DU PROJET DE LOI
Qui interdît aux Maîtres congrepistes l'enseignement dansées Écoles publiques
Nancy, le 12 février 1886.
Monsieur le Ministre,
J'ai reçu par l'entremise de Monsieur Je Préfet de Meurthe-et-Moselle, les arrêtés qui suppriment « l'indemnité attribuée sur les fonds de l'Etat » à vingt-quatre vicaires dans mon diocèse.
Je ne viens point vous adresser une réclamation : je sais que toute réclamation serait inutile. Je ne veux même
pas discuter, en ce moment, l'arrêté qui atteint une chapelle vicariale, établie par un décret rendu en Conseil d'Etat, décret qui, si je ne me trompe, ne peut être supprimé par un simple arrêté ministériel : j'aurai l'honneur de vous adresser à ce sujet une note spéciale.
Je nJai pas l'intention d'examiner si les lois de finances que vous invoquez et qui prescrivent des économies, ne sont pas en contradiction absolue avec les lois qui augmentent sans cesse les dépenses écrasantes de renseignement primaire. Je ne chercherai pas quelle peut être l'utilité des palais scolaires, qui s'élèvent dans du simples villages, de ces écoles dites supérieures où les jeunes filles apprendront avant tout à mépriser la condition de leurs pères, les humble- vertus et les Ira vaux des champs, les soins modestes d un ménage, la simple et noble mission des épouses et des mères.
.Mais je résisterais au cri de ma conscience si je ne protestais contre les procédés dont vous usez à l'égard de l'autorité ecclésiastique.
La question s'élève ici, Monsieur le Minisire, à la hauteur des droits de l'épiscopat, des droits de l'Eglise et de la religion dans notre pays.
Ces arrêtés m'ont été communiqués, — sans doute comme à tous mes vénères collègues, — sous forme de simple notification. Nous n'avons été ni consultés ni avertis. J'ignore, pour ma part, quels motifs les conseils municipaux ont invoqués. Et pourtant les vicariats sont évidemment des charges de l'ordre ecclésiastique; c'est le service religieux des populations qui est directement atteint par ces arrêtés. Si donc, en de telles matières, nous n'avons plus aucun droit, si nous ne comptons plus, que devient notre autorité elle-même? Il y a là, pour toute âme sincère, une usurpation du pouvoir ecclésiastique, et en même temps le témoignage d'un suprême dédain pour ce pouvoir, que vous supprimez dans la mesure où il peut dépendre de vous.
Bien plus, cette omnipotence de l'État une fois admise, où donc s'arrêtera- t-il? Ne pourra-t-il pas demain supprimer par les mômes procédés sommaires, les traitements des desservants et même des curés de canton, et mettre ainsi au service religieux, dans la France entière, d'insurmontables obstacles? Et vous reprochez amèrement au clergé d'envahir le terrain de la politique, et vous frappez sans pitié, sans empiète contradictoire, sans les entendre, les prêtres qui vous sont dénoncés comme coupables de cet envahissement ?
Comment voulez-vous, Monsieur le Minisire, que nos consciences d'évêques ne protestent pas?
J'ai encore, Monsieur le Ministre, à accomplir auprès de vous un grand devoir de ma charge épiscopale, en protestant contre la loi qui va expulser les maîtres congréganistes de toutes les écoles publiques.
J'unis ma protestation à celles qu'ont fait entendre à la tribune du Sénat d'éminents et d'éloquents catholiques. Mais il n'est pas inutile qu'un évèque insiste en ce moment sur quelques points de la plus haute importance.
Permettez-moi de vous dire que personne n'applaudit plus sincèrement que moi aux enseignements de Léon XIII. J'ai toujours affirmé que 1 Eglise n'est liée à aucune forme de gouvernement, qu'elle doit s'élever au-dessus de tous les partis, que sa mission est de rendre les peuples meilleurs et plus heureux en éclairant et en sauvant les âmes. J'ai toujours affirmé, comme l'affirmaient naguère les vénérables Cardinaux-Archevêques de Paris, de Lyon et de Toulouse, « que le clergé, fidèle à défendre la cause sacrée de la religion, doit s'appliquer do plus en plus à la séparer des passions et des intérêts de la politique. » Aussi bien ce n'est pas une œuvre de parti que je fais en ce moment: en dehors de toute préoccupation politique, j'use de mon droit et j'accomplis mon devoir en défendant la cause sacrée de la religion, de la liberté i\v< consciences et du salut des âmes.
Évidemment, il ne peut être question ici, ni de votre personne, ni de la mienne. Je suis évêque et je réponds ,:i un ministre. Yous avez, sans aucune provocation, en présence de la modération, de la patience de PEpiscopat, vous avez outragé la foi dont les évoques sont les gardiens et les apôtres ; vous avez attaqué avec passion les intérêts confiés à notre dévouement, vous avez dirige contre les maîtres congréganistes des accusations qui atteignent les religieux, les prêtres et les catholiques du monde entier. Au sein de ce pays qui veut demander la sécurité, la prospérité et la puissance à l'union et à la paix, vous jetez de nouveaux ferments de discordes et de luttes. Dans ma conviction profonde, vous sacrifiez ainsi la liberté et les droits de l'Eglise, vous compromettez l'avenir de la France. Comment pourriez-vous vous plaindre de l'indépendance, de l'énergie et de l'émotion de ma parole?
Pour justifier cette nouvelle loi, vous prétendez qu'elle est la conséquence nécessaire de la loi du 28 mars 1882 qui a proclamé la neutralité de l'école, et vous ajoutez que vous voulez assurer la liberté de conscience.
J'ai démontré dans deux lettres pastorales *, et en particulier dans celle qui a pour titre : « L'enseignement primaire et Vavenir de la France », que la neutralité est impossible en droit et irréalisable en fait, et que l'enseignement subirait de plus en plus le courant toujours plus puissant et je dirai plus violent et plus aveugle de la lutte religieuse.
J'ai démontré que la loi du 28 mars 1882 est la négation de la liberté de l'enfant, de la liberté des familles, de la liberté de l'Église catholique et de la Religion, de la liberté des maîtres, de la liberté du riche, de la liberté du pauvre, de la liberté du peuple, et j'ai conclu que la
1 La loi du 28 mars 1882, l'enseignement primaire, la religion et la liberté, V. pape 115. L'enseignement primaire et l'avenir de ta France, V. page 249.
liberté de l'enseignement, la liberté des consciences et des âmes, étant la sauvegarde et le rempart de tontes les libertés, cette loi conduit notre pays à l'universelle servitude. « L'Etat, ai-je dit, l'État, maître absolu de l'enseignement, s'empare de l'enfant, de son intelligence et de sa volonté, le dirigeant et le formant à son gré; par l'enfant, il s'empare des générations qui s'élèvent. Quand l'âme d'un peuple est captive, qui donc pourra le délivrer ? Ce peuple, il n'a même plus le sentiment de son déshonneur et le regret de la liberté perdue. »
Je n'ai trouvé nulle part, Monsieur le Ministre, ni dans les discours, ni dans les écrits où cette question a été traitée, je n'ai trouvé nulle part une réponse à ces démonstrations que je crois sans réplique.
Pour restreindre, en ce moment, le débat, j'affirme que la neutralité, fût-elle scrupuleusement et parfaitement observée, viole encore les droits et la liberté de l'immense majorité des familles, qui veulent que l'enseignement religieux soit donné à leurs enfants dans les écoles.
L'école n'est, si je puis ainsi dire, que le prolongement du foyer domestique; le maître est l'auxiliaire et le représentant du père et de la mère. Si donc il ne donne pas l'enseignement religieux quand les parents l'exigent, il trahit son devoir et sa mission, il outrage l'autorité de la famille, comme la neutralité outrage la religion qu'elle repousse.
D'ailleurs, Monsieur le Ministre, ce n'est pas dans les discours que vous venez de prononcer que les maîtres de nos écoles pourront trouver l'inspiration et la règle de la neutralité. Vous leur apprenez à repousser et à mépriser toute religion. Or, il est absolument impossible que ce mépris dominant, surtout à ce degré, l'âme des maîtres. ne se traduise pas dans leurs paroles, dans leurs leçons, dans leur vie tout entière, qui devrait être, elle aussi, un noble et puissant enseignement.
Mais, étrange et lamentable contradiction ! vous voulez, contre la volonté des familles, imposer à l'école la neuralité religieuse, et vous repoussez de ces mêmes écoles la neutralité politique qui, elle, est possible et nécessaire. Voici les paroles que vous avez prononcées et qui ont été applaudies : « Eb bien! je dis, moi, que nous avons le droit de faire aimer le régime actuel et de faire enseigner le respect de la constitution républicaine... Nous avons le droit et le devoir de donner dans nos écoles l'amour de la République et nous y veillerons. »
Quoi ! Monsieur le Ministre, vous avez le droit et le devoir d'imposer aux maîtres et aux élèves l'amour d'un régime politique! Quoi! vous avez le droit et le devoir d'enlever à des enfants, par l'influence quotidienne de l'enseignement, par l'ascendant de leurs maîtres, les opinions et les convictions de leurs familles ! Quoi ! vous avez le droit et le devoir de faire franchir aux luttes de la politique le seuil de ces écoles où le maître doit s'élever au-dessus des partis dans la sérénité et la grandeur de sa noble mission I Vous avez le droit et le devoir de porter ces divisions et ces luttes jusque dans le sanctuaire de la famille ! Ce que le père et la mère aiment et respectent, les maîtres le maudiront ! Les enfanta apprendront à mépriser les convictions que leurs familles ont servies dans la prospérité et dans l'épreuve, dans la fidélité et dans l'honneur! Entre l'école et le foyer domestique, entre le père et le fils, entre la mère et la fille, vous établirez un antagonisme douloureux, j'allais dire criminel ! L'autorité la plus haute et la plus sacrée qui soit au monde, vous travaillerez, tous les jours et partout, à l'abaisser et à la détruire, au profit d'un parti! Et c'est pour accomplir celte œuvre que la France vous a portés. vous et les vôtres, au pouvoir et qu'elle vous y maintient ! Non, non, je ne l'admettrai jamais ; car pour repousser avec indignation de pareilles doctrines, il suffit, en vérité, d'avoir dans l'intelligence les premières notions de toute
société humaine, et dans la poitrine un cœur d'homme.
Un jour, peut-être, un de vos successeurs fondera, dans nos écoles primaires et jusque dans nos salles d'asile, des prix de politique. Les enfants qui les obtiendront devront être évidemment et en toute justice ceux qui auront lutté avec plus d'audace contre les conviclions de leurs familles, et qui seront arrivés avec plus d'efforts à apprécier les bienfaits, la prospérité et la gloire de votre politique.
C'est là, sans doute, ce que vous appelez, avec une cruelle ironie, « la pacification sur le terrain de l'éducation nationale. »
Vous reprochez à la religion chrétienne de présenter le travail comme un châtiment et la vie comme une expiation. Le travail, qui est une épreuve et un châtiment, est aussi un devoir et un honneur. Le travail, la foi chrétienne l'a non seulement relevé, ennobli, transfiguré, sanctifié, je dirai qu'elle l'a divinisé pur les leçons et l'exemple du Fils de Dieu. La vie présente est, elle aussi, une épreuve : elle est un chemin qui nous conduit à la peine ou à la récompense, sanction nécessaire de toute loi morale. Si vous niez la vie future, vous niez cette sanction, et le devoir, la vertu, la morale, ne sont plus que des formules vaines et impuissantes. Si les espérances d'une vie supérieure, éternelle ne planent pas au-dessus de cette vie si courte et si sombre; si l'homme, et surtout le travailleur et le pauvre, sont enfermés dans les limites étroites de la terre et du temps, il n'y a plus ici-bas d'autre but que la jouissance, d'autre refuge dans le malheur que le désespoir, d'autre autorité que le droit inexorable de la force.
Vous prétendez que les doctrines chrétiennes, ces doctrines lumineuses, salutaires, nécessaires, sont en contradiction avec les notions et les aspirations de la société moderne. Si votre affirmation était exacte, il faudrait plaindre la société moderne. Mais ce qui démontre que vous vous trompez, c'est que si vous laissiez aux
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familles la liberté que vous proclamez si haut, ce n'est pas à vous, c'est à l'enseignement chrétien qu'elles iraient et c'est à lui qu'irait avec elles la société moderne. En réalité c'est dans ces tendances incontestables qu'il faut chercher la cause première de vos terreurs et c'est à ces terreurs que vous demandez l'inspiration de vos décrets et de vos lois.
Ces doctrines, vous les appelez des superstitions et vous les bannissez des écoles ; vos proscriptions, en effet, n'atteignent pas seulement quelques dévotions et quelques manifestations pieuses qui n'appartiennenten aucune façon aux dogmes catholiques, elles atteignent la religion ellemême.
Une fois encore, de quel droit portez-vous ce jugement? Quelle autorité avez-vous pour bannir des écoles, avec un enseignement que les familles apprécient et réclament, la religion de la majorité des Français?
Vous nous dites que vous ferez enseigner dans les écoles le spiritualisme. Mais pourquoi ce syslème philosophique serait-il plus respecté que la religion chrétienne par les maîtres qui sont sous vos ordres et parle ministre qui vous succédera? Si ce ministre admet le matérialisme le plus abject, pourquoi ne l'imposera-t-il pas à son tour à toutes les écoles? Comment ne voyez-vous pas que vous ouvrez ainsi la voie à toutes les négations et à l'oppression absolue des consciences?
Vous avez fait un aveu regrettable pour la morale que vous opposez à la morale évangélique. Voici vos paroles : « Monsieur Chesnelong me disait, l'autre jour, qu'il n'y avait aucun intérêt à séparer la morale de la religion. Eh bien ! nous sommes, nous, d'un avis différent: car nous croyons que, si un jour, le doute venait à détruire le dogme, il pourrait du même coup emporter la règle morale. »
Je me permets, Monsieur le Ministre, de vous demander si votre morale repose sur des affirmations précise-.