint Paul, jetait à la sagesse humaine ce superbe défi en des accents inspires de Dieu : « La parole de l.i Croix, disait-il, est une folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, c'est-à-dire pour nous, elle est la vertu de Dieu: Dei virtus esU Car il est écrit: Je perdrai la sagesse i\e> sages, et je rejetterai la prudence des prudents. Où sont les sages, les docteurs de la loi, les investigateurs de ce siècle ? Est-ce que Dieu n"a pas rendu insensée la sagesse de ce monde? Car Dieu voyant que le

1 M.YTTII., XXVII, 40.

- L\ : m > via î,u' > i ' érences de Notre Dim;, 6G» con éreo .

monde avec la sagesse humaine, ne l'avait pas connu dans les œuvres de la sagesse divine, il lui a plu de sauver par la folie de la prédication ceux qui croiraient en lui. » A ceux qui réclamaient des démonstrations, l'Apôtre répondait : « Les Juifs demandent des prodiges et les Gentils cherchent la sagesse. Mais nous, nous prêchons Jésus- Christ crucifié : Nos autem prœdicamus Christum cruci- /ir/mi. scandale pour les Juifs et folie pour les nations païennes, Jesus-Christ qui est pour tous ceux qui sont appelés, soit des Juifs, soit des Gentils, la puissance et la sagesse de Dieu. »

Et pourquoi donc? Ah! c'est que cette Croix, ce Crucilié, cet homme descendu au dernier degré de l'abjection cl de l'anéantissement vont triompher et triomphent déjà de toutes les doctrines et de toutes les forces humaines. « En effet, poursuit l'Apôtre, ce qui en Dieu est folie, est plus sage que les hommes, et ce qui en Dieu est faiblesse, est plus fort que les hommes. Car Dieu a choisi ce qui est insensé selon le monde pour confondre les sages, il a choisi ce qui est faible selon le monde pour confondre les puissants. Il a choisi ce qu'il y a de plus vil et de plus méprisable, il a choisi ce qui n'est pas, pour confondre ce qui est : Et ignobilia mundi, et contemptibiliq elegit Deus, et 6d quœ non sunt, ut ca quœ sunt destrueret. »

Or, voici le but suprême de la sagesse de Dieu, c'est que tout ce qui est humain n'ait aucune part dans les triomphes de Jesus-Christ et qu'aucune chair mortelle n'ait l'audace de se glorifier, en présence de Dieu qui a seul accompli cette œuvre: Ut non glorietur omnis caro in conspectuejus1. Ainsi l'orgueil et l'impuissance de l'homme sont à jamais confondus par les victoires de la Croix et. par les splendeurs de ce mystère: Fitlget Crucis mi/sterium.

Ce qu'il y a de plus prodigieux encore dans ce mystère

1 ICok., i, 18 et seq.

de la Croix, c'est que cet instrument * 1 « ^ supplice et d'abjection a été adoré et aimé.

Nous l'avons démontré dans la réalisation merveilleuse de la prophétie, Jésus-Christ, du haut de la Croix, a attiré tout à lui; mais il y a plus, la Croix elle-même a été recherchée, désirée et aimée. Le prince des apôtres; saint Pierre, demandait aux bourreaux d'être attaché à la Croix la tête eu bas, afin que le disciple ne fût pas crucifié comme son maître et. selon le récit du pape saint Léon, il prononçait ces paroles : 0 grand et profond mystère do la Croix! ô ineffable et invincible lien de la charité! c'est par la Croix que Dieu a tout attiré à lui! c'est l'arbre de vie qui a détruit l'empire de la mort1.

Saint André s'écriait à la vue de la Croix préparée pour son supplice: « Je te salue, Croix vénérable, quia été consacrée par l'attouchement du corps de Jésus-Christ. Je t'ai toujours aimée et le plus ardent désir de mon cœur a été de l'embrasser. 0 Croix longtemps désirée ! 0 Croix aimée avec ardeur! G Croix que j'ai cherchée sans repus et qui est accordée enfin aux plus ardents désirs de mon ùme, reçois-moi des mains des hommes et rends-moi à mon maître, afin que je passe de tes bras entre les bras de Celui qui m'a racheté en étant étendu sur toi. »

A chaque siècle, les mêmes accents absolument surhumains se font entendre sur les lèvres des Saints, qui achèvent dans leur chair meurtrie, ce qui manque à la passion de Jésus-Christ2.

Le grand moine espagnol si bien nommé Jean do la Croix, fondait en larmes et était ravi en extase à la vue du crucifix. Un jour, le divin Maître lui apparut et lui demanda quelle recompense il desirait de son amour, de sa fidélité et de ses longs travaux. L'amant héroïque de la Croix répondit : « Seigneur, souffrir et être méprisé pour vous. »

1 Petits Bullandisfe!, 29 juin, 7a volume, p. 450.

2 Adîmpleo quae desunt passionum Chri^ti. Coloss., i, 24.

De nos jours, le curé d:un humble village, un prêtre dépourvu de la science et de l'éloquence humaine, et dont la sainteté attirait chaque année cent mille pèlerins dans sa pauvre église, un prêtre dont la parole tour à tour naï\ e et sublime faisait éclater, dans son auditoire venu de tous les points du monde, les accents de l'amour et les sanglots du repentir, le curé d'Ars a été un amant passionne de la Croix. Sa vie a été un perpétuel crucifiement, elle a été aussi un perpétuel prodige. Il disait, en parlant des grâces qui viennent de la Croix : « C'est comme un grand fleuve qui descend d'une montagne et qui ne s'épuise jamais. •>

Quel est ce prodige? Se faire aimer malgré l'éloigne. ment, l'absence et la mort, nul ne l'a pu sur cette terre de l'indifférence, de l'égoïsme et de l'éternel oubli ? Mais se faire aimer vaincu, mort et enseveli, se faire aimer sur une croix infâme, se faire aimer par cette croix, que dis-je? faire aimer cette croix comme n'ont jamais été aimées ni la puissance, ni la gloire, ni la beauté, qui donc a seulement rêve une pareille victoire? Un homme de génie, Pascal a dit : « Jésus-Christ a voulu être aimé, il fa ete : il est Dieu. » Nous pouvons dire avec plus de force encore : Jésus-Cbrista voulu être aimé sur la Croix et par la Croix, il a voulu faire aimer la Croix, il a réussi : il est Dieu. Oui, le mystère de la Croix resplendit d'une irrésistible et divine clarté : Fulgel Crucis mysterium.

Oui î la Croix est aimée ; mais elle est aussi outragée, repoussée et maudite.

La Croix, on l'a bannie de nos écoles, où ses bras étendus protégeaient l'innocence des petits enfants ; où elle leur révélait, dans le langage le plus touchant et le plus accessible à leur faiblesse, le prix de l'obéissance, la grandeur surnaturelle de la pauvreté, l'égalité de tous dans l'amour qui a sauve le monde, et l'eflicacité souveraine de la douleur généreusement acceptée.

La Croix, on l'a bannie des salles et des hôpitaux on

elle parlait aux malades et aux mourants des suprêmes consolations et des célestes espéraaces ; où elle inspirait aux incomparables servantes des membres souffrants d*1 Jésus-Christ un dévouement que ne remplaceront jamais ni les calculs de l'intérêt et de L'ambition, ni la pitié qui ne vient que du cœur étroit et égoïste de l'homme.

La Croix, on l'a bannie du seuil de nos cimetières, de ces champs désolés de la mort, où elle apparaissait à tous les yeux mouilles de larmes, à Lous les cœurs brises pâlies séparations déchirantes et leur parlait de résurrection glorieuse, de paix, de vision et d'union éternelles.

La Croix, on l'a, dans bien des lieux, abattue sur les chemins, où elle révélait à l'ouvrier et au laboureur se rendant à leurs pénibles travaux les souffrances d l'Homme-Dieu, le repos et les récompenses du ciel.

La Croix ! oh ! si les projets de la haine et de l'impiété étaient réalisés, on l'abattrait demain du faite de nus temples, demain on la briserait sur nos autels profanés.

Mais ici encore, la gloire s'échappe de la défaite et de la haine, et le mystère divin de la Croix resplendit: Fulget Cruels mysterium.

Cette haine a été prédite. Jésus-Christ l'a vue du regard de sa prescience divine. La haine qu'il prédisait à ses disciples à cause de lui devait évidemment s'attaquer a cette Croix, symbole de son Évangile, étendard de sa conquête. mémorial de son amour et de ses victoires1.

Et d'ailleurs, cette haine de choix, celte haine réservée, cette haine, qui ne s'attaque pas aux symboles i\c> autres religions, n'est-elle pas l'aveu irrécusable de la puissance de la Croix, d'une puissance, elle aussi, réservée, unique, incomparable, et par conséquent surhumaine.'

Que dis-je? Le souvenir des oppresseurs d^> peuples, des tyrans sans entrailles, des monstres de luxure et de cruauté, ne suscite pas la haine. Jésus-Christ seul a le

i Match., xxiv, 9. — Joai»., \\, 20.

privilège de la haine, comme seul il a le privilège de

rameur, parce que, seul, il se survit dans 111113 puissance immortelle, toujours présente et qui défie l'indifférence et l'oubli.

Enfin, comment expliquer cette haine ? Qu'y a-t-il de haïssable dans le signe de notre foi, daus ce symbole de la rédemption du monde?

Ah! nous diront les adversaires de la Croix, ce que nous haïssons, c'est le symbole de la superstition, le symbole de l'erreur et du mal qui retiennent encore tant dames captives. Nous voulons délivrer les peuples de ce joug funeste et abhorré.

Réponse absolument inique et absolument insensée ! En effet, nous avons dit quels sont les enseignements admirables de la Croix, nous avons montré ces enseignemenls pénétrant les sociétés chrétiennes, élevant les peuples dans la justice, la prospérité et la gloire. Et, après dix-neuf siècles de christianisme, après dix-neuf siècles combles des clartés et des bienfaits de la Croix, vous osez nous parler de superstition, d'erreur et de mal ! Mais vous niez la lumière du jour I

De plus, si vous avez raison contre nous, si la haine de la Croix est la vérité, la justice, la verlu, le bien, pourquoi donc n'avez-vous pu faire jamais ce que fait tous les jours, depuis dix-neuf siècles, la Croix de Jésus-Christ? Faut-il vous le redire? Oïl sont les douleurs que vous avez consolées? où sontles larmes que vous avez essuyées ? où est l'innocence que vous avez protégée? où sont les plaies <pie vous avez soignées avec une pitié désintéressée :' o ennemis de la Croix, où sont vos héros et vos saints ? où sont vos sœurs de charité, vos so-urs garde-malades et vos petites sœurs des pauvres? Où sont vos missionnaires, vos vierges et vos martyrs :'

D'autres nous répondent: .Nous n'avons qu'un seul but. assurer la libelle complète des consciences, en faisant disparaître des édifices qui appartiennent à tous, des

écoles et des hôpitaux où tous ont le droit d'être accueillis, du terrain qui est la propriété de tous, les symboles d'une religion que tous n'acceptent pas. Notre œuvre esl une œuvre de liberté.

Cette réponse, nous la repoussons au nom de la logique et du bon sens.au nom de la justice et de la vraie liberté.

Hélas! Nos Très Chers Frères, ce n'est pas la première fois que des protestations bruyantes t'ont illusion à un grand nombre, et dissimulent les atteintes lamentables portées à la liberté et au droit des consciences.

Nous voulons tout d'abord opposer à ces affirmations en ce qui concerne spécialement les écoles (et le même principe s'applique partout), le témoignage d'un républicain zélé, membre de l'Université et de l'Institut.

« L'Université de France, par aucun acte, par aucun écrit dont elle porte directement la responsabilité, n'a mérite, dit-il, le reproche d'avoir chassé Dieu de l'école ; mais les pouvoirs publics, soit par des décisions expresses, soit par une injustifiable complaisance pour les usurpations de certaines municipalités radicales, ont certainement compromis l'éducation nationale dans l'ordre moral et religieux, en se prêtant sur plus d'un point aux exigences des sectaires, qui ne veulent souffrir dans l'école aucun ensei nement, aucun emblème appartenant aux religions positives. Une telle exclusion se couvre en vain du nom de neutralité : elle n'est qu'un acte de guerre. La répétition littérale du catéchisme, tant qu'elle n'était imposée à aucun enfant contre le vœu de ses parents, ne blessait ni la conscience des instituteurs, ni celle d'aucun de leurs élèves ; le refus de laisser faire cette répétition dans l'école, soit par les instituteurs, soit par les ministres des cultes, n'est qu'une entrave inutile et vexatoireà la liberté de l'enseignement religieux. La proscription des emblèmes religieux est encore moins excusable. Le maintien du crucifix dans l'école laïque est. à l'égard des familles catholiques, un engagement solennel de respecter la foi de

leurs enfants ; quant aux familles dissidentes, elles ne peuvent y voir qu'une leçon de tolérance. C'est dans l'ordre moral une de ces leçons par les yeux auxquelles on attache avec raison tant de prix dans l'ordre matériel. Leur enlèvement est aussi une leçon de choses, la plus déplorable pour l'éducation : une leçon d'intolérance et de^fanatisme1. »

Mais allons plus loin, allons au fond des choses. Et qui donc nous contestera le droit de répondre par la parole de la vérité, de la justice, du bon sens et de la vraie liberté aux mesures qui nous atteignent si douloureusement.' Qui nous contestera le droit de discuter ces mesures, sans injure et sans violence, sans attaquer les personnes, mais avec l'énergie et la loyauté des consciences convaincues et des hommes de cœur? C'est le droit sacré de la défense ; et ce droit, lui aussi, il appartient à tous.

Qui donc peut disposer ainsi de ces terrains, de ces édifices ? Qui peut en bannir les symboles religieux, tandis qu'on laisse subsister et qu'on multiplie sur les places publiques qui, elles aussi, appartiennent à tous, les statues de quelques hommes qui n'ont certes pas l'admiration et l'approbation de tous?

Serait-ce l'autorité du gouvernement ou l'autorité municipale ? Mais d'abord les hommes qui représentent ces autorités passent rapidement; leur reconnaître un plein pouvoir ce serait livrer le pays à de perpétuels bouleversements et préparer de dures représailles. D'ailleurs, d'après les principes mêmes qu'ils proclament, ces hommes ne sont que les représentants et les délégués d'une autorité supérieure, de l'autorité du peuple.

Ici, cette autorité, cette volonté supérieure qui peut être invoquée contre nous, où donc est-elle? Serait-ce la volonté de la majorité du peuple ? Mais la majorité est

1 La liberté de l'Enseignement et de l'Université sous la troisième République, par Eiuile Ueaisjihk.

t. II 15

croyante, et l'immense majorité est respectueuse de la religion et de ses droits. Serait-ce la volonté de la minorité? Mais de quelle minorité? Dans cette école, dans cet hôpital, dans cette ville, où donc est la manifestation de cette volonté?

Il y a plus. Pourquoi ces droits accordés à la minorité? Serait-ce parce qu'elle est la minorité? Evidemment non. Serait-ce parce qu'elle est la minorité qui ne croit pas? Ce serait plus insensé encore.

Vraiment, parce qo'une minorité quelconque ne croit pas ; parce qu'elle nie, elle aura le droit de repousser, de bannir — entendez-le bien — des terrains et des édifices qui appartiennent à tous, tout symbole religieux, toute manifestation des croyances, toutes les affirmations de la philosophie elle-même ! De telle sorte que s'il lui plaît d'avancer aujourd'hui dans la négation, il faudra supprimer ce qu'elle acceptait hier; dételle sorte que s'il lui plaît, à cette minorité quelle qu'elle soit, môme la plus infime, de tout nier, il faudra tout supprimer! Et il ne sera même pas nécessaire qu'elle manifeste ses désirs, la crainte seule de l'offenser ou de lui déplaire doit suffire!

Mais ce prétendu droit est la négation de tous les droits et cette protection de la liberté est l'anéantissement de toutes les libertés. Quoi ! il suffirait de n'avoir rien dans la tête et rien dans le cœur pour faire passer sur toutes les têtes et sur tous les cœurs, pour faire passer sur tout un peuple le niveau abject et absurde de la négation absolue ! C'est ici, en vérité, unetyrannie nouvelle, la tyrannie la plus insensée de toutes, la tyrannie de la négation, do la destruction, de la mort et du néant.

Ah ! prenez garde qu'une logique inexorable ne fasse dans les questions politiques et sociales, l'application de ces lamentables doctrines en les retournant contre vous. Prenez garde ! car vous ouvrez la porte à tous les excès vous reconnaissez l'empire absolu et sans entrave de la

destruction et les nihilistes sont les seuls représentants du droit et les mai très de l'avenir.

Nous ne citerons qu'un exemple de ces déplorables contradictions, un exemple d'une incontestable importance et d'une évidente actualité. La statue du conventionnel Grégoire qui va être élevée sur une des places de la seconde ville de ce diocèse, ne sera-t-elle pas un outrage, non pas à une minorité quelconque, mais à la majorité catholique de ce pays? Cette manifestation qu'annoncent, depuis plus de deux ans, les journaux de la Lorraine et de la France n'atteint-elle pas tout d'abord les évêques catholiques, et plus directement et plus douloureusement qu'aucun autre, Pévêque de Nancy ?

Si la majorité catholique demandait à élever, sur cette même place, la Croix qui a sauve et civilise le monde, vous lui répondriez par un refus indigné. Que faites-vous donc de vos principes ?Et que valent ces principes, si vous les méprisez ainsi vous-mêmes ?

Et à qui elevez-vous cette statue? A févêque ? Mais un grand nombre d'entre vous affirment qu'ils ne croient ni au caractère, ni à l'autorité, ni aux devoirs de l'épiscopat. A l'évêque des catholiques? Mais les catholiques repoussent et condamnent le conventionnel Grégoire, l'évêque qui a prêté serment à la constitution civile du clergé, l'évêque qui a résiste jusqu'à son dernier soupir à l'autorité en dehors de laquelle il n'y a pas de catholicisme. Malgré toutes les dénégations, pour un catholique, adhérer avec une inflexible obstination à des lois qui ont été réprouvées comme schismatiques par le Pape, par l'épiscopat, par l'Eglise tout entière, c'est évidemment « renier et sacrifier sa foi. »

Elevez-vous cette statue « a l'ennemi du despotisme ». à « l'adversaire résolu de toute oppression » pour démontrer « votre attachement inébranlable à la liberté de conscience.' » Mais Grégoire a été d'apôtre ardent de la constitution civile du clergé, l'attentai le plus manifeste contre

l'autorité et la liberté de l'Eglise, le despotisme le plus odieux contre le clergé et l'oppression sacrilège des consciences catholiques.

« A l'apôtre de la tolérance? » Combien de preuves absolument décisives nous pourrions apporter contre cette prétendue tolérance ! Grégoire n'a-t-il pas, lui évêque et commissaire civil de la République, proclamé et fait exécuter en Savoie, dans un pays envahi par les armées françaises sans déclaration de guerre, le décret de la Convention qui condamnait à la déportation tout prêtre qui refusait de prêter serment à la constitution civile du cierge *? Grégoire n'a-t-il pas déclaré, par une lettre du 19 janvier 1793, voter pour la mort de Louis XYI, sans appel au peuple?

Direz-vous que vous voulez honorer le prêtre, l'évèque qui a servi avec ardeur vos idées politiques et qui a été l'apôtre ardent de la Révolution? Mais, s'il en est ainsi, pourquoi donc poursuivez-vous et condamnez-vous tous les jours les prêtres qui sont accusés de prendre la moindre part aux luttes politiques et de mettre leur autorité et leur parole au service d'un parti? 11 serait vraiment trop dur pour vous de vous contredire et de vous réfuter sans cesse.

Convenez-en : cette statue de Grégoire, elle sera en opposition manifeste avec les hommes qui repoussent l'épis-copat et son autorité. Cette statue elle sera un outrage à la foi catholique, à l'épiscopat catholique, à la tolérance et à la liberté. Cette statue, elle sera la réfutation publique, éclatante de vos principes sur la mission du clergé, de vos paroles et de vos actes de tous les jours.

1 Pendantjla mission de Grégoire et de trois autres commissaires en Savoie, un prêtre fut, malgré les protestations des évêques légitimes, élu évêque constitutionnel du Mont-Blanc, par 241 voix sur 490 votants réunis dans la cathédrale de Chambéry. Un certain nombre d'électeurs ayant lémoigué uue grande répugnance a prendre part à celte élection, on les menaça de faire amener deux pièces de canon à la porte de la cathédrale. Tels étaient les canons de la nouvelle église schismatique et tels étaient les moyens de persuasion des ennemis résolue de toute oppression, des apôtres de la tolérance et de la liberté !

Cette statue, en un mot, elle offensera à des titres et à des degrés divers, toute la population de ce pays et vous allez l'élever sur une place publique qui appartient, à tous!

En présence des démonstrations de la logique et du simple bon sens, en présence de ces contradictions manifestes que nous avons mises en lumière, nous avons le droit d'affirmer que la suppression de la Croix et des symboles religieux n'est pas une œuvre de liberté, mais une atteinte portée au droit des consciences catholiques et aux traditions glorieuses de notre pays. Et ainsi, aujourd'hui encore, par la haine comme par l'amour, par l'outrage comme par l'adoration, resplendit la gloire divine de la Croix : Fulget Crucis mysterium.

A la fin de cette lettre pastorale déjà bien longue, nous ne pouvons qu'indiquer en quelques paroles et sous forme de conclusion, nos devoirs envers la Croix.

Nous devons adorer la Croix : c'est l'enseignement unanime des Pères de l'Eglise, des Conciles et des Docteurs ; c'est la pratique de tous les siècles chrétiens. Cette adoration n'a pas pour objet la Croix elle-même, mais Jesus-Christ, le Fils de Dieu, mourant sur ce bois de notre salut : de même que le respect et la vénération qui entourent les portraits, les statues, s'adressent aux personnes qu'elles représentent. Le protestantisme qui a rejeté le culte de la Croix et des images des Saints méconnaît et toutes les traditions de l'antiquité chrétienne et les inspirations les plus élevées du cœur humain '.

1 Le cardinal de Cheverus, qui mourut archevêque de Bordeaux, prêchant en Amérique où il était missionnaire, et devant des protestants. eur l'adoration de la Croix, se servit de cette comparaison qui entraîna

Nous devons faire souvent et avec une vive dévotioo le signe de la Croix pour nous armer de la puissance du sacrifice de Jésus-Christ contre tons les périls, pour consacrer à Dieu toutes nos actions, en accroître; et en multiplier les mérites.

Tertullien, saint Jérôme, saint Cyrille affirment que l'usage de faire le signe de la Croix remonte jusqu'aux Apôtres. Saint Augustin l'attribue au divin Maître luimême : « Jésus-Christ, dit-il, nous a appris à porter sur le front, au siège de la pudeur, l'ignominie glorieuse de la Croix \ » Un autre Père de l'Église nous enseigne que « Jésus-Christ a choisi la Croix afin que, après avoir, par elle, triomphé du démon, il pût en transporter le signe sur le front des fidèles comme le trophée de sa victoire 2. »

Dès les premiers jours du Christianisme, les fidèles consacraient à Dieu, par le signe de la Croix, tous les actes de leur vie et l'Eglise l'employait dans loutes les cérémonies saintes, de telle sorte que saint Ambroise appelle la Croix un divin sacrement : divinum Crucis sacramentum .

Ce n'est point assez : il faut que la Croix apparaisse partout comme le symbole triomphant de notre foi. comme la source unique de nos espérances. Il faut que la Croix reprenne sa place à tous les foyers chrétiens. Il faut que les femmes chrétiennes portent la Croix sur leurs

l'assemblée lotit entière : • Supposons, leur dit-il, qu'un homme généreux, vous voyant prêt à succomber gous le fer d'un ennemi, m1 jette entre vous et l'assassin, et, par sa mort, vous sauve la vie. Un peintre frappé de ce liait d'héroïsme, tire le portrait de cet homme et vous le présente baigné dans sou sang, couverl 'l'1 plaies. Qu ■ faites-vous alors ? Vous vous jetez dessus avec amour et reconnaissance, vous y collez vos lèvres, vous L'arrosez de vos larmes, el votre cœur n'a pas, à votre gré, 'le sentiments assez vils. Mes frères, tout le dogme catholique de la Croix. O n'est pas ici à l'esprit à discuter, c'est au cœur a sentir tout ce que doit lui inspirer limage «le son Dieu morl pour lui sauver la vie. » A ers mois tout l'auditoil saisi : le prédicateur prend le crucifix, et les protestants oubliant leur sèche controverse vont baiser, avec larmes et amour, la Croix du S veur. (Vie du cardinal de Chineras, par II. Ih en-Di boi ko.) 1 Crucis ignomiuiam iu loeo pudoris nostri constituit Christu-.

ThI-OI'HYLAC'I'K.

poitrines : elles doivent affirmer ainsi leur amour pour Jésus-Christ crucifié, leur volonté sincère de conformer leur vie à ses divins préceptes et de servir avec une inébranlable fidélité, avec une générosité que rien ne déconcerte, la vérité méconnue et outragée.

Ecoutez les exhortations ardentes de saint Jean Chrysostôme aux fidèles de Constantinople ; on pourrait croire qu'elles sont adressées aux chrétiens de nos jours: « Que personne ne rougisse de ces marques augustes et adorables de notre salut. La Croix de Jésus-Christ est la source de tous nos biens. C'est par elle que nous sommes régénérés et sauves. Oui, portons la Croix de Jésus-Christ, et parons-nous-en comme d'une couronne de gloire. Que partout apparaisse ce signe adorable, cause et signe de notre victoire. La Croix, je la vois dans vos habitations ; votre piété la peint sur les murailles ; vous la gravez sur vos portes; vous l'imprimez sur vos fronts, sur votre poitrine; vous la portez dans vos cœurs. Suffirait-il de former ce signe avec négligence sur vous-mêmes sans l'accompagner de l'ardeur de votre foi, de la ferveur de votre amour? Non; mais gravez-le sur votre front avec de pieux sentiments et vous verrez que l'esprit impur ne tiendra pas contre cet étendard, contre celte arme qui, sur le Calvaire, l'a perce d'un coup morter. Disons donc sans crainte et protestons hautement devant toute la terre et en présence de tous les païens que toute notre gloire est dans la Croix '. »

Tous ces sentiments et toutes ces pratiques pieuses se résument dans la dévotion à la Croix sainte et adorable de Noire-Soigneur Jésus-Christ, dévotion pleine d'attraits pour les cœurs fidèles, dévotion féconde en fruits de salut.

Cette dévotion ajoute aux pratiques que nous venons de l'appeler la méditation assidue du mystère et des ensei-

1 la Matth.'IIomil. liv.

gnements de la Croix : « Rien n'est plus salutaire, dit saint Augustin, que de penser à tout ce que Dieu a souffert pour nous : Nihil tam salutiferum est, quant cogitare quanta pro nobis pertulit Deus homo l. »

Quelle dévotion est plus puissante? Le théologien illustre qui fut le maître de saint Thomas d'Aquin, Albert le Grand, affirme que s'imposer pendant une année un jeûne rigoureux, faire subir à sa chair des mortifications sanglantes, réciter chaque jour tous les psaumes, est moins utile au salut que le fréquent souvenir de la Croix et de la passion de. Jésus-Christ parce que cette méditation est beaucoup plus puissante pour élever notre esprit à la connaissance des vérités éternelles, pour purifier notre cœur des affections déréglées des créatures et pour embraser nos cœurs du divin amour.

Quelle dévotion est plus consolante et plus douce ? c'est la dévotion à l'amour, à la miséricorde infime de Dieu. « Voilà bien, sous cette image, l'adorable Jésus avec sa force, sa sagesse et sa douceur éternelle. Voici les mains qui ont guéri toutes les douleurs des hommes; voilà les pieds sur lesquels nul ne pleura jamais sans se relever fort et consolé ; voilà son cœur, source de toute grande inspiration, de toute généreuse pensée, de tout dévouement, de tout sacrifice; règle et force, modèle et soutien, asile et refuge, et le seul point de l'univers où il est doux, à certaines heures, de reposer sa tète 2. »

Je vous salue, ô Croix de mon Maître, ô Croix de mon Dieu ! O Crux, ave! Je vous salue dans l'éclat des figures, dans les accents inspirés des prophètes, dans la lumière de vos enseignements, dans la gloire de vos triomphes, dans la splendeur de votre divinité. O Crux, ave !

Je vous salue, ô Croix aimée et bénie des disciples fidèles. Je vous salue, ô Croix repoussée et maudite. Je vous salue avec une foi qui grandit dans la mesure des

i Serm. 36.

? Perreyvç, Méditations sur les saints Ordres,

blasphèmes, je vous salue dans L'amour et dans l'adoration. 0 Crux, ave !

0 Croix, notre unique espérance! Je vous salue, car depuis dix-neuf siècles, seule, vous avez consolé l'infortune, enseigné la pitié, fait aimer la souffrance, révélé la grandeur et la puissance de l'immolation et transfiguré la douleur dans une félicité que la terre ne connaissait pas. 0 Crux, ave, spes unica !

0 Croix, je vous salue, car l'espérance n'est pas dans les trésors qui périssent, dans les merveilles de la civilisation matérielle, dans les conquêtes de la science superbe, dans lépée et la force si souvent complices sacrilèges de l'iniquité, dans la sagesse humaine impuissante et éperdue. L'espérance, elle est dans la vertu, dans l'abnégation, dans le sacrifice. Elle est dans la puissance et dans l'amour du Dieu que je contemple suspendu à vos deux bras sanglants. 0 Crux, ave, spes unica!

Dans ce temps de l'épreuve et de l'exil, dans cette vie si triste et si sombre, sur ces chemins où nous marchons en pleurant, dans ce désert qui mène à la vraie patrie : Hoc passionis tempore, ô Croix du Rédempteur, montreznous le ciel, rappelez-nous les récompenses promises, le mérite des souffrances unies aux souffrances et à la mort du Fils de Dieu !

Dans ce temps de la passion douloureuse de votre Église, à cette heure où les périls se multiplient, où tant d'âmes s'égarent, et s'en vont aux abîmes, à cette heure où la faiblesse se trouble, où la foi hésite devant les succès de l'impie : Hoc passionis tempore, ô Croix du Sauveur, ô Croix qui avez vaincu le monde, affermissez nos courages, faites que nous restions debout sur le Calvaire désolé et que, au milieu des ténèbres de la passion, nous attendions, avec un invincible espoir, le triomphe et les joies de la résurrection !

O Croix, source intarissable de toutes les grâces, répan- |dez-)es à Ilots dans les âmes fidèles : ajoutez encore aux

ardeurs de leur amour et de leur dévouement. Donnez à tous ceux qui travaillent pour l'Eglise et pour Jésus-Christ des intentions pures, l'union parfaite dans la charité, la constance dans l'insuccès et l'inénarrable joie d'être méconnus et de souffrir pour vous : Piis adangc gratiam ! 0 Croix du salut et de la miséricorde infinie, éclairez, touchez et gagnez tous les cœurs ! Que l'amour soit plus fort que la haine, que le pardon soit plus grand que l'océan de toutes les iniquités, effacez tous les crimes dans le sang de Jésus-Christ I Pardonnez à ceux qui doutent et qui ne cherchent pas ; pardonnez à ceux qui croient et qui ne pratiquent point; pardonnez à ceux qui persécutent et qui hlasphèment. Pardonnez ! « car ils ne savent ce qu'ils font \ » Pardonnez, et, à la vue des prodiges qui, aujourd'hui encore, éclatent autour de vous, que le centurion proclame la divinité de Jésus-Christ et que les bourreaux se retirent enfin en se frappant la poitrine : lieisque dele crimina.

O Crnx! ave, spes unica I Hoc passionis tempore, Piis adauge gratiam, Reisque dele crimina.

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