‹ Letters pastoralesChapitre 41 sur 46 · A M. L'ABBÉ F. LAGRANGE · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ F. LAGRANGE

t PROPOS DE LA VIE DE M» DIPWLOl'P

Nancy, fête de Saiut Pierre et Saiut Paul, 29 juin 1883.

Cher Monsieur l'Abbé,

J'aurais voulu vous adresser sans retard mes chaleureuses félicitations et l'expression de ma vive reconnaissance pour les deux volumes de la Vie de Mgr Dupanloup que vous venez de publier. Mais des visites pastorales, des œuvres à diriger, des cérémonies nombreuses ne m'ont pas permis de réaliser plus tôt les désirs de mon cœur.

.le ne veux pas retarder davantage la manifestation de ma vénération profonde et de mon admiration pour l'illustre prélat dont vous retracez a\ ec tant de talent la belle, noble et sainte vie.

Ce que je retrouve à chaque page de vos deux volumes, ce qui se révèle avec un éclat, un charme qui me ravit, c'est l'âme du grand evêque.

Cette âme était ardente, généreuse, impétueuse même;

« Je me passionnais pour tout, a dit Mgr Dupanloup en parlant de sa première enfance, toutes mes facultés étaient ardentes. » Mais ces ardeurs, il les a disciplinées, dirigées par la force de sa volonté, par la puissance de sa vertu. Ses résolutions de retraite, ses notes intimes en font foi ; c'a été le combat de sa vie entière.

Celte âme affectueuse et ardente, vive et aimable, énergique et tendre, a groupé autour d'elle les plus fidèles amitiés et a inspiré d'admirables dévouements. Elle allait par un élan spontané vers tout ce qui est grand et beau. Elle subissait à un degré étonnant l'attrait des grands spectacles de la nature.

L'évêque d'Orléans aimait les hauteurs « où l'air est plus pur, le ciel plus ouvert, Dieu plus familier. » « Goûtant la paix des montagnes auprès d'amis bons et fidèles, écrivait-il, la tète nue sous le ciel bleu, j'ai taché de lire ce que Dieu écrit dans la majesté des forêts, dans la rapidité des eaux, dans la fertilité des campagnes, et d'oublier ce que les hommes écrivent avec un peu d'encre sur un peu de papier. »

11 aimait surtout les montagnes de la Savoie, vers lesquelles il revenait chaque année avec tant de bonheur. « Bonne arrivée à Menthon. Ce matin, sur la terrasse, en regard d'Annecy, douce impression du Dominum qui fecil nos venite adoremus ; doux et délicieux regard sur ce pays où Dieu m'a créé. »

La pieté de l'évêque d'Orléans portait l'empreinte des qualités de cette nature exceptionnelle ; elle était vive et pénétrante, active et austère. Il a raconté, en termes tonchants, dans son beau livre intitulé : Y OEuvre par excellence ou Entretiens sur le catéchisme, les émotions de sa première communion. Ses terreurs furent grandes aux approches du sous-diaconat, et le jour de son ordination au sacerdoce, au moment de la consécration des mains, il fondit en larmes.

Cette piélé vive et profonde, il la conserva toute sa vie.

Je me souviens avoir entendu un des orateurs catholiques les plus dévoués et les plus éloquents de notre époque exprimer les sentiments d'édification dont il avait été. pénétré, en assistant pour la première fois, il y a quelques années, à la messe de l'évêque d'Orléans, et l'impression que lui avaient faite la dignité, le recueillement du vieil évêque, et surtout l'accent avec lequel il avait prononcé le Domine non sum dignus... en se frappant la poitrine.

L'amour des âmes rachetées au prix du sang de Jésus- Christ fut la vraie passion de cette nature généreuse. Ce sont les âmes que l'évêque d'Orléans cherchait partout dans ses prodigieux travaux. Cet amour surnaturel, divin, était déjà l'inspirateur du jeune catéchiste de Saint-Sulpice. Et cherchant la cause première de la puissance que Dieu avait donnée, dès cette époque, à sa parole, il écrivait : « La vérité est que, même pour les esprits stériles, l'amour des âmes est la vraie inspiration. »

C'est cet amour des âmes qui lui arrachait, à la fin -de son magnifique panégyrique de Jeanne d'Arc, ces accents tout vibrants de charité, lorsque, parlant de ses diocésains qui n'étaient encore ses fils que par l'espérance, il disait: « Je crois avoir leurs cœurs, quand me donneront-ils leurs âmes"? Leurs âmes ! c'est bien pour elles qu'on donnerait mille vies, si on les avait, comme une goutte d'eau. »

C'est cet amour des âmes qui a fait de ce grand évêque, de cet orateur puissant, de ce polémiste redoutable toujours debout sur toutes les brèches ouvertes, qui en a fait un admirable directeur des consciences. Sa direction était forte et puissante ; il demandait et il obtenait beaucoup : là, comme partout, il dominait et il entraînait vers les hauteurs. Il y aurait sur ce sujet si intéressant tout un volume à écrire ; vous n'avez pu évidemment qu'indiquer à grands traits cette partie si peu connue de la mission providentielle et de la noble vie de }\£v Dupanloup.

L'énergie et la douceur, les dons d'une intelligence supérieure et les qualités d'un cœur admirablement bon, une activité dévorante et une facilité prodigieuse pour le travail en ont fait un maître sans égal. Plusieurs de mes vénérés collègues ont loué, avec une autorite bien supérieure à la mienne* 1 influence de Mgr Dupanloup sur la jeunesse dont il a dit lui-même « qu'elle avait clé son premier et son dernier amour. »

Il faut le reconnaître, le catéchiste par excellence, le supérieur incomparable du petit séminaire de Paris est bien plus digne d'admiration que le brillant professeur de la Sorbonne etque l'orateur entraînant des grandes chaires de la capitale ; et à ce point de vue encore, dans votre beau livre, quelles révélations pour un grand nombre !

Et aussi, quelle âme vraiment épiscopale ! Quel dévouement à son clergé et à son peuple t Quelle direction toutepuissante donnée à son petit séminaire de la Chapelle et aux études ecclésiastiques ! Quelles ordonnances d'une prudence, d'une sagesse, d'un zèle consommés pour l'administration de son diocèse et pour tous les travaux du ministère pastoral ! Quelle fermeté héroïque et quelle inépuisable charité au milieu des horreurs de la guerre et de l'invasion ! Mais que dire de ces retraites d'hommes établies dan? la cathédrale d'Orléans et de ces conférences aux mères chrétiennes qui furent peut-être ses plus beauxtriomphes oratoires ! de ces confessions des hommes du monde, des ouvriers, des pauvres, entendues pendant les nuits elles-mêmes ! de cette (lamine enfin qui, jaillissant sans cesse de ce cœur d'apôtre et d'evêque, a circulé et porté partout la lumière surnaturelle et la vie de Dieu dans ce grand et beau diocèse d'Orléans où sa m,1 moire est impérissable !

Cette âme dont la fière indépendance ne voulait porter que le joug de la vérité et de la justice avait les délicatesses de la modestie. Jamais Mgr Dupanloup ne parlait de son influence, de ses relations si brillantes et de ses

succès. Lorsque, dans le cours de causeries intimes, la reconnaissance et l'admiration essayaient de se manifester, l'évêque imposait le silence et détournait la conversation.

Vous avez dit avec quel oubli de lui-même il allait consoler et fortifier les âmes après l'émouvante oraison funèbre de son saint ami le P. de Ravignan.

Malgré les eiforts de l'ingratitude et de la haine, la postérité dira bien haut qu'il a ete, dans la grande lutte de la liberté de l'enseignement chrétien, le vrai guide, le vrai chef et le vrai vainqueur. Aussi quand les suffrages de l'Assemblée eurent consacré cette victoire, la majorité, dans l'élan de la reconnaissance qui alors dominait tous les cœurs et tous les partis, chercha l'évêque d'Orléans pour lui faire une ovation ; mais il avait disparu : il avait quitté tout à coup l'Assemblée et Versailles.

Bien des avances lui furent faites par les divers gouvernements qui se sont succédé; mais il restait, en face de tous, évêque avant tout, gardant sa liberté entière et regardant de haut tout ce qui touchait à ses intérêts personnels et à des ambitions indignes de son grand cœur.

Avec quelle reconnaissance émue il se rendait souvent au lieu de sa naissance, à Saint-Félix! Et là, dans cette église à laquelle il a légué son cœur, l'évêque arrive à la renommée et à la gloire priait et pleurait longtemps devant les fonts baptismaux où il avait reçu la dignité de chrétien. Lue aine moins grande que la sienne eût redoute les souvenirs si humbles de son urigineetde son enfance; lui, il les recherchait avec bonheur.

Il faut relire ces paroles qu'il écrivait après avoir visité, en 1855, la paroisse de Saint-François, en Savoie, où son oncle avait été curé et où sa mère était venue souvent : « Domine spes mca ajuventUte me a... Seigneur, nous êtes mon espoir dès ma jeunesse : comme c'est \rai ! /// tecatitatiomea semper: c'est vous qui devez être toujours l'objet de mes cantiques. Voilà bien ce qui doit être ! Ego sum

permis et non horno : Je suis un ver de lerre, non un homme, et abjectio plebis, un pauvre fils du peuple. Voilà bien où j'en étais ; mais :

« C'est vous qui m'avez appelé un jour : In te projectus sum ex utero: du sein de ma mère, j'ai été jeté entre vos bras...

« Puis, après avoir dit et redit ces admirables paroles, j'ai commencé l'office de saint Euverte, mon saint prédécesseur... Voilà le miracle, et cette incroyable transformation ! Elegit ipsum Domimis ab omni viventi l Dieu l'a choisi entre tous les êtres vivants. Quelle élection fut la mienne!... »

Nous retrouverons encore dans son testament les accents admirables de sa profonde humilité et de sa reconnaissance envers Dieu.

Voilà la vraie grandeur de l'homme, du chrétien, du prêtre ; elle est là ou elle n'est nulle part sur la terre !

Ce qui apparaît encore, avec la clarté de l'évidence, dans votre récit et dans les documents si nombreux dont vous multipliez les citations, c'est l'amour passionné et le dévouement sans réserve de Mgr Dupanloup à l'Église et à la Papauté. Je ne veux pas rappeler ici ces paroles si éloquentes, ces écrits si nombreux, ces brochures foudroyantes qui, à l'heure des périls, sonnaient la charge comme le clairon des batailles et dont M. Villemain disait qu'on ne pouvait les lire tout bas. L'univers catholique sait et ne peut oublier de si éminents et de si incomparables services; et il me suffira de citer l'éloge que Pie IX décernait à l'évêque d'Orléans : « Après avoir été un si intrépide défenseur de l'autorité et des droits de ce Saint- Siège et de la discipline de l'Église, vous avez publié, sur notre pouvoir temporel et sur la souveraineté pontificale. un livre plein de vérité et de lumière, de sorte que parmi ceux qui en ce même temps se sont dévoués à cette laborieuse tâche, nul ne paraît devoir vous être comparé. »

Votre second volume s'achève par l'analyse de la bro-

chure célèbre sur la Convention du 15 septembre, VEncyclique et le Syllabus. Vous examinez le caractère et la portée de la lettre d'approbation de Pie IX et des lettres de félicitations de six cent trente évêques. Car on a essayé de nier que cette lettre pontificale fût une approbation, et on n'a pas daigné accorder une parole aux lettres de six cent trente évêques t

Evidemment il y a là pour l'évêque d'Orléans une gloire absolument exceptionnelle qui est la confusion de ses accusateurs, car jamais évêque n'a reçu de l'univers catholique, ou, pour parler plus exactement, de l'Eglise catholique, de pareils témoignages de reconnaissance et d'admiration.

Il faut remarquer tout d'abord qu'il ne s'agit point ici d'une de ces lettres si nombreuses par lesquelles les Papes expriment leurs félicitations à des écrivains dont ils n'ont pu lire les ouvrages et dont ils louent les excellentes intentions.

Il s'agit d'une lettre pontificale adressée à un évêque illustre sur les questions les plus hautes et les plus décisives, dans les circonstances les plus douloureuses pour l'Eglise et la Papauté, au sujet d'une convention dont la portée était immense, et d'erreurs que l'autorité du Vicaire de Jésus-Christ venait de signaler à l'univers catholique. Qui oserait prétendre que tous les termes d'une pareille lettre n'aient pas été pesés avec une suprême prudence par le Pape, et par un Pape tel que Pie IX?

Et l'on vient nous dire que Pie IX, après avoir décerné les plus magnifiques éloges à cet évêque illustre et vaillant enlre tous, a glissé à la fin de sa lettre un blâme sous des paroles obscures et ambiguës!... Quoi! cet évêque que le Pape félicite du zèle avec lequel il a continué de défendre la religion et la vérité, aurait trahi dans ce même écrit, objet spécial de ces éloges, la religion et la vérité ! Quoi ! le Pape affirme que ce zèle de l'évêque d'Orléans lui donne la certitude qu'il transmettra avec d'autant plus

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d'eiactitude à son peuple le vrai sens de ces lettres apostoliques, qu'il en a réfuté avec plus d'énergie les interprétations erronées : « Gratum itaque tibi signilicamus animum nostrum, pro certo habentes, pro zelo quo religionis et veritatis causam tueri soles, eo accuratius tradilurum esse populo tuo germanam nostrarum litterarum sententiam, quo vehementiuscalumniatas interpretationes explosisti. » Et vous prétendez, ô adversaires implacables du grand évêque, vous prétendez que dans cet écrit MgrDupanloup a donné lui-même une interprétation erronée et hérétique des lettres pontificales, et, dans l'aveuglement de la haine, vous allez jusqu'à oser affirmer que c'est précisément parce que Mgr Dupauloup a donné cette interprétation funeste que Pie IX lui exprime la certitude qu'il commentera dans leur vrai sens ces lettres pontificales a son peuple ! — Mais c'est le Pape, c'est Pie IX que vous accusez de la contradiction la plus flagrante dans les termes eux-mêmes et. la plus déloyale. Et vous prétendez être les seuls vrais disciples de la Papauté, les enfants privilégiés et les admirateurs de Pie IX! Mais jamais les pires ennemis de l'Eglise ne lui ont fait un aussi sanglant outrage.

Ce n'est pas tout. Il faut le redire : six cent trente évêques ont adressé leurs éloges et leurs félicitations à l'évoque d'Orléans au sujet de la brochure, et l'historien de sa vie cite quelques paroles d'un grand nombre des lettres de ces évêques, et entre autres des lettres du cardinal Catterini, un des promoteurs du Syllabus ; de Mgr Deschamps, aujourd'hui archevêque de Malines; de Mgr Guibert, aujourd'hui archevêque de Paris; de Mgr de Bonnechose, archevêque de Rouen: de Mgr Caverol. aujourd'hui archevêque de Lyon ; de Mgr de la Tour d'Auvergne, archevêque de Bourges ; de Mgr de la Bouillerie. alors évêque de Carcassonne,et du cardinal Pecci. devenu Léon XIII.

Je m'adresse encore une fois aux accusateurs de

l'évèque d'Orléans et je leur dis : Vous prétendez que cette brochure contient l'erreur la plus funeste de notre temps, l'erreur la plus directement condamnée par le Syllabus, une hérésie que vous appelez Vhérésie libérale; et cette brochure est approuvée, comblée d'éloges par le Pape infaillible et par six cent trente évêques.Mais alors, ditesmoi, que faites-vous de l'autorité du Vicaire de Jésus- Christ et de l'autorité de l'épiscopat?

En poursuivant, mon cher ami, dans votre troisième volume le récit de cette belle et noble vie, vous nous direz sur le rôle de Mgr Dupanloup au concile du Vatican la vérité exacte et complète, et j'espère que vous y apporterez, comme dans vos deux premiers volumes, la prudence et la mesure convenables.

Et puisque je touche à cette question brûlante, pourquoi n'cxprimerais-je pas ma pensée avec cette franchise et cette simplicité dont saint François de Sales disait : «Il n'y a si bonne et si désirable finesse' que la simplicité. »

Il est utile peut-être que sur cette question, la vérité soit exposée par un evéque qui n'a pas eu l'honneur de prendre part au Concile du Vatican.

Pour rassurer ceux qui ne me connaissent pas, j'ajouterai que j'ai toujours été, même avant d'aller achever à Rome mes études théologiques, le partisan décidé de l'infaillibité pontificale ; j'ai enseigné pendant dix ans le droit-canon et la théologie en exposant la vraie doctrine romaine. Même avant le concile, j'ai prêché la doctrine de l'infaillibilité en présence du vénérable et saint cardinal Billiel, archevêque de Chambéry, que les études de sa jeunesse avaient éloigné de cette doctrine. Et pourtant, ce que j'affirme tout d'abord, c'est le droit incontestable, absolu des évêques de proposer et de défendre leurs opinions dans un concile, jusqu'au moment où la définition contraire est portée. En effet, dans ces augustes assemblées, ils sont, en union avec le Souverain Pontife, les juges de la foi. Si donc Mgr Dupanloup a expose

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et défendu son opinion opposée à la définition de l'infaillibilité pontificale, fût-il allé (ce qui n'est pas) jusqu'à combattre, non pas seulement l'opportunité de la définition, mais la doctrine elle-même, c'était son droit el c'était son devoir.

Mais, me dit-on, Mgr Dupanloup a porté dans le domaine de l'opinion publique et dans les luttes de la presse, cette question qui devait être absolument réservée aux discussions du Concile. Rien n'est plus injuste qu'une pareille accusation. Plusieurs journaux catholiques avaient traité avec ardeur cette question ; un d'entre eux avait même affirmé que l'infaillibilité pontificale devait être définie par acclamation; trois évêques avaient publié des lettres pastorales sur le même sujet, avant que Pévêque d'Orléans fût descendu dans l'arène. Voilà la vérité. Cette accusation, elle se retourne contre ses adversaires.

Mais on nous a dit encore : Mgr Dupanloup s'est efforcé d'entraîner dans son opposition ses vénérables collègues : il a multiplié, dans ce but, les réunions, les démarches, les sollicitations pressantes. Hélas! il a fait ce que d'autres ont fait, sans encourir d'anathème, dans tous les concile, et même au Concile du Vatican, ce qui se fera toujours dans ces assemblées, tant que la nature humaine ne scia pas transformée en une nature supérieure. Que Mgr Dupanloup ait mis, dans ces tentatives et ces luttes, l'ardeur de son âme, l'impétuosité de son caractère, je le reconnais volontiers, mais il n'a jamais écrit une parole qui ne lui convenable à l'égard de ses vénérables collègues, il a toujours respecté l'autorité supérieure du Pape, la dignité et la mission de l'épiscopat. Tous ses accusateurs pourraientils se rendre le même témoignage?

On a reproché amèrement à Mgr Dupanloup et aux évêques de la minorité de s'être retirés au moment du vote décisif. Sans discuter en détail cette objection, je dirai que c est là une question d'appréciation et de pratique qui ne touche en rien aux questions doctrinales. Les évêques de

la minorité ont préféré se retirer que de résister en face au Souverain Pontife en votant contre l'infaillibilité. S'ils avaient pris ce dernier parti, on leur aurait reproché l'audace de leur résistance.

Enfin, on a osé affirmer que l'évêque d'Orléans ne s'vtait pas soumis. Vous pourrez donnerdes preuves nombreuses, irrécusables de cette soumission. En ce moment, il me suffira de citer les paroles qu'il écrivait, à son retour de Rome, dans la lettre pastorale qu'il publiait le 29 juillet 1870, à l'occasion de la guerre, lorsqu'il rappelait « ces graves discussions (du Concile) qui se terminent par la victoire de la foi et de Dieu dans sa volonté sainte. » D'ailleurs, Mgr Dupanloup exigeait des âmes confiées à sa direction une soumission sans réserve au dogme de l'infaillibilité pontificale.

Mais il a été vaincu. Oui, comme il le dit admirablement, il a été le vaincu « de la foi et de Dieu. » Mais il s'est trompé. Oui encore, il s'est trompé comme saint Augustin qui a écrit son livre des Rétractations, comme saint Thomas d'Aquin qui a rectifié dans sa Somme théologique bien des opinions qu'il avait enseignées dans ses ouvrages précédents ; comme saint Alphonse de Liguori et tant d'autres ; comme Fénelon, bien plus grand dans sa défaite que Bossuet lui-même dans sa victoire.

Et ici encore, je reconnais la loyauté et la générosité de Mgr Dupanloup. Il a obéi à des convictions profondes ; il a voulu servir la cause qu'il croyait utile à l'Église, oubliant, méprisant ses intérêts personnels et ne songeant qu'à son devoir. Il savait, avant de quitter la France, que cette question soulèverait des controverses ardentes, et bientôt à Rome, il sut avec une certitude absolue que la majorité se rendrait aux désirs de Pie IX. Il comprit qu'il sacrifiait son influence dans le Concile et ce que je puis appeler son immense et incomparable popularité dans l'univers catholique. Il n'ignorait pas que, s'il eût cédé, s'il se fût rangé de l'avis du Pape et de la majorité, l'up-

position se fût changée en véritable enthousiasme et son insuccès en un magnifique triomphe. Mais il n'a pas hésité, il est allé jusqu'au bout, fidèle à la mission que lui imposait sa conscience. Oui, il y a là une grandeur d'âme et une générosité devant laquelle la postérité s'inclinera avec respect.

C'est encore là un des grands et beaux côtés de cette généreuse nature. Il ne fallait pas essayer de faire devant Mgr Dupanloup même une allusion à ses intérêts personnels, quand il s'agissait de servir la France et l'Église. 11 bondissait alors dans une indignation qui, parfois, l'entraînait à mépriser les conseils de la prudence. Pour cette âme chevaleresque, le péril et les sacrifices avaient d'irrésistibles attraits. C'était la nature française dans ce qu'elle a de plus noble et de plus élevé, et ce grand évêque a été, en vérité, et dans toute l'acception du mot, un grand Français.

Pour moi, je veux le dire, j'ai admiré Mgr Dupanloup dès qu'il m'a été donné de le connaître ; mais, à mesure que j'avance dans la vie, que je vois de plus près les hommes et que, sous les apparences souvent trompeuses et à travers les protestations bruyantes et les acclamations de parti pris je discerne les vrais mobiles des actes et de la vie, celte admiration grandit dans la proportion des déceptions douloureuses que je subis.

Je vois deux nobles figures, celle du Père Lacordaire et celle de l'évêque d'Orléans, monter toujours dans la pure lumière, sur les hauts sommets réservés à l'abnégation sincère, au vrai dévouemeut, aux ardeurs généreuses, au courage sans défaillance et à ce que j'appelle la fière et sainte indépendance des nobles cœurs.

Toutce quej'ai essayé de dire si rapidement et si imparfaitement, vos deux volumes le disent avec un éclat et une puissance qui captivent- A chaque page, vous multipliez les citations les mieux choisies des lettres, des paroles, des écrits, des notes intimes de votre évêque et de

votre père. Il y a là, avec un charme vraiment, supérieur, une démonstration irrécusable de l'exactitude de votre récit.

Que votre ouvrage fasse donc son chemin. Que Dieu, qui déjà l'a visiblement béni, le bénisse plus encore. Il ira partout, il apprendra aux fidèles, et surtout aux jeunes prêtres, avec quel souverain mépris il faut regarder de haut les attaques de l'iniquité et le triomphe de la force, les biens qui périssent, les ambitions égoïstes, les petites et misérables vanités. Il apprendra à tous, même à ceux qui sont indifférents ou hostiles, comment on peut unir dans une même âme et une même vie la dignité et la grandeur de l'homme à la foi profonde, à la pieté ardente, à la charité inépuisable, au zèle prodigieusement fécond, atout ce qui a fait de l'évêque d'Orléans l'immortel défenseur de la France catholique, de l'Église et de Dieu.

Recevez, cher monsieur l'abbé, avec l'expression de ma reconnaissance, l'assurance de mon affectueux dévouement en Notre-Seigneur.

f Charles -François,

Evêque de Nancy et de Tout.

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