I8ALB, XL1X
leurs compagnons, (juelles sont leurs compagnes, et qui peut les protéger contre les séductions du monde? Ils ne le savent pas, ils n'y songent même pus : ils ont oublié leurs enfants ! Hélas ! ils oublient surtout ce qu'il y a dans ces enfants de plus élevé, de plus précieux, au regard de la foi et même au regard de la raison humaine : ils oublient l'innocence et la vertu, les destinées éternelles et le salut de ces âmes que Dieu leur a conliées.
Et — mystère plus étonnant! trahison plus inexplicable encore de l'amour paternel et de l'amour maternel ! — ce ne sont pas seulement des enfants éloignés du foyer de la famille qui sont oubliés, souvent ce sont les enfants que les parents voient chaque jour et qui chaque jour s'asseoient à leur table et dorment sous leur toit.
Ces enfants s'ont à l'école, et les parents ne savent quelle instruction, ni surtout quelle éducation leur sont données. Ils sortent de l'école et se livrent à leurs jeux. Ils vont où les conduisent leur inexpérience et leur légèreté. Plus tard ils iront, dans une indépendance absolue, à leurs travaux et à leurs plaisirs. Dans les ateliers, dans les usines, aux heures du travail, comme aux jours de repos et aux jours de fêtes, ils auront une complète liberté. L'autorité et l'amour de leurs parents ne veillent pas sur eux : ils sont oublies.
Avec l'oubli, c'est l'abandon. Ahl sans doute vous n'abandonnez pas VOS enfants dans la pensée de ne plus les revoir, vous ne les abandonnez pas sans aucun souci de leurs intérêts matériels: mais nJest-il pas vrai que vous les abandonne/ trop souvent à leur faiblesse, à leur légèreté, à leurs passions, à de redoutables périls '.' N'est-il pas vrai que trop souvent vous les abandonnez à l'influence de compagnons et de compagnes que vous ne connaissez pas. à de* ouvriers, à des domestiques auxquels nous ne confieriez pas une œuvre de quelque importance ou une somme de quelque valeur.'
Vous abandonnez cet enfanta son inexpérience, dans
un âge où les passions sont, si ardentes et où les plaisirs ont tant et de si puissantes séductions !
Que sait-il, cet enfant, des erreurs qui demain s'attaqueront à ses croyances pour faire le vide et la nuit dans son âme? Que sait-il des pièges qui demain seront tendus à son innocence, des séductions de la volupté qui se glissera au-devant de lui sous des fleurs pour lui promettre de merveilleuses révélations, des joies inconnues et enivrantes? Que sait-il de lui-même, de la légèreté de son esprit, de la faiblesse de sa volonté, des défaillances de son cœur, des entraînements du monde? Et vous l'abandonnez! vous lui dites : voilà devant loi la vie, tous les chemins sont ouverts, va, dirige-toi et garde-toi toimême !
Sur les rivages de cette terre de Bretagne où la foi résiste aux assauts de Terreur comme le granit inébranlable de son, sol et les rochers de ses falaises, quand le bateau va partir vers des terres lointaines, emportant pour la première fois un enfant, le père, ou, si le père n'est plus là, des amis fidèles l'accompagnent et le dirigent. Ils ont l'expérience de l'Océan, ils ont lutté contre les flots et bravé les tempêtes. Et pourtant la mère, après avoir fait entendre ses recommandations suprêmes, prie avec des accents qui touchent le cœur de Dieu et qui protégeront son fds. Quand la barque fragile a disparu devant son regard obscurci par les larmes, elle la suit par la pensée, par le mouvement de son cœur, par la puissance de sa prière jusqu'au jour où Dieu lui rendra son enfant.
0 parents insouciants et aveugles, il est des périls plus redoutables que ceux de l'Océan, des tempêtes plus terribles que celles des flots en fureur, et vous n'y songez paSj et au milieu de ces périls et sans craindre ces tempêtes et ces naufrages, vous abandonnez vos enfants.
Si nous cherchons la cause première de ces négligences criminelles, nous découvrons l'egoïsme qui est la négation absolue du dévouement et de l'amour. Les parents qui
oublient et abandonnent leurs enfants ne peuvent ignorer les devoirs que leur rappellent sans cesse la voix même de la nature et une douloureuse expérience. Pourquoi donc trahissent-ils ces devoirs ? « La seule cause de la perversion des enfants, dit saint Jean Chrysostôme, c'est que leurs pères aiment et recherchent jusqu'à la folie les plaisirs el les jouissances de la vie1. » Celte parole est toujours vraie. Tout devoir impose l'effort et le sacrifice. Toutes les grandes missions sont marquées à ce signe. Nul ne peut les accepter, s'il n'est prêt à l'abnégation et à l'immolation. Que sera-ce de l'admirable et divine mission de la paternité, de la maternité chrétienne»? La vigilance exige une sollicitude de chaque instant, elle réclame toutes les puissances de l'intelligence et du cœur. Elle est une grande œuvre d'immolation et par conséquent une grande œuvre d'amour.
Aimer, c'est se donner. Aimer, a-t-on dit admirablement, c'est mettre son bonheur dans le bonheur de ceux que l'on aime. Or, ces parents insouciants mettent-ils leur bonheur dans l'innocence, la vertu, les progrès, le vrai bonheur de leurs enfants? Ils sacrifient à leur indifférence, à des occupations secondaires, à leur satisfaction personnelle et à leurs plaisirs, ces enfants, leur avenir et leurs âmes. Ils ne se donnent pas, car chaque jour et à chaque instant du jour, ils trahissent leurs devoirs ; ils s'aiment eux-mêmes dans leurs enfants, et en réalité leur amour n'est que de l'égoïsme.
Mais, nous direz-vous, notre affection n"est ni stérile. ni impuissante; nous acceptons pour nos enfants, des privations parfois bien dures, nous nous donnons à euï dans les travaux de chaque jour, nous épuisons pour eux nos forces et nos vies. Qui donc oserait dire que nous n'aimons pas nos enfants ? Aous vous répondons : pour-
1 Nulla. alia <le causa perversi evadunt liberi, nisi quod paires sentis vitœ commoda insaniant (S. J. Chrysostôme : Apologie des Religieux, liv. III)
quoi choisissez-vous entre les devoirs que vous impose cet amour? Si cet amour est Mai, profond et ardent., pourquoi ètes-vous incapables de préserver vos enfants des plus redoutables périls et de leur assurer des biens d'un prix inestimable? Pourquoi oublier et méconnaître, ce qu'il y a en eux de plus grand et de plus élevé et sacrifiée à quelques satisfactions passagères, à vos plaisirs, aux entraînements du inonde, leur innocence, les trésors divins de la vertu, leur vrai bonheur sur cette terre et le salut de leurs âmes ?
Les privations et les travaux que vous invoquez comme une preuve irrécusable de votre amour pour vos enfants, ont-ils d'autres mobiles que f amour-propre, L'ambition, le désir d'une situation brillante dans le monde, tandis que ces devoirs obscurs et humbles de la vigilance et du vrai dévouement, vous les négligez et vous les trahissez par égoïsme? Combattez donc cet égoïsme; aimez dans vos enfants les âmes rachetées par un san^ divin, aimez-les non seulement pour la vie présente, mais pour leur donner la félicité sans mélange et sans fin, et alors ce grand devoir de la vigilance, vous paraîtra facile et doux, il aura pour votre cœur toutes les séductions et toutes les joies.
D'ailleurs, ce devoir de la vigilance est intimemenl et essentiellement lie à votre grande et sainte mission.
En présence du berceau où repose un petit entant, la première parole du père et de la mère doit être un hommage à la bonté et à l'autorité divine : Nous avons reçu de Dieu un enfant : Possedi hominemper Deum '. il vient de Dieu et il doit retourner à Dieu.
Cet enfant naît dans la faiblesse absolue, dans la nuit de son intelligence, dans l'impuissance de sa volonté. Les tendances mauvaises apparaîtront bien toi en cette nature décline et inclinée vers le mal. Il faudra nourrir le corps
1 Gkn., iv, i.
de cet enfant, diriger et soutenir ses premiers pas. mais il faudra surtout nourrir et développer son âme, diriger et soutenir ses premiers efforts vers la vérité et vers le bien. Il faudra faire l'éducation de cet enfant, l'instruire et l'élever. Faire l'éducation d'un enfant, l'élever, quelles grandes et admirables paroles qui révèlent toute la mission des pères et des mères! Écoutez un maître illustre et dévoué de la jeunesse : « L'éducation, quelle noble idée! quelle forte action les étymologies expriment ici; c'est presque tirer du néant, c'est presque créer, c'est au moins tirer du sommeil et de l'engourdissement les facultés endormies, c'est donner la vie, le mouvement et Faction à l'existence encore imparfaite.
« C'est en ce sens que l'éducation intellectuelle, morale et religieuse est l'œuvre humaine la plus haute qui se puisse faire. C'est la continuation de l'œuvre divine dans ce qu'elle a de plus noble et plus élevé : la création des âmes...
« C'est aux Romains, c'est à leur langue si majestueuse et m forte, que nous devons ce mot d'un sens si grave, d'une expression si énergique.
« Les Français ont enrichi le langage et exprimé l'action même de l'éducation par un terme dont la noblesse et l'éclat le disputent à la majesté et à la force du mot latin. .Vous avons dit : Elever la jeunesse. Belle parole! Et si le sons qui lui est propre semble moins profond et exprime moins fortement l'action, l'autorité créatrice de l'éducation, il ajoute à cette idée fondamentale la beauté, l'ornement et la grandeur; et au fond l'action créatrice dé l'éducation, est-ce autre chose :'
« Oui, Élever est un beau mot, bien parfaitement français : il a de la dignité, de l'honneur : il nous va bien, nous l'avons heureusement crée.
« Aussi voyez toutes les nobles acceptions qu'il s'esl réservées parmi nous; comme il entoure l'éducation du cortège naturel des belles idées qui s'y rattachent! Par la
puissance de ce mot, Élever l'âme, Elever l'esprit, Élever les sentiments et les pensées. Elever h) caractère, sont 1rs idées naturelles, les idées françaises, les devoirs et le but de l'éducatioD \ »
Dans la rigueur des mots, comme dans le fond des choses, au regard de la foi comme au regard de la raison elle-même, cette mission impose charge d'âmes. Les parents ont, devant les hommes et devanl Dieu, la responsahilité de l'âme de leurs enfants. Le degré de cette responsabilité répond d'abord au degré de l'autorité et de l'influence. Or, quelle autorité plus haute et plus sacrée quelle influence plus puissante que celle des pères et des mères sur leurs enfants? Cette responsabilité répond à la nécessité et à l'intimité des relations ; et quelles relations sont plus nécessaires, plus étroites et plus intimes? Cette responsabilité répond enfin aux conséquences de cette grande mission, aux périls qu'elle doit écarter, au bien dont elle doit être la source, aux destinées éternelles des âmes. 0 pères et mères! vous avez dans cette charge d'âmes une terrible responsabilité, vous répondez non pas seulement de vos âmes, mais des âmes de vus enfants. Vous vous perdrez ou vous vous sauverez avec eux. En vous sauvant vous sauverez vos enfants; en sauvant vos enfants, vous vous sauverez vous-mêmes.
Saint Paul nous dit que « la femme sera sauvée par la génération de ses enfants », mais il ajoute immédiatement : « si elle reste dans la foi, dans l'amour et dans la sanctification 2 », c'est-à-dire si elle met dans la mission que Dieu lui a confiée, les lumières de la foi, la puissance de l'amour surnaturel et l'influence de sa propre sanctification. Ecoutez saint Augustin comparant le ministère des pères et des mères au ministère du Sacerdoce et de TÉpiscopat : « C'est pour le Christ, dit-il, et pour la vie éter-
1 Mgr Ddpanloi p : De l'Éducation, t. I, liv. i, ch. i. 3 Salvabitur auteiu uiulior per filionmi generationem, si peruiaaseril iu fide et dilectione et sanetificatione (I Tim., v, 15 .
nelle que vous devez avertir, enseigner, exhorter, réprimander, corriger ceux qui dépendent de vous. Ainsi vous exercerez dans voire maison une sorte de ministère ecclésiastique et épiscopal, vous serez les ministres de Jésus- Christ et vous mériterez d'avoir une part éternelle dans son royaume *. »
Saint Jean Chrysostome affirme que le ministère des pères et des mères impose des devoirs plus rigoureux encore : « Si nous, prêtres, s'écrie le grand évêque, nous sommes tenus de veiller au salut des âmes de vos enfants, comme si nous en étions responsables, vous y êtes mille fois plus tenus, vous, pères qui les avez mis au monde, qui les élevez depuis leur enfance et qui avez constamment vécu avec eux. »
Et plus loin, avec quels accents il démontre la gravité du crime que commettent les parents qui ne veillent pas sur leurs enfants : « De tels pères, et ne m'accusez pas d'emportement, sont plus criminels que s'ils étaient les assassins de leurs fils. Un assassin après tout ne fait que séparer l'âme du corps, mais un père tel que je le dépeins, n'est-il pas l'économe de l'enfer, puisqu'il y fait tomber ses enfants, corps et âmes? C'est une nécessité de subir la première mort, mais cet enfant aurait échappé à la seconde avec le secours du zèle de son père. A 4a résurrection, le corps se relèvera de la pourriture, mais quel espoir peut consoler une âme réprouvée?... Non, je n'insulte pas à de tels pères en les déclarant plus pervers que des assassins. Certainement le crime n'est pas égal, pour un père, d'armer son bras d'un glaive et de le plonger dans le sein de son enfant ou de tuer son âme, delà corrompre en lui ôtant la vérité qui fait sa vie. Non, aucun crime ne saurait égaler ce meurtre d'une âme2. »
Si vous voulez, Nos Très Chers Frères, comprendre toutela gravité de ce péché, examinez les conséquences de
1 Tract, in Joan., i.i, n. 13.
8 S. Jean Chrysostome : Apologie des Religieux, liv. III.
cette fatale négligence. Elle n'est pas seulement funeste à vos enfants, car eux-mêmes auront des devoirs à remplir et ils les trahiront. Ils seront pores de famille et ils n'accompliront pas leur grande mission. Ils se perdront ft ils perdront leurs enfants. Ainsi le mal se transmet par une influence qui se perpétue; ainsi les péchés et les crimes se multiplient; ainsi, à travers les années, les générations et les siècles, le torrent de l'iniquité monte toujours ; ainsi les conséquences et les désordres d'une famille s'étendent à un peuple tout entier.
Les périls qui entourent l'enfance et la jeunesse sont, dites-vous, plus nombreux et plus redoutables que jamais. .. Nous ne le contestons pas. Les périls ont existé toujours, mais il est incontestable que le progrès de la civilisation matérielle, les relations qui se multiplient, la presse qui pénètre partout, créent des périls autrefois inconnus ou moins redoutables. Quiconque doit à L'heure présente gouverner ou diriger, dans la sphère la plus haute ou la plus humble, quiconque a la responsabilité des âmes, ne peut ignorer le nombre et la puissance de ces périls.
Ecoutez les pères et les mères qui ont quelque souci de la vertu et du bonheur de leurs enfants. Avec quels sentiments de terreur ils énumèrent les périls qui menacent ces âmes si chères! Périls de la foi, attaquée par les negalions de l'incrédulité, et de la raison elle-même menacée dans ses données premières et dans ses vérités essentielles que la philosophie païenne appelait le patrimoine du genre humain. Périls d'un enseignement qui repousse Dieu et qui prétend partager l'âme de l'enfant entre le silence, l'indifférence ou les négations de ses maîtres et les affirmations, les croyances et les prières du foyer domestique et du cœur de sa mère. Périls de l'innocence, poursuivie partout par les audaces d'une parole sans pudeur, et par les scandales du vice triomphant. Périls de la science, plus lière et plus audacieuse que jamais, qui maudit toute foi et tout mystère, elle qui ne vit que de mvs-
- 4il -
tères quand elle ne vit pas d'affirmations? qui se contredisent et qui se détruisent chaque jour. Périls du prog matériel et du sensualisme qui affaiblissent les corps, abaissent les âmes, énervent les caractères et placent audessus de tout le règne de la matière et les jouissances grossières des sens. Périls du luxe qui domine en souverain, qui l'ait disparaître les costumes d'autrefois et la simplicité des mœurs, pour donner, jusque dans les plus humbles villages et parfois auprès des foyers les plus pauvres, le spectacle d'une vanité dont le ridicule va souvent jusqu'à l'absurde. Périls d'une littérature qui ne respecte rien et qui, par le journal et le roman, livre aux âmes, à leur pureté et à leurs croyances, de sataniques assauts. Périls de la probité qui se trouble devant le scandale des fortunes amassées en quelques jours, devant les succès ou les désastres de spéculations criminelles. Périls de ce vent de l'indépendance qui souflle partout, qui passe sur tous les fronts, qui agite jusque dans les écoles les petits enfants, et qui ajoute aux autres périls l'impuissance de l'autorité. Mais, ù pères, 6 mères, que démontrent nos plaintes et vos terreurs, sinon l'obligation plus rigoureuse, plus pressante que jamais, d'accomplir fidèlement votre grande mission, la nécessité de la vigilance qui seule peut écarter ces périls et sauver vos curants:'
Sans cette vigilance, vous sacrifiez inévitablement les dons les plus précieux que possèdent vos enfants, vous anéantissez les fruits de tous les efforts que vous avez réalisés pour les rendre meilleurs et plus heureux.
I/enfant a de grandes, de charmantes et d'admirables qualités. « On peut dire de lui ce que dit l'Apôtre de la charité : il croit tout ; il espère tout; il recherche tout ce qui est aimable et bon ; il admire ce qui est grand et noble : il ne soupçonne pas le mal; il ne s'attriste pas du bien. Il se réjouit de tout ce qui est heureux. Vous l'aimez, il vous aime; vous paraissez vertueux, il vous vernie. 11 agit sans ambition, sans malignité, sans amertume, sans
aigreur. Au récit d'une action généreuse, son cœur bal, son regard s'enflamme. A la vue du malheur ses larmes coulent; il n'attend pas qu'on lui expose, il comprend, il devine les besoins de la misère. Son regard est toujours le plus prompt à découvrir le pauvre qui s'attache en tremblant à ses pas; sa main, toujours la première à s'ouvrir pour le soulager. Non, je ne m'étonne pas que Jésus-Christ, un jour que ses disciples se disputaient entre eux pour savoir qui serait le plus grand dans le royaume des Cieux, ait appelé un jeune enfant, et après l'avoir embrassé, le plaçant au milieu de la foule attentive, leur ait dil : En vérité je vous le déclare, si vous ne devenez semblables à ce petit enfant, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux ' » 2.
Ces qualités ne sont pas sans défauts. L'enfant est volage, mobile, volontaire, capricieux, emporté. A côté des inclinations les plus heureuses, vous trouverez en lui des instincts pervers, l'obstination, la jalousie, la duplicité et même l'ingratitude. Il faut développer ces qualités; il faut, dès le principe, combattre ces défauts, de crainte qu'ils n'envahissent l'âme et ne dominent la vie tout entière.
Que de dons admirables ont été perdus, que de ruines dans une âme, que de désastres dans une vie, parce que les parents n'ont pas veillé sur ces dons précieux, sur l'âme et la vie de cet enfant !
Il suffit de quelques jours, il suffit de l'influence de quelques compagnons pervers, pour détruire les plus belles qualités, développer les instincts mauvais, anéantir les progrès obtenus par cinq ans, par dix ans. par vingt ans de vigilance et de dévouement.
Si les maîtres que vous avez choisis avec une sollicitude éclairée, étaient secondés par votre vigilance et par votre autorité, ils réaliseraient pour votre bonheur et le
1 Matth.. xvi.i, 3.
3 Mpr Dcpanloup : De l'Education, toni. 1, liv. II, chap. il.
bonheur de vos enfants toutes' vos espérances. Mais, hélas I quand au sortir des écoles et des maisons d'éducation, vos enfants reviennent auprès de vous, ne fût-ce que quelques jours, vous ne veillez pas sur eux, vous ne savez ni les diriger ni les reprendre, vous excitez et vous favorisez toutes leurs passions. Vous voulez qu'ils aient leur part de tous les plaisirs du monde, vous ne leur vantez que le luxe et le bien-être, les succès de l'ambition et de la vanité; vous les jetez vous-mêmes sans direction et sans frein au milieu de tous les dangers. Bientôt vous avez anéanti tous les fruits d'une éducation éclairée, forte et vraiment chrétienne.
Il est une époque de la vie de vos enfants, où votre sollicitude doit être plus active et plus dévouée que jamais : c'est l'époque de leur préparation à la grande et incomparable fête de leur première communion. Dans les familles chrétiennes, cette fête est préparée de loin, par les soins les plus assidus, par les prières les plus ferventes.
De nos jours, cette préparation à la première communion présente au zèle des pasteurs des difficultés sans égales. Que pourront-ils s'ils ne sont secondes par la foi, la pieté et la vigilance des parents?
Quand vous aurez vu avec l'émotion la plus profonde, vos enfants s'approcher de la table sainte, le front rayonnant de joie, n'oubliez pas que les dons qu'ils ont reçus ajoutent à votre redoutable responsabilité. N'imitez pas ces parents aveugles et criminels qui, après ce grand jour, abandonnent leurs enfants dans une indépendance complète et sacrifient avec leurs vertus, leur piété et leur bonheur, les dons célestes et divins qui remplissaient leurs à m es.
.Ne laissez pas venir sur ces enfants, sur les fleurs célestes de leur innocence, sur ces moissons que le zèle des pasteurs a fait germer et grandir, les terribles orages qui détruisent tous les dons de Dieu, pareils à ce fléau des
— Uk —
prèles et des tempêtes qui passe sur vos champs et sur vos vignobles et qui en quelques instants anéantit toutes
vos espérances.
L'accomplissement du grand devoir de la vigilance assure la condition essentielle de votre bonheur et du bonheur de vos enfants : il est inutile d'insister sur celle conséquence évidente de tout ce que nous avons dit. Voulez-vous le bonheur de vos enfants? veillez sur leurs âmes, sur leurs actions; défendez contre tous les périls, avec une sollicitude à laquelle rien n'échappe, ce trésor de vos joies et de vos espérances.
Les Saintes Ecritures rappellent, dans les termes les plus énergiques, aux parents ce grand devoir comme la condition de leur bonheur : « Un fils qui est sage l'ait la joie de son père, un enfant insensé est la douleur de sa mère *. Celui qui instruit son fils trouvera en lui sa joie et s'en fera gloire parmi les siens. Celui qui enseigne si m (ils rendra ses ennemis jaloux de son bonheur. Le père est mort, mais il ne paraît pas mort parce qu'il laisse après lui un autre lui-même. Il a vu son lils pendant sa vie; il a mis en lui sa joie et il n'est pas affligé au moment de mourir, car il laisse à sa maison un fils qui la défendra contre ceux qui la haïssent et qui rendra à ses amis la reconnaissance qu'il leur doit 2. »
L'Esprit Saint a fait l'éloge de la femme forte, de la mère de famille vigilante et infatigable dans la direction de sa maison et l'éducation de ses enfants. « Elle est revêtue de force et de beauté, dit-il, et elle sourira au dernier jour; elle a ouvert sa bouche à la sagesse et la loi delà clémence est sur sa langue; ses enfants se sont levés et ont publie qu'elle était très heureuse ; son mari s'est levé et a fait entendre ses louanges. La gloire est trompeuse et la beauté est vaine ; la femme qui craint le Seigneur esl celle qui sera louée. Donnez-lui les biens que ses mains
i Prov., x, i.
Eccli., xxx, -2-6.
ont nmassés el que ses œuvres la louent dans L'assemblée des juges *. »
Au contraire, quelle tristesse, quelle désolation, quel déshonneur et quelles ruines dans les familles où ces grands devoirs sont méconnus! « Instruisez votre fils, disent encore les Livres Saints, et formez-le par vos soins, de crainte qu'il ne vous déshonore par les hontes de sa vie2. Mieux vaut mourir sans enfants que d'en laisser après soi dans l'impiété 3. Dirigez donc votre tils sans jamais perdre courage, de peur qu'il ne vous réduise à l'affreuse nécessité de souhaiter sa mort 4. »
Quelles terribles paroles ! Et pourtant qui ne les a vues s'accomplir? qui n'a vu d'infortunés parents délaissés, abandonnes dans leur vieillesse par leurs enfants, ou bien outragés par eux et condamnés à faire entendre contre ces égarés et ces ingrats, au lieu des plus précieuses et des plus puissantes bénédictions, les malédictions qui détruisent la maison des enfants jusque dans ses fondements : Benedictio patris firmat domos, maledictio autem ma iris eradicat fundamenta'.
Gomment ne pas rappeler ici les terribles châtiments dont la justice divine a frappé un Pontife de la loi ancienne qui ne veillait pas sur ses enfants et qui ne les reprenait pas de leurs fautes? «En ce jour-là, dit le 'Seigneur à Samuel, j'exécuterai tout ce que j'ai dit contre Héli et contre sa maison, je commencerai et j'achèverai. Car je lui ai prédit que j'exercerais mon jugemenl sur sa maison pour jamais, à cause de son iniquité; parce que connaissant la conduite indigne de ses tils, il ne les a point repris. C'est pourquoi j'ai'juré à la maison d'Héli que l'iniquité de cette maison ne sera jamais expiée, ni par (]o> victimes, ni par des présents 6. »
1 eiut\ . xxxi, 25 et seq.
- Eccli, xxx, 13.
I Iccli., XVI, 4.
* Pkuv., xix, 18.
5 Eccli., III, 11.
6 I Reg., m, 12 et seq.
Bientôt après, In parole de Dieu s'accomplit, le vieillard apprend qu'Israël a été vaincu, que trente mille hommes sontrestés sur le champ de bataille, que ses deux fils ont péri et que l'Arche sainte est entre les mains des ennemis de Dieu. 11 tombe et se brise la tête \
« Quel crime le Seigneur reprochait-il à ce vieillard? se demande saint Jean Chrysostome, et il répond : un seul, son indifférence, sa faiblesse à reprendre ses enfants. Et cependant il était admirable dans tout le reste. Vous le voyez, continue le grand Docteur, rien n'a pu sauver de tant de désastres un saint vieillard, un pontife plein d'honneur, irréprochable dans une judicature de vingt années, et sous la loi si imparfaite de Moïse qui exigeait moiii^ de perfection que l'Évangile. Mais il a manqué de zèle en présence de la conduite coupable de ses enfants, et cette négligence a provoqué le plus lamentable trépas. Il ;i fait le bien, ce grand homme; mais le crime qu'il a commis en négligeant de surveiller ses enfants, est venu comme un torrent furieux renverser tous ses mérites acquis pendant une vie entière. Concluez de cet exemple mémorable, quel châtiment nous menace, nous qui vivons sous la loi de l'Évangile 2. »
N'oubliez pas, Nos Très Chers Frères, qu'en préparant votre bonheur et le bonheur de vos enfants, vous travaillez à la prospérité, à la grandeur el à la gloire de notre pays.
Les familles groupées sur un même sol, dans les mêmes souvenirs, les mêmes traditions, les mêmes intérêts et les mêmes espérances, constituent la grande famille qui est la patrie.
Ce que nous aimons d'ailleurs dans noire pays, ce qui nous unit à lui par des liens si forts et si doux, ce qui au fond fait pour nous la patrie, c'est toutd'abord la douceur et la puissance des affections et des souvenirs de la famille.
1 I. Keg., iv, 10-18.
2 S. J. Chrysostome : Apologie des Religieux, liv. III.
Ce que nous contemplons, malgré la distance et le temps, dans les douces visions de notre patrie perdue, ce n'est pas seulement le sol qui a porté no-s premiers pas, le ciel que nos premiers regards ont contemplé, la lumière qui a éclairé notre berceau ; c'est avant tout la maison paternelle, ce sont les pures et saintes affections qui ont réjoui et embaumé notre enfance, les tombes où reposent ceux que nous avons aimés. La patrie est la famille agrandie, la famille est comme le centre premier et comme le cœur de la patrie elle-même.
Ce que nous voulons défendre dans le sol sacré de notre pays, ce sont, selon la parole des anciens, les foyers et les autels : Pro aris et focis. Au jour des grandes épreuves d'Israël menacé par ses ennemis, les héroïques Machabées s'écriaient : « Ils viennent à nous comme une multitude furieuse et ivre d'orgueil afin de nous anéantir nous, nos épouses et nos enfants ; mais nous, nous combattons pour nos âmes efpour nos lois l. »
Aussi, tous les nobles sentiments qui attacheront vos enfants à leur famille, à ses traditions et à son honneur, les attacheront avec la même force à leur pays. Ces enfants sont les hommes de l'avenir, les vertus qu'ils auront pratiquées sous le toit paternel, ils les pratiqueront au grand jour de la vie sociale. Ils seront, en présence des devoirs que leur impose le patriotisme, ce qu'ils ont été en présence des devoirs du foyer domestique. Ils seront, au service de leur pays, honnêtes, énergiques, dévoués et vaillants, si leur éducation a été éclairée, vigilante et forte. Ils seront faibles, légers, sensuels, égoïstes et lâches, si vous n'avez su ni diriger leur enfance, ni élever leurs âmes, ni donner à leur caractère une trempe virile, ni mettre dans leur coeur la flamme de tous les grands dévouements.
L'avenir de la France se prépare chaque jour auprès
i l Machab., mi, 20 et 2 .
t. ii. W
de chaque foyer; la patrie, elle est faite tous les jours par l'autorité et la vertu, par l'inertie ou les défaillances de chaque famille.
Si vous voulez, hahitants des campagnes, écarter de vos familles et de votre pays de redoutables périls, gardez vos enfants auprès de vous, faites-leur apprécier et aimer le séjour de vos villages; apprenez-leur à supporter les épreuves du travail des champs, à apprécier cette noble profession d'agriculteur que Dieu lui-même a faite : Non oderis opéra laboriosa et rusticationem creatam ab Altissimo *. Arrêtez par votre influence et par tous vos efforts ce courant aveugle et fatal de l'émigration, qui entraîne vers les usines, vers les ateliers, les habitants de nos campagnes. Nos villages deviennent déserts, la population diminue chaque année dans des proportions effrayantes, le sang s'appauvrit dans l'atmosphère des grandes villes comme un fleuve dont les flots se tarissent et se troublent dans leur cours. Les forces vives du pays s'altèrent et s'épuisent. Si cette émigration n'est pas restreinte et contenue, un jour, la France tributaire de l'étranger, sera condamnée à lui demander les éléments les plus indispensables de la vie matérielle. Un jour, elle ne pourra plus opposer que des générations débiles, des corps épuisés, des bras incapables de porter une épée, une armée diminuée et amoindrie, aux légions robustes et innombrables qui veillent en armes sur ses frontières.
0 pères, ô mères, faites-nous des foyers honorés et bénis, pour nous faire une France puissante et respectée. Peuplez vos demeures d'enfants heureux et aimés, pour donner à noire pays des citoyens et des serviteurs, des laboureurs et des artisans, des prêtres et des soldats. Donnez à la France des jeunes gens vigoureux, laborieux et dociles, des jeunes filles pures, simples et dévouées. Faites-nous un peuple nombreux, vaillant et fort, c'est ainsi que vous nous ferez un grand peuple 1
1 Eccli., vu, 16.
Cette Instruction pastorale serait incomplète si, après vous avoir démontré la nécessité de veiller sur vos enfants, nous ne vous disions quelles qualités doit avoir votre vigilance.
Tout d'abord elle doit être éclairée et prudente. Le mot lui-même l'indique, vous veillez pour savoir, pour connaître la conduite de vos enfants, leurs qualités et leurs défauts, la direction et les conseils qui peuvent leur être utiles.
La connaissance des défauts est d'une souveraine importance. Presque toujours, les déceptions cruelles, les égarements et les crimes ont, de près ou de loin, leur source, leur cause première dans les défauts du caractère. Que de carrières compromises ou perdues, que d'entreprises stériles, que de familles attristées, que de vies désolées, parce que le caractère n'a été ni assoupli ni réformé I
Il est des parents aveugles et obstinés quine veulent pas voir les défauts de leurs enfants. En présence des affirmations réitérées des maîtres les plus intelligents et les plus dévoués, ils résistent. Peut-être avouent-ils quelques imperfections, mais ces défauts, la duplicité, la violence, l'égoïsme, ils ne peuvent les admettre; ce sont précisément les qualités opposées qu'ils attribuent à leurs enfants. Les fautes les plus nombreuses et une expérience qui devrait les faire trembler pour l'avenir, ne peuvent dissiper leurs fatales illusions.
Que voulez-vous que soit la vigilance de ces parents aveugles? Elle ne peut commettre que des erreurs, elle ne peut aboutir qu'à des désastres.
Un des effets les plus déplorables de cet aveuglement est de développer, dans les enfants admirés, ilattés et
adulés, un orgueil qui ne leur permettra ni de subir le moindre échec ou la plus légère humiliation, ni d'accepter un conseil, ni de supporter les épreuves de la vie, ni d'avouer une erreur et d'essayer de la réparer.
Nous ne pouvons résister au désir de reproduire ici les avis si profonds et si sages de Fenelon :
« Souvent, disait-il, le plaisir qu'on veut tirer des jolis enfants les gâte ; on les accoutume à hasarder tout ce qui leur vient dans l'esprit, et à parler des choses dont Us n'ont pas encore des connaissances distinctes; il leur en reste toute leur vie l'habitude déjuger avec précipitation, et de dire des choses dont ils n'ont point d'idées claires : ce qui fait un mauvas caractère d'esprit.
« Ce plaisir qu'on veut tirer des enfants produit encore un effet pernicieux; ils aperçoivent qu'on les regarde avec complaisance, qu'on observe tout ce qu'ils font, qu'on les écoute avec plaisir. Par là, ils s'accoutument à croire que le monde sera toujours occupé d'eux.
« Pendant cet âge où l'on est applaudi, où Ton n'a point encore éprouvé la contradiction, on conçoit des espérances chimériques qui préparent des mécomptes infinis pour toute la vie 1. »
Fenelon disait encore : « Tout ce qu'on trouve d'esprit en eux surprend, parce qu'on n'en attend point de cet âge. Toutes les fautes de jugement leur sont permises et ont la grâce de l'ingénuité ; on prend une certaine vivacité du corps, qui ne manque jamais de paraître dans les enfants, pour celle de l'esprit. De là vient que l'enfance semble promettre tant et qu'elle donne si peu. Tel a été célèbre par son esprit à l'âge de cinq ans et qui est tombé dans l'obscurité et dans le mépris à mesure qu'on l'a vu croître » Pour détruire les défauts, il faut connaître leurs racines cachées et les combattre dans toutes leurs ramifications jusqu'aux plus intimes profondeurs.
1 Fenelon : De l'Éducation des Filles, chap. m.
Nous avons parlé de la différence des caractères. Ici encore il faut beaucoup de prudence et de sagesse. La même méthode ne convient pas à tous ; « il est des caractères ardents qu'il faut contenir, des caractères timides qu'il faut encourager, des caractères indociles qu'il faut soumettre au joug, des caractères indolents qu'il faut aiguillonner. »
Les périls, eux aussi, ne sont pas les mêmes pour tous et à tous les âges, à la ville et au village, pour les jeunes gens et pour les jeunes filles, dans tous les milieux et dans toutes les conditions sociales.
Cette vigilance doit être enfin éclairée et prudente afin qu'elle ne soit pas à charge à l'enfant. Si elle apparaît sans cesse, si elle reprend à temps et à contretemps, si elle enchaîne complètement la liberté, elle deviendra un intolérable fardeau. L'enfant fatigue, découragé, n'aura qu'un désir et qu'une espérance, échapper le plus tôt possible et à tout prix ta cette dure servitude. Combien de jeunes gens se sont jetés, avec une sorte de fureur, dans les plaisirs et dans les folles dépenses parce qu'ils avaient été soumis longtemps à une direction excessive et imprudente! Combien d'autres, doués des qualités les plus précieuses,"sont devenus incapables de se conduire et de se défendre contre l'erreur et le mal, dès qu'un peu de liberté leur a été donnée!
Mais la lumière et la prudence ne sauraient suffire, il faut que la vigilance soit ferme et énergique. L'éducation est une œuvre d'autorité et de force aussi bien que de tendresse, et la faiblesse ne l'ait que des ébauches et des ruines. La vigilance qui c'est pas ferme esl incapable d'accomplir le bien qu'elle connaît et qu'elle désire elle n'est qu'une lamentable contradiction ; elle voit les défauts, mais elle ne saurait les combattre; elle apprécie les qualités, mais elle ne saurait les protéger et les développer : elle constate les périls, mais elle est incapable de les écarter et de les vaincre.
L'intelligence parfaite de la grande œuvre de l'éducation,
les ordres les plus utiles, les règles les plus sages ne peuvent suffire. « Le commandement, dit la Sagesse divine, est une lampe, la loi est une lumière, mais la réprimande qui impose la discipline est le chemin de la vie *. » Bien plus, la discipline est la vie elle-même : « Tenez-vous attaché à la discipline, gardez-la, dit l'Esprit-Saint, ne l'abandonnez pas, parce qu'elle est votre vie2. » Et encore: « Le cheval qu'on n'accoutume point au mors devient indomptable, et l'enfant abandonné à ses caprices ne connaît plus le frein3. Ne laissez pas votre fils sans discipline et sans règle. Si vous Pélevez avec fermeté vous délivrez son âme de l'enfer4. »
En réalité, ce qui manque le plus à l'éducation contemporaine, c'est la fermeté et l'énergie. Hélas f c'est ce qui manque le plus à toutes les âmes. Aussi, il importe souverainement de donner à l'enfant comme la force d'action et de résistance, comme la base et le couronnement de sa vie morale, la force du caractère, c'est-à-dire l'énergie, qui fait la puissance, la grandeur, la dignité et la noble indépendance des âmes.
Réunissez dans une âme les dons les plus rares de l'intelligence, les charmes de la parole et l'autorité de la science, les qualités les plus brillantes, si le caractère fait défaut, cette âme adorera tous les succès, s'inclinera sous tous les souffles qui passent, subira toutes les influences, s'arrêtera devant tous les obstacles, tremblera devant toutes les menaces, et elle deviendra la complice de tous les crimes. Vous avez devant vous peut-être un enrichi, un heureux, un puissant acclamé par la foule; qu'importe ? détournez la tête et passez : ce n'est pas un homme !
Ce qui fait l'homme, une fois encore, c'est la force.
1 Maudatum lucerna csi, et lex lux, et via vitae increpatio disciplina. (Prov., vi, 23.)
- Tene diseiplinam, ne dimittas eain ; custodi illaoi, quia ipsa e?t vita tua. (Ibid., iv, 13.)
â Eccli., xxx, 8.
* Prov., xxiii, 13, 14.
c'est l'énergie, c'est le caractère. « Sois fort et robuste, dit l'Esprit de Dieu : confortare et esto robustus » *. a Suis fort et ne crains rien : confortare et noli limere » ~. « Suis fort pour être un homme: confortare et estoiir » 3.« Agissez en homme et soyez fort : virilité)- âge et confortare » \
Evidemment la fermeté qui est la force doit être réfléchie, résolue et immuable. La mobilité perpétuelle est l'opposé de la fermeté. Les ordres et les conseils devront toujours être précédés de la réflexion, surtout si leur exécution est difficile et pénible. Ils ne doivent jamais être les fruits de l'impression vive et aveugle, du caprice ou de la colère.
« La fermeté dans l'éducation consiste principalement en trois choses, a dit le maître illustre de la jeunesse que nous avons déjà cité : 1° JNe jamais laisser mépriser son droit. On peut pardonner des fautes de légèreté, d'inadvertance et même des fautes graves ; mais les manques de respect, les fautes contre le droit de l'autorité, jamais.
« 2° Ne jamais laisser languir son action, c'est-à-dire ne laisser jamais commettre une faute quelque pardonnable qu'elle soit, ne fût-elle qu'un mot, un geste, un regard, l'omission la plus légère, sans que l'enfant soit au moins averti paternellement de sa faute, sans qu'on lui représente avec douceur, mais sérieusement, ce qu'il devait faire et ce qu'il n'a pas fait, sans qu'on lui fasse sentir et reconnaître son tort ; et si la faute est plus coupable, il doit être non seulement averti, mais gravement réprimandé, même quand on ne le punit pas.
« 3° Ne jamais céder par faiblesse aux caprices et aux importunilés des enfants. Il faut qu'ils sachent et comprennent bien que, quand l'autorité a décide, il n'y a plus qu'à se soumettre. En un mot, exiger toujours le respect, l'obéissance, la règle, la droite raison, et réprimer, corri-
1 Dbii . , xxxr, 23.
2 T Cor., xvi 13.
3 111 Reg., ii,2.
4 1 Faralip., xxviii, 20.
ger tout ce qui s'en éloigne ou s'y oppose : tel est l'office de la fermeté dans l'éducation1. »
Mais il ne faut pas oublier que la rigueur et la violence ne sont point la fermeté. On ne doitrecourirauxcorrectionscorporelles que le plus rarement possible. C'est parle raisonnement et par les sentiments élevés de l'âme, que les enfants doivent être formés, et non par la dureté qui ferme leur cœur, l'irrite et l'endurcit. L enfant, dés qu'il jouit des premières lueurs de la raison, est accessible aux démonstrations appuyées par une fermeté douce et affectueuse; mais le châtiment corporel l'humilie, le blesse, et quand le châtiment est fréquent et qu'il dépasse certaines limites, il avilit l'enfant, en lui enlevant, avec une part de la vivacité de son intelligence, les sentiments élevés et délicats qui font la noblesse et la dignité de son âme.
« N'ayez recours à la crainte, dit Fénelon, qu'après avoir éprouvé patiemment tous les autres remèdes. Une âme menée par la crainte est toujours plus faible : il faut que la joie et la confiance soient la disposition ordinaire des enfants, autrement on obscurcit leur esprit, on abat leur courage, s'ils sont vifs on les irrite, s'ils sont mous on les rend stupides 2. »
Très souvent les corrections corporelles ne sont pas le résultat de la réflexion, l'œuvre de la justice, l'acte d'une âme qui se possède et qui ne cherche que le bien de l'enfant; elles sont plutôt le résultat de l'impatience et de la colère. Il est plus facile de punir un enfant, que de réfléchir, de se contenir et de se dominer. Il est plus facile de le frapper que de l'exhorter avec douceur, que de faire appel à ses bons sentiments et aux tendances heureuses de sa nature. L'enfant ne s'y trompe pas : il sait que la colère a imposé cette punition ou dirigé la main qui l'a frappé, et l'estime peut disparaître de son à nie avec le respect.
1 Mjjr Dupanloup : De l'Éducation, t. II, liv. m, chap. v. - Fénelon : De l'Éducation des Filles, chap. v.
L'impatience et la colère ont leurs entraînements ; on a puni une fois ou frappé une fois, on punit ou Ton frappe dix fois ou cent fois. On a très peu réfléchi d'abord, on ne réfléchit plus ; on a peut-être hésite un instant, on n'hésite jamais ; on dépasse la mesure et on punit par des corrections corporelles les fautes les plus légères. Déplorable système pour maintenir l'autorité et le respect des parents, pour élever Pâme de l'enfant, pour lui inspirer le sentiment de la justice, assouplir et former son caractère et rendre son cœur bon et généreux.
Ne nous opposez pas que, du moins dans la première enfance, ces moyens de correction sont nécessaires. Pénétrez dans une salle d'asile; ce n'est pas un enfant, ce sont quarante, cinquante, cent enfants peut-être, que cette religieuse dirige et élève. Elle ne les frappe jamais, elle les punit rarement et elle est parfaitement obéie. Elle a une autorité, une influence que les mères envient, mais qu'elles n'obtiennent pas. Ici apparaît dans tout son éclat l'ascendant de la fermeté intelligente unie à la bonté. Dès le premier jour, dès le premier instant, l'enfant a compris qu'il était aimé, mais qu'il devait obéir, et il obéit.
Il faut donc unir l'affection et la douceur à la fermeté et à la prudence. C'est que le hut premier et essentiel de l'éducation doit être de former et de perfectionner le cœur, principe premier de la vie morale, comme de la vie physique. « L'homme bon, a dit l'adorable Maître, tire les bonnes choses du bon trésor de son cœur1. » Le cœur est, en effet, le trésor inépuisable des nobles inspirations, des hautes pensées, des sentiments tendres et forts, des grandes œuvres, des élans généreux et des héroïques dévouements. C'est là qu'est la force intime qui met tout en mouvement, qui élève et qui emporte la vie vers tous les hauts sommets.
1 Matth., xiii, 35.
Hélas t c'est aussi du cœur que l'homme mauvais tire le mal '; c'est de là que viennent les défaillances, les égarements, toutes les hontes et tous les crimes.
C'est donc au cœur de l'enfant qu'il faut tout d'abord et toujours s'adresser, et on ne gagne le cœur que par la bonté, la douceur et l'affection.
Quel est l'enfant qui ait reçu de Dieu quelques qualités, dont la nature ne soit pas absolument pervertie et qui reste insensible, même après des fautes nombreuses, après des jours d'égarement, à une parole de bonté, à un conseil qu'il sait inspiré par une affection profonde?
C'est au cœur qu'il faut s'adresser pour être compris, pour guérir et pour sauver les âmes. « Ils me comprendront par le cœur, a dit Dieu lui-même, ils se convertiront et je les guérirai : Corde intelligant et convertantur, et sanem eos2. » C'est dans les liens de l'amour qu'il a attiré et qu'il a sauvé l'humanité perdue : Traham eos in rinculis charitatis3. L'enfance et la jeunesse sont plus sensibles à cette puissance de la douceur et de l'affection ; l'enfance, la jeunesse, c'est l'âge des émotions généreuses et des nobles élans.
Après dix-sept ans d'erreur et d'égarement, Augustin à été ramené à la foi chrétienne, à l'innocence et à Dieu, par la science et l'éloquence de saint Ambroise et plus encore par l'invincible tendresse, parles prières et les larmes de sa mère.
Les parents doutent trop de leur autorité et de leur influence. Elles seraient toutes-puissantes s'ils voulaient et s'ils savaient s'en servir. C'est aux heures des grandes luîtes et des crises les plus redoutables, qu'un père et une mère doivent, avec une extrême prudence et souvenl ave une exquise délicatesse, user de tontes les inspirations et. de toutes les ressources de leur tendresse pour sauver
i Id., ibid.
2 Mattii., xiii, 15.
3 Osée, xi, 4.
leur enfant. Il est tel jour, telle circonstance dans la vie d'un jeune homme où la voix seule d'un père et d'une mère peut être entendue, où l'entraînement, l'aveuglement et l'enivrement de la passion ne supporteront que les conseils qui viennent du cœur d'un père et d'une mère. A ces heures décisives pour l'avenir de ce jeune homme, pour le bonheur et l'honneur de sa famille, la patience, la bonté, la douceur sont plus efficaces que l'autorité. Il pourra résister d'abord, s'emporter peut-être, puis tout à coup, en présence de cette affection qu'il ne peut méconnaître, en présence de la tristesse de son père et des larmes de sa mère, il réfléchira, il se sentira ému, il ouvrira les yeux, il sera sauvé.
La vigilance des parents doit être constante et universelle. Elle est inséparablement unie, nous l'avons dit, à leur autorité et à leur mission ; elle ne peut donc être restreinte aux quelques années de la première enfance.
Étrange et déplorable aveuglement, que celui des parents qui renoncent à veiller sur leurs enfants, à leur donner des ordres et même des conseils à l'âge où les passions sont plus ardentes, les périls plus nombreux, l'esprit d'indépendance plus funeste I
Ce père, cette mère ont aecompli fidèlement leurs grands devoirs pendant bien des années ; mais leur fils réclame sa liberté, il s'efforce d'échapper à- leur vigilance et ils sont incapables de maintenir et d'imposer leur autorité ! Cette jeune fille a seize ou dix-huit ans. Jusqu'à ce jmir elle a vécu auprès de sa mère dans la simplicité, la modestie et le travail: et c'est à cet âge où les plaisirs ont plus d'attraits, la vanité plus de séductions, que sa mère elle-même tient à ce qu'elle prenne une part et une large part aux réunions et aux fêtes les plus mondaines ! Dès lors, cette jeune fille jouit d'une liberté complète; elle pourra subir tous les entraînements de ces fêtes, toute la tyrannie d'un luxe qui n'a aucune proportion avec la condition et la fortune de sa famille.
C'est en vain que les mères connaissent par une expérience personnelle les résultais d'une pareille liberté, les dangers de ces réunions et de ces fêtes ; c'est en vain que les pasteurs donnent aux mères et aux jeunes filles des conseils dont l'indulgence pourtant est poussée jusqu'aux dernières limites ; c'est en vain que la transformation qui s'opère dans les habitudes, dans la vie, dans l'attitude même de ces jeunes filles parle plus haut que tous les conseils : les mères sJobstinent. Elles ne peuvent échapper, disent-elles, à la tyrannie des usages, et il faut faire comme les autres.
C'est, en vérité, une terrible puissance que celle de ces coutumes qui mettent en péril l'innocence, la vertu et le bonheur de vos enfants ; et pourtant, ces coutumes n'ont pas toujours existé, elles ont succédé à des coutumes plus chrétiennes et plus morales. Pourquoi donc ces anciennes coutumes ne seraient-elles pas rétablies? Sans doute, il faut pour réaliser une pareille entreprise, et pour remonter le courant des usages et des mœurs actuelles, il faut du temps, mais il faut avant tout, dans les parents, le sentiment profond de leurs devoirs, la volonté sincère et énergique de les accomplir.
Cette vigilance doit être universelle, c'est-à-dire que rien dans les actions et même dans les sentiments des enfants ne doit échapper à son regard et à son influence : « Ne rendez pas votre fds maître de ses actions, dit l'Esprit-Saint, mais surveillez jusqu'à ses pensées1. »
Un des objets les plus importants de celte vigilance, ce sont les lectures des enfants, des jeunes gens et des jeunes filles. Jamais la littérature corrompue et corruptrice n'était arrivée à une pareille puissance et une pareille audace. L'impudence de certaines publications répandues partout, offertes à vil prix ou distribuées gratuitement. dépasse toutes les limites; elle soulève les protestations
1 Ecci.es., XXX, 1.
indignées de tous ceux qui ont conservé quelque souci de la moralité, de l'avenir de notre pays et de l'honneur de la langue française.
Vos enfants, Nos Très Chers Frères, sont évidemment incapables de résister à ce péril qui les environne et qui les presse de toutes parts, sans l'action ferme et incessante de votre vigilance et de votre autorité. Ne savez-vous pas que la lecture d'un seul livre, ou même de quelques pages suffit a surexciter les passions, à enflammer l'imagination, à émouvoir les sens eux-mêmes, à donner la science du mal, à détruire l'innocence et la vertu dans une âme ?
Combien de parents qui se disent chrétiens, laissent entre les mains de leurs enfants des livres, des romans qui outragent la foi chrétienne et la moralité, ou des journaux qui, sans être, dans leur ensemble, absolument mauvais, publient des feuilletons immoraux et le récit des plus honteux scandales.
Il est des parents qui croient avoir accompli parfaitement leur devoir en défendant à leurs enfants de lire ces livres ou ces journaux, comme si le fruit défendu ne possédait pas d'irrésistibles attraits, comme si une pareille défense avait ordinairement d'autre résultat que d'exciter la curiosité.
La sollicitude des parents doit évidemment s'étendre aux relations de leurs enfants. Ils doivent choisir avec beaucoup de soin et même avec sévérité leurs compagnons et leurs compagnes. Il est inutile de démontrer quelle influence heureuse ou funeste peuvent avoir ces relations ; l'expérience de tous les jours dispense de toute démonstration. Et cependant, sur ce point encore, que d'illusions lamentables, que d'actes de faiblesse, que de concessions faites aux exigences du monde !
L'instruction donnée à leurs enfants doit être surveillée de près par les parents. Les maîtres ne sont que les représentants de l'autorité des pères et des mères; l'école
n'est que le prolongement de la maison paternelle. C'est donc aux pères et aux mères qu'appartient le droit sacré, inaliénable de choisir les maîtres qui doivent les suppléer dans leur grande et sainte mission. Il faut que les parents sachent quelles sont les croyances et la valeur morale des maîtres auxquels ils confient leurs enfants ; il faut qu'ils sachent quel enseignement leur est donné. Si un maître essayait d'imposer à ses élèves le silence à lJégard de leurs parents sur renseignement qu'il leur donne, il démontrerait qu'il n'est point le représentant des familles, qu'il est indigne de leur confiance et qu'il trahit son mandat et sa mission.
Il faut que vous veilliez avec plus de sollicitude encore sur l'instruction religieuse de vos enfants. Nous n'insisterons pas sur la nécessité de l'instruction religieuse. Nous avons plusieurs fois traité ce sujet et en particulier dans notre Lettre pastorale pour le Carême de 1883 sur ].' Enseignement primaire et l'avenir de la France; mais nous tenons à rappeler ce que nous avons dit dans toutes les paroisses que nous avons parcourues pendant nos visites pastorales : c'est que le concours des pères et des mères pour l'instruction religieuse de leurs enfants est plus nécessaire que jamais. Partout, après avoir loué le zèle de MM. les Curés et de MM. les Vicaires, nous avons affirmé que ce zèle ne peut suffire à une tâche devenue si difficile. L'explication du texte du catéchisme absorbe tout le temps dont ils peuvent disposer. Il est donc absolument indispensable que l'étude du catéchisme soit faite sous les regards et l'autorité des parents. Car comment expliquer utilement un texte que les enfants ne connaissent pas, ou que leur mémoire n'a pas retenu ? Les commentaires les plus clairs et même les plus séduisants seront, inintelligibles ou seront oubliés immédiatement.
Les parents doivent encore obliger leurs enfants à suivre fidèlement non seulement les catéchismes qui ont pouf but de les préparer à la première communion, mais
aussi les catéehismes de persévérance qui ont produit et qui produisent de si consolants résultats dans ce diocèse. Les parents qui négligent ce grand devoir assument devant Dieu la plus redoutable responsabilité, et se préparent les plus cruelles épreuves.
Vous ne pouvez exercer sur vos enfants une vigilance utile, sans que cette vigilance s'étende à vos serviteurs, à toutes les personnes qui habitent votre maison ou quiv viennent, ne fût-ce que très rarement.
Combien de parents, qui se disent prudents et même chrétiens, abandonnent leurs enfants sans aucune surveillance à des domestiques qu'ils connaissent à peine, ou dont la valeur morale ne leur est point démontrée I Combien d'enfants victimes de cette négligence aveugle, ont été pervertis dès leur âge le plus tendre par des paroles mauvaises et de déplorables exemples !
Écoutez Fénelon que nous aimons à citer dans ces questions si importantes et si délicates :
« Si peu que le naturel des enfants soit bon, on peut les rendre ainsi dociles, patients, fermes, gais et tranquilles ; au lieu que, si on néglige ce premier âge, ils y deviennent ardents et inquiets pour toute leur vie, leur sang se brûle, les habitudes se forment ; le corps, encore tendre, et l'âme qui n'a encore aucune pente vers aucun obji'l, se plient vers le mal ; il se fait en eux une espèce de second péché originel, qui est la source de mille désordres quand ils sont plus grands1. »
« Et pourtant, dit encore Fénelon, que fait-on de ce premier âge de la vie? On l'abandonne à des femmes indiscrètes et déréglées. Et c'est pourtant l'âge où se font les impressions les plus profondes et qui, par conséquent, a la plus grande influence sur tout l'avenir d'un enfant. »
La sagesse païenne elle-même a plusieurs fois affirme ces grandes vérités :
1 Fénelon : Education des Filles, chap. in.
« On doit, dit Plutarque, choisir avec soin les jeunes serviteurs qu'on place auprès des enfants pour les servi1' et pour être élevés avec eux. Il faut particulièrement qu'ils aient des mœurs pures. Des serviteurs corrompus communiqueraient bientôt aux enfants les vices de leur langage et de leurs mœurs. »
Celte mère, elle a du temps pour les vanités, pour les relations mondaines, pour les visites inutiles, pour les voyages, pour les plaisirs, pour les fêtes, peut-être pour des enfants étrangers ou des œuvres de bienfaisance ; elle n'en a pas pour diriger sa maison, pour surveiller ses domestiques et pour élever ses enfants, pour préserver leurs âmes du scandale et du vice !
Ah ! si Dieu lui-même a dit : « Il vaudrait mieux pour celui qui scandalise un de ces petits enfants qui croient en moi, qu'on lui attachât une meule de moulin au cou et qu'on le jetât dans les profondeurs de la mer »*, quel châtiment réserve-t-il aux pères et aux mères qui par une négligence criminelle laissent le scandale corrompre et pervertir l'âme de leurs enfants ?
Ce n'est point ainsi qu'agit la femme forte dont l'Esprit-Saint nous a trace un tableau auquel nous avons déjà emprunte quelques traits : « Elle a, dit-il, cherché la laine et le lin, et elle a travaillé de ses mains sages et industrieuses. Elle est comme un vaisseau marchand qui apporte ses provisions des contrées lointaines. Elle se lève pendant la nuit et elle distribue la nourriture à ses serviteurs et à ses servantes... Elle a ceint ses reins de force et elle a affermi son bras dans le travail. Elle a goûte et elle a compris combien cette vie active est bonne. Sa lampe ne s'éteindra pas pendant la nuit. Elle a mis sa main à de grandes œuvres et ses doigts ont tenu le fuseau. Elle a étudié avec soin tous les sentiers de sa maison, et elle n'a point mangé son pain dans l'oisiveté.
1 Matth., xviii, 6. — Marc, ix, 41. — Luc, xvn, -2.
Donnez-lui les biens que ses mains ont amassés et que ses œuvres la louent en présence de tous1. »
Mais vous n'accomplirez pas ce grand et difficile devoir de la vigilance, vous serez infidèles à votre mission, vous n'aurez ni influence ni autorité, si vous n'ajoutez aux conseils les plus éclairés et aux prescriptions les plus sages, la puissance souveraine et nécessaire du bon exemple, si vous n'appelez pas Dieu au secours de votre faiblesse, si l'éducation que vous donnez à vos enfants n'est pas profondément chrétienne. Comment vos enfants seraient-ils soumis et reconnaissants envers vous, si vous leur donnez le spectacle de vos révoltes et de votre ingratitude envers Dieu ? Comment votre autorité qui vient de Dieu serait-elle respectée, si vous outragez l'autorité suprême qui en est la source? Comment pourrez-vous, sans les secours divins de la grâce, accomplir tant de sacrifices, unir toujours la patience à l'autorité et l'énergie à la douceur et à la tendresse ?
L'accomplissement fidèle et complet du devoir est impossible à la faiblesse humaine sans fabondance des grâces divines; et en dehors des révélations de la foi, la philosophie, après six mille ans d'études et d'efforts, n'a pu aboutir qu'à une morale dépourvue d'autorité et de sanction, imparfaite, mobile comme les opinions et les passions de l'homme et se détruisant elle-même par de perpétuelles et lamentables contradictions. Donnez donc à vos enfants une éducation chrétienne; laissez-leur l'héritage précieux de la foi et d'une fidélité inébranlable à la Suinte Eglise.
L'Eglise est la grande famille des âmes et des intérêts éternels, comme la patrie, nous l'avons dit, est la grande famille des intérêts temporels. Vos enfants seront dans la famille catholique ce qu'ils sont au foyer domestique. Faites-leur vénérer et Minier l'autorité suprême du Vicaire
1 Prov., xxxi,
de Jésus-Christ. Que leurs cœurs tressaillent de joie dans ces fêtes sans égales de la famille catholique, à la vue de ces triomphes du Père de nos aines, de ces triomphes que les siècles passés n'ont pas connus. Qu'ils s'unissenl aux acclamations de tous les peuples; qu'ils saluent, dans le Pontife dépouille, désarmé et captif, le représentant de la puissance de Dieu, de la religion, de la grandeur morale, de toutes les vertus qui font les familles honorées et heureuses, les peuples prospères et puissants. Que ce Jubilé sacerdotal de Léon XIII qui brillera dans l'histoire de l'Église et de l'humanité d'un incomparable éclat, et qui attire au Vicaire de Jésus-Christ, par l'ascendant prodigieux de sa sagesse et de sa bonté vraiment paternelle, les hommages et les présents de tous les rois, de toutes les nations même hérétiques et infidèles, que ce Jubilé soit aussi une fête pour toutes les familles chrétiennes. Que les parents imitent la vigilance éclairée, la prudence, le dévouement, les vertus du Pape, de ce Père des pères, du Saint-Père. Que les familles, les paroisses, les diocèses, les nations resserrent, par la foi, la soumission et l'amour, les liens qui les unissent à la Papauté, à la chaire de Pierre, au centre de l'autorité et de la vie catholique, et que tous les 111s de l'Église forment la splendide couronne de Léon XIII, comme les triomphes de Léon XIII sont la gloire de tous ses fils : Corona senum lilii filiorum; et gloria filiorum patres eoriim1.
Pour nous, nous aurons bientôt le bonheur d'unir les témoignages de la piété filiale de nos diocésains à ces magnifiques manifestations. Nous irons contemple!' de près ces succès et ces triomphes que nous attendions avec une confiance sans bornes et que nous annoncions, il y a huit ans. Yoici, en effet, ce que nous écrivions, en 1880, dans une Lettre pastorale qui a pour titre : La mission providentielle de Léon XIII, et que le Pape a daigne approuver:
Pkov., xxvii, G.
« La mission providentielle de Léon XIII est de rétablir la paix dans nos sociétés, si profondément divisées et troublées. Ce pontificat qui s'est annoncé comme le pontificat de l'illumination des intelligences est aussi le pontificat de la réconciliation des cœurs. La lutte entre les sciences naturelles et les sciences sacrées, entre les gouvernements et la papauté, entre les peuples et la sainte Eglise, est évidemment une épreuve douloureuse et funeste; elle pourrait devenir un irréparable malheur.
« L'union de la raison et de la foi, l'union des nations et du chef suprême de la chrétienté, l'alliance des deux pouvoirs, voilà le but vers lequel aspirent tous les esprits «•claires et vers lequel doivent tendre tous les efforts.
« Aussi, dès son élévation sur la chaire de Pierre, Léon XIII a poursuivi, avec la plus haute sagesse et la plus invincible constance, cette grande œuvre de pacification...
« Lorsque le Souverain Pontife lit appeler auprès de lui, quelques jours après son élection, le Cardinal Franchi pour lui confier la Secrétairerie d'Etat, les premières paroles qu'il lui adressa furent celles-ci : « Je veux faire une grande politique. » La grande politique de Léon XIII, c'est la politique de la lumière et de la vérité, la politique de la paix et de la réconciliation, de la modération et delà sagesse, de l'énergie et de la charité : c'est la politique qui ramènera la société dans les bras de l'Église, qui sauvera les âmes et les peuples : car c'est la politique qui a sauvé le monde. »
Nous disions encore : « Il se pourrait que la grande politique de Léon XIII préparât peu à peu la meilleure solution de la question romaine et du pouvoir temporel. »
Puissent ces succès et ces victoires grandir encore pour le salut des âmes, pour la paix et la prospérité des peuples, pour le bonheur de l'Italie elle-même I Qiie l'Église notre
mère, que le Pape, père et pasteur, conduisent les âmes, les fami.les et les peuples à l'union sans mélange, à la paix sans nuages, aux fêtes sans fin de la famille, de la patrie et de l'Église bienheureuse du Ciel 1
SDR