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A QUELQUES AUTRES DÉPUTÉS

Nancy, le 21 mars 1883.

Monsieur le Député,

Je viens de lire dans le Journal officiel (numéro du 22 mars), le discours que vous avez prononcé à la Chambre des Députés dans la séance du vendredi 21, et, dans ce discours, les paroles suivantes :

« Est-ce que les représentants les plus autorisés de l'Église romaine reconnaissent le gouvernement républicain?... Quand je veux savoir ce que pense l'Église catholique, j'écoute ceux qui la représentent, le langage de ses évoques et du Pape, et non le langage des

je demande que cet enseignement funeste et ces manuels que je combats soient imposés aux écoles de mon diocèse et de la France entière?

En vérité, c'est trop outrager le bon sens et repousser l'évidence même.

Quand une sentinelle avancée signale à ses compagnons d'armes les préparatifs et l'approche de l'ennemi, quand elle leur crie : prenez garde! elle trahit donc son drapeau ?

Quand le général Ducrot suppliait l'Empire insouciant de se préparer à une lutte terrible avec l'Allemagne et affirmait l'insuffisance des défenseurs que la France pourrait opposer à l'invasion allemande, le vaillant général trahissait donc son pays? Il appelait de ses vœux les désastres de cette guerre dans laquelle il a si héroïquement combattu?

Enfin, quelques lignes plus loin que celles que vous avez reproduites, j'exprime comme conclusion de ma lettre pastorale ces vœux et ces espérances : « Mais non, il n'en sera point ainsi. Les fils de la France conjureront tous ces périls par l'accomplissement fidèle, généreux, héroïque de tous les devoirs qu'impose le patriotisme. Dieu, qui a tant aimé la France, la comblera encore de ses bienfaits. Il lui rendra, à la tête de toutes les nations chrétiennes, la mission de Fille aînée de l'Église, d'auxiliaire de sa miséricorde ; il gardera à notre pays ce don incomparable de sa boute que le grand Pape Léon XIII appelait naguère le tempérament à la fois religieux et magnanime de la nation française. » Sont-ce là les espérances et les vœux d'un étranger ou d'un Français qui trahit sa patrie :'

Certes, Monsieur, je ne me permets pas de douter de votre patriotisme et du patriotisme de vos amis; je ne fais à personne un pareil outrage. Donc, vous et vos amis vous aimez la France. Je prétends l'aimer autant que vous: mais, si je puis employer cette expression, nous ne

l'aimons pas de la même manière. Dans le choix et l'emploi des moyens de servir notre pays, un abîme nous sépare.

Pour vous et pour vos amis, les périls qui menacent notre pays, ce sont les richesses du clergé, dont une grande partie cependant ne vit qu'au prix des plus dures privations. Ce sont les richesses des évèques. qui tous, sans exception (quoi qu'en puisse dire M. de Douville- Maillefeu), sont tenus à la vie la plus modeste et à la plus stricte économie, alin ne pouvoir donner encore l'exemple de la charité. Le péril qui menace notre pays, c'est l'hostilité des évêques, qui, attaqués du haut de la tribune française et jusque dans les moindres villages, insultés tous les jours par la presse des grandes villes, par la dernière des brochures répandues partout à profusion, se permettent d'élever la voix pour défendre les trésors divins qui leur son! confiés et les âmes dont ils répondront devant Dieu.

Le péril de notre pays, c'est l'autorité de celui que vous traitez en étranger et qui, sachez-le bien, n'est étranger nulle part; parce que, dans l'univers entier, les catholiques le saluent, l'aiment et le vénèrent comme leur docteur, leur pasteur et leur père ; c'est l'autorité d'un Pape tel que Léon XIII, dont les gouvernements schismatiques et hérétiques admirent la douceur, la prudence et la sagesse ; de Léon XIII qui vient de donner de nouveau à la France un témoignage éclatant de son affection protonde et de sa modération, pour ne rien dire de plus.

Le péril, c'est l'existence de ces congrégations religieuses déjà dispersées, mais qu'il faudra, demain, par des lois favorables à toutes les autres associations et hostiles à elles seules, atteindre encore pour les frapper et les détruire, au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité t

Le péril de notre pays! mais ce sont les admirables Frères des Écoles chrétiennes: ce sont ces institutrices»

congréganistes qui partagent leur temps et leur vie entre l'instruction des enfants du peuple et le soin des malades et des pauvres; ce sont les héroïques religieuses de dos hôpitaux, dont vous ne remplacerez jamais l'intelligence et

le dévouement.

Pour vous, entin, le grand péril de noire pays, c'est l'Eglise catholique, qui a fait la France si grande, si puissante et si belle: c'est Jésus-Christ, son Evangile et sa Croix; c'est la Religion, c'est Dieu lui-même qu'il faut nier, repousser et maudire.

Pour moi, le péril qui menace notre pays, c'est la lutte religieuse, qui grandit chaque jour, divisant de plus on plus les esprits, blessant les consciences, soulevant au fond des cœurs une indignation qui, pour être longtemps contenue, pourrait bien, un joui', n'en être que plus redoutable.

Le péril, c'est l'immoralité qui, par la brochure et le roman, par la presse, la gravure et les affiches immondes, déborde de toute part et qui, montant toujours comme uni! marée de boue, emportera bientôt, avec la vertu et l'honneur des générations nouvelles, la vigueur des corps, la dignité des âmes et l'énergie des caractères.

Le péril, c'est l'enseignement sans Dieu, qui fait les peuples sans Dieu, c'est-à-dire sans autorité etsans frein: l'enseignement qui, insultant la France du passé, divisant la France du présent, sacrifie la France de l'avenir.

Le péril, il est dans le progrès et les audaces toujours croissantes des légions du pétrole et delà dynamite; et en face de ces périls intérieurs, il est dans l'isolement de la France au milieu des nations de l'Europe, indifférentes ou hostiles, et épouvantées des progrès de l'anarchie, pour laquelle vous et vos amis vous réservez tous les trésors de votre indulgence ! Il est surtout dans l'aveuglement de ceux qui, malgré tant de sujets d'inquiétude et d'angoisse, ne veulent ni voir ni comprendre; et et4 sont ces hommeslà que j'ai appelés des « aveugles obstinés ».

Vous voulez la laïcisation complète des écoles, et <lans le discours que j'ai cité, vous affirmez que ces lois de laïcisation à outrance sont « les lois les plus essentielles à la République et à l'État français, les lois fondamentales du pays. »

Moi, j'affirme que le> congrégations religieuses ont le droit et le devoir de consacrer leur dévouement à l'instruction et à l'éducation des enfants de la France; mais je remercie et je bénis les maîtres laïques qui méritent la confiance des familles et qui sont dignes de leur grande mission.

J'affirme que ces lois de laïcisation sont les plus funestes ta la République et à l'État, les plus opposées à la générosité de notre caractère national et aux nobles traditions de notre pays.

Vous avez banni de l'école, avec le nom de Dieu, le nom de la Patrie. — Nous, maîtres catholiques, prêtres et évoques, nous mettons ces deux mots sacrés sur les lèvres et dans le cœur des enfants.

Vous prétendez arracher les enfants à leurs familles, pour les soumettre à un enseignement que condamnent ces familles, et à des maîtres qu'elles repoussent. — Je prétends que le droit des pères de famille de choisir renseignement et les maîtres de leurs enfants est un droit sacré, et que la mission de l'État est de contrôler loyalement et de réaliser tous leurs vieux.

Il ne vous suffit pas de combattre, par tous les moyens qui sont en votre pouvoir, renseignement congréganiste et libre, vous voulez l'anéantir et détruire ainsi toute concurrence avec vos écoles, — ces écoles dont vous proclamez pourtant la supériorité! — .rappelle de tous mes \<ew\ une concurrence loyale et au grand jour, avec la répartition des secours et des subsides dans la proportion exacte du nombre des élèves.

Vous applaudissez à l'organisation, à rinlluence, aux efforts des sociétés politiques et secrètes, et vous pour-

suivez d'une haine inexorable les congrégations religieuses, contre lesquelles vous êtes impuissants à élever une accusation sérieuse. — Je repousse toutes les associations «jue la honte ou la peur retiennent dans les ténèbres et dans le mystère. Je déclare que les associations religieuses ont droit au respect et à la liberté.

Vous désirez que dans les 11), 001) communes de la France, les maires et les instituteurs deviennent les adversaires acharnés des curés. — Moi, je demande aux curés d'être les amis et les pasteurs de tous ; de rester doux, patients, résignés en face de toutes les attaques et de tous les outrages. Je leur demande de se dévouer et de pardonner toujours.

Vous voulez que le maire envahisse le clocher et même l'église. — Moi, je veux que le maire s'occupe de la mairie et de la commune, et le curé de sa paroisse et de son église.

Vous espérez que l'instituteur deviendra partout, et surtout à l'école, l'apôtre de la grande politique et de la force gouvernementale, c'est-à-dire du gouvernement qui vous convient, des opinions qui sont les vôtres et des lois que vous avez faites contre tous ceux qui se permettent de penser et d'agir autrement que vous. Vous réclamez des condamnations rigoureuses contre les prêtres qui laissent échapper une seule parole dans laquelle une inquisition nouvelle, établie dans chaque village, — inquisition souvent inintelligente, toujours haineuse et sans pitié. — s'efforce de découvrir une attaque personnelle, une allusion politique ou un blâme contre les manuels d'instruction qui outragent notre foi. — Moi, je désire de toute mon âme que les instituteurs et les prêtres s'élèvent audessus de toutes les divisions de personnes et de partis, au-dessus de toutes les luttes politiques, dans l'intelligence vraie de leur grande mission.

Vous croyez que l'Etat doit dominer l'Église et que les prêtres sont des fonctionnaires livrés à la domination sou-

veraine du gouvernement, quel qu'il soit. — J'enseigne la distinction essentielle des deux pouvoirs et leur indépendance dans la sphère qui leur est réservée.

La séparation de l'Église de l'Etat est l'objet de vos désirs, mais pour l'époque seulement où, par des mesures oppressives et des décrets iniques, vous aurez détruit l'autorité et l'influence de l'Eglise dans notre pays. Alors, vous vous éloignerez d'elle, comme on s'éloigne d'un ennemi après l'avoir frappé à mort. C'est ce que vous appelez « la séparation. » — J'ai la conviction profonde que la société religieuse et la société civile doivent s'entendre et s'unir pour le bien de tous, dans la loyauté parfaite et le respect de tous les droits.

Enfin, vous combattez chaque jour les croyances qui ont été celles de votre enfance et de votre jeunesse ; et pour imposer, je ne dis pas vos doctrines, mais vos négations, vous voudriez employer toutes les ressources, toute 1'inlluence et toute la puissance de l'Etat. — Moi, pour répandre les croyances que l'étude et l'expérience ont affermies dans mon âme, pour répandre la foi catholique, dont je suis le représentant et l'apôtre, je ne veux que la persuasion qui éclaire les esprits et la charité qui gagne les cœurs.

Et maintenant, Monsieur, je demande à qui est capable de voir et de comprendre : où est le respect de la vérité, de la justice et de la liberté? où est l'intelligence éclairée des aspirations, des intérêts et des périls de la France:' Je demande : ou est le vrai patriotisme ?

Recevez, Monsieur le Députe, l'assurance de mes sentiments dévoués.

7 Charles-François,

Evoque de Nancy et de Toul.

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