I CORINTH., I
3 De Anima Chrisfi, u.
Il est des chrétiens qui apprécient les bienfaits de la foi ; ils parlent avec respect des choses saintes et des ministres de Bien ; ils déplorent les progrès de l'impiété et les attaques dirigées contre l'Eglise: mais ils s'endorment dans l'indifférence. Le plus léger sacrifice les effraye, les luttes de l'heure présente les découragent, la moindre opposition les déconcerte, et souvent les plaisirs et les mauvais exemples les entraînent. Ici encore le courage chrétien fait défaut.
La foi chrétienne ne peut être stérile. Elle n'est point une simple théorie ; elle doit diriger, élever et sanctifier la vie. La semence des doctrines divines doit germer et produire des moissons abondantes dans le champ du père de famille. Le juste vit de la foi : Justus ex fide vivit1. C'est par nos bonnes œuvres, dit saint Pierre, que nous devons nous efforcer de rendre certaine notre vocation et notre élection au bienfait du christianisme ~. L'apôtre saint Jacques nous enseigne que la foi sans les œuvres est imparfaite ; bien plus, qu'elle est impuissante et morte : Fides sine operibus mortua est 3.
En effet, la foi sans énergie, sans fécondité, qui se cache, qui se dérobe, qui est incapable du moindre effort, n'est pas la vraie foi. Elle se contredit elbe-même, elle oppose à la vérité divine un démenti manifeste et public.
Si les périls et les luttes de ces temps malheureux rendent la pratique de la foi plus difficile, elles ajoutent à son mérite et à sa gloire. Pour les âmes fortes, les menaces et les épreuves sont un motif pressant, irrésistible, de manifester leurs convictions et de donner aux œuvres chrétiennes plus de perfection et plus d'éclat.
C'est ainsi que le prophète Daniel au milieu d'un peuple idolâtre, sous les menaces des plus cruels supplices,
1 Galat., m, 11 .
2 II Pktr., i, 10.
3 Jac, ii, 20 et 26.
apprenant qu'un édit proscrivait l'adoration du vrai Dieu, ouvrait les fenêtres de sa maison, se tournait trois luis par jours vers Jérusalem, fléchissait les genouK et adorait le Dieu de ses pères l.
Il est des chrétiens qui voudraient unir aux devoirs du christianisme, au dévouement à l'Eglise et même aux pratiques de la piété, l'esprit et les plaisirs du monde et les concessions faites à l'erreur et au mai. Convaincus et ardents dans leur langage, disposés, on pourrait le croire et peut être le croient-ils eux-mêmes, à supporter tous les sacrifices pour la cause de Dieu, leurs actes ne répondent point à leurs paroles et leur vie trahit souvent leurs prétendues convictions et leurs promesses.
Parfois, ils ont des élans admirables ; les outrages faits à leur foi les indignent; nul ne flétrit avec plus de rigueur les lèches concessions de l'égoïsme et de la peur : mais, hélas ! ils n'échappent pas toujours à ces terribles ennemis. La persévérance surtout leur fait défaut, la résistance les abat, l'ambition et les intérêts personnels ne les sollicitent pas en vain, les courants de l'opinion publique les dominent et les entraînent.
Malgré leurs protestations ardentes, en réalité, ils ne prennent aucune part aux épreuves et au deuil de l'Eglise : la tristesse est dans leurs paroles, mais la joie est dans leur vie. Ils prétendent être tout à la fois et les disciples de Jésus-Christ montant au Calvaire et les disciples d'un monde que Jésus-Christ a maudit. Ils prétendent être les enfants dévoués de l'Église et Jes amis de ses persécuteurs. Ils soutiennent sans doute de quelques aumônes les œuvres catholiques, mais à la condition de ne rien retrancher aux dépenses qu'imposent le luxe, les plaisirs et les fêtes.
Cependant, n'est-ce pas l'heure de méditer la parole
1 Damei.., vi, il).
du Sauveur : Celai qui n'est pas pour moi est contre mai '; et ces conseils de l'Esprit-Sainl : Ne vous réjouissez pas dans les sentiers des impies, et que la voie où marchent les méchants ne vous séduise point : Ae delecteris in semitis impiorum, nec tibi placeal malorum via2; et cette exhortation du grand Apôtre : Il vaut mieux établir son âme dans la grâce que de songer aux festins des infidèles, dont les joies n'aboutissent à rien3?
Comment ces chrétiens ne comprennent-ils point qu'il nV a pas deux religions, deux morales, deux consciences, et que ces concessions lamentables ne sont pas seulement une contradiction insensée, la négation de leur foi, mais un prodige d'ingratitude envers l'Eglise et envers Dieu et un scandale criminel? Les ennemis du bien sont encouragés par de telles défections, les âmes faibles et hésitantes sont entraînées, les chrétiens fidèles s'attristent, les défenseurs de la vérité voient leurs rangs s'éclaircir, et bientôt le découragement les saisit. L'indifférence s'étend comme'un sommeil de mort, l'erreur et le mal multiplient leurs conquêtes, et ainsi les populations, fidèles autrefois aux devoirs du christianisme, perdent peu à peu îes trésors de la piété et de la foi.
Le courage est nécessaire encore pour maintenir, développer et défendre toutes les grandes œuvres catholiques. Ces œuvres resserrent les liens de l'unité, elles rapprochent et élèvent les âmes, elles affirment dans l'univers entier l'ascendant de l'autorité suprême, elles répandent sur nos adversaires même les plus obstinés des clartés révélatrices, elles sont l'arôme divin qui préserve le monde de la corruption et de la mort.
Psous le savons, ces œuvres rencontrent à celte heure des obstacles plus nombreux, elles subissent plus d'entraves : c'est pourquoi elles exigent de nous plus de de-
1 M util, xn, 30 ; Luc., xi 23.
2 Prov., iv, 14.
;i Hëbh., xiii, 9.
vouement. Le malheur des temps ne fait que démontrer leur nécessité plus pressante. La foi est attaquée : il faut la répandre autour de nous par nos paroles et nos exemples, et au loin, par les œuvres de la Propagation de la Foi, de la Sainte-Enfance et des Ecoles d'Orient. Le Pontife Romain, le Père universel est toujours captif au Vatican, et dans ce moment ses protestations émeuvent tous les peuples : il faut lui envoyer avec plus de générosité que jamais le tribut du Denier de Saint-Pierre, secourir son auguste indigence, et lui donner le témoignage d'un amour qui ne se décourage et ne se lasse jamais.
L'enseignement chrétien est menacé de toutes parts, et c'est là surtout qu'est le problème de l'avenir de notre pays. Que les parents chrétiens n'oublient pas que Dieu leur demandera compte de l'âme de leurs enfants, et que les trésors de l'instruction et de l'éducation chrétiennes valent mieux que toutes les sciences humaines et toutes les richesses de la terre. Qu'ils défendent ces trésors, qu'ils défendent l'âme de leurs enfants avec un invincible courage : ils défendront en même temps la grandeur et la prospérité de notre pays. Les générations futures, la France de l'avenir sera ce que les écoles l'auront faite. Si les écoles sont sans Dieu, les peuples seront sans Dieu et sans maître ; livrés à toutes les ténèbres de l'impiété ils iront bientôt à tous les excès de l'anarchie.
Hélas ! combien d'hommes faibles trahissent ces grands devoirs, abandonnent ou combattent les œuvres catholiques, malgré les protestations de leur conscience ! Ils subissent peut-être en gémissant une domination à laquelle ils n'osent échapper ; ils accomplissent des actes qui répugnent à leur raison et à leur cœur.
David, fuyant la colère de Saiil, avait demande un asile à Achis, roi du pays de Geth. Un jour Àchis le fit venir et lui dit : «Vous avez toujours été bon et loyal devant moi... Je n'ai découvert en vous aucune action mauvaise depuis
que vous êtes venu auprès de moi jusqu'à ce jour, mais vous ne plaisez pas aux satrapes des Philistins : sed salrapis non places. Retournez donc au pays d'où vous êtes venu, allez en paix et n'offensez plus le regard de ces hommes puissants : Bevertere ergo, et vade in pace, et non offendas oculos satraparum Philistiim. »
Mais David s'indigne contre cette faiblesse qui se soumet à l'iniquité. Il rappelle sa conduite irréprochable, et le faible prince lui répond : « Je sais que vous êtes bon à mes yeux comme l'ange de Dieu : Scio quia bonus es tu in oculis meis, sicut angélus Dei. Mais les chefs des Philistins ont parlé : sed principes Philistinorum dixerunt. Donc levez- vous de grand matin, vous et les serviteurs de votre Dieu qui sont venus avec vous, et partez : Igitur consurge mane tu, et servi Domini tui, qui venerunt tecum.. . et pergite1. »
Hélas ! c'est l'histoire d'hier et ce sera l'histoire de demain. Nous savons, diront ces hommes qui ont plus de sincérité que de courage, nous savons qu'aucun reproche ne peut vous être adressé et que vous avez été parmi nous comme les anges de Dieu. Nous ne pouvons contester ni vos succès, ni vos vertus, ni votre dévouement ; mais vous ne plaisez pas à ceux qui distribuent les faveurs et les richesses. Ils ont parlé ; et quand ils ont parlé au nom de la liberté, il n'y a qu'à obéir. Donc allez en paix. Nous comptons assez sur votre résignation chrétienne pour vous demander de ne pas faire entendre des protestations inutiles et de ne pas troubler notre repos. Donc partez en silence et à la dérobée : Igitur consurge mane... et pergite.
Nos Très Chers Frères, ne nous laissons pas décourager par ces défaillances. Unissons aux œuvres catholiques les œuvres personnelles de la charité. Il y a là une irrésistible démonstration. Tôt ou tard elle éclairera et elle
1 I Rigum, xxix, 6 et seq.
T. II. o
— (>ti - -
touchera, non seulement les âmes faibles et hésitantes, mais nos ennemis tes pins aveuglés et les plus obstines.
Devant un insenséqui niait le mouvement, un philosophe se levait en silence et marchait, opposant ainsi à cette négation la réponse écrasante tlu l'ait et de l'évidence. Devant les insensés qui osent, après dix-neuf siècles de christianisme, nier la valeur morale de l'Evangile et de toute religion, ce n'est pas assez d afliriner notre foi: levons-nous et agissons. Montrons-nous partout et toujours des catholiques fidèles et deuuies. Ne nous laissons ni décourager par l'ingratitude, ni effrayer par les menaces, ni arrêter par les obstacles. Que les fruits bénis de nos œuvres soient plus nombreux que jamais. Maigre la faiblesse de la nature humaine, reproduisons plus parfaitement dans nos vies la sainteté de l'Evangile. Mettons* dans ces travaux, dans ces épreuves et dans ces sacrifices la puissance d'une foi et d'un amour qui ont vaincu le monde et qui le vaincront encore. Hœc est Victoria, quœ vincil mtuidtmi, fides nostra*. Traham eos invinculis charitatis - .
Nous vous demandons enfin, iNos Très Chers Frères, le courage chrétien dans la lutte prudente et énergique qui doit préparer la victoire : car, pour obtenir la victoire, il faut, la préparer et la mériter.
Ayons le courage de surmonter nos préjuges, de dissiper nos illusions, de reconnaître nos erreurs et de réparer nos fautes.
iVoublions pas que, en dehors de l'o&éissanee à l'autorité légitime, non seulement la victoire, mais la résistance est impossible. La discipline est la force et la vie, dit la Sagesse éternelle: Tene disciplinant... custodi Main, ffftfl ipsa est ri ta tua 3 ; et encore : La voie de la vie eonsJste à observer ta discipline : Ma rihe cnsiod.imti disciplinant'.
1 ï JoAN., V. 4.
- Oper, xi, 4.
;t Prov., iv, 13.
* Prov., x, i7.
Dans h; récit des luttes héroïques dos Machabées,
l'Esprit-Saint a voulu nous donner à ce point de vue Utfe grande leçoo. Il nous apprend que plusieurs dc> chefs fié l'armée d'Israël, aveuglés par les succès de Judas ftfachabée, voulurent acquérir une gloire égale à fa sienne. Faisons -nous aussi, dirent-ils, un nom glorieux, et niions combattre les peuples qui nous entourent: Faciitmus et ipsi nabis nomen, et e&mtts pugnetre adverstts g entes qttee in rirniit/i noitro sunt. Mais ils furent mis en fuite jusqu'aux frontières de la Judée, et d<u\ mille des soklnts d'Israël tombèrent sous le fer de l'ennemi. L'Esprit de Dieu nous a révélé lui-même les causes de cette sanglante défaite : car se fiant à leur valeur ils n'avaient pas écoute. dit-il, Judas et ses frères. Et plus loin : Ils voulaient signaler leur valeur, et ils étaient ailes sans direction et sans ordre au combat: Dum rolunt fortiter facerc, <htm sine ronsilio créant in prttfflwn. L'Esprit, de Dieu ajoute à ce récit ces mémorables paroles, pleines de lumières et de terribles leçons : Ils n'étaient pas de la race de ceux par qui le salut est venu en Israël : Ipsi autew non eranl de semine virorum illoram, pet qttos salas facta est in Israël1.
Plaçons-nous sur un terrain où nous puissions rester toujours. Prenons garde que des affirmations imprudentes ne se retournent un jour contre nous. La protection du poil voir est due à la vérité et au bien, à la religion et à la conscience : mars elle ne doit jamais être une servitude et un déshonneur. S'il est une liberté insensée que repoussent la loi naturelle et le bon sens, il est une liberté qui a ses inconvénients, ses lu (les. ses périls, comme tout ce qui existe ici-bas. mais (fui est nécessaire à nos Sociétés si profondément divisées. C'est d'ailleurs par la fermeté et la persuasion, par le courage et jrarfâcïrarffé, (Jtrefunion se fera dans la mesure oii elle est possible sur cette (erre.
1 I .M » i m m: , v, .vi7 et seq
— (ÏS —
Nous le savons, on peut invoquer contre nous la liberté elle-même; mais ce n'est pas la liberté qui a tort, ce sont les hommes qui l'outragent en jelant sur leurs iniquités, comme dit l'apôtre saint Pierre, le voile trompeur de la liberté : Quasi velamen habentes malitiœ libertalem l.
Ne permettons pas qu'un soupçon s'élève sur la loyauté de notre parole. Affirmons sans exagération et sans défaillance les vérités qui peuvent donner aux peuples la sécurité et la paix. Tôt ou tard ces vérités pénétreront dans les âmes, puis dans les constitutions et dans les lois. Nous pouvons être patients, parce que nous avons quelque chose de l'éternité de Dieu. Quand les apôtres allaient combattre la corruption et la tyrannie du paganisme ; quand ils allaient prêcher à l'univers, courbé sous le joug de fer des Romains, la dignité humaine, la douceur et la charité, ils avaient certes une œuvre plus difficile à accomplir. Et pourtant ils l'ont accomplie contre toutes les prévisions de la sagesse humaine.
Mettons au-dessus de tout l'Église et la France, servons ces deux patries inséparables dans notre amour comme dans les desseins de la Providence.
Profitons enfin de l'expérience douloureuse de ces dernières années.
Il n'y a qu'une doctrine surhumaine: c'est la doctrine révélée. Il n'y a qu'une autorité nécessaire et infaillible : cJest l'autorité de l'Église et du Vicaire de Jésus-Christ. Il n'y a qu'une force sociale vraiment supérieure et tôt ou tard victorieuse, parce qu'elle a les promesses de l'immortalité : c'est la force divine du catholicisme.
Une fois encore, c'est sur ce terrain de la religion et du patriotisme que tous doivent s'unir. Là est la vérité, là est le devoir ; là aussi, mais là seulement, est le secret de la victoire et du salut.
Nous vous avons dit, Nos Très Chers Frères, ce qu'est
1 I Petr., h, 16.
le courage chrétien ; nous devons vous en démontrerjla nécessité.
Nous vous demandons le courage chrétien au nom de l'Eglise catholique, pour la défense de sa liberté et de ses droits. Qui défendra l'Eglise, si ses enfants l'abandonnent et la trahissent? Qui l'aimera et qui la servira, si nous ne l'aimons pas et si nous sommes incapables de la servir? Les droits de l'Eglise sont nos droits, sa liberté est la liberté de nos consciences et de nos âmes. Abandonnerons-nous sans regret et sans effort les conquêtes de tant de générations chrétiennes, qui nous ont laissé cet héritage de sécurité et de gloire ?
Cette défense pourrait-elle nous être interdite ? Nous ne sollicitons ni faveur ni privilège. Pourquoi notre liberté serait-elle amoindrie? pourquoi les œuvres catholiques, œuvres de foi et de miséricorde, de piété et depatriotisme, subiraient-elles seules des entraves et seraient-elles livrées à toutes les attaques et à tous les outrages, tandis que les associations ténébreuses vont librement leur chemin, tandis que le vice et l'impudence marchent le front levé, tandis que tant d'écrivains répandent leurs œuvres immondes et poursuivent partout, avec une fureur vraiment satanique, la vertu et l'innocence?
Certes, ce n'est pas l'heure de garder le silence de la lâcheté, de fuir honteusement le combat. Quand les torrents de nos montagnes, accrus par la fonte rapide des neiges et par les pluies d'orage, bondissent avec une impétuosité terrible, est-ce l'heure, dites-moi, de rester immobile devant les Ilots menaçants, de nier le péril onde se détourner pour ne point le voir? est-ce l'heure, ditesmoi, d'abaisser les digues, d'en ébranler les assises ou d'ouvrir des brèches par lesquelles les eaux furieuses passeront, détruisant tout et couvrant de rochers et
de bouc vos moissons, vos champs et vos villages :' Il y a plus encore. Nous porterons devant la postérité et devant Dieu une lourde responsabilité. Nous devons transmettre aux généralions futures les trésors surnaturels que nous avons reçus de nos pères. N'oublions pas et ne trahissons pas cette noble mission. Que notre fermeté et notre vaillance soient à la hauteur de nos périls et de nos devoirs.
Enfin, Nos Très Chers Frères, loin de nous déconcerter et de nous abattre, les épreuves de l'Eglise doivent l'animer notre ardeur et enllaininer notre amour. Jvs causes méconnues et qui paraissent vaincues ont pour les âmes viriles et pour les nobles cœurs d'irrésistibles attraits.
II y a cinquante ans, à une époque bien douloureuse pour l'Église, un catholique vaillant écrivait, dans les ardeurs de sa jeunesse et de sou amour pour l'Eglise, ces généreuses paroles : « Nous ramassons avec amour les débris de la croix, pour lui jurer un culte éternel. Oh l'a brisée sur nos temples : nous la mettrons dans le sanctuaire de nos cœurs ; et là, nous ne l'oublierons jamais... Foi de nos pères, sainte religion de notre Rédempteur..., dans l'apparente déchéance où te laisse une volonté toutepuissante, nous t'aimons d'un amour qui s'accroît de toute l'ingratitude du monde. Dans ton abandon d'un moment, nous pinsons un nouveau courage pour t'adorer, comme s'il y avait moins de distance entre ton infinie grandeur et nous... S'il nous eût ete donne de vivre au temps où Jésus vint sur la terre et de ne le voir qu'un moment, nous eussions choisi celui où il marchait, couronné d épines et tombant de fatigue, vers le Calvaire : de même nous remercions Dieu de ce qu'il a placé le court instant de notre vie mortelle à une époque où sa sainte religion est tombée dans le malheur et l'abaissement, afin que nous puissions la chérir dans notre humilité, afin que nous puissions lui sacrifier plus complète-
ment notre existence, l'aimer plus tendrement, l'adorer de plus près1. »
Nous vous demandons le courage chrétien au nom delà religion abandonnée, détruite, reniée par ces défaillances coupables et ces concessions que nous pourrions appeler sacrilèges.
La religion est l'ensemble des croyances et des préceptes qui unissent l'homme à Dieu; mais, sans l'affirmation énergique, sans la manifestation généreuse de la foi, sans la fidélité aux œuvres catholiques, évidemment la religion n'existe plus, et tous les liens qui unissent lUiomme à Dieu sont brisés et détruits. Bannie tout d'abord de la vie extérieure et publique par l'indifférence et le respect humain, la religion est bientôt repoussée du foyer domestique et de l'âme elle-même. La prière ne monte plus vers le ciel pour en faire descendre les grâces et les bénédictions de Dieu, les temples sont déserts, les jours consacrés au Seigneur sont profanés par le travail et par la débauche ; et bientôt la négation de la religion, l'athéisme pratique s'étalent partout au grand jour, détruisant dans les âmes et dans tout un peuple, les dernières clartés de la pieté et de la foi.
Pourquoi ces chrétiens, autrefois fidèles, ne viennentils plus solliciter le pardon et la paix au -tribunal de la miséricorde ? pourquoi ne les voyez-vous plus s'asseoir avec leurs épouses et leurs enfants à la table sainte? pourquoi fuient-ils les assemblées pieuses, qui laissaient pourtant dans leurs âmes de salutaires pensées, de fortes et saintes inspirations? Croyez-vous qu'ils aient découvert contre la religion des objections nouvelles et irréfutables? croyez-vous qu'ils apprécient moins les bienfaits du christianisme, et que tous les souvenirs du passé se soient éteints tout à coup dans leurs cœurs? Non : mais ils sont faibles, les temps sont mauvais; l'influence et le
1 Ces paroles oui été écrites par M. de Montale.muert le 21 féwie 1831, après le sac de Saiut-Germain-FAuxerrois.
succès ne sont pas à ceux qui croient; le respect humain est venu en aide à l'indifférence et aux passions en révolte: en un mot, le courage chrétien leur a manqué.
D'ailleurs, comment des âmes si faibles, si incapables du moindre effort, pourraient-elles accomplir les devoirs du christianisme? La morale de l'Évangile est le combat courageux, persévérant, douloureux par conséquent, contre les instincts de notre nature déchue. Jésus-Christ ne promet le ciel qu'à ceux qui l'emportent d'assaut; pour le suivre, il faut prendre sa croix, et, pour être associé à ses triomphes et à sa gloire il faut passer avec lui, par l'épreuve et par l'immolation : Oportuit pati Christum, et ita intrare in gloriam suam *.
Mais que parlez-vous de combat à qui rend les armes devant une plaisanterie ou un sourire! que parlez- vous de résistance à qui mendie l'approbation du dernier des hommes! que parlez-vous d'immolation à qui ne connaît d'autre sacrifice que celui de son devoir et de sa conscience 1
Mais si nous allons plus loin et si nous regardons au fond des choses, il est manifeste que cette déplorable faiblesse, que ce respect coupable de l'homme est la négation de l'autorité de Dieu. Celui qui est prêt à abandonner ses convictions et à trahir ses devoirs si ses intérêts, si son ambition, si l'opinion dominante, si l'audace des ennemis de Dieu l'exigent, que fait-il, sinon soumettre Pautoiïté de Dieu aux erreurs, aux passions et à l'iniquité de l'homme ? N'est-ce pas mettre le serviteur au-dessus du maître, le sujet au-dessus du souverain, la créature la plus vile audessus du Créateur? N'est-ce pas affirmer que l'autorité de Dieu n'existe pas ou qu'on peut impunément la braver ' « Qui êtes-vous donc, dit le prophète, pour craindre un homme mortel et le fils de l'homme, qui se dessèche et qui tombe comme l'herbe des champs, et pour oublier
* Luc, xxrv,
Dieu qui vous a faits, qui a étendu les cieux et établi la terre? Quis tu ut timeres ah homine mortali, et a filio hominis, qui quasi fœnum ita arescet? et oblitus es Domini factoris tui, qui tetendit cœlos et fundavil terram l ? »
Si l'autorité de Dieu est rejetée, vous le comprenez, Nos Très Chers Frères, la religion est absolument impossible ; elle est détruite dans son principe premier, dans sa source elle-même.
Mais il y a ici plus que la négation de la religion et de l'autorité de Dieu, il y a une véritable apostasie.
L'apostat a toujours été poursuivi par les mépris des hommes et les châtiments de la justice de Dieu. Dans les premiers siècles, les lois de l'Eglise imposaient au repentir des apostats des pénitences sévères et publiques. La crainte des supplices et de la mort n'a jamais excusé l'àme faible qui renie sa foi et son Dieu. Que sera-ce du chiétien qui trahit ses convictions, qui renonce aux lois chrétiennes en présence du moindre sacrifice? « Qu'il ne pense pas être encore chrétien, dit un Père de l'Église, celui qui a honte de se déclarer tel : Non christianum se rc/iutet qui christianum esse veretur; et le caractère de soldat de Jésus-Christ, imprimé par le baptême sur son front comme une couronne de gloire, atteste qu'il est un déserteur: Baptismus, qui militent Christv coronat, convincit desertorem 2. L'apôtre saint Jean donne le nom d'antechrisls aux chrétiens qui trahissent leur foi et qui abandonnent l'Église : « Ils sont sortis de nos rangs, ditil ; mais en réalité ils n'étaient pas des nôtres : car, s'ils avaient été des nôtres, ils seraient restes avec nous 3. »
Sans doute cette apostasie n'est pas toujours intérieure; mais c'est l'apostasie pratique, publique, la plus coupable et la plus funeste. Elle ajoute au scandale de la trahison le scandale de l'ingratitude et du mépris envers Dieu.
1 Isai*, li, 12 et 13.
s Saint Cyprie\, sermon V, de Lapais.
s 1 Joan., Il, 19.
Oui, iiidii Dieu, dira ce faible chrétien, je s.iis ce que vous exigez de moi, ma raison est d'accord avec votre parole sainte. J'ai été élevé dans vos temples, j'ai eu l'inappréciable privilège d'une instruction <it d'une éducation chrétiennes. Je connais la salutaire influence des cérémonies augustes de la religion, l'efficacité surhumaine des sacrements et des bienfaits de votre Eglise; mais l'opinion qui domine s'est soulevée contre VOUS, l'audace de vos ennemis grandit chaque joui'. J'impose silence aux pieux souvenirs de mon enfance. Je repousse les sollicitations de votre miséricorde, et j'outragerai demain. s'il le faut, votre croix, votre Evangile et votre amour.
Que dis-je?ces faibles chrétiens retournent contre Dieu sa honte, sa patience, sa miséricorde infinies.
Attendez, dira ce pécheur touché par la grâce, attendez. Seigneur, que je puisse revenir à vous, luand je serai libre, quand je pourrai échapper à cette situation qui m'enchaîne, fuir ces amis qui me retiennent dans le mal, rompre ces relations qui m'entourent comme d'un cercle fatal, alors je me montrerai chrétien, je frapperai ma poitrine, je réparerai mes égarements et mes fautes. Je vous donnerai les derniers jours de ma vie ; ce que les hommes ne voudront pas ou ce qu'ils ne pourront me ravir, sera votre part : car ceux qui parlent si haut du respect des convictions et de la liberté des consciences sont d'impitoyables tyrans. Vous, mon Dieu, vous êtes infiniment patient et infiniment miséricordieux.
Aux sollicitations qui le pressent de revenir à Dieu, ce pécheur, brisé par la maladie et menace par la mort, répondra : Je ne veux pas mourir sans obtenir le pardon. La foi est restée vivante dans mon âme, maigre les fautes et les souillures d'une longue vie. Dieu m'appelle à lui par la douleur, par les séparations déchirantes, par la solitude attristée de la vieillesse: mais je veux attendre encore. Que diraient ceux qui m'entourent? Comment pourrais-je me retrouver parmi eux, si la saute m'était
rendue ? Quand je n'aurai plus d'espoir, quand je n'aurai plus à compter qu'avec Dieu seul, je reviendrai à lui; je lui demanderai de me pardonner et de me bénir, de se donner à moi dans les visions et les félicités du ciel, de m'accorder les récompenses de ses élus et de ses saints.
Croyez-vous, Nos Très Chers Frères, que Dieu, méprisé et repoussé si longtemps, ne se lasse pas de tant d'ingratitude, et qu'il ne venge pas de tels outrages:' Il a dit : Je renierai devant mon Père, qui est au ciel, celui qui m'aura renie devant les hommes: Qui autem negaveril me~coram hominibus, negabo et ego eum coram Pâtre meo, qui in cœlisest1. Et ailleurs : « Celui qui m'aura couvert de confusion, moi et ma doctrine, le Fils de l'homme rougira de lui quand il viendra dans la majesté de son Père et de ses saints auges. Qui me erubuerit et meossermones, hune Films hominis erubescet, cum venerit in majestate sua, et Patris, et sanctorum angelorum 2. »
Quand les hommes ne pourront rien pour vous, quand à l'heure de votre mort les crimes de votre vie tortureront votre conscience et appelleront les châtiments de Dieu, quand voire foi se ranimera aux lueurs de l'éternité, quand votre regard troublé cherchera une consolation et une espérance, quand vos mains se tendront éperdues pour saisir la croix si longtemps repoussée, ce Dieu méprise vous rejettera et il rougira de vous à cette heure terrible : Hune Filius hominis erubescet.
Quand, au dernier jour, devant toutes les générations humaines assemblées, le Fils de Dieu apparaîtra dans cette majesté et cette justice dont la pensée seule frappait de terreur les anachorètes dans leurs déserts et les saints au milieu de leurs œuvres héroïques et de leurs mortifications sanglantes, le Fils de l'homme, le Juge suprême rougira de vous, et vous couvrira d'une confusion éter-