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LETTRE PASTORALE A L'OCCASION DES ÉLECTIONS

6 août 1881.

Messieurs et chers Coopérateurs l,

J'accomplis un devoir de ma charge épiscopale en vous rappelant à l'approche des élections, quelques avis d'une très haute importance que je vous ai donnés chaque année dans les réunions des retraites pastorales.

Les temps sont difficiles, Messieurs, et l'ardeur de quelques-uns peut compromettre l'influence de tous et susciter des conflits profondément regrettables pour le bien de notre pays et pour le salut des âmes.-

N'oublions pas que la croix est au-dessus de tous les drapeaux et que nous sommes avant tout les ministres de Dieu et de son Eglise.

N'oublions pas que, au-dessus des espérances de tous les partis, au-dessus des succès de toutes les causes humaines, imparfaites, passagères et périssables, il y a, pour nous, les devoirs sacrés et les fruits divins de notre ministère.

En effet, pour que ce ministère soit fécond, je dis plus,

1 Cette lettre ne doit pas être lue en chaire.

pour qu'il soit possible dans ces temps troublés, il fautque nous soyons les pasteurs de tous, il faut que toutes les portes comme tous les cœurs soient ouverts à notre parole et à nos bénédictions.

Certes ce n'est pas cependant l'indifférence que je vous conseille. Nous ne pouvons nous désintéresser du sort, de la prospérité et de la grandeur de la France, et personne ne nous surpasse par la sincérité et l'ardeur du patriotisme. Les questions politiques touchent, bêlas I plus que jamais aux questions religieuses, et en présence de ce qui se fait et de ce qui se prépare, cette indifférence serait un crime. Mais une fois encore il importe avant tout que nous ne compromettions pas les saintes causes qui nous sont confiées, et nous ne pouvons mieux servir notre pays qu'en conservant intactes les ressources et les puissances de notre ministère,

D'ailleurs, Messieurs, c'est aux évoques établis par l'Esprit-Saint pour gouverner son Eglise : Spiritus Sanctus posuit episcopos regere Ecclesiam Dei1, c'est à eux seuls, sous l'autorité suprême du Souverain Pontife, qu'appartient la direction du clergé et la décision de toutes les questions qui touchent aux intérêts religieux. Eux seuls ont en tout ceci pouvoir et mission. Eux seuls ont la responsabilité devant le.- hommes et devant Dieu.

Evidemment le concours des fidèles ne nous est pas seulement précieux, il nous est nécessaire et nous serions aveugles et injustes si nous ne déclarions pas qu'un grand nombre de laïques servent Dieu et l'Eglise avec un dévouement, une soumission, un talent et une éloquence qui méritent notre reconnaissance et notre admiration. Mais pour obtenir l'union qui fait la force, il faut que nul dans la grande, année catholique n'échappe à l'ascendant du pouvoir légitime, à l'ordre et à la discipline.

Prétendre que des laïques, que des écrivains, que des

1 Act. Ai'., XX, 28.

hommes politiques peuvent entraîner le clergé et les fidèles hors des voies que leur assigne l'épiscopat, ce serait renouveler Terreur de Luther et de Calvin l qui ont placé dans le peuple la source de l'autorité religieuse ; ce serait pousser à l'extrême les principes de la démocratie et les introduire dans l'Eglise; ce serait en un mot taire au sein du catholicisme l'œuvre de la révolution. De la part des fidèles, quelles que puissent être leurs intentions, une pareille tentative serait un acte manifeste d'usurpation et de révolte. De la part du cierge, subir ces entraînements ce serait approuver en fait de graves erreurs et de déplorables fautes, repousser l'autorité légitime, méconnaître les leçons d'une expérience déjà longue et douloureuse, sacrifier la dignité et le pouvoir qui viennent de Dieu, effacer.la distinction établie de droit divin entre les clercs et les laïques et porter atteinte à la constitution essentielle de l'Église 2.

De plus les hommes qui cherchent à entraîner l'Église dans les luttes des partis, se retirent bientôt ou disparaissent : mais le clergé et l'épiscopat restent au milieu de périls qui peuvent compromettre pour des siècles l'avenir de tout un grand peuple.

L'union ne peut se faire parmi les catholiques que sous l'autorité épiscopale, c'est ce qu'affirme saint Cyprien,qui voyait la source des hérésies et du schisme dans le mépris de cette autorité. Inde enim sctmmala el hœreses obortœ sunt et oriunlur, dum episcopus qui unus est et Ecclesiœ prœest, quorumdam prmsumptione conlcmnitur3.

En conséquence c'est sous le pouvoir et la direction des évèques que doivent se fonder et se développer toutesles

1 C'est aussi l'erreur de Richer. i!.' Febrooius, elc.

- V. Matth., XXVllr. 18-20;— Luc, X, 1 .-t. XXII, il); — Joan., XX 21 ; — Act. ap., XIII. 2 ; — 1 Cor . IV. 1 el XII, n et seq. : El qaostlam quidem posuil Deus in Ecclesia, primum A. ■ cundo

Prophetas, tertio Doctores... Numquid oixmes ^postMi? Nn naquit! omnes Prophetœ? Numquid uniues Doctores .'... — Ephes., IV, il el seq., etc.

3 Epist. 09 ad Florent.

œuvres catholiques. Celles qui échappent à ce pouvoir, à cette direction ne peuvent porter le titre de catholiques et elles sont frappées de stérilité et de mort.

En vous donnant ces conseils, je ne suis (et c'est ma force et ma joie) je ne suis que l'écho de la parole souveraine de Léon XIII. Cette union des catholiques sous la direction de leurs pasteurs, ce respect de l'autorité épiscopale ont été dès son élévation au Pontificat, l'objet de la préoccupation constante du grand Pape que Dieu, dans sa miséricorde, a appelé au gouvernement de l'Eglise. Le lendemain de son élection, Léon XIII recommandait aux présidents de plusieurs œuvres catholiques, la soumission parfaite à l'égard des évêques. Dans ces derniers temps, il a insisté plus que jamais sur les mêmes devoirs.

Le 12 mai 1880, Léon XIII, dans un bref adressé à Mgr de Ségur, président de l'association catholique de Saint-François de Sales, disait: « Qu'ils ne l'oublient pas non plus (les associés), c'est de l'union des cœurs que procède la force qui engendre la victoire, et cette union n'existe que là où chacun suivant sa condition obéit à ses chefs. Si la société civile semble courir à sa perte, c'est en grande partie parce que les hommes ont secoué le joug de toute autorité légitime. Il faut donc absolument que les membres des associalions catholiques se distinguent entre tous en rendant à l'autorité l'obéissance et le respect qui lui sont dus. »

Dans sa lettre à Mgr l'archevêque de Paris, sous la date du 22 octobre 1880, au sujet de la déclaration des ordres religieux, Léon XIII disait encore : « Pour juger avec plus d'exactitude de cette alfaire, il suffirait de savoir que cette déclaration des congrégations religieuses de France, avait été faite par l'autorité, d'après les conseils, avec l'assentiment de l'épiscopat. Car diriger et pourvoir aux affaires qui concernent l'Église catholique est le rôle des évêques que V Esprit- Saint a placés pour régir V Église de Dieu:

tandis que le devoir desj autres catholiques est manifestement la soumission et l'obéissance. »

Le 19 mars 1881, Léon XIII, après avoir loué l'association espagnole, appelée Union catholique, de grouper toutes les forces des enfants de l'Église, écrivait au comte d'Orgaz et aux autres membres du conseil supérieur de cette association : « Ce que nous approuvons par dessus tout, et ce qui contribuera le plus à l'union et au progrès de cetto, association, c'est la détermination que vous avez prise d'élire comme présidents les pa-steurs de l'Eglise et de soumettre absolument à leur direction vos entreprises et vos efforts. Telle est en effet la constitution de l'Église établie de Dieu : il appartient aux Évêques de donner les règles de conduite et de diriger les fidèles par la doctrine et par l'exemple; et les fidèles ont le devoir de suivre leurs traces, d'observer leurs ordres avec docilité et de leur prêter avec un soin filial un concours utile et généreux.

« Si donc, mettant de côté toute acception de personnes et restant unis par les mêmes idées et par les mêmes sentiments de charité, vous vous appliquez à suivre les ordres et les conseils de vos Évêques, votre association gagnera de jour en jour plus d'adhérents et produira des fruits abondants par lesquels elle méritera bien de l'Église et de la société civile. »

Vous me connaissez assez pour savoir que je vous adresse ces exhortations avec l'indépendance dune àme qui ne songe qu'à accomplir son devoir. Mes convictions sur ces questions d'une suprême importance n'ont jamais changé, et les événements et l'expérience n'ont pu que les affermir. Avant eomme après mon élévation à l'épiscopat j'ai mis constamment au-dessus de tout les intérêts de l'Église et de la France. J'ai toujours conseillé la modération et la sagesse qui sont la vraie force, la loyauté envers tous, l'union entre les catholiques et leur entente avec les hommes qui veulent défendre les principes de

justice, d'ordre et de liberté sur lesquels repose toute société humaine.

Je l'ai dit et je veux le redire à cette heure : en face de tout pouvoir humain, le cierge doit être respectueux, mais debout. C'est l'intérêt de la religion, c'est l'intérêt du pouvoir lui-même. Plus haut que les espérances, les illusions et les récriminations des partis ; plus haut que les courants de l'opinion changeante et aveugle ; plus haut que les inspirations de l'intérêt personnel : c'est à la doctrine catholique, à l'enseignement des grands théologiens, aux exemples des saints Évêques ; c'est aux ordres et même aux simples désirs du Pontife romain que votre évoque demande la direction de sa vie et les règles de son épiscopat.

Votre évêque vous connaît. Il sait votre dévouement dans l'accomplissement de vos devoirs et votre soumission parfaite au Yicaire de Jésus-Christ. Il a la ferme confiance que vous comprendrez que des prescriptions et des avis spéciaux sont indispensables à l'heure présente, et que plus que jamais entre le Souverain Pontife, les évêques et le clergé, il ne doit y avoir qu'un cœur et qu'une âme.

Je renouvelle la défense absolue de parler en chaire des élections ou de toute autre question politique.

Je vous recommande avec instance d'être dans les conversations particulières, fidèles aux règles de la modération, de la prudence et de la charité. Aucun d'entre vous ne doit publier dans les journaux des articles qui touchent à la politique.

Recevez, Messieurs et chers Coopérateurs, l'assurance de mon affectueux dévouement en N. S.

V Sa \uu:s~Fha\c.ois

Kvi'i|ue àt T.ii'Ut.ii-''.

LETTRE l'ASTOKALE

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