ACCORDÉ PAR S. S. LÉON XIII POUR L'ANNÉE
17 janvier 1886.
.Nos Très Chers Frères.
Notre Saint Père le Pape vient, une fois encore, d'ouvrir les trésors surnaturels, les richesses célesles de l'Église, en accordant la grâce insigne d'uo Jubilé universel.
Il expose lui-même les principaux motifs qui l'ont déterminé à user ainsi d'une des grandes prérogatives de son autorité suprême.
Et d'abord, c'est la nécessité de faire passer dans les actes des fidèles, et par eux, dans la vie même des peuples, les enseignements de sa dernière encyclique sur la Constitution chrétienne des Etats :
« En effet, dit-il, après que Nous avons enseigné dans « Notre dernière lettre encyclique combien il importe aux t. ri. 20
« Etats de se rapprocher de la vérité et de la forme chre- « tienne, on comprendra facilement combien il importe « au but que Nous Nous y sommes proposé, de Nous « efforcer, par tous les moyens en Notre pouvoir, d'exci- « ter ou de ramener les hommes aux vertus chrétiennes. « Car un État est ce que le font les mœurs du peuple ; et « de même que l'excellence d'un navire ou d'un édifice « dépend de la bonne qualité et de la disposition conve- « nable de toutes ses parties, de même, le cours des « affaires publiques ne peut être régulier et sans accident « qu'à la condition que les citoyens suivent eux-mêmes « une ligne droite de conduite. L'ordre politique périt, et « avec lui tout ce qui constitue l'action de la vie publique, « s'il ne procède du fait des hommes; or, les homme.-; mil « coutume de le former à l'image de leurs opinions et de « leurs mœurs. Pour que les esprits se pénètrent de Ans « enseignements et, ce qui est le point principal, pour que « la vie quotidienne de chacun se règle d'après eux, il faut « donc faire en sorte que chacun s'applique à penser chré- « tiennement et à agir chrétiennement aussi bien en public « que dans son particulier. »
Le second motif qui ajoute à l'importance du premier, est l'ensemble redoutable et vraiment effrayant des périls de l'heure présente :
« Et en cela l'effort est d'autant plus nécessaire, pour- « suit le Saint-Père, que les périls sont plus grands de « tous côtés. Car les grandes vertus de nos pères n'ont «pas peu disparu; les passions déjà si violentes par « elles-mêmes ont acquis, par la licence des mœurs, une « violence plus grande ; la folie des opinionSj libre d'en- « traves ou réprimée par des freins impuissants, se répand «chaque jour davantage: parmi ceux mêmes qui ont de « bons principes, la plupart, par une réserve intempestive, « n'osent pas professer publiquement ce qu'ils pensent, et « bien moins encore le mettre à exécution : L'influence des « plus pernicieux exemples s'exerce de Imites part- sur
« les mœurs publiques ; les associations perverses, que « Nous avons dénoncées en d'autres circonstances, habiles « à se servir des moyens les plus criminels, s'efforcent « d'en imposer au peuple, et, autant qu'elles le peuvent . « de le détourner et même de le séparer de Dieu, de la « sainteté de ses devoirs et de la foi chrétienne. »
Le Jubilé nous est offert par le Vicaire de Jésus-Christ comme le remède à tous ces maux, comme un remède d'une admirable puissance surnaturelle.
La première puissance surnaturelle du Jubile, est dans l'efficacité de la pénitence. La pénitence est nécessaire non seulement pour établir la domination de l'âme sur le corps, de l'esprit sur la chair, de la loi de Dieu sur les passions en révolte; elle est nécessaire encore pour expier nos fautes et satisfaire à la justice de Dieu, même après que nos péchés ont été effacés dans le sacrement de pénitence. Le dard funeste du péché a été arraché, il est vrai, mais la blessure est encore ouverte; il faut la fermer et la guérir : l'offense a été pardonnée, mais la satisfaction doit être offerte à la justice de Dieu; la réparation doit être accomplie.
Il est d'autant plus nécessaire de rappeler, en ce moment, ce grand devoir de la pénitence, que les générations actuelles l'oublient et le méconnaissent. « Ce n'est pas « sans raison, dit Léon XIII, que Nous parlons d'abord « de la pénitence et du châtiment volontaire du corps, qui « en estime partie. Vous connaissez, en effet, l'esprit du « siècle : la plupart aiment à vivre mollement et ne veulent « rien faire d'énergique et de généreux. D'un côte, ils « tombenf dans un grand nombre de misères; de l'autre, a ils se font souvent des prétextes de ne pas obéir aux « lois salutaires de l'Eglise, persuadés que c'est pour eux « un fardeau trop lourd (pu; d'être obligés de s'abstenir « d'un certain genre de mets ou d'observer le jeûne pen- « dant quelques jours de l'année. Énervés par ces liabi- « tudes de mollesse, il n'est pas étonnant qu'ils s'adonnent
« peu à peu tout entiers à des passions qui réclament davan-
« tage. C'est pourquoi, il convient de rappeler à la tempe- « rance les aines tombées ou glissant sur les pentes de la « mollesse; et, pour cela, il faut que ceux qui parlerontau « peuple lui enseignent avec zèle et clarté que ce n'est pas « seulement la loi évangélique, mais la raison naturelle elle- « même qui impose à chacun le devoir de se commander « à soi-même et de dompter ses passions, et que les pé- « chés ne peuvent être expiés que par la pénitence. »
La seconde puissance du Jubilé, c'est la prière, et non pas seulement la prière isolée et secrète de quelques âmes, mais la prière publique et universelle. Si la prière d'un seul cœur faite dans les conditions requises a une admirable puissance, que sera-ce du concert unanime de tous les cœurs chrétiens, de tous les peuples fidèles, de la voix de l'univers catholique montant vers le trône de la miséricorde et du pardon? Cette puissance mise en mouvement par l'autorité du Vicaire de Jésus-Christ, elle n'a de supérieure que la puissance divine sur laquelle elle exerce un irrésistible empire.
Aussi écoutez les exhortations de l'auguste Pontife : « En second lieu, dans de si grands besoins des âmes et « des peuples, comme tout espoir de salut repose dans « la protection et le secours du Père céleste, Nous vou- « drions ardemment voir renaître pour la prière un zèle « persévérant et plein de confiance. Dans toutes les cir- « constances critiques de la chrétienté, toutes les fois qu'il « arriva à l'Eglise d'être menacée par les dangers exté- « rieurs ou d'être accablée de maux intérieurs, nos pères, « levant vers le Ciel des regards suppliants, nous ont « appris d'une manière éclatante comment et à qui il fal- « lait demander la lumière de rame, la force de la vertu el « des secours proportionnés aux circonstances. Car ils « étaient profondément gravés dans les esprits, ces pré- « ceptesde Jésus-Chiïst : « Demandez el vous recevrez1;»
i .\Utth., vu, 7.
« Il faut toujours prier et ne jamais se lasser1; » et ces « paroles des Apôtres qui en sont l'écho : « Priez sans « relâche2; » — « Je supplie avant tout qu'on adresse « des supplications, des prières, des demandes, des actions « de grâces pour tous les hommes3. » Sur ce sujet, saint « Je:in Chrysostôme nous a laissé une comparaison aussi « ingénieuse que pleine de vérité : De même qu'à « l'homme qui vient au jour nu et manquant de tout, la « nature a donné des mains avec lesquelles il puisse se « procurer les choses nécessaires à la vie ; de même, dans « les choses surnaturelles, comme il ne peut rien par lui- « même, Dieu lui a accordé la faculté de prier, afin qu'il « s'en serve sagement pour obtenir ce qui est nécessaire à « son salut. »
La prière que recommande de nouveau Léon XIII est le Rosaire, c'est cette dévotion qui a été mise en pratique depuis quelques années avec un si touchant et si consolant empressement : « Que si nous insistons sur cette exhor- « tation que Nous avons déjà faite plusieurs fois, personne « de vous ne s'en étonnera, car vous comprenez combien il « importe qu'on voie fleurir chez les chrétiens cette habi- « lude du Rosaire de Marie, et vous savez à merveille que « c'est là une partie et une forme très belle de cet esprit « de prière dont Nous parlons, et aussi combien elle « convient à notre temps, combien elle est facile à pra- « tiquer et féconde en résultats. »
Et c'est sous la protection de Notre-Dame de Rosaire que le Souverain Pontife place cette grande œuvre du Jubilé : « Nous voulons, dit-il, que ce saint Jubilé soit « placé sous le patronage de la Très Sainte Vierge du * Rosaire; et avec son concours Nous avons confiance « que beaucoup purifiant leur âme de toute tache du péché, « se renouvelleront dans la foi, la piété et la justice, assu-
1 Luc, xviii, 7.
2 1 Thessai... v, !7.
1 I T|JI ,i!l . ,1 |
« rant ainsi leur salut pour l'éternité el l;i paix de leui « âme en cette vie. »
La troisième puissance du Jubilé est dans le trésoi exceptionnel des grâces qu'il nous accordera et des satislions offertes pour nous à la justice divine. L'indulgence plénière dont il est enrichi nous applique les satisfactions surabondantes de Notre Seigneur Jésus-Christ, de la Très Sainte Vierge, des Martyrs et des Saints. Ainsi. l'Église, iivec la tendresse d'une mère, s'elïbrce de suppléer à l'imperfection et à l'insuffisance de nos pénitences, de nos satisfactions personnelles et de nous préserver des supplices du purgatoire, en comparaison desquels, dit sainl Augustin, les supplices de la terre ne sont presque rien .
Mais, pour que ce trésor de grâces et de satisfactions ne soit pas inutile, l'action puissante de la parole de Dieu a une souveraine importance, et elle est une nouvelle source de secours divins : « Considérez. Vénérables « Frères, dit le Souverain Pontife aux Evêques, considérez « que cet heureux résultat dépend en grande partie de « votre action et de votre zèle, car il est nécessaire de prêts parer convenablement et soigneusement le peuple à re- « cueillir comme il faut les fruits qui lui sont offerts. Ce « sera l'œuvre de votre charité et de votre sagesse de eon- « fier ce soin à des prêtres choisis qui, par de pieux dis- « cours à la portée de tous, auront à instruire la foule et à « l'exhorter à la pénitence. »
Il faut ajouter encore à la prédication de la parole de Dieu l'efficacité des sacrements : du sacrement de pénitence, pour lequel le Pape accorde les pouvoirs les plus étendus et du sacrement de l'Eucharistie, chef-d'œuvre de la charité et de la miséricorde de Dieu.
Enfin, la quatrième puissance du Jubilé est dans l'impulsion qu'il donnera à la pratique des vertus chrétiennes. Parmi ces vertus. Léon XIII recommande de nouveau el
i S. Augi'st. in psalm. xxxvn.
avec instance, le respect de la discipline ecclésiastique et le grand précepte de la charité fraternelle. Il vent que les évêques emploient leur autorité à prévenir et à réprimer toutes les divisions entre les enfants de l'Eglise : « Mais, « comme le premier et le plus grand fruit du Jubilé doit « être, comme Nous l'avons indiqué plus haut, l'amende- « ment de la vie et le progrès de la vertu, Nous estimons « spécialement nécessaire la fuite du mal que Nous « n'avons pas négligé de désigner dans Nos précédentes « Encycliques. Nous voulons parler de ces dissensions a intestines et pour ainsi dire domestiques de quelques-uns « d'entre nous, dissensions dont on peut a peine dire « combien, au grand détriment des âmes, elles brisent ou « tout au moins relâchent le lien de la charité. Si Nous « vous le rappelons de nouveau aujourd'hui, à vous Yéné- « râbles Frères, qui êtes les gardiens de la discipline « ecclésiastique et de !a charité mutuelle, c'est que Nous « voulons voir votre vigilance et votre autorité constam- « ment appliquées à empêcher un si grand mal. Par vos « avis, vos exhortations, vos reproches, veillez à ce que « tous aient souci de garder Vunité de V esprit dans le lien « de la charité, et que les auteurs de ces dissensions, s'il « en est, reviennent à leur devoir, par cette considération « qu'ils doivent avoir toute leur vie, que le Fils unique de « Dieu, à l'approche même des derniers tourments, ne « demanda rien plus vivement à son Père que la charité « réciproque pour ceux qui croyaient en lui, afin que tous « soient un, comme nuis, mon Père, 1 êtes en moi et moi « en vous ; afin qu'eux aussi soient un en nous1. »
Au point de vue de la pénitence et des pratiques de piété, le Souverain Pontife recommande de nouveau le tiers-ordre de saint François d'Assise, ce tiers-ordre qui existe depuis longtemps dans notre diocèse, et auquel nous portons le plus vif intérêt. « Pour que la vertu de
1 Luc, XV11I, l,
« pénitence dont Nous avons parlé persévère, il sera pru- « dent de la mettre en quelque sorte sous la sauvegarde « et la protection d'une institution stable. Vous compre- « nez, Vénérables Frères, de quoi il s'agit ici : Nous vou- « Ions dire que vous continuiez, chacun dans votre dio- « cèse, à patronner et à accroître le tiers-ordre, dit sécu- « lier, des Frères franciscains. Pour conserver et entre- « tenir l'esprit de pénitence dans le peuple chrétien, rien, « en effet, n'est plus efficace que les exemples et la grâce « du patriarche François d'Assise qui, unissant à la plus « grande innocence de vie un zèle ardent pour la morti- « lîcation, a montré en lui une image de Jésus-Christ « crucifié, autant par sa vie et ses mœurs que par l'im- « pression divine des stigmates. Les lois de son Ordre, « que Nous avons tempérées à propos, sont aussi douces « à porter qu'elles sont d'une grande efficacité pour la « vertu chrétienne. »
Enfin, l'auguste Pontife prescrit une aumône en faveur des œuvres qui « ont pour objet la propagation et Paccrois- « sèment de la foi catholique » et il en indique spécialement deux qui sont d'une suprême importance ou plutôt d'une nécessité absolue à l'heure présente : les écoles libres et les Séminaires. « Il est loisible à chacun, dit-il, « de choisir l'œuvre qu'il préfère ; toutefois, Nous croyons « devoir en signaler nommément deux auxquelles sera «parfaitement appliquée la bienfaisance; ces œuvres « manquant, en beaucoup d'endroits, de ressources et de « protection, ne sont pas moins utiles à L'Etat qu'à « l'Église : ce sont les Écoles libres pour l'enfance et les « Séminaires pour le clergé. »
Vous profiterez avec empressement, Nos Très Chers Frères, de cette faveur insigne du Jubilé ; vous répondrez à l'appel du Vicaire de Jésus-Christ, à l'appel de Dieu lui-même. Les événements qui se précipitent, les périls qui nous menacent, les épreuves qui se multiplient, sont la voix de Dieu qui nous affirme sa toute-puissance et sa
justice. Ce4te voix, il faut l'entendre, et après l'avoir entendue, il ne faut pas endurcir nos cœurs : Hodie si rocem ejus audieritis, nolite obdurare corda vestra \
1 P?. KCIV, 8.
SUR