L'IMMORTALITÉ DE L'AME
2 février 1887.
Nos Très Chers Frères.
L'enseignement de Fépiscopat embrasse tout l'ensemble des vérités chrétiennes ; mais il doit s'adapter aux conditions des temps, aux attaques de l'erreur, aux périls des âmes, aux luttes de la Sainte Église. Chef du peuple de Dieu, en ces jours de grands combats, nous devons affermir les eourages, ranimer les célestes espérances, signaler les manœuvres de l'ennemi, opposer à ses négations des démonstrations victorieuses, défendre les trésors confiés à notre sollicitude et à notre fidélité.
Parmi les croyances qui subissent, à cette heure, les attaques obstinées de l'erreur, il en est une que la foi enseigne et qui appartient au domaine de la raison, elle est intimement unie aux plus hautes croyances, elle est une
des bases essentielles de la morale, une des vérités nécessaires à la direction de toute vie humaine et à la défense de nos sociétés menacées, c'est le dogme de l'immortalité de l'âme et de nos destinées futures1.
Ce problème de nos destinées s'impose d'ailleurs à toute intelligence. C'est en vain que l'incrédulité s'efforce de récarter; il revient toujours obsédant la raison, même la plus égarée, dans les déceptions et les illusions de la \i<' et dans les angoisses de la mort.
« Comment voulez-vous, a dit un philosophe de notre temps, que l'homme vive en paix, quand sa raison, chargée de la conduite de la vie, tombe dans l'incertitude sur la vie elle-même et ne sait rien de ce qu'il faut qu'elle sache pour remplir sa mission ? Comment vivre en paix, quand on ne sait ni d'où l'on vient, ni où l'on va, ni ce que l'un a à faire ici-bas? quand on ignore ce que signifient l'homme et l'esprit et la création ? quand tout est énigme, m\ stère, sujet de doute et d'alarmes? Vivre en paix dans celle ignorance est chose contradictoire et impossible. » « Oh ! ajoutait-il, les doutes que la question de l'avenir provoque, si l'homme n'en trouve pas immédiatement la solution dans les croyances établies, les doutes qu'elle provoque sont terribles 2. »
Un des plus profonds penseurs qui ont étudié le problème de nos destinées, un philosophe qui unissait aux illuminations du génie la puissance d'une logique inexorable, a dit : « L'immortalité de l'âme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche de si prè?, qu'il finit avoir perdu tout sentiment, pour être dans l'indifférence de ce qu'il en est. Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selon qu'il va ou non des biens éternels à espérer, qu'il est impossible
i Nous avons traité, il y n quelques années, dans deux lettrée pastorales, de l'ecislrnce et de la spiritualité de l'âme, puis de sa puissance ,-t de sa grandeur. V. T. I, p. 47 et 97.
2 Jqçffroy. Mélanges plulosoiiliiaups : Du problème de la destinte humaine.
de l'aire une démarche avec sens et jugement tant que cette question n'esl pas résolue. L'indifférence en une affaire où il s'agit de nous-mêmes, de noire éternité, de notre tout, m'étonne, m'irrite, m'épouvante*. »
Cette croyance aux récompenses et aux joies de la vie future est la source unique des consolations qui peuvent relever et fortifier les cœurs brisés. Hélas ! plus nous avançons dans la vie, plus nous voyons de deuils et de larmes, plus nous rencontrons de profondes tristesses, plus nous entendons de gémissements et de sanglots. Qui donc n'a pas besoin d'être console .'
Les épreuves de notre pays, les dangers qui le menacent s'ajoutent aux douleurs qui attristent chaque foyer et aux angoisses de toutes les à me*.
Tandis que la terre semble trembler sous nos pas, tandis que partout l'horizon apparaît si sombre, n'est-ce pas l'heure d'élever nos pensées vers les régions de la lumière, de la séciirité et delà paix éternelle?
Puisque le courage doit grandir avec les périls, ne fautil pas le demander à ces sources supeiieures, à ces récompenses célestes, à ces espérances immortelles qui ont mis au cœur de nos pères, au cœur des guerriers chrétiens, au cœur des martyrs et des apôtres les inspirations de la vaillance, du dévouement et de l'héroïsme?
Cette croyance de tous les temps est, à d'autres points de vue encore, la croyance qu'il faut affirmer, démontrer et défendre en ces temps si troublés. Elle est attaquée tous les jours, partout el sous toutes les formes. Une science orgueilleuse la repousse, une philosophie qui méprise les premières données de la logique l'écarté avec dédain ; la parole et la presse s'en vont répétant aux travailleurs, aux malheureux, au peuple qui ne peut se passer d'espérance, ces lugubres et désolantes doctrines : il n'y a rien au delà de cette vie ; quand on est mort, tout est mort.
1 Pascal. Pensées.
Les enterrements civils, ces funérailles qui n'admettent aucun s\mbole religieux et qui s'etalenl depuis quelque> années, parfois avec une pompe extraordinaire, au milieu de ce peuple de France, ne sont pas seulement des manifestations antichrétiennes, elles sont des manifestations opposées à la raison qui affirme l'immortalité de nos Ames. Les discours prononcés dans ces lugubres cérémonies ne contiennent pas une parole qui admette ou même qui suppose une vie future.
A ces négations, à ces manifestations, il faut opposer, au nom de la raison elle-même, des démonstrations qui éclairent et qui consolent, qui affermissent dans les Ames des croyances si nécessaires et si douces, si hautes et si salutaires.
Nous ne l'ignorons pas, il est difficile de traiter ce sujet dans une lettre pastorale. D'une part, si les preuves ne sont pas exposées dans leur ensemble et dans toute leur force, l'imperfection de la démonstration se retourne contre la vérité, et, d'autre part, quelques-unes de ces preuves peuvent dépasser la portée de quelques intelligences.
Confiant dans la grâce de Dieu dont noi .défendons la cause et qui révèle aux petits et aux simples, ce qu'il cache aux savants et aux sages l, nous nous efforcerons d'établir une démonstration complète et puissante, en lui donnant une précision et une clarté qui la rendent accessible à tous 2.
1 Matth., xi, 25.
3 Messieurs les curés pourront cependant dans la plupart des paroisses supprimer la lecture du commencement du § VI, dans iequel nous exposons les systèmes de la philosophie contemporaine sur la vie future et résumer eu quelques paroles cette démonstration.
Comment l'âme subirait-elle la même. destruction que le
corps? Elle lui est unie pendant la vie présente, mais elle en est profondément, essentiellement distincte par sa nature, par ses propriétés, par ses facultés et par ses actes.
Il y a en nous un principe de vie, d'intelligence, de volonté. Quand nous disons : je suis, je pense, je veux, ce n'est pas de nos nerfs, de notre cerveau, de notre sang que nous parlons ainsi, niais d'un principe qui, évidemment, n'est pas notre corps, d'un principe qui se connaît, se gouverne soi-même et qui est en nous la source du mouvement et de la vie. Cette distinction est si manifeste, si profondément gravée dans la conscience, qu'elle se retrouve toujours claire et précise dans le langage de tous les peuples, de tous les siècles et de tous les hommes.
Le corps se modifie chaque jour, et pour ainsi dire ù chaque instant. Il s'assimile des substances qui lui sont étrangères, il se développe, il s'affaisse, il vieillit, il s'affaiblit, il se dissout : il y a en lui une perpétuelle et universelle transformation. L'ame reste toujours une, toujours la même, et elle a la conscience de celte unité et de cette perpétuité.
Cette distinction est si essentielle et si évidente, que ceux qui essayent de la nier se réfutent eux-mêmes par une perpétuelle contradiction. Quand ils louent, quand ils blâment, quand ils expriment leur estime ou leur mépris, quand ils condamnent ou approuvent, ils supposent évidemment qu'il existe en nous une substance intelligente, responsable parce qu'elle est libre, une Ame enfin distincte du corps et de la matière.
Il est vrai, dans cette union intime de l'âme et du corps qui constitue l'être humain, l'âme subil dans une large
mesure l'influence du corps. L'exercice des facultés de l'âme dépend en parlie des organes et <\i>ï sens, mais cette influence ne détruit pas la distinction essentielle qie nous avons démontrée. Les organes du corps sont comme un instrument nécessaire à un certain nombre d'actes de l'âme, et une lésion de l'instrument modifie le son que produit l'artiste et peut même le rendre impossible.
Quand les sens s'affaiblissent, ce n'est pasl'âme qui est atteinte et qui perd sa force; car la puissance des sens ne pourrait pas être rétablie parla guérison de l'organe lésé; et cependant un vieillard donl les yeux seraient rajeunis jouirait de la vue comme aux jours de sa jeunesse \
L'âme a d'ailleurs des forces qui dépendent d'ellemême et qui ne subissent pas l'influence du corps et des sens. Souvent son activité, sa pénétration, sa fécondité s'accroissent avec les années, malgré la faiblesse et les infirmités do la vieillesse. Celle lunrère qui parait prés de s'éteindre jette d'admirables clartés. Dans ce corps brisé et broyé par la douleur, défiguré par l'âge, déjà glacé par la mort, l'âme reste vivante, active, victorieuse, plus libre et plus souveraine que jamais. Pies de sortir du corps, dit un philosophe et un orateur de l'antiquité païenne, l'esprit prend une énergie nouvelle et semble se rapprocher de Dieu 2.
L'âme n'est pas seulement distincte du corps, elle lui est manifestement et absolument supérieure.
L'âme gouverne, le corps obéit: la matière, la chair sont aveugles et inertes, le mouvement et la direction appartiennent à la substance intelligente et libre. Les facultés de Pâme aperçoivent le but de la vie et dirigent le corps sur les voies qui y conduisent. Aussi l'âme impose sa loi aux instincts avilissants du corps, elle les réprime «-t les contient, elle leur fait subir le joug de la vérité, de lu justice, du devoir, de la vertu, de l'héroïsnje.
1 S. Thomas : Siimm. contra génies, lib. u, cap. ux, n. lu - Cicéron. De Divinat., lib. 1. cap. \w
C'est en \iiin que les -eus se révoltent, que La chair gémit, que le corps affaibli parla maladif uu surexcite par la llcvro des passions, résiste ou se cabre, comme le coursier rebelle au frein el à l'éperon ; l'âme qui est lidèle à sa nature, qui u'a pas abdique son pouvoir, l'âme reste maîtresse et souveraine.
La science imposera au corps ses veilles laborieuses. l'ambition ses efforts incessants, le dévouement ses douloureux sacrifices, l'amour de la patrie lui fera supporter les plus dures épreuves, braver tous les périls, affronter .'I subir la mort, la pénitence lui infligera des privations cruelles, des mortifications sanglantes : l'âme commande toujours, le corps obéit en frémissant.
L'histoire l'atteste, et noire siècle incrédule el, frivole l'a vu de ses yeux : dans les sauts, l'âme acquiert la plus haute puissance, la souveraineté la plus absolue, le corps devient docile <ïla loi de l'esprit et aux entraînements de rhjroïsme. On dirait que sur ces sommets glorieux où i'à iie victoiieuse a conduit le corps, la matière se transforme et se spiritual ise en quelque sorte, et l'âme illuminée de clartés supérieures apparaît a travers le voile transparent de la chair.
Par un contraste qui est une seconde démonstration de cette supériorité, si l'âme accepte la domination du corps, si elle subit la loi des instincts et des passions, elle est bientôt comme enveloppée et absorbée par la chair et par la mat ère ; elle renonce à ses progrès, à ses ascensions, à sa grandeur; elle s'appesantit sous ce fardeau déshonorant. Ses facultés -'affaiblissent et s'éteignent: l'intelligence perd ses lumières et son activité, la volonté boitante et troublée ne connaît bientôt plus, que les défaillances et les défaites ; l'imagination traîne dans la boue des ailes à jamais souillées : le cœur renonce aux joies élevées et pures, aux généreux élans, à l'enthousiasme du beau et du bien. Selon le langage énergique de nos livres saints, le cœur abaissé, endurci, s'ensevelit dans la
matière et devient semblable à elle, incrassalum cor*, ou bien il n'est qu'une cendre froide, stérile et vaine, que le moindre vent soulève et emporte aux abîmes, et la vie de l'homme devient plus avilie, plus méprisable que la fange qu'il foule aux pieds, cinis est cor ejus et luto vilior vita ejus*.
La domination de l'âme sur le corps arrive ;i ce degré de puissance et d'évidente supériorité qu'elle le conduit à la souffrance et à la mort. Elle pousse le corps déjà brisé par les supplices au-devant de supplices plus atroces encore. Entre les murailles des plus sombres cachots, sous le poids des plus lourdes chaînes, sur les bûchers en flammes, sous le glaive déjà levé, dans les étreintes des tortures, dans les secousses de l'agonie, lame plus forte, plus libre, plus souveraine que jamais fait entendre le chant de sa victoire, le cantique de sa délivrance, l'hymne triomphal de son immortalité.
Mais si nous périssons tout entiers, ce n'est pas seulement l'égalité absolue et fatale qui deviendrait la part de l'âme, c'est une lamentable infériorité : car le corps inintelligent et aveugle n'a aucune aspiration opposée à la destruction ; tout dans l'âme, au contraire, tend et aspire invinciblement à une destinée sans limites.
D'ailleurs, si la destruction était la destinée commune de ces deux substances, c'est au corps que resterait la dernière victoire, c'est le corps qui ferait subir à l'âme les conditions inférieures et humiliantes de sa nature. Rien ne pourrait préserver l'âme de cette suprême défaite, ni ses efforts généreux, ni ses luttes douloureuses, ni ses victoires répétées et si chèrement obtenues. Dans ce renversement total de tout ce qui a été pendant la vie la condition essentielle de la grandeur morale, le corps triompherait, la matière inerte et aveugle s'imposerait à l'esprit.
L'intelligence la plus haute, le génie le plus sublime, la
1 Matth., mu, 15.
s Sav., x. 15.
volonté la plus puissante, l'âme la plus riche par ses dons, ses facultés, ses vertus, ses aspirations et ses victoires, 'âme la plus ardente et la plus héroïque, serait confondue avec le corps et entraînée avec lui dans sa ruine.
Que disons-nous:' Après la mort, le corps luttera contre la destruction, même qu<înd il ne sera plus qu'une poussière impalpable et sans nom, il résistera encore au néant : car la science nous aflirme qu'aucun de ses atomes ne sera absolument anéanti. L'àme, au contraire, l'âme une et simple, sans composition et sans parties, l'âme qui doit vivre tout entière ou périr tout entière, l'âme, à l'heure de la mort, serait pour jamais rejetee dans le néant !
Non, cela n'est pas possible. Le corps est l'instrument insensible et inerte, l'âme est le souffle intelligent et vivant qui le fait mouvoir et vibrer, Le corps est la chai ne qui retient L'aigle captif; la chaîne se brise et l'aigle reprend son vol vers les sommets resplendissants. Le corps est une prison de boue; la prison s'écroule et le prisonnier retrouve la lumière et la liberté. Le corps est le fardeau qui accable le voyageur dans ce désert aride et désolé; le fardeau est tombé, et le voyageur s'élance vers la patrie perdue. Le corps se décompose et se dissout; l'âme est immortelle !
Mais, nous dira-t-on, comment l'âme peut-elle subsister, séparée du corps ? La difficulté n'est pas de comprendre comment l'âme subsiste maigre cette division ; il serait bien plus difiieile de comprendre qu'elle ne subsistât pas.
Après cette vie, lame pourra penser avec plus de perfection qu'elle ne le peut, maintenant qu'elle est unie au corps. Car c'est un fait d'expérience que plus l'âme se soustrait aux impressions des sens, plus elle se livre avec fruit aux opérations intellectuelles : <' Notre âme, dit saint Thomas, est d'autant, plus capable de concevoir les vérités intelligibles et abstraites, qu'elle se tient plus à l'écart des
choses corporelles'. » Par conséquent, une fois délivrée des entraves du corps, l'âme ne sera que plus libre dans l'exercice de ses facultés.
Saint Athanase expose en ces termes la même doctrine : « Si l'âme enfermée dans le corps et unie à lui n'est ni resserrée ni circonscrite dans les étroites limites du corps, lorsqu'elle sera dégagée des liens du corps par la volonté de Dieu qui les a unis n'acquerra-t-elle pas une connaissance bien plus claire de l'immortalité? Car si enchaînée à ce corps, elle vit de la vie qu'elle lui communique, elle vivra d'une vie bien plus parfaite lorsqu'elle sera séparée de lui par la mort3. »
Ecoutez la philosophie païenne : « Les hommes qui ne comprennent pas, dit Cicéron, qu'une âme séparée du corps puisse exister, comprennent-ils mi mx comment Tâme peut habiter un corps et ranimer? N'est-il pas plus facile de concevoir l'âme dégagée du corps et s'élevant aux demeures supérieures, que d'expliquer sa présence dans un corps qui lui ressemble si peu.' Est-ce que la raison, la mémoire et les autres facultés de l'âme, si riches, si étendues par leur puissance, sont composées et ressemblent au corps :; 1 »
Et Rousseau adit: « Quand l'union de l'âme et du corps - -! rompue, je conçois que l'un peut se dissoudre el l'autre se conserver. Pourquoi la destruction de l'un entraîneraitelle la destruction de l'autre? Hélas ! je le sens trop par mes vices, l'homme ne vit quJà moitié durant la vie. et la vie de l'âme ne commence qu'à la mort*. »
La distinction de l'âme et du corps el la supériorité de l'âme sont si évidentes pour tous, que l'idée, nous pourrions dire la conscience de l'immortalité de l'âme, est universelle, et celle universalité est une nouvelle preuve de cette haute croyance.
1 Siinim. Ikr.ol. lu p., q. X1J, eu II.
■ oral, fonlra Génies, n 3i.
"■ De Amieitn.
• L'Emile.
« Spontanée ou réfléchie] claire ou confuse, apparente ou cachée, acceptée ou repoussée, puissante ou faible, permanente nu passagère, l'idée de l'immortalité se rencontre dans tous les esprits : aucun homme qui ne sente, ou ne pense, ou ne lasse des choses dont la portée dépasse le tombeau, des choses qu'il ne ferait, ne penserait, et ne sentirai! point si l'idée de l'immortalité n'était en lui.
« D'où vient à l'homme celte idée:' Par quelles voies el à ipiels litres s'introduit-elle aussi universellement dans l'esprit humain :'
« Quelles lumières fournil son origine sur sa légitimité?
« Ce n'est point de l'expérience que l'homme tient l'idée de l'immortalité; il ne remprunte point, par voie d'observation et d'analogie, au monde extérieur. De là viennent au contraire toutes les analogies qui ^obscurcissent et la repoussent. Le seul spectacle que le inonde extérieur présente à l'homme, c'est l'alternative continuelle, insurmontable, de la vie et de la mort.
« L'idée de l'immortalité viendra-t-elle de la science:' Serait-elle une invention philosophique, une hypothèse, un système imaginé pour expliquer le problème de notre nature et. de notre destinée?
« Quoi! une idée universelle, antérieure dans l'histoire de l'humanité, à tout nom propre, à toute école, une idée qui se rencontre partout, sons toutes les formes el à tous les degrés de la civilisation, au sein même de la plus g ossière barbarie, qui subsisle, vague, obscure et pourtant puissante, au fond des sentiments et soin les actions des hommes I ss plus étrange s a lou'.e méditation personnelle, à tout enseignement extérieur, une telle idée serait une œuvre philosophique, une invention de la science ! Au premier asp cl. c 'Ile supposition est inadinis>ib e. car elle choque l'instinct du bon Sens. Elle ne supporte pas davantag • un examen un peu plus attentif
« L'idée de l'immortalité a pénétré jusque dans le- sys tèmes dirigés contre elle et au sein des hypothèses enne-
mies. Qu'on eximine de près ces doctrines qui, dans les temps anciens on modernes, en Asie ou <mi Europe, ont fait profession de repousser l'idée de l'immortalité : on l'y retrouvera plus ou moins indirecte, plus ou moins cachée, mais toujours invincible dans l'instinct des hommes, et se glissant, sous une forme ou sous une autre, dans la pensée même qui la nie.
« Je crois l'avoir clairement montre : l'homme ne reçoit l'idée de l'immortalité ni de l'expérience, ni de la science. Le monde extérieur ne la lui fournit point ; son esprit ne l'a point inventée. C'est du fond de son âme qu'elle surgit en lui; il se sent, il se voit, il se sait immortel1. »
Que peut, contre cette conviction profonde, universelle, invincible, la négation de quelques esprits égarés? Que peuvent quelques voix perdues dans ce concert de l'humanité qui monte, à travers tous les siècles, du sein de tous les peuples et de tous les rivages du monde ? D'ailleurs, nous l'avons fait remarquer, ces esprits égarés se réfutent eux-mêmes par une perpétuelle contradiction. Et quand nous disons négation, nous leur faisons uu honneur qu'ils ne méritent point. La négation, en effet, suppose la certitude, et quel est l'homme, même le plus soumis aux sophismes d'une science superbe, qui oserait prétendre qu'il a la certitude du néant. Ceux qui prétendent être arrivés à cette certitude ne se font point illusion, et quand ils voient venir la mort, ils ne peuvent que redire avec terreur ces désolantes paroles : Je vais vers un grand inconnu !
Cette croyance universelle qui a sa source dans les profondeurs les plus intimes de l'âme et qui ne rencontre devant elle que le doute, c'est-à-dire l'ignorance et les ténèbres, elle est bien le témoignage de la vérité, le cri spontané et puissant de la nature humaine.
1 GnzoT. Méditations et Etudes morales . l'Immortalité.
Mais si nous étudions de plus près la nature de l'âme, ses tendances, ses aspirations, la démonstration de l'immortalité apparaît plus éclatante encore.
L'intelligence de l'homme aspire à la vérité, qui est sa lumière et sa vie, et cependant tous les trésors des connaissances humaines, toutes les conquêtes de la science, toutes les illuminations du génie, en répondant à ses aspirations, ne font que les exciter et les agrandir. L'homme qui, au prix d'une vie tout entière de labeurs et d'effoits, a reculé les bornes de la science, voit les ombres s'étendre devant son regard devenu plus pénétrant. Il découvre des problèmes qu'il ne soupçonnait pas ; il marche toujours sans arriver jamais et il peut redire ces étonnantes paroles de Newton mourant : « Je ne sais ce que le monde pensera de mes travaux, mais pour moi il me semble que je n'ai été autre chose qu'un enfant jouant sur le bord de la mer et trouvant tantôt un caillou un peu plus poli, tantôt une coquille un peu plus brillante, tandis que le grand océan de la vérité s'étendait inexploré devant moi \ »
Jamais ces aspirations n'ont été satisfaites, jamais elles ne le seront dans les ombres de cette terre, et dans les limites étroites de la vie présente. Ni les progrès des sciences, ni la puissance de l'enseignement arrivé à sa perfection, ni l'ardeur souvent impatiente et aveugle de notre siècle pour répandre partout les connaissances humaines, ni les efforts accumulés de toutes les générations, ni une organisation, quelque parfaite qu'elle soit, de la société humaine ne pourront donner à l'homme la science absolue.
Mais remarquez-le, c'esl ù l'heure de la mort, «levant la certitude absolue de son impuissance, en présence de h
1 Newton. Correspondance.
stérilité de ses efforts pour arriver à la vérité complète, tandis que l'âme appelle la lumière avec plus d'ardeur que jamais, c'est alors qu'un démenti suprême serait doDué à toutes ces aspirations et que cette âme elle-même descendrait dans des ténèbres éternelles !
Quand Lacordaire mourant frappait à la porte de la Cité céleste et demandait à contempler ces splendeurs, qifil avait fait apparaître, dans les éclairs de sa parole, aux foules frémissantes et ravies, quand Lacordaire mourant s'écriait: « Ouvrez-moi! ouvrez-moi! » alors ses désirs étaient à jamais trahis, la vérité disparaissait pour toujours à ses regards, son génie et sa parole allaient s'éteindre dans une nuit sans espoir et sans clarté !
Et ainsi Tàme qui s'est élevée plus haut dans la recherche de la vérité, qui a développé les trésors de son intelligence, agrandi ses aspirations, cette âme n'aboutirait qu'à une impuissance plus douloureuse, à une déception plus complète, à un plus cruel désespoir !
« Non, l'homme n'a pas été condamné à ce supplice auprès duquel celui du Tantale n'est qu'un jeu d'enfant. Il faut que les tendances naturelles puissent aboutir, et que les désirs universels comme la nature humaine puissent être satisfaits ; et s'il est impossible de les satisfaire pendant la vie présente, c'est que la vie présente n'est pas la fin suprême, et que nous sommes immortels. Cette souffrance poignante de la raison inassouvie ici-bas. ces grandes lueurs qui sont des aurores et qui éclairent subitement l'intelligence des vieillards ; ce contraste singulier et plein d'enseignements entre la raison verte, sereine, puissante et le corps ébranlé par l'âge ou par la souffrance, qui refuse même les sons articulés de la parole, tout nous repète que nous sommes immortels, et que le cri de Goethe mourant, qui est le cri même de la nature : « Plus de lumière ! plus de lumière ! » sera enfin pleinement satisfait !. »
' M. l'abbé Méric, L'autre Vie, t. I, p. 188,
Mais il y a dans l'âme de l'homme, dans les profondeurs intimes de sa nature, une faculté plus ardente, plus nsatiable encore, c'est le cœur. Même dans les âmes dont l'intelligence et les aspirations ont été abaissées et connue amoindries par l'ignorance, parles travaux qui ne développent que les forces du corps, par les soucis exagérés de la vie matérielle, le cœur reste vivant, puissant, parfois admirable et héroïque. Dans les conditions les plus humbles, malgré une instruction et une éducation imparfaites, au milieu des sollicitudes et des épreuves de la pauvreté, sous le poids écrasant d'un labeur de tous les jours, combien de cœurs gardent d'insatiables aspirations et s'épuisent à la poursuite d'une félicité qu'ils n'atteignent jamais.
Celte faculté, cette puissance ne peut rester inactive et sans objet. L'homme aime ce qui est grand, ce qui est beau, ce qui est parfait, et il ne le rencontrera ici-bas, que dans ses illusions et dans ses rêves. Puis bientôt lui apparaîtront les défauts, les imperfections, dont les créatures, même les plus élevées et les plus pures, ne sont point exemptes, et attriste, désole, mais non désabusé, il cher-' chera encore, comme si la perfection était de celte pauvre terre et de cette triste vie.
L'homme aime le parfait, c'est-à-dire l'infini; il veut être satisfait, et rien de ce qui est limite et fini ne peut le satisfaire. Depuis six mille ans. son cour inquiet, insatiable, appelle et poursuit, puis méprise et repousse ce qui est étroit, passager, périssable. Richesses, plaisirs, honneurs, applaudissements des foules, triomphes de la parole, autorité de la science, succès de l'ambition, victoires de la politique ou de l'épée, tout est tombé dans ee cœur comme dans un abîme sans fond. Les illusions qui s'évanouissent, les joies qui passent, les affections qui meurent, ne font qu'irriter ses désirs. Arrive aux sommets les plus éievés de la fortune, l'homme se détourne avec dédain et il répète les paroles de Salomon au comble
de la grandeur, de la puissance, de la gloire et de la sagesse : « Vanité des vanités, tout est vanité et affliction d'esprit \ »
Mais quelle que soit l'imperfection des êtres qu'il poursuit de son amour, le cœur de l'homme veut les posséder dans une union complète. Hélas ! C'est encore là un rêve de son cœur toujours déçu. Où donc cette union existet-elle sur cette terre? Eût-elle été obtenue par la conformité parfaite des facultés, des pensées et des désirs, elle ne serait qu'un éclair de bonheur dans la nuit la plus sombre. La séparation n'est-elle pas imposée par les devoirs de la vie, par les événements imprévus, par les épreuves qui sont la part de tous? Cette union eût-elle surmonté tous les obstacles, résisté à tous les périls, elle n'évitera pas les séparations déchirantes de la mort. Qui donc en avançant dans la vie n'a pas laissé derrière soi, sur ces chemins attristés, ceux qu'il aimait? La mort brise les liens les plus chers et les plus doux, elle enlève aux enfants la tendresse de leur père, elle laisse la mère inconsolable auprès de son foyer désert, elle fait autour de tous les cœurs le silence, la solitude et l'oubli.
Aussi cette union et ce bonheur, le cœur de l'homme les réclame dans la sécurité absolue. Qu'est-ce qu'une possession qui n'est pas assurée ? Qu'est-ce qu'un amour qui peut être à chaque instant désolé ou trahi ? Qu'est-ce qu'un bonheur qui va finir? Et comment le cœur de l'homme obtiendrait-il la sécurité, quand tout autour de Jui est difficultés et périls, quand tout autour de lui passe, tout s'éteint et tout meurt ? Il faudrait une fois encore arrêter le mouvement qui nous emporte et fixer les cœurs et la vie elle-même dans l'immuable, dans le parfait et dans l'infini. Aussi n'aimer que pour cette terre est la suprême infortune.
« L'éternité, selon Bossuet, est dans la nature de l'a-
1 Eccles., i, 2, 14.
mour. » « La vie ne peut pas être appelée heureuse si elle n'est pas éternelle », a dit saint Augustin *, etGicéroo avait dit avant lui : « Le bonheur qui peut être perdu n'est plus le bonheur 2. »
Et pourtant si notre destinée n'est pas immortelle, c'est à l'heure de la mort, à l'heure où l'âme détachée de tout ce qui passe par l'expérience de la vie, transfigurée par la vertu et par le sacrifice, aspire avec plus d'ardeur que jamais à retrouver dans la sécurité et dans la paix, dans l'étreinte d'un amour sans défaillance et sans fin, tous ceux qu'elle a aimés, c'est alors que toutes ses aspirations seraient trahies et que l'âme elle-même s'éteindrait dans la mort. Quelle lamentable et cruelle ironie ! Quelle inconcevable et révoltante contradiction !
Ce supplice de l'intelligence et du cœur à la poursuite de la vérité complète et de lJamour parfait est d'autant plus douloureux que les âmes sont plus nobles, plus généreuses. L'âme qui est plus parfaite posssède dans une clarté fplus vi\e, la démonstration et la conscience de son immortalité, elle en a par conséquent un plus ardent désir. « Une grande puretr. de cœur, une vive sensibilité morale, l'habitude de se surveiller soi-même et de cultiver en soi les idées, les sentiments -qui élèvent l'homme au-dessus de la terre sont les conditions les plus favorables pour saisir le fait même de l'immortalité au fond de la conscience et en prendre fermement possession 3. » Il est évident d'ailleurs que plus une âme développe ses facultés, plus elle enrichit son intelligence, plus elle élève son cœur, plus ses aspirations sont puissantes et ardentes et moins elles peuvent être satisfaites ici-bas.
En développant la puissance de l'amour dans un cœur, vous développez l'intensité de ses souffrances et l'amertume de ses déceptions, vous ajoutez à sa terreur de per-
1 Nullo modo poterit vita veraciter dici beala nui erit simpitema. De Trinit., vin, 8.
2 Si amitti cita beata potest, beata esse non potesl . I»h Divinat., u, 47.
3 Glizot : Méditations et études morales. L'immortalité de l'âme.
(Ire ceux qu'il aime, à son horreur d'une séparation sans espoir. L'âme qui a mieux vu et plus aime, aspire plus qu'aucune autre à la lumière sans voile, à L'amour sans défaillance, a la vie pleine, intarissable, éternelle.
Ces âmes d'élite, ces intelligences si resplendissantes, ces cœurs si vaillants seraient doue les plus infortunés, leurs progrès et leur grandeur deviendraient pour eux une incomparable torture.
Mais cette conclusion irrécusable pourtant, cette doctrine de la destruction et du néant c'est l'enseignement de l'avilissement et du désespoir. Son dernier mut est la dégradation de l'homme dans l'ignorance et dans l'égoïsme. Le devoir suprême qu'elle nous impose est d'éteindre notre intelligence et d'étouffer notre cœur.
Non, mille fois non, cette doctrine n'est pas la vérité. Tout dans la nature humaine la repousse, l'homme est l'ail pour la lumière et pour l'amour : son 'une est immortelle !
Mais il y a dans la vie de l'homme un mystère profond qui s'impose à toutes les pensées, comme il oppresse toutes les âmes, c'est le mystère de la douleur.
Pourquoi la douleur ?
Pourquoi s'acharne-t-elle sur nous, comme un vautour qui nous poursuit et nous dévore?
Pourquoi nous reeoit-ellc au seuil de la vie et, sans nous laisser ni un jour, ni une heure de trêve, nous couche-t-elle de ses mains impitoyables au tombeau?
Pourquoi ni une fibre de notre chair, ni un mouvement de notre âme, ni un acte de nos facultés, ni un battement de notre cœur ne peuvent-ils échapper à cette torture qui se multiplie et qui renaît toujours?
Quelles douleurs pour le corps I travaux accablants, longues souffrances qui épuisent les forces avec le- res-
sources, infirmités sans espoir, maladies sans remède, privations de la pauvreté, plaies hideuses, terribles insomnies, gémissements de l'enfance, sanlé détruite à la fleur de la jeunesse, vieillards qui appellent la mort, agonie qui frappe d'épouvante, quelle chaîne fatale, quel cercle horrible et sans issue I
La richesse avec ses trésors, la science avec ses progrès, le dévouement avec ses industries, la tendresse avec toutes ses délicatesses exquises sont incapables d'arrêter la douleur.
L'homme ne peut rien pour défendre sa vie, pour entretenir ses forces, pour élever les demeures qui l'abritent, pour se procurer une satisfaction ou un plaisir, pour couvrir son corps, pour obtenir un morceau de pain, sans subir la loi inévitable de l'effort, du travail et par conséquent de la souffrance.
Après avoir énuméré ce qu'il faut de travaux et de sueurs pour acquérir une bouchée de pain, un écrivain qui a essayé de sonder le mystère de nos épreuves et de nos destinées s'exprime en ces termes : « Que serait-ce donc si, au lieu de me borner à un pauvre morceau de pain, le strict remède contre l'inanition, j'avais considéré ce qui nous e,st nécessaire pour un repas convenable 1 Je ne voudrais pas, môme à la table la plus frugale, éveiller l'idée des fatigues, des épuisements, des dangers do tout genre, endurés sur terre et sur mer, même dans les profondeurs souterraines, pour produire ce peu d'aisance et de bonne chère qui s'y rencontre, de peur d'y étouffer la joie, et d'y faire paraître abominable la délicatesse la moins recherchée, et, par le souvenir des souffrances physiques et morales dont on y savoure étourdiment les fruits, d'y faire tomber des larmes de compassion et de découragement parmi les coupes. Ainsi la misère de notre condition est partout *. »
> .1. Reynaud . Terre et Ciel, p. 97.
Les douleurs du corps ne sont rien en comparaison des douleurs de l'âme. À vrai dire, le corps ne souffre pas, c'est l'âme qui souffre dans le corps et par le corps, puisque c'est elle qui lui donne la sensibilité avec la vie. Mais les douleurs de l'âme sont de beaucoup les pins nombreuses et les plus cruelles. Quand l'âme est heureuse, elle domine et entraîne le corps. Quand la sérénité et le courage habitent un cœur, il est bien fort contre les plus cruelles souffrances. Le corps peut être brisé et broyé, l'âme reste vaillante et invincible.
Nous avons dit qu'ici-bas les aspirations des âmes se heurtent à chaque pas à l'impuissance et à la déception ; l'intelligence prévoit les douleurs, la mémoire les rappelle, l'imagination souvent les multiplie et les exagère ; le cœur, la faculté supérieure et maîtresse de l'homme, est la source profonde et insatiable de la douleur. Les affections les plus ardentes sont plus cruellement déçues : elles ne donnent jamais ce qu'elles ont promis; souvent elles s'évanouissent comme des mirages qui fuient toujours devant nous. Quelles douleurs dans une seule âme, dans une seule vie, dans une seule famille ! Que de larmes a vues chaque foyer! Que d'inconsolables épreuves sous ces toits qui paraissent à la foule abriter le bonheur !
Qui dira les douleurs des peuples opprimés, les douleurs de vingt ou de cinquante générations décimées par la famine, par la guerre, par une barbarie sans pitié ?
Il n'est pas une parcelle de cette terre qui ne soit la cendre des morts, qui ne soit toute pénétrée de la sueur, du sang et des larmes de l'homme. Les souvenirs du passé s'ajoutent aux labeurs et aux souffrances du présent, aux appréhensions de l'avenir. L'histoire n'est que le récit lamentable des douleurs humaines. Les chants de l'homme s'éteignent rapidement dans les gémissements et les sanglots ; la douleur lui est si naturelle, ses joies sont si rares et si courtes, que. comme l'a dit un grand écri-
vain : « Notre cœur est uue lyre où il manque des cordes et où nous sommes obligés de faire entendre le chaut de la joie sur le ton consacré aux soupirs 1. »
Mais on nous dit : les animaux souffrent et pourtant ils ne sont point immortels. Quelle dérision ! quelle différence évidente et essentielle entre la douleur de l'homme et la douleur des animaux! Celle-ci n'atteint pas une âme intelligente et libre, capable de mérite et d'espérance, aspirant invinciblement au repos et au bonheur.
Les douleurs de l'animal sont bornées, comme sa nature ; quand il a répondu à ses appétits et à ses instincts, il est satisfait. Il ne prévoit pas la souffrance, il ne la centuple pas par les appréhensions et par les souvenirs. Les douleurs morales ne peuvent l'atteindre. L'animal ne porte pas le fardeau du devoir, il ne connaît ni l'inquiétude ni leremords.il ne voit que le jour qui luit, il ne cherche qu'à apaiser sa faim et à dormir son sommeil. Pourquoi une autre vie lui serait-elle donnée? Il n'en a ni le pressentiment, ni le désir, ni la pensée. Quand il succombe, il a achevé l'œuvre que sa nalure lui avait assignée, pour lui la mort ne peut être que la destruction et le néant.
.Mais si l'homme finit à la mort, s'il descend tout entier au tombeau, si nulle part plus loin que cette terre, et audessus de cette atmosphère si froide et si sombre, il ne doit trouver la paix, la récompense, la félicité, ah ! la douleur est le plus terrible et le plus insondable des mystères. Si cette vie est toute la vie, si cette lumière est toute la lumière, si ces lueurs de joie dans la lugubre tempête qui nous emporte en nous broyant, sont toute notre destinée, non, ce n'est pas la peine de vivre. La vie n'est qu'un suppliée sans but, une torture inique et insensée : car la douleur en dehors du dogme de l'immortalité n'est pas seulement inexplicable, elle est sans consolation parce qu'elle est sans espérance
1 Chateaubriand.
Que direz-vous aux infortunés qui ont tout perdu, aux vaincus écrasés par les plus forts et les plus heureux, à toutes les. victimes de tous lés temps, eu présence de l'audace victorieuse cl du crime triomphant? Que direzvous à (eus ceux qui pleurent, à l'infirme cloue sur son grabat, au pauvre qui manque de pain, à l'ouvrier courbé sous son labeur, à cette mère qui a enseveli dans ses larmes tous ceux qu'elle aimait? Vous leur direz : il n'y a rien au delà de celte vie et par delà la tombe : cette lamentable existence est toute votre destinée, «-'est dur. sans doute, mais il faut en prendre votre parti. Souillez. pleurez et mourez. Vos désirs sont aveugles, vos espérances sont des rêves insensés, les promesses de la foi de stupides mensonges, les croyances de tous les peuples des superstitions vieillies et usées. Non, non, il n'y a pas d'immortalité. Il n'y a pour tous que la poussière et les vers du tombeau et, après eux, le néant.
Il faut encore reproduire ici une démonstration qui a une véritable puissance, c'est que les âmes qui souffrent le plus, sont les plus belles, les plus nobles et les plus grandes. L'égoïste ne souffre pas des douleurs de ceux qui l'entourent et son cœur s'endurcit peu à peu. L'âme qui s'abaisse dans l'erreur et dans le mal amoindrit, avec ses aspirations, toutes ses facultés. Les défaites de la vérité et de la justice, les épreuves des nobles causes ne touchent pas les âmes abaissées.
Mais qui dira les souffrances des âmes ardentes et généreuses? Quelle indignation contre l'iniquité! quelle révolte contre les victoires du mal! Quel clan dans le- efforts pour le bien! Quelle ardeur dans le dévouaient! Quelle soif du sacrifice ! Quel rêve de la félicite suprême dans l'héroïque immolation !
Mystère plus étonnant encore ! On dirait que pour ces âmes la douleur devenue intelligente et industrieuse les atleinl dans les libres les plus sensibles. Elle avive leurs
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plaies intimes avec un raffinement que le bourreau le plus expérimenté ne connaîtrait pas.
Leurs désirs les plus ardents s'éteignent plus rapidement dans les déceptions. Elles voulaient les joies de l'esprit, elles sont absorbées par les sollicitudes de la vie matérielle. Elles sont restées fidèles à la loyauté et à l'honneur et elles ont vu la loyauté et l'honneur méprisés et vaincus. Elles voulaient les grandes et pures affections; quand elles iront pas rencontré l'cgoïsme et la trahison, elles sont restées dans la solitude de l'éloignement et de la mort.
Par une conséquence nécessaire de cette vérité et par une nouvelle et inexplicable contradiction, la douleur surabonde dans les âmes auxquelles est imposée, avec des ressources. exceptionnelles, une haute et grande mission. Interrogez l'amour le plus fort et le plus pur qui soit au monde, interrogez le cœur que cet amour élève et transfigure dans l'accomplissement d'une mission sans rivale. Demandez aune mère ce qu'il y a, dans son cœur et dans sa vie, de douleurs accumulées, demandez-lui ce qui lui reste de ses rêves de vingt ans. Essayez d'analyser ses appréhensions, ses sollicitudes, ses déceptions, ses terreurs, ses inconsolables tristesses. Essayez de compter les larmes qu'elle a répandues, les supplications qui se
sont échappées, cou des cris de douleur, de son cœur
brisé. Demandez-lui ce que lui ont coûté les premières années, l'adolescence el la jeunesse de se> enfants, ce (pie lui ont coûté chacun de leurs jours, chacune de leurs joies, leurs vertus, leurs défaillances et leurs périls.
Son âme est le centre où aboutissent les douleurs de tous. Il n'y a pas dans les cœurs qu'elle aime, un soupir qu'elle n'entende, un gémissemenl qui ne trouve un écho dans siui cœur. .Ne faut-il pas qu'elle ait un pardon pour toutes les fautes, une ressource pour tous les égarements, un baume pour toutes les blessures, une consolation pour toutes les épreuves ?
Ne comprenez-vous pas que plus cette mère sera généreuse, vaillante, dévouée, plus elle se donnera? Mais se donner, c'est souffrir et s'immoler.
A sa dernière heure cette mère dira : Laissez-moi partir, j'ai tant pleuré et j'ai tant souffert, on m'appelle là-haut et on m'attend ; je vais retrouver ceux que j'ai perdus, ils me tendent les hras, laissez-moi partir, je vais revoir mes enfants !
Et à cette femme, à cette mère, à cette âme qui n'a plus que ces espérances et qui leur a tout sacrifié, la négation stupide et cruelle dira : Vous vous trompez, votre vie tout entière n'est qu'une lamentable erreur. Tout ce que vous avez souffert et donné est à jamais perdu. Ceux que vous avez aimés ne sont plus, bientôt vous ne serez plus vous-même. Vous n'allez pas vers la paix et la félicité d'un éternel amour, vous allez à la séparation sans espoir, au silence du tombeau et aux ténèbres du néant !
Ah! quand la foi à l'immortalité reculerait devant ces négation impies, les grandes âmes, les nobles cœurs en conserveraient l'inaliénable trésor sur les plus hauts sommets de la grandeur humaine. Quand cette croyance serait repoussée de tous les cœurs, elle trouverait un asile dans le cœur des mères, et, un jour, tôt ou tard, elle en sortirait victorieuse pour éclairer et pour consoler, pour régénérer et pour sauver le monde.
Faites, en effet, rayonner sur toutes les âmes ces espérances immortelles, comme dès lors toute vie s'illumine, comme le mystère se dévoile, comme la consolation surabonde là où abondait la douleur! Nous sommes en chemin et la patrie est ailleurs; nous subissons l'épreuve, mais le bonheur nous attend. Pas une œuvre, pas un effort, pas un désir qui ne doivent se transformer en fleurons de la couronne immortelle qui sera placée sur nos fronts !
Plus l'abjection a été profonde, plus la gloire sera éclatante : plus la défaite a été humiliante et imméritée, plus la victoire sera radieuse : plus la pauvreté a été dénuée de
tout, plus les trésors éternels serontdonnessans mesure; plus les séparations ont été déchirantes, plus seront douces et enivrantes les étreintes de l'éternel amour dans l'éternel bonheur.
Ainsi, toute la grande philosophie de la douleur apparaît à ces clartés d'en haut. Alors la douleur se transfigure, elle devient révélation et puissance, expiation des fautes et source incomparable de grandeur morale et de gloire. Elle est acceptée avec courage, recherchée avec ardeur, saluée avec amour, chantée parfois avec enthousiasme, en des accents que la terre ne connaissait pas. Une fois encore, cette philosophie du cœur et du bon sens, la plus haute et la plus pratique, la plus nécessaire et la plus sublime a son principe premier, essentiel, dans le dogme de l'immortalité de l'âme. Elle vit de cette croyance : elle grandit et s'épanouit, elle s'éteint et péril avec elle. Par conséquent, nier l'immortalité de l'âme, c'est rejeter la douleur dans un insondable mystère, dans une impuissance maudite et dans l'horreur du désespoir.
Ah ! bannissez tout d'abord la douleur de cette terre, satisfaites tous les désirs, supprimez toutes les épreuves, faites tarir toutes les larmes, ou respectez ces croyances, ne touchez pas à ces espérances immortelles, d'une main plus cruelle encore qu'elle n'est stupide et sacrilège.
La mort qui résume toutes les douleurs humaines est une preuve plus puissante encore de notre immortalité.
Et d'abord il importe de remarquer que la mort n'est véritablement un mal, un supplice, que pour la créature intelligente et libre. L'animal ne prévoit pas sa mort; elle le frappe toujours d'un coup inattendu. Il voit sans s'émouvoir d'autres animaux mourir autour de lui, il les croit endormis et il passe. Le plaisir ne cesse pour lui qu'à l'instant où la mort le lui ravit. Mais la mort est pour l'homme la prévision constante, le spectacle émouvant de tous les jours, le résumé de toutes les séparations et de toutes les douleurs. Pourquoi cette différence ? sinon
parce que l'homme seul est fait pour l'immortalité. La mort ajoute à l'épreuve qu'elle porte en elle-même,
la séparation de tout ce qui acte ici-bas, sinon le bonheur, du moins notre consolation et notre part, si restreinte qu'elle soit, de joies passagères. Fortune, succès, puissance, gloire, jeunesse, beauté, tout ce qui attire et captive le cœur de l'homme vient périr contre ce terrible écueil de la mort. Nous l'avons dit, elle nous sépare de tous ceux que nous aimons, elle brise les liens les plus doux, elle déconcerte et anéantit nos projets. Elle s'acharne sur le corps lui-même, elle le fait livide et glacé, elle le rend repoussant, même pour l'affection la plus tendre, elle le livre à la pourriture et aux vers du tombeau.
Si la douleur est un si terrible et siinsondabîe mystère, en dehors du dogme de l'immortalité, qu'en sera-t-il de la mort? N'est-elle pas un supplice plus cruel encore et que rien ne peut expliquer?
La croyance à l'immortalité ne dissipe pas, il est vrai, au moins pour l'immense majorité des hommes, toutes les craintes de la mort. Ah! c'est que l'homme n'a pas été créé pour mourir. Ce n'est pas Dieu qui a fait ht mort '. // n'est pas le Dieu des morts mais des vivants \ La mort est la solde du péché3. Elle garde les caractères du châtiment.
L'homme redoute la mort parce qu'il est composé de deux substances non pas simplement juxtaposées, mais liées par une union intime et personnelle, de telle sorte que Tâme est pour le corps le principe de toute vie et que l'a me et le corps ne forment qu'une seule personne. La mort sépare ces deux substances: elle détruit celte union.
Voilà pourquoi le soldat, même le plus vaillant, sent parfois passer dans ses veines les frissons de la terreur- Yoilà pourquoi il doit faire appel, surtout en présence
1 Sap., i, IA.
- Matth., xxii, M.
' H"M., vi, 23.
d'un péril imprévu, à l'énergie de sa volonté et à l'élan de son courage. Voilà pourquoi toujours et partout accepter ou braver la mort a été le témoignage de la générosité e* de l'héroïsme. Voilà pourquoi le Sauveur lui-même a dit : II n'y a pas de plus grande preuve d'amour que de donner sa vie pour ceux que Von aime \ D'ailleurs les âmes les plus convaincues de leur immortalité sont presque tonjours troublées par la crainte de ne pas obtenir la récompense et le bonheur. Des ombres restent sur leur conscience et le regard seul de Dieu peut en sonder tous les replis. Enfin ces âmes souffrent de toutes les séparations que la mort leur impose.
Et pourtant malgré les répugnances de la nature, maigre ses ombres et ses cruelles séparations, qui n"a vu la mort acceptée sans regrets, non pas dans la fureur et l'entraînement des batailles, sous les regards qui excitent la valeur, dans l'enthousiasme du patriotisme ou de la gloire, mais dans le silence et l'obscurité d'une maison religieuse ou du plus humble foyer. De pures, d'admirables jeunes tilles, après avoir épuisé leurs forces et leur vie dans les labeurs de l'enseignement ou dans les élans de la charité meurent a vingt ans ou à vingt-cinq ans sans regrets et le sourire sur les lèvres. Voilà le fait incontestable qui se reproduit tous les jours et qui ne peut avoir d'autres causes que la foi ardente et l'immortelle espérance. Nous avons vu des médecins incrédules profondément émus devant un pareil spectacle que jamais la libre-pensée ou l'indifférence religieuse ne leur avaient donne. Ils enviaient ces convictions si puissantes et si douces, celle sérénité, ces joies, nous allions dire ces délices de la mort. Ah! c'est que la mort illuminée par les rayons de l'immortalité se transligure: elle devient, à un i\cj:vr plus élevé encore que la. douleur, une divine révélation, une expiation incomparable une admirable puissance qui
1 Majoreui hac dilectionei» nenio habet, ut aniinaui suam pouat r|ui* pro amicis suis (Joan., slv, 13).
rachète et qui sauve. Elle est le dernier refuge contre l'oppression, le plus beau témoignage de la grandeur humaine, parce qu'elle est le suprême sacrifice de l'homme à la vérité et à l'honneur, à la justice et à Dieu. « Malheur au siècle qui ne comprend plus le don de la mort, a dit Lacordaire; si la mort est le chef-d'œuvre de la justice de Dieu elle ne l'est pas moins de son amour » : et encore : « c'est une loi du monde que ceux qui veulent mourir sont les maîtres de ceux qui veulent vivre. »
La mort n'est pas une ténébreuse prison où nous descendons pour toujours, elle est la porte ouverte sur les splendeurs de la cité de Dieu; elle n'est pas une défaite sans espoir, elle est la suprême victoire; elle n'est pas un écueil où tout périt, elle est une voie triomphale: elle n'est pas le châtiment terrible d'un Dieu sans pitié, elle est l'appel de la miséricorde et de l'amour. La mort n'est pas le dernier souffle de toute vie qui s'éteint, elle est la naissance à la vie supérieure, heureuse, éternelle; elle n'est pas la séparation, elle est la réunion avec tous ceux que nous aimons dans la maison de notre Père; elle n'est pas une nuit sans clarté, elle est l'aurore des jours sans déclin et sans nuages.
S'il est vrai de dire avec l'antiquité païenne que philosopher c'est apprendre à mourir \ cette philosophie de la mort, s'ajoutant à celle de la douleur, cette doctrine de l'immortalité qui donne la résignation, la sérénité, la joie dans la mort, n'est-elle pas le résumé le plus parfait de toute vraie philosophie et de toute sagesse?
Nous trouvons encore à un autre point de vue, dans la mort, la démonstration de notre immortalité.
Il existe dans tous les cœurs, chez tous les peuples, dans tous les temps, un sentiment de respect pour les morts qui est un signe éclatant de la croyance invincible et universelle à la vie future. Ce sentiment est si profond