‹ Letters pastoralesChapitre 30 sur 46 · SOCRATE · texte numérisé non relu

SOCRATE

que, partout où il est outragé et méconnu, la conscience se révolte et déclare qu'il y a là un acte de dépravation et un crime. Au contraire, la manifestation de ce sentiment à un degré supérieur a été considérée partout et toujours comme un signe de la valeur morale des peuples.

Mais quelle est la nature de ce sentiment, et quelle eu est la portée"? Il no dépend pas essentiellement de celui qui en est l'objet, de celui qui l'éprouve ou des circonstances spéciales de la mort qui peuvent attendrir le cœur, exciter la pitié. Non, il est universel ; tout mort a droit au respect de tous. Il est si puissant et si absolu, que tout sentiment de haine doit s'effacer devant lui et que m la conscience excuse parfois la haine qui frappe un ennemi, elle ne pardonne jamais l'outrage fait à un cadavre ou à un tombeau. Ce sentiment découle évidemment d'un double principe, d'une double cause, le respect pour le corps de l'homme qui a été comme une demeure consacrée par la présence de l'âme et la conviction que les morts seraient affligés de notre mépris, de notre négligence ou de notre oubli. « Ainsi dans le respect des morts est évidemment contenue la croyance à l'immortalité de l'être humain; à l'individualité de l'être immortel; à la persistance d'un certain lien, d'une certaine société entre ceux qui sortent du monde actuel et ceux qui y demeurent l. »

Nulle partie culte des morts n'est plus en honneur que dans ce noble pays de Lorraine. Ces! avec une émotion profonde et une consolation bien douce que nous parcourons, la veille ou l'avant-veille de la fête des Morts, les cimetières de notre ville épiscopale pour nous unir à la douleur et aux prières de nos diocésains, et que nous voyons de quels soins pieuv toutes les tombes sont entourées cl la foule immense et recueillie qui vient les visiter. Ce Culte des morts, nous l'avons admire partout dans

1 GnzoT : Méditations et Eludes morales. — De l'Immortalité. t. ii. 24

nos visites pastorales, et souvent nous l'avons loue et invoqué comme une démonstration puissante dans nos exhortations. Ah ! que ces populations restent fidèles ;i ce culte sacré, il relève les cœurs, il fortifie tous les nobles sentiments, il console par le souvenir, il rappelle les exemples de ceux qui nous ont précèdes dans la vie et dans la mort, il confirme la croyance à la vie future, il fait resplendir dans les aines les plus désolées ou les plus égarées les espérances immortelles l.

La loi morale et les conditions essentielles de toute société humaine nous offrent des preuves éclatantes de l'immortalité de l'âme.

Il faut évidemment a la loi morale une base certaine, en d'autres termes, un principe d'où elle découle et une autorité qui l'impose.

La philosophie de notre temps a essayé de résoudre ce problème en dehors de la foi religieuse et de la croyance à l'immortalité de l'âme, elle prétendavoir fondé la morale

1 L'usage d'orner de fleurs les cercueils et les tombes est incontestablement une manifestation touebante du culte des morts, mais cet usage prend depuis quelques années des proportions qui non- paraissent exagérées, et il impose des dépenses qui augmentent sans ci Ne serait-il pas plus conforme à l'esprit ebrétieu, à la simple raison, aux sentiments élevés que doit nous inspirer la mémoire de ceux que nous pleurons, de consacrer une grande partie des sommes ainsi employées, à offrir pour leurs âmes le divin sacrifice, à secourir les pauvres, à soutenir les institutions de bienfaisance et les œuvres catholiques ?

Quelle douce consolation ? Quelle puissance dans l'aumôfl l'Esprit-Saint a dit : c Qu'elle délivre de tout péché >>t fis la mort, qu ne permet pas que l'âme descende dans les timbres, qu'elle inspire enfin à ceux qui la font la plus grande confiance devant le tribunal de Dieu. ■ (Tob., iv, 11, 12).

Nous conseillerions encore de consacrer une part de ces sommes a faire célébrer ou à fonder une messe le jour de leur sépulture, pour les pauvres dont les familles sont condamnées à se borner eux frais absolument nécessaires des funérailles. Notre cœur d'évêque serait profondément reconnaissant envers les âmes généreuses qui accompliraient, en souvenir île leurs morts bien-aimés, cette œuvre de pii té et de charité.

indépendante. Dans notre lettre pastorale de 1883 sur V enseignement primaire et l'avenir de la France, nous avons démontré l'inanité absolue de ces efforts. .Nous avons démontré que ni 13 raison, ni la conscience individuelle dont nous constatons tous les jours et en tous la mobilité, l'impuissance et souvent l'aveuglement et la perversion, ni l'intérêt qui varie et se contredit, qui abaisse l'homme dans Pégoïsme et qui peut légitimer les crimes les plus hideux,jni les sympathies incapables d'arrêter et de dominer Pégoïsme, l'aversion et la haine, ni l'opinion publique, ni l'honneur si souvent aveugle, si souvent impuissant en présence de l'intérêt ou des grandes passions, ne peuvent être lps principes de la morale et diriger notre vie. Nous avons rappelé aussiles aveux des philosophes de notre temps déclarant qu'ils cherchent en vain cette règle fondamentale, et nous sommes arrivés à celte conclusion irrécusable, que tout l'édifice de la morale et de la vertu doit être élevé sur la croyance à l'autorité de Dieu et à l'immortalité de l'âme.

La loi et l'autorité qui l'impose ne sauraient suffire. Il faut que l'autorité ajoute à la loi une sanction, l'espoir de la récompense et la crainte du châtiment, Mais cette sanction nécessaire existe-t-elle sur cette terre ?

L'homme de bien, Pâme fidèle au devoir et à la vertu obtiennent-ils, en cette vie, l'approbation, le succès, la récompense ?

Les faits de tous les jours, les protestations de toutes les consciences attestent qu'ils sont le plus souvent méconnus et opprimés.

L'homme qui, réalisant la justice dans son ;'une et dans sa vie, a un droit rigoureux d'obtenir la justice, est-il récompensé ici-bas de ses efforts, de ses travaux, de ses luîtes, de ses résistances aux séductions de l'erreur et du ruai? Mais où donc serait cette récompense :' 11 combat, il souffre, il pleure jusqu'à son dernier jour et sa dernière heure. Il se résigne, il alleml. il espère; mais

si la mort est toute sa destinée, sa résignation est comme son espérance, l;i plus lamentable des aberrations humaines.

Et quelle récompense terrestre pourrait obtenir l'âme vaillante qui sacrifie sa vie? Quelle récompense donnezvous au martyr qui préfère la mort à l'apostasie, au soldat qui meurt pour son pays, aux victimes héroïques de tous les dévouements? à moins que celte récompense ne soit la mort et le néant !

D'autre part, où est la sanction pour l'homme coupable, pour les crimes cachés, ensevelis dans les ténèbres et même pour les crimes qui éclatent au grand jour et dont Taudace brave toutes les lois?

Que peut la justice imparfaite et aveugle de cette terre pour récompenser et pour punir, quand elle ne s'égare pas dans de fatales erreurs en frappant l'innocent et en épargnant le coupable?

Quelle conjuration de la perfidie, de l'orgueil et de la haine pour élever des fortunes iniques et des réputations usurpées, pour célébrer des vies qui, vues de près, ont soulevé le dégoût et découragé le mépris !

« D'autre part que de vices triomphants ! que de crimes heureux et forçant, par le succès, l'estime et l'admiration des hommes ! Que d^hypocrisies ayant les prolits du mal et les honneurs de la vertu ! Que de consciences dont le secret n'a jamais été dit! Que de tyrannies consacrées par le temps et devenues légitimes ! Que d'hommages rendus à la force, à la puissance, eu dehors de toutes les idées de moralité et de justice! Celui qui résiste est parfois si sûr d'être écrasé, qu'il perd même le courage de la lutte et se résigne à l'oppression. A combien d'époques l'usurpation est-elle montée audacieusement au gouvernement des peuples, contraignant la loi à renverser les termes du mal et du bien, appelant révolt ! les revendications les plus légitimes, et apostasie le cri le plus sacré de la conscience, pervertissant 1« sens public, insultant

ses victimes au nom du droit, faussant, les laits, laissant parfois, par une dernière habileté, l'histoire indécise dans ses arrêts, ou même imposant à la postérité, seule survivance de l'homme s'il n'est pas immortel, la consécration îles plus tristes erreurs !

« Jeux de la fortune, méprises de la société, égarements de l'opinion, êtes-vous les derniers juges de l'humanité ? Peines subies contre lé droit, supplices immérités, étes-vous pour le malheureux une destinée sans appel 1 :' »

« Combien, en notre siècle, de fortunes éblouissantes» fondées sur l'iniquité et inventées par la lâcheté et l'infamie ! Combien d'infortunes dignes de larmes auxquelles nulle réparation ne sera jamais accordée en ce monde! Combien de malheureux, en Europe, individus ou peuples, qui peuvent dire à quelque puissant de la terre : « Toi, tu m'as pris ma fortune ! toi, tu m'as dérobé mon honneur ! toi, tu m'as volé ma patrie 2 ! »

Direz-vous que l'homme de bien trouve sa récompense dans la paix de sa conscience et le coupable un châtiment dans ses remords ? La paix de la conscience est moins une récompense qu'une consolation. D'ailleurs, où l'âme puise-t-elle cette paix au milieu de tant de sacrifices qu'elle fait au devoir et à la vertu, sinon dans cette pensée «pie la justice de Dieu l'attend par delà cette vie de combats et de douleurs, pour la couronner éternellement dans la gloire? Mais si cette espérance lui était ravie, toute paix et toute joie s'éteindraient dans la révolte et dans le désespoir!

Le remords est un châtiment, sans doute, mais il esl d'autant plus profond et plus amer que la conscience reste plus délicate et plus éclairée, et, par conséquent, qu'elle

1 Baouenai h di l'i chesse : L'immortalité, la mort et la vie, {• partie chap. vm.

2 Le II. P. Lescoeub : La vie future.

conserve la notion plus exacte et l'espérance plus ardente de la justice.

Si l'àme n'est pas immortelle, une fois encore, il n'y a pas de justice, et, si la justice n'existe pas, qu'est-ce donc que le remords, sinon un préjugé absurde, un fruit déplorable de la superstition, une folle terreur. Le remords ! mais le coupable, en multipliant ses crimes, étouffa sa conscience, il endurcit son cœur, et ainsi, en outrageant de plus en pins la justice, il anéantit ses remords el sa conscience, comme il supprime en Dieu la justice elle-même.

Le devoir si difficile toujours, et parfois si douloureux pour notre faiblesse, ne peut avoir d'autre mobile puissant que les récompenses éternelles. Si la loi morale nJa plus de sanction ; si nous n'avons ni récompense à attendre, ni châtiment à redouter, la vertu disparaît avec le devoir. Le dévouement devient impossible; car se donner, souffrir, s'immoler, n'est-ce pas désoler, abréger, sacrifier la vie présente au delà de laquelle il n'y a point d'avenir?

Sans doute le sentiment de l'honneur, le désir de la gloire, l'entraînement de l'exemple, l'habitude du danger, l'exaltation du combat peuvent parfois faire braver la mort au soldat qui n'a pas la certitude de l'immortalité. Mais cette certitude s'ajoutant à tous ces mobiles insuffisants pour la foule, pour le grand nombre des hommes, n'est-elle pas la puissance universelle, su péri (Mire, incomparable, qui inspire le vrai dévouement? Une armée dont ces sublimes espérances inspireraient tous les guerriers et feraient battre tous les cœurs ne serait-elle pas la plus vaillante et la plus redoutable des armées? Un de nos généraux les plus capables et les plus vaillants, un ancien ministre de la guerre, écrivait il y a quelques années dans son testament: « Le soldat plus qu'aucun autre, se sent sous la main de Dieu ; il a besoin de croire à une autre vie pour accepter virilement l'idée du sacrifice \ »

1 Le général Bertiiait.

D'ailleurs ce n'est pas seulement sur les champs de bataille de la guerre qu'il faut, inspirer le dévouement. Il est nécessaire chaque jour et à chaque instant dans toutes les luttes de la vie, auprès de tous les foyers, auprès de tous les cœurs attristes: il est nécessaire pour soigner les plaies physiques et les blessures de l'âme et là, presque toujours.il reste obscur et ignoré. Il ne peut rien attendre des hommes, de cette terre et de cette vie.

Recueillons le témoignage d'un brillant écrivain qui a tracé dans des pages émues le tableau de la charité privée à Paris: il aurait pu dire la charité catholique, car seule elle remplit toutes les pages de son livre. Il affirme qu'il n'est pas chrétien, qu'il raconte ce qu'il a vu, qu'il admire la charité partout où il la découvre; mais il en recherche en ces termes la cause première et l'inspiration.:

« J'étudierai les œuvres dont j'ai à parler, avec respect, mais avec une indépendance absolue ; je ne leur demanderai pas compte de leurs croyances, mais je regarderai leurs actions, et si leurs actions sont louables, je les louerai. Je recherche comment on fait le bien, quel bien Ton fait : rien de plus. On dit que cette charité est inspirée par une foi aveugle, que cette foi s'appuie sur des textes prétendus révélés qui fourmillent de contradictions : qu'importe? je ne m'en inquiète guère; ceux qui croient sont heureux et j'envie leur bonheur. Si leur Croyance est une erreur, que cette erreur soit glorifiée, puisqu'elle les sollicite à secourir les misérables, à calmer la souffrance, à rendre l'espoir aux désespérés. La fo n'est pas justifiée par la science; c'est trop heureux, car la vérité scientifique d'hier est l'erreur d'aujourd'hui; la science ne console pas, c'est la religion qui console. Railler Dieu, nier Dieu, c'est facile et même un peu suranné. Il ne faut point demander à un homme quel Dieu il sert, mais quelles actions lui impose son Dieu. Si ces actions sont irréprochables, si elles sont désintéressées, si elles sont hautes, je m'incline devant cet homme, je ne pense

pas à le plaisanter de son Dieu et je le lui envie...

« Ce que j'affirme, c'est que, pour les nations comme pour l'homme, le spiritualisme, c'est la vie, et que le matérialisme, c'est la mort. Donner à rame une existence transitoire, la réduire aux luttes, aux déceptions de la vie actuelle, la faire périr en même temps que la matière qui l'enveloppe et qu'elle illumine, lui défendre d'espérer une récompense, lui interdire de redouter un châtiment, lui promettre le néant, la rendre inférieure aux molécules du monde physique qui se transforment et ne disparaissent jamais, c'est chasser de l'homme le souffle inspirateur et c'est le condamner à la bestialité.

« Il est étrange, il est presque douloureux d'avoir à défendre ces doctrines. Le spiritualisme a fait la gloire de l'humanité : c'est la lumière dont sont éclairées les aines les plus hautes et les plus généreuses; c'esl de lui que sont nées les trois vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité, qui sont aussi les trois vertus sociales, sans lesquelles les peuples ne sont plus que des troupeaux combattant pour l'existence, selon la formule de Darwin, se dévorant les uns les autres, mangeant, jouissant... « Rien dans le monde moral n'est perdu, a dit Joubert, comme dans le monde matériel rien n'est anéanti. Toutes nos pensées et tous nos sentiments ne sont, ici-bas, que le commencement de sentiments et de pensées qui seront achevés ailleurs. » C'est sur de tels principes que s'appuient ceux qui font du bien san< autre préoccupation que de faire le bien.

« Loin de fuir les misères humaines, ils y plongent avec ardeur, ne reculant devant aucun dégoût, devant aucune fatigue, devant aucune humiliation, pour les mieux soulager. Dans l'homme, ils ne s'inquiètent que du malade, dans le malade ils ne recherchent que l'incurable et vivent en contact avec le rebut de tous les maux, de tontes les impuissances, de toutes les infirmités. Quel sentiment les pousse ;i tant d'abnégation, au labeur inces-

sant dans les maladreries, à l'adopti les abahdonDés, à

cette sorte de maternité intarissable donl le dévouement

oe se lasse jamais et qui semble retrouver des forces dans son exercice même :' Le désir de plaire à Dieu en aimant le prochain : le besoin de spiritualiser sa vie en la sacrifiant anv malheurs d'autrui. C'est la un spectacle admirable, et je l'ai admiré \ »

Enfin, Nos Très Chers Frères, la négation de l'immortalité, en condamnant l'homme à la dégradation, entraîne les peuples et les sociétés à une décadence fatale.

Que peut devenir un peuple quand il a perdu les principes de la morale, de la vertu et du dévouement? Alors 1 ' • - s pérance s'enferme dans les limites des satisfactions terrestres et passagères, l'intérêt est le seul but de l'ambition de l'homme et des efforts de son activité; jouir et être heureux dans cette vie est le seul devoir; le seul droit est la domination de la force: le succès remplace la justice; toute sécurité, tout progrès, tout ordre social disparaissent dans le règne de la matière, dans l'anarchie et le chaos.

La science n'admet plus que la matière, elle se consacre tout entière à multiplier les jouissance .

Les arts voient disparaître devant leurs regards la suprême beauté et avec elle les inspirations de l'idéal. Les traditions du passé, les grands et pieux souvenirs, les enseignements qui s'échappent de la tombe de nos morts, nos espérances dans les générations futures appelées à poursuivre les œuvres dans lesquelles nous avons nus nos larmes, nos sueurs et notre sang, en un mot ces relations si douces et si puissantes, ces trésors sacres qui font la famille et la patrie, que deviennent-ils, si tous ceux qui nous ont précèdes ont péri pour jamais, comme nous périrons demain ?

D'ailleurs, quelle Solution donnerez-vous, en dehors de

1 Maxime du Camp, /<< Charité privée, préface, p. 6, 7, 8, 9.

cette foi et de ces espérances, aux problèmes qui agitent nos sociétés el qui menacenl de les ensevelir sous d'effroyables ruines? Comment apaiserez-vons ceux (jui maudissent l'inégalité des conditions sociales, sinon par l'espérance de la justice de Dieu, d'une félicite et d'une gloire proportionnées aux humiliations et aux épreuves de cette vie ?

Comment consolerez-vousces ouvriers courbes sur leur sillon, enfermés dans leurs ateliers sombres, exposes au feu de vos fourneaux et de vos usines, ensevelis dans les entrailles de la terre, si pour eux il n'y a pas d'autre vie que cette vie de labeurs et de souffrances? Cette foule immense du peuple répondra un jour à l'appel des haines et des convoitises sauvages, elle dira: Puisqu'il n'y a que cette vie, nous la voulons | et heureuse ; puisqu'il

n'y a pas de Dieu, nous ne issons pas de mai

puisqu'il n'y a pas de ciel là-haut, nous le voulons ici-bas : puisque cette terre est tout notre bien, nous en prendrons notre part.

Yous pourrez réprimer ces révoltés, vous ne les réfuterez pas; vous pouvez les écraser aujourd hui, ils reparaîtront demain plus nombreux et plus acharnes; le torrent de la révolte et de l'anarchie emportera vos lois et vos constitutions, votre civilisation et votre société aux abîmes \

Toutes les preuves que nous avons exposées reçoivent une plus grande clarté et une plus grande puissance si

1 Un savant vulgarisateur qui a exposé sur celte question de la vie future les doctrines étranges que nous signalons plus loin, a l'ait cet aveu : « Ce n'est pas le pétrole qui a mis le feu aux monuments de Paris, c'est le matérialisme... La civilisation, la société el les mœurs sout comme un chapelet dont le nœud est la croyance à L'immortalité de l'âme : ôtez le nœud, tout s'en va. » (Figuier, Pïtf. p. x.)

nous les rapprochons dos perfections el de l'existence de

Dieu.

C'est Dieu qui a formé notre nature à son image, c'est lui qui a donné à noire âme ses facultés et ses désirs, c'est lui qui a fait la vie et qui nous a impose la douleur et la mort. Toute loi morale dépend de son autorité et attend de lui sa sanction ; il est l'auteur de toute société humaine, comme il est le créateur de l'homme. Être infiniment parfait, il a pour attributs essentiels la justice, la bonté, la sagesse et la toute-puissance. Étudions le dogme de l'immortalité de l'âme à la lumière de ces perfections infinies.

La justice de Dieu s'exerce-t-elle complètement ici-bas? Cette lerre est-elle le théâtre où elle se déploie et où elle triomphe? Dieu est-il juste, si notre destinée se borne à la vie présente? Qui oserait l'affirmer? Nous l'avons démontré, il n'y a pas sur cette terre de sanction efficace et complète de la loi morale conséquent la justice

est presque toujours ici-bas silencieuse et comme désarmée et vaincue, lit pourtant la justice divine doit être victorieuse, souveraine, absolue, éternelle.

Le juste et le criminel, la victime et ses bourreaux, les opprimes et les tyrans sans entrailles ne peuvent obtenir la même destinée. Il faut que justice soi! faite au delà de cette vie, ou la justice de Dieu n'existe pa .

Mais ne voyez-vous pas que la justice elle-même se retourne contre l'homme innocent et fidèle à son devoir? Il est dupe, parce qu'il ne veut pas être trompeur. Il est vaincu, parce qu'il repousse les moyens que sa conscience condamne. 11 a pratiqué la justice el il retrouve contre lui à sou dernier jour, plus terrible, plus inexorable que jamais, la prétendue justice du Dieu qu'il a aimé et servi, cetter prétendue justice qui ajoute à tous ses sacrifices le triomphe de l'iniquité, les terreurs de la mort et l'horreur du désespoir !

Et les aspirations invincibles de nos âmes, « ces noble-

instincts qui parlent en ikmis et qui vonl ;'i des buts si hauts, ces puissants désirs qui nous agitent et qui nous appellent, comment-ne pas croire (pie Dieu les a mis en nous pour les contenter et que cette promesse la vie la tiendra? Oui! c'est une promesse, c'est la promesse d'une grande et heureuse destinée1. »

La douleur enfin qui est la paît privilégiée du juste, ne réclame-t-elle pas l'action delà justice et ne donne-t-elle pas aux malheureux un droit sur Dieu lui-mêm

« Que d'existences qui contiennent à elles seules une infaillible promesse de la vie future ! N'allez pas dire que la vie future est un rêve, à cette jeune fille qui a donné à ce travail ingrat, dont elle meurt, chaque minute d'une • istence deshéritée, dans un coin oublié d'une froide maison. N'allez pas le dire à ce pauvre infirmé, sur ce grabat où la misère l'a jeté et où son âme poursuit l'espérance dans quelques mots divins. Ne le dites pas non plus à ce juste trahi par le hasard ou vaincu par la force, et qui voit son droit périr entre ses mains brisées. Ces douleurs, ces misères, ces ignorances, ces cœurs glacés par une vie plus froide que la mort, ces courages trahis, ces justes causes abattues, tout cela forme un cri déchirant et sublime de 1 humanité vers un monde mystérieux. Me faites pas mourir deux fois ces vaincus delà grande lutte humaine, ces blessés de la vie, en leur fermant ce rct'e Et ce n'est pas le bienfait d'une belle chimère que je réclame pour eux: non, c'est le droit offensé, c'est la dignité de l'humanité violée dans leur personne qui impose à Dieu celle réparation. Que sont tous nos théorèmes métaphysiques, nos abstractions laborieuses, nus efforts dialectiques, auprès de cette simple philosophie de la prière et de la douleur, de la résignation et de l'espérance, éternelle comme le gémissement de l'humanité?

« Sans doute ce serait peu que l'immortalité fût néces-

1 Jimtit.im ; Discours prononcé en 1840 ,'i nue distribution des prix.

snire, il faut encore qu'elle soit possible. Mais comment no serait-elle pas possible, si Dieu existe? Il contemple ces pauvres créatures luttant et souffrant dans la vie. Lui ont-elles demandé l'existence ? Pourquoi leur a-t-il impi celte lourde tâche de vivre en leur donnant l'intelligence pour en comprendre tout le poids? Pourquoi a-t-il donné à notre cœur de si nobles et de si impérieux désirs, pourquoi à noire raison un si vif et si fier élan vers le vrai? Pourquoi a-t-il fait briller devant notre volonté un tel idéal de grandeur morale et de sainteté? Tout cela ne confère aucun droit, je l'avoue, si Dieu n'est que la loi impersonnelle et sourde de la dialectique: mais tout cela a un sens, une portée, tout cela donne à l'homme un droit sur Dieu, si Dieu existe1. »

« Le mérite et la souffrance »,a dit le moraliste dont nous venons de citer les éloquentes paroles, « voilà ce qui nous fait immortels, c'est l'éternel et indéracinable argument de la vie future. »« Quand je n'aurais d'autre preuve de l'immortalité de l'âme que l'oppression du juste, a dit Jean-Jacques Rousseau, cela m'empêcherait d'en douter2.»

Que dirons-nous de la bonté de Dieu ? l\ serait inutile d'insister longtemps. Dieu peut-il être bon s'il n'est pas juste? Sa boute et sa providence peuvent-elles laisser sans satisfaction ces désirs ardents qu'il ir lui-même allumes dans nos cœurs ? Peut-il être insensible à ces sanglots et à ces cris de douleur qui sans cesse montent jusqu'à lui? Dieu est-il bon, s'il laisse la vertu sans secours, sans consolation et sans espérance ; s'il abandonne ou plutôt s'il livre les^ faibles aux plus forts, les victimes à leurs bourreaux? Dieu est-il bon, s'il nous a tirés du néant pour nous enfermer dans ce cachot étroit et sombre et pour nous coucher désenchantés, désolés el broyés dans une mort éternelle ? Les protestations de tous les cœurs répondent ici avec toutes les données du bon

1 Caro : L'idée 'le Dieu, chap. vu. - L'Emile.

sens : notre âme est immortelle on la bonté de Dion n'existe pas.

La sagesse de Dion ne résiste pas pins que sa justice ot sa bonté à la négation de l'immortalité de l'âme. La sagesse, en effet, consiste à conduire les êtres a une fin digne d'eux par des moyens et des voies capables d'atteindre cette lin. Mais si l'âme n'est pas immortelle, quelle peut être la fin de l'homme et quel but le Créateur s?est- I proposé? Est-ce pour aboutir a la mort et au néant que nous avons été créés? Tout dans notre nature et dans l'essence de Dieu proteste contre cette fin, indigne de Dieu et indigne de nous.

La sagesse consiste à diriger les êtres selon leurs facultés et leurs aspirations; mais, en dehors de la croyance à une vie future et immortelle, la Providence qui nous gouverne est en lutte perpétuelle avec les aspirations et les facultés qu'elle nous a données.

La sagesse n'impose pas des devoirs et des luis sans m garantir l'exéeution par une sanction nécessaire : car. il faut le redire, qu'est-ce que le devoir qui peut être impunément méprisé? Qu'est-ce qu'une loi qui peut être violée sans crainte? Qu'est-ce qu'une société fondée sur une morale sans autorite? Qu'est-ce qu'un législateur enfin qui peut être bravé tous les jours et par tous .'

La sagesse et surtout la sagesse divine doit établir l'ordre et l'harmonie parfaite; mais, nous l'avons dit. en dehors du dogme de l'immortalité, les contradictions sont partout ; dans l'homme, dans la société, dans la loi morale, dans l'histoire de chacuif de nous, comme dans l'histoire de l'humanité, dans la vie et dan- la mort. Donc si nous ne sommes pas immortels, ce n'esl pas la sagesse infinie qui nous apparaît dans les œuvres divines, mais la contradiction manifeste, absurde el éternelle.

Mais, direz-vous, du moins la toute-puissance de Dieu subsiste, car il détruit l'homme après l'avoir créé el dans cette destruction éclate sa souveraineté. Profonde el

lamentable erreur ! La puissance divine esl plus atteinte encore, s'il est possible, que toutes les autres perfections par la négation de notre; immortalité. Ce législateur qui laisse outrager sa loi, ce Dieu qui n'aboutit qu'à la contradiction universelle n'est-il pas l'impuissance même?

D'ailleurs, l'homme n'a-t-il pas, dans la destruction, une ressource lamentable pour braver la puissance de Dieu :' Voyez cet homme : i! s'est obstine dans l'erreur et dans le mal, il a multiplie ses crimes au-dessus du nombre des cheveux de sa tète, il a persécute la vérité, tourne en dérision la vertu et l'honneur, il a élevé sa fortune sur les ruines de cent familles, il a fait passer sur les peuples le fléau des guerres criminelles et des dévastations sans pitié, et il achève sa vie dans le succès, dans la puissance et dans la gloire ! Si au delà de cette vie il n'y a pas de justice, où donc esl ici le maître et le vainqueur ?

Ce n'est pas tout encore. Quand cet homme n'est [dus, l'opinion égarée lui fait de magnifiques funérailles, ses complices entonnent le cantique de la gloire, le marbre couvre ses cendres, l'histoire proclamera ses œuvres, peut-être osera-t-elle louer ses vertus, l'ambition exploitera son nom et exaltera sa mémoire. S'il n'y a pas de justice au delà de cette vie, cet homme n"est-il pas, même après sa mort, le vainqueur de Dieu ?

Le criminel peut encore trouver dans le suicide un refuge contre la puissance divine humiliée et vaincue.. Enfin, si après avoir outragé pendant sa vie entière la justice, la boute, la sagesse ci la puissance divines, le criminel obstiné est frappé par la main de Dieu, il pourra, même dans son néant, braver le Dieu qui le frappe et lui dire : Je te jette un éternel défi : car anéanti je ne te servirai pas, et c'est à moi que reste contre la puissance la suprême victoire.

Ici le vainqueur de Dieu ce n'est pas seulement l'homme coupable, et révolté : en réalité, le vainqueur de Dieu c'esl e neanl lui-même.

Ainsi, devant les conséquences fatales de la négation de ootre immortalité, Dion n'est plus l'être infiniment parfait, il n'est ni juste, ni sage, ni bon, ni puissant. Mais ce Dieu amoindri, dépouillé des attributs essentiels de la divinité, le vaincu de l'homme, de l'iniquité, du néant, n'est plus un Dieu; Dieu n'existe pas. Donc il faut choisir entre l'affirmation de l'immortalité de l'âme ou la négation de Dieu.

Et si Dieu n'existe pas, quelle vérité peutrester intacte et respectée? La négation de Dieu entraîne plus directement que toute autrenégation la ruine de la morale el de l'ordre social. Cette croyance une fois détruite, l'espril de l'homme ira de révolte en révolte jusqu'à la négation universelle et absolue.

C'est la démonstration que nous donne la philosophie athée de notre époque; elle a abouti à la négation des premières données de la morale et du bon sens, de la distinction du bien et du mal, du vrai et du faux, à l'affirmamation de l'identité des contraires \

Donc, si la croyance à l'immortalité de l'âme n'est pas admise et respectée, nous allons, en toutes choses el par toutes les voies, à la décadence et aux ténèbres, à la destruction et au néant.

11 est souverainement important de savoir ce qu'a pu la philosophie contemporaine et ce que peut l'Église catho-

1 Voir dans le P. Gratr-v : Logique, i vol., î part.; Logique du Pan- Ut . el dans les deux ou Mgr Dcpanloup : L'avertissement mille et V Athéisme el le p ni social de nombreux

textes dé utrant t-^'Ar affirmation. Voici d'ailleurs ce que «lit. Prou-

dhon : " Notre principe à oous, c'est la négation de tout .; en vertu de cette méthode négative que nous avons été conduits à poser en principe : en métaphysique, l'athéisme; en politique, l'anarchie : en économie, La non-propriété.

M. Schérer. • Il esl un principe qui s'esl i h force de l'esprit

moderne et que nous devons à Hegel : je feux parler du principe en vertu duquel une assertion n'est pas plus vraie que l'assertion opposée. » (Hegel et l'hégélianisme.

injue pour établir, pour protéger et pour défendre ces hautes croyances que nous avons démontrées par les seules lumières de la raison. Il y a dans ce rapprochement une double démonstration : d'une part, l'impuissance de cette philosophie superbe qui outrage notre foi; de l'autre, la supériorité incontestable et la divinité de l'Eglise catholique.

Les limites d'une lettre pastorale et la forme d'un enseignement donné à tous ne nous permettent que de résumer cette démonstration en quelques paroles aussi claires et aussi précises que possible.

Parmi les philosophes de notre époque, les uns n'admettent que la matière et suppriment en quelques formules superbes et dédaigneuses les questions de l'âme et de la vie future. « L'âme, disent-ils, est l'ensemble des fonctions du cerveau et de la moelle épinière * »; « la résultante de l'organisme qui périt, avec lui2». «La croyance à la vie future, qui pouvait être vraie, ne s'est pas trouvée telle, la science n'a pu constater un fait quelconque de vie après la mort 3. »

D'autres enseignent qu'il n'y a qu'une substance éter nelle. nécessaire, infinie, qui est le véritable Dieu dont nous sommes les parties. L'immortalité, dont ils parlent \olontiers, n'est que le développement et les -transformations successives de cette substance qui renferme toutes etiuses. Ils suppriment ainsi Tessence de Dieu qu'ils confondent avec les créatures imparfaites et finies ; ils suppriment la responsabilité et la morale, puisque toutes les créatures et toutes leurs œuvres sont à la fois divines et

1 Littré : Diction ua ire médical, art. ame.

* Taine.

3 Dictionnaire médical, art. conservation — révolution, etc. Le Positivisme se résume dans un matérialisme absolu et l'école et la pliilo- 3ophie<[ui prennent tièrement le nom d' 'école de la critique aboutissent sous des tonnes vagues et brillantes, aux mêmes négations el j ajoutent la contradiction perpétuelle. « La contradiction, eu de pareilles matières, a dit M. Renan (Etude sur le Poème de Job), est le signe de la vérité. » A ce compte, personne ne possède la vérité plus que M. Renan.

nécessaires. Cette immortalité qu'ils promettent n'est qu'un mot vide de sens, puisque nous n'en avons nulle conscience, et que, privés de responsabilité, nous ne pouvons ni obtenir une récompense, ni subir un châtiment.

Ceux-ci, renouvelant une des plus lamentables et des plus ridicules erreurs du paganisme, la métempsycose, enseignent que la vie totale de l'homme se compose d'une série d'épreuves et de transformations successives. Nos âmes ont vécu avant la vie présente dans des corps dont nous avons perdu le souvenir. L'âme crée un corps, et quand elle aura fini ce qu'elle avait à faire de cet instrument, elle le rejettera pour s'en construire un autre qu'elle usera et qu'elle renouvellera encore l.

D'après celui-ci, les âmes des justes sortiront de ce monde, elles entreront dans la vaste région de l'éther planétaire, dans ce fluide subtil qui enveloppe la terre habitée, elles traverseront indéfiniment des demeures paisibles, dans la joie; les coupables ne s'incarneront pas, comme le croyait l'antiquité païenne, dans les corps des animaux, ils poursuivront leur course et leurs épreuves dans les globes du firmament 2.

Cette doctrine absolument étrange, ce système que leurs auteurs osent appeler : La vie future selon la science, est dénué de toute preuve et de toute autorité, c'est une utopie, un rêve, ou si vous le voulez, c'est une science, mais une science qui ne sait rien et qui ne démontre rien. Il y a plus : cette doctrine est immorale; car elle prétend que nous sommes coupables de crimes commis dans une vie précédente, dont nous n'avons ni la conscience ni le souvenir, et que les épreuves de la vie sont le châtiment de ces crimes. Elle est cruelle puisqu'elle détruit toute pitié à l'égard des malheureux qui tous sont des criminels. Cette doctrine livre l'homme à ses penchants et à la dépravation, car il peut toujours renvoyer à plus tard son

1 J. Reykaud : Terre et ciel, p. 265.

2 Figuier : Le lendemain de la mort.

repentir et sa conversion, dans ces courses et ces transformations indéfinies et elle fait ainsi de l'homme coupable le vainqueur de Dieu.

Il en est qui admettent l'immortalité heureuse pour les bons et l'anéantissement comme le châtiment suprême des coupables, et ils appellent cette immortalité Vimmortali té facultative \ Mais ce système que rien ne démontre et ne justifie, rend la sanction de la loi morale et la justice divine impuissantes, il donne aux méchants contre la puissance de Dieu le refuge du suicide et du néant.

« Le ciel véritable, dit un philosophe de notre temps, est dans l'esprit, la pensée, la conscience humaine, miroir sublime où la vie universelle se transfigure en se réfléchissant 2. »

« Eh quoi! est-ce là tout? lui répond un cloquent moraliste ; nous n'avons pas d'autre Dieu à adorer que l'idéal abstrait de notre raison ? Belles et saintes espérances qui vous nourrissez de prières et de larmes, rêves ardents des vertus souffrantes, aspirations des grands esprits humiliés, élans sacrés vers une vie meilleure des pauvres et des déshérités, promesses sublimes du devoir obscurément accompli, de l'héroïsme trahi par d'iniques circonstances, espérances, élans, rêves, prières, taisez-vous ! vous n'êtes que de poétiques délires, qui chaîniez l'enfance de l'humanité 3. »

Nous rencontrons enfin des philosophes qui défendent avec une sincérité parfaite, un talent de premier ordre et parfois avec les accents d'une baule éloquence la spiritualité, la liberté de l'âme et la \ie future. Mais une erreur capitale se mêle à ces nobles et grandes vérités. Le représentant le plus illustre de cette doctrine repousse non seulement le surnaturel, mais la providence de « Dieu*

1 Kknouyiek : La critique philosophique. Charles Lambf.kt : Le spiritualisme et la religion.

2 Vacherot : La métaphysique et la science, t. IL

3 Garo : L'idée de Dieu, <-ha.p. vi.

occupé du bonheur de chacun do ses enfants, gémissant de leur joie et soutirant de leur peine, attentif à leurs beso'ns de chaque jour » . « Dieu, dit-il, est immuable, il ne modifie jamais ses desseins et nos prières ne peuvent le détourner de son ordre i. »

Mais comment cette immutabilité et cette insensibilité de Dieu peuvent-elles s'accorder avec le dogme d'un Dieu rémunérateur dans la vie future? Ce Dieu qui ne peut modifier une seule de ses lois est-il le Tout-Puissant? Estil juste, ce Dieu immuable qui ne peut pardonner au repentir, ni proportionner les peines au nombre et à la gravité des fautes? Est-il sage, ce Dieu qui ne peut prévoir les actes, les prières de l'homme et les modifications de ses lois ? Est-il bon, ce Dieu insensible aux supplications et aux cris de douleur de ses créatures? Enfin si l'homme est si chélif et si misérable, que Dieu, dans sa majesté, et son immutabilité éternelle, ne puisse veiller sur lui, ni répondre à ses prières et à ses aspirations pendant la vie présente, il doit en être nécessairement ainsi après la mort, car elle ne peut changer ni la nature de l'homme ni la nature de Dieu ; donc il n'y a pas de vie future où Dieu rendra à chacun selon ses œuvres.

Et voilà à quelle impuissance aboutit la philosophie contemporaine, dans l'étude d'un problème qui décide de la vie, de la mort, et des destinées de l'homme. Aussi un philosophe de ce siècle que ses travaux rapprochaient de plus en plus de la foi chrétienne qu'il avait abandonnée, après avoir exposé avec une haute éloquence cette question suprême, disait : « Depuis six mille ans que le monde est monde, la philosophie n'est pas capable d'aborder le problème de l'immortalité de l'àme 2. »

Cette impuissance a inspiré à un écrivain protestant un aveu précieux à recueillir, dans une revue qui n'est point chrétienne : « Le catéchisme, dit-il, fait plus de croyants

1 Jules Simon : La Religion naturelle, p. 329, 330.

2 Jouffroï : Revue indépendante du 1er novembre 1842.

à une autre vie que toute la littérature philosophique ancienne et moderne. Le paysan chrétien en est plus assuré que Socrate au moment de boire la ciguë », et il ajoute : « C'est l'avantage de la religion et de toute religion sur la philosophie. Par le rôle qu'elle remplit dans l'éducation, par les sentiments auxquels elle s'adresse, par les facultés qu'elle met au jour, elle emporte tous les doutes

« Si au genre d'influence qui lui appartient, elle ajoute l'antiquité de son origine, les beautés de son histoire, la grandeur de ses dogmes, des souvenirs touchants et des leçons sublimes, il ne faut pas s'étonner qu'elle s'assure un empire à peu près absolu sur les intelligences. C'est ainsi que, même humainement considéré, le christianisme a pu créer dans les âmes des croyances qui ne périront pas. Au premier rang de ces croyances est l'immortalité de l'àme, sous le beau nom de vie éternelle. * »

En effet, Nos Très Chers Frères, avec quel éclat apparaît en présence de ces négations, de ces erreurs manifestes, de ces doctrines étranges ou incomplètes, l'enseignement de l'Église catholique ! Avec quelle conviction profonde, avec quelle ardeur elle a défendu contre toutes les attaques et fait pénétrer dans les âmes ses hautes croyances et ses espérances immortelles! Ces croyances et ces espérances ont inspiré la parole des apôtres et des apologistes, fortifié les anachorètes et les martyrs, illuminé les solitudes et les déserts, les cloîtres et les arènes, les cachots et les catacombes.

L'Église chante depuis dix-neuf siècles le cantique des béatitudes promises à la pauvreté, à la douceur, aux larmes, au zèle de la justice, à la miséricorde, à la pureté du cœur, à l'amour de la paix, à la force invincible dans les persécutions 2.

Aux aspirations de l'intelligence, elle promet la lumière

1 M. de Rémusat : Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 186" '* Matth.. v, 3 et seq.

dans laquelle nous verrons la source de toute lumière : In lumine tuo videbimus lumen, et les ascensions où les âmes avides de savoir iront éternellement de clarté en clarté : Transformamur a cîaritate in clarilatem \ et le rassasiement des âmes dans les apparitions de la gloire divine : Satiabor cum apparuerit gloria tua 2.

Aux aspirations du cœur, elle promet une récompense grande comme l'intini: Egoero mercestua magnanimis 3, et le torrent de la félicité où nous boirons toujours ne s'épuisera jamais : Torrente voluptatis tuœ potabis eos quoniam apud te est fons vitœ \ Cette source, c'est la charité éternelle et infinie : Deus chantas est*.

A tous les cœurs fatigués, désolés et brisés, elle fait entendre au nom de Dieu ces paroles de la consolation et de l'espérance : « Venez à moi vous tous qui souffrez, qui êtes accablés sous le poids de vos travaux et de vos douleurs, et je vous soulagerai, et vous trouverez le repos de vos âmes 6. »

Le Dieu juste rendra à chacun selon ses œuvres ' et il jugera les justices de ce monde8. Le Dieu sage est venu nous enseigner les voies du salut. Le Dieu infiniment bon est mort pour sauver tous les hommes, et dans le ciel il essuiera toutes les larmes 9. Le Dieu puissant feui la volonté de ceux qui le craignent^.

Il n'est pas un enseignement de la sainte Église, pas une de ses prières, pas une de ses cérémonies augustes, qui n'élève les âmes vers cette Jérusalem céleste, qui est la véritable patrie.

Quels admirables accents de foi et d'espérance l'Église

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