COURAGE CHRETIEN
A L/HEUKE PRESENTE
29 jauvier 1882.
Nos Très Chers Frères,
Vous ut; nous accuserez ni d'exagération ni de vaine terreur, si nous vous disons que les temps que nous traversons sont douloureux pour les enfants de l'Église, et ([lie de plus grands périls peuvent nous menacer encore : Instabunt tempora periculosa \ C'est pourquoi nous accomplissons un grand devoir de notre ministère en choisissant pour sujet de notre Lettre pastorale le courage chrétien à l'heure présente : sujet délicat et diflicile, nous ne l'ignorons pas, mais qui s'impose à notre conscience.
Si nous sommes condamné à parler de fermeté, de lutte et de courage, ce n'est pas notre faute. Nous m' venons point d'ailleurs exciter les passions, prêcher la révolte, animer les rancunes, multiplier les divisions;
1 U ÏIM., III, 1.
hélas ! si nombreuses et si funestes. .Nous sommes le lils dévoué et le serviteur fidèle de l'Eglise et de la France. Nous appelons de tous nos vœux la prospérité, la grandeur et la gloire de notre pays- Nous demandons l'union et la paix dans l'ordre, la liberté et la justice.
Si quelqu'un nous contestait même le droit de parler de courage à cette heure, et nous disait, comme autrefois le roi d'Israël au prophète : « n'êtes-vous pas celui qui porte le trouble dans Israël : Tune es Me qui conlurbas Israël? » nous répondrions : « ce n'est pas moi qui trouble Israël, mais vous et la maison de votre père, qui avez suivi Baal : Non ego turbavi Israël, sed tu, et domus patrie tui, qui dereliquistis mandata Domini, et secuti estis Baalim \ »
Gomme les Machabées aux jours des épreuves du peuple de Dieu, nous élevons nos cœurs à la hauteur des causes que nous devons défendre, et nous combattons pour les droits sacrés de nos âmes, pour les lois éternelles de notre religion sainte : Nos vero pugnabimus pro animabus nostris, et legibus nostris. Donc tenez-vous prêts et soyez des hommes vaillants : Accingimini, et estote Jilii potentes. Et quand nous aurons accompli notre devoir, il en sera ce que Dieu voudra : Sicut autem fuerit voluntas in cœlo, sic pat 2.
Aussi nous ne trahirons, nous en avons le sincère désir et la ferme confiance, ni les devoirs de la modération et de la justice, ni les inspirations du courage et de la charité. Si nous vous adressons les paroles du grand Apôtre : Veillez, tenez-vous debout et inébranlables dans la foi, agissez avec vaillance et soyez forts : Yii)ilale,stale inftde, virililer agite, et confortamini ; nous ajouterons après lui : Que toutes vus œuvres soient accomplies dans \i\ charité : Omnia vestra in charitate fiant 3.
1 III Reh. xvm, 17 et 18.
2 I Machab., m, 21, 58,60.
3 I Corinth., xvi, 13 et 14.
Le courage, Nos Très Chers Frères, est le fruit de deux qualités admirables de l'âme humaine : la grandeur et la force. En effet, pour braver les périls, pour accepter les sacrifices et accomplir sans défaillance les plus difliciles devoirs, pour ne se laisser ni arrêter par les obstacles ni décourager par les épreuves, pour être courageuse enfin dans le sens le plus élevé et le plus profond de ce mot, il faut qu'une âme possède tout d'abord la vraie grandeur morale.
La force elle-même ne vient qu'après cette grandeur : car c'est l'intelligence qui doit diriger la vie, affermir la volonté, et pour ainsi dire, tremper le caractère dans les nobles pensées, dans les sentiments généreux et les convictions énergiques. Pour braver les périls et supporter les épreuves, non seulement dans l'entraînement d'une heure et dans l'élan d'un enthousiasme passager, mais partout et toujours, il faut que ces pensées, ces sentiments et ces convictions pénètrent l'âme tout entière et dominent toute la vie.
Aussi l'âme vraiment grande va spontanément à tout ce qui est grand et beau. Elle s'attache avec une irrésistible ardeur à la vérité, à la justice, à l'honneur. Elle méprise tout ce qui est bas et vil ; elle repousse avec un suprême dédain les sollicitations de l'intérêt et de l'égoïsme. A tout prix elle accomplit son devoir, parce qu'elle a la vision des récompenses surhumaines et la puissance des espérances immortelles.
D'ailleurs la force, si elle existait sans la grandeur de l'âme, serait aveugle et inique. Elle serait à certaines heures un entraînement et une sorte d'ivresse qui méconnaît le péril : elle ne serait jamais le vrai courage.
C'est pourquoi le grand docteur saint Thomas d'Aquin, qui a pénétré plus profondément qu'aucun philosophe et
aucun théologien dans les mystères de la nature de Dieu et de la nature; de l'homme, enseigne que la magnanimité ou la propension do l'âme vers tout ce qui est grand est l'une des parties do la vertu do force ou du courage \
Il est inutile de démontrer que la force de l'âme, l'énergie do la volonté, la trempe vigoureuse du caractère, sont des principes essentiels du courage. Aux âmes faibles et hésitantes, aux caractères amollis, aux générations abaissées et épuisées par les plaisirs, vous demanderiez en vain les élans et les ardeurs du courage. Elles sont livrées fatalement aux passions avilissantes, aux défaillances honteuses, aux concessions criminelles, à l'impuissance et au déshonneur.
Ne vous étonnez pas, Nos Très Chers Frères,- que nous exigions de tous, même des petits et des humbles, cette grandeur et cette force morales. Ne croyez pas qu'elles soient le privilège des hautes classes sociales et le fruit réservé d'une instruction supérieure. Non, non : il faut plutôt remercier Dieu d'avoir caché ces choses aux sages et aux prudents, et de les avoir révélées aux petits et aux simples : Confiteor tibi, Pater, Domine cœli et terree, quia abscondisti hœc a sapientibus et prudentibus, et revelasti ea parvulis 2.
L'histoire de l'Église atteste à chaque page cette grandeur et cette puissance des âmes éclairées par la révélation, élevées, fortifiées et enrichies par les dons de l'Esprit-Saint, tranformées par l'imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Les martyrs, les saints, tous les serviteurs fidèles de Dieu ont manifesté un courage incomparable. La piété et la charité catholiques sont toujours fécondes en œuvres héroïques, et souvent, auprès de vous et sous mis yeux,
1 Summ. Theoloç., II, n, q. 123, art. 1, 4 ; q. 134 et serj. Magnani mitas ev suo nomine importai quamdam <v tension* m animi ad magna. - Mattii., xi, 25.
la grandeur et la force des Ames chrétiennes vous étonnent et vous émeuvent. Que de simples fidèles, que de femmes ignorantes, de jeunes tilles pieuses et pures, manifestent par leurs paroles et par leurs actes la vraie grandeur et la vraie générosité, et accomplissent dans les situations les plus humbles, les plus obscures, avec vaillance et même avec héroïsme, des œuvres que les hommes peuvent méconnaître, mais qui excitent l'admiration de Dieu et des anges!
Aussi, Nos Très Chers Frères, nous vous demandons le.courage chrétien, c'est-à-dire, le courage inspiré par les croyances surnaturelles, agrandi et affermi par les dons divins, le courage qui se manifeste dans l'accomplissement fidèle, énergique, persévérant, de tous les devoirs du christianisme.
Ce courage n'est pas la violence : car la violence exclut la grandeur et la force. Celui-là n'est pas Vraiment grand, qui est captif de la passion aveugle, qui va d'un bond aux extrêmes, qui méconnaît les conseils delà sagesse et souvent les lois de la justice. Celui-là n'est pas fort, qui ne sait pas se dominer lui-même, qui déshonore et qui compromet les meilleures causes.
La violence et l'exaltation ne sont qu'une illusion du courage; elles n'ont jamais produit de grandes actions, bravé de vrais périls, soutenu des luttes persévérantes et remporté la victoire.
Presque toujours, les hommes ardents jusqu'à la violence dans leurs paroles ou dans certains actes de leur vie révèlent, dans les circonstances décisives, en présence des devoirs d'une suprême importance, une déplorable faiblesse. On dirait que cette force qui n'est pas contenue s'épuise d'un seul jet. Cette ardeur s'éteint, cette prétendue bravoure s'évanouit, quand il faut travailler et souffrir.
Il est donc nécessaire d'unir à la grandeur et à la force la modération et la patience dans répreuve, le calme et
la fermeté dans le péril '. La Sagesse divine nous apprend que l'homme patient est supérieur à l'homme puissant ; et celui qui domine son âme, au conquérant qui s'empare des cités ennemies : Melior est patiens viro forti ; et qui dominatur animo suo, expugnatore urbium 2.
L'adorable Maître nous a dit : Vous entendrez le bruit des combats et des opinions de guerre ; mais ne vous laissez pas troubler par la crainte: Audituri estis prœlia et opiniones prœliorum; videtene turbemini 3. Saint Paul exhortait les fidèles des premiers temps à ne se laisser effrayer par aucune des attaques de leurs ennemis : In nullo terreamini ab adversariis *.
Ajoutons qu'il n'y a pas de vrai courage et surtout de courage chrétien sans la prudence surnaturelle, cette prudence de l'esprit qui est la vie et la paix, selon le langage énergique de l'Apôtre : Prudentia spiritus vita et pax 6.
Quand cette prudence fait défaut, il n'y a plus qu'une témérité insensée, toujours fatale et souvent criminelle. Dieu exige notre coopération: c'est outrager sa bonté et sa sagesse que d'attendre des prodiges qu'il ne nous a pas promis et que nous n'avons pas mérités. C'est tenter Dieu que de demander la force à l'inertie, le succès à la défaite, la sécurité et la prospérité à l'anéantissement de toutes les forces sociales, la manifestation puissante de la vie à la destruction et à la mort. Ces aberrations ne sont d'ailleurs que les témoignages d'une faiblesse qui s'efforce de se tromper elle-même, qui remet à Dieu la défense de sa cause pour ne point la servir, et qui redoute les efforts et les sacrifices qu'exigent la résistance éclairée et vaillante.
1 Saint Thomas d'Aquin enseigne que la patieuce et la persévérance sont deux parties de la vertu de force ou du courage, II, u, q. 136, art. 4 et q. 137, art. 2.
» Prov., xvi, 3"2.
3 mvtth., xxiv, 6.
4 Philipp., i, 28.
5 Rom., vin, 6.
La prudence nous est imposée par le simple bon sens, comme par les lumières de la révélation. L'Esprit-Saint l'a louée, et Nôtre-Seigneur Jésus-Christ nous l'enseigne dans ses paraboles *.
Saint Bernard écrivait à son ancien disciple, le pape Eugène III, dans son livre célèbre de la Considération : « Vous voyez que la prudence est mère de la force, et que toute entreprise à laquelle la prudence ne donne pas le jour, n'est pas de la force, mais de la témérité 2.
Saint Thomas d'Aquin affirme que la vertu de force ne consiste pas seulement à dominer la crainte, mais à modérer l'audace. « Il ne suffit pas, dit-il, de supporter le choc des difficultés en réprimant la crainte, mais il faut les attaquer avec modération. C'est pourquoi la force a pour objet la crainte et l'audace, car elle domine Tune et modère l'autre 3.
Entrons dans des détails plus pratiques encore, et disons avec précision ce que doit être le courage chrétien.
Nous vous demandons d'abord le courage de l'aftirmation chrétienne. Mais ne l'oubliez pas, ce courage et cette puissance de l'affirmation ne se trouvent qu'au sein de l'Église catholique.
Depuis dix-neuf siècles, aucune doctrine humaine, aucune philosophie, aucune science n'ont pu, maigre leurs prétentions et leurs efforts, donner aux peuples la vérité certaine, la consolation et l'espérance. En dehors de l'affirmation, qui est l'écho de toutes les générations chrétiennes et qui repose sur la parole infaillible de Dieu, il n'y a que doutes, incertitudes, angoisses, contradictions
i Prov., ix, 6 ; — xvi, i6 ; — xix, 8 : — xxiv, .'!. — Lie. xiv, 28 et seq..
2 De Consideratione, lib. I, cap. vu. — Vides fortitudinis matrem esse prudentiam ; nec fortitudinem, sed temeritatem esse quemlibet ausum quem non parturivit prudentia .
3 Oportet autem hujusmodi rerum difficilium impulsum non solum tulerare euhibendo timorem, sed etiam moderate aggredi. Et ideo fortitudo est circa timorés et audacias quasi cohibitiva timorum et audaoïarum moderativa. 11, u, q. 133, art. 3.
et ténèbres épaisses. Pour enseigner l'homme, il faut une autorité supérieure à l'homme. Pour le faire sortir des abîmes du doute et diriger sa vie, il faut des dogmes immuables, des lois inflexibles, une morale qui ne capitule jamais devant les passions, l'intérêt ou la force brutale.
Un philosophe incrédule de notre temps, après avoir posé ces trois questions : La vérité est-elle ? qu'est-ce que la vérité? et comment la découvrir? avouait l'impuissance de la raison et ne trouvait d'autre solution que le doute absolu. « Je n'espérais nullement arriver à ces réponses, dit-il ; il me paraissait évident qu'il y avait plus d'énigmes que la raison n'en pouvait résoudre. » Et plus loin, désespérant de la vérité elle-même, il ajoutait: «Audessus de toutes les sciences humaines plane un doute, c'est-à-dire, il est possible que tout ce qui nous paraît vrai ne le soit pas. Mais faire de la solution de ce doute l'objet d'une science humaine, c'est se moquer, et les philosophes qui ont sérieusement poursuivi la solution de ce doute n'étaient pas dans leur bon sens *-. » Et ailleurs, constatant dans les doctrines humaines de notre temps l'absence de toute certitude pour distinguer le vrai et le faux, le bien et le mal, il disait : « Tout principe ayant été détruit, toute règle fixe du jugement se trouve supprimée. Or qu'arrive-til de là? C'est que chaque individu a le droit de croire ce qu'il veut et d'affirmer avec autorité ce qu'il lui plaît de penser... Et de là vient que dans la plupart des productions de notre temps on ne sait qu'admirer d'avantage, ou de la prodigieuse fatuité avec laquelle les idées les plus usées ou les plus absurdes sont émises, ou de l'absence complète de toutes les connaissances positives qui pourraient autoriser tant de confiance 2. »
Un autre philosophe du commencement de ce siècle. arrivé lentement à la possession de la vérité, écrivait : « Le plus grand bienfait de la religion est de nous sauver
1 Joukproy, Nouveaux Mélangés, p. 109, 159.
2 Joifkhoy, Cours de droit naturel, t. Iar, p. 296 nt euiv.
du doute et de l'incertitude qui sont le plus grand tourment de l'esprit humain, le vrai poison de la vie \. »
N'est-ce pas aussi, Nos Très Chers Frères, le témoignage de votre expérience personnelle ? Ceux qui, parmi vous, ont abandonné la foi de leurs pères et ne peuvent plus porter le joug de la religion qui était autrefois l'honneur, la joie de nos populations chrétiennes, quels résultais ont-ils obtenus? Ils formulent des objections, ils attaquent et ils outragent, ils doutent et ils nient. Mais que savent-ils et qu'affirment-ils en dehors des vérités et des principes de morale qu'ils doivent à leur instruction religieuse et à leur éducation première?
Et pourtant le simple bon sens le proclame : il faut une lumière certaine pour diriger notre vie, il faut un fondement et un appui aux préceptes et aux lois. Le doute, l'incertitude sont absolument impuissants à produire un seul acle de vertu : que peuvent-ils pour l'accomplissement des plus difficiles devoirs ? Les demeures qui vous abritent ne reposent pas sur le sable mouvant, sur la poussière que le vent emporte, et vous ne bâtissez pas sur le vide.
Nous devons donc, Nos Très Chers Frères, affirmer les vérités chrétiennes. Cette affirmation doit être énergique et vaillante. Partout où la parole ennemie se fait entendre, il faut qu'elle rencontre devant elle la parole de la foi. Partout où pénètrent le journal, le livre, la brochure qui prêchent l'impiété et la corruption, il faut que des convictions profondes les repoussent et les combattent au grand jour. Dans les assemblées publiques comme dans les réunions de famille, dans toutes les circonstances et dans tous les temps, dans la demeure du riche comme dans la mansarde et la chaumière du pauvre, ce devoir est le même. Ou plutôt, le devoir est plus rigoureux et plus pressant quand la position est supérieure, l'influence plus étendue, l'autorité plus respectée, et aussi quand les
Maine de Bikan, Pensée*, p. 333.
périls sont plus menaçants pour les âmes et pour les peuples.
Pourquoi craindriez-vous d'affirmer votre foi? Est-ce que vous rougiriez de Jésus-Christ et de son Évangile, de son Église et de ses œuvres? Quand on a derrière soi dix-neuf siècles de lumière, de gloire et de bienfaits; quand on a derrière soi les apologistes et les docteurs, la science et le génie, la pureté et le dévouement, les apôtres, les martyrs et les saints: quand aujourd'hui encore, l'Église produit tant d'admirables et d'incomparables œuvres, il est permis de parler avec indépendance et avec une noble fierté, il n'est pas permis d'hésiter ou de se taire devant la négation ou le blasphème.
Cette affirmation doit être complète, sans restriction et sans réserve. Est-ce que le Christ peut être divisé? disait l'apôtre saint Paul l. Pourquoi donc le divisez-vous ? s'écriait Tertullien : Cur dimidias2 1 Dissimuler une seule vérité, rejeter un seul principe de la morale, c'est les nier et les rejeter tous, parce que c'est contester l'autorité divine et l'enseignement infaillible de l'Église sur lesquels ils reposent. Et si votre affirmation n'est pas complète, où vous arrêterez-vous ? Vous reculerez sans cesse, sacrifiant une à une toutes les doctrines divines. Il faut au contraire affirmer avec plus d'énergie et de courage les vérités les plus méconnues et les plus attaquées. L'Eglise, notre mère, n'a jamais transigé devant les attaques de ses ennemis, et malgré toutes les menaces, toutes les épreuves et toutes les persécutions sanglantes, elle a conservé intact le trésor des doctrines révélées, nous donnant ainsi l'exemple du courage chrétien dans l'affirmation de la vérité.
Affirmer la foi ne saurait suffire; il faut encore la manifester au grand jour par se» actes et par sa vie tout entière.