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sur des doctrines. Votre réponse est-elle affirmative ? Je prétends que ces affirmations et ces doctrines peuvent être, elles aussi, atteintes et détruites par le doute et par la négation. Et peut-être n'auriez-vous pas eu à chercher longtemps, sur les bancs mêmes du Sénat, des hommes qui les rejettent et qui cependant ont la prétention d'être aussi intelligents, aussi savants, et aussi philosophes que vous. Je ne vois pas quels avantages vous possédez, surtout en face des doctrines chrétiennes ; car ces doctrines ont pour bases premières les données de la raison et les aspirations les plus élevées du cœur de l'homme ; elles ont pour elles l'expérience et le concert des siècles, le témoignage de la science, du génie, de la sainteté et du martyre ; je ne sache pas que vous soyez encore arrivé jusquelà !
Me répondrez-vous que la morale peut se passer de doctrines et de convictions? Mais alors, cet édifice du devoir et de la grandeur morale, cet édifice le plus beau et le plus difficile à élever, cet édifice attaqué sans cesse par les passions en révolte, battu par tous les orages de la vie, vous voulez le construire non pas sur le sable mouvant de l'opinion et du doute, mais sur la négation, sur le vide et le néant.
D'ailleurs, l'expérience a jugé cette morale nouvelle. Les philosophes et les moralistes de ce temps, je l'ai démontré par leurs propres aveux, dans la lettre pastorale que je rappelais il y a quelques instants, n'ont pu aboutir qu'à un état de doute et d'impuissance, qu'ils appellent eux-mêmes « la crise de la morale ». J'ai cité1 ces paroles du plus pénétrant peut-être et du plus éloquent de tous: « On a écrit jadis, dit M. Fouillée, des pages émouvantes pour montrer comment les dogmes religieux finissent : on pourrait en écrire aujourd'hui de plus émouvantes encore sur une question bien plus vitale: comment les
1 l'Enseignement primaire et l'avenir de la France, V. p. 272.
dogmes moraux finissent, Le devoir, même sous la forme suprême de l'impératif catégorique, ne serait-il pas un dernier dogme, fondement caché de tous les autres, qui s'ébranle après que tout ce qu'il soutenait s'est ébranlé?»»
Il faut le reconnaître, Monsieur le Ministre, celle morale n'est pas suffisante pour élever tout un peuple dans le devoir, la vertu et l'honneur. En présence de cette impuissance des philosophes les plus éminents, je me demande avec terreur comment les maîtres et les maîtresses de nos écoles pourront se créer une morale capable d'inspirer leur enseignement et de diriger leur vie.
Vous invoquez contre les droits des congréganistes leur soumission à un supérieur qui peut être en opposition avec leurs supérieurs hiérarchiques et avec la loi humaine, leur soumission à des chefs ecclésiastiques, et comme l'indiquait M. le rapporteur, à un chef suprême qui est à Rome.
Je n'insisterai pas, Monsieur le Ministre, sur ce point, que tous les maîtres des écoles, laïques ou congréganistes, ont un supérieur distinct de leurs chefs hiérarchiques et de la loi humaine, c'est-à-dire leur conscience à laquelle ils doivent obéir avant tout. Vous ne voulez pas supprimer cette autorité de la conscience, et par conséquent vous ne pouvez supprimer, de la part des maîtres de vos écoles, toute opposition et toute résistance à leurs chefs hiérarchiques et à la loi humaine. Ce chef que vous redoutez, ce chef suprême auquel obéissent les supérieurs immédiats des congrégations et les catholiques du monde entier, c'est le Pontife dont la haute sagesse, la prudence consommée, la connaissance profonde des nécessités et des aspirations de notre époque, devraient dissiper toutes les appréhensions et commander tous les respects. Je vous l'avoue, quand en présence des lois que de prétendus
i M. Fouillée, Critique des systèmes dp morale contemporaine, 1883.
libéraux multiplient tous les jours, et, sous l'impression des discours qu'ils nous font entendre, je relis les enseignements de Léon XIII, je le salue, dans mon admiration, et malgré tout, dans mon invincible espérance, non pas seulement comme un défenseur de toutes les vraies libertés, mais comme un libérateur.
« On ne peut, avez-vous dit, confier le soin d'apprendre les libelles civiles et politiques à des maîlres qui ont abdiqué l'indépendance de la conscience et de la pensée et qui vivent courbés sous une loi qui ne vient pas d'eux. » Mais quel homme n'est pas soumis à des lois qui ne viennent pas de lui? Les instituteurs de vos écoles ont-ils t'ait les règlements elles lois qui les gouvernent? L'armée qui ne peut juger les mesures qu'on lui impose a-t-elle fait etpeut-elle modifier les règlements et les lois qui constituent la discipline militaire?
L'indépendance et la conscience des catholiques, des religieux et des prêtres, Monsieur le Ministre, elles résistent depuis dix-neuf siècles à toutes les oppressions, à toutes les iniquités et à toutes les tyrannies. L'indépendance et la conscience des catholiques, des religieux et des prêtres, elles restent depuis dix-neuf siècles intactes, victorieuses, invincibles, au-dessus désœuvrés éphémères des ministres qui passent et sur la tombe des persécuteurs qui meurent.
El vous, Monsieur le Ministre, que faites-vous des libertés civiles et politiques? Je cite encore les paroles que vous avez prononcées à la tribune du Sénat : « Eh quoi ! l'Etat aurait le droit de dire : Je ne veux plus de congrégations sur mon territoire, et il n'aurait pas le droit de dire : Je ne veux plus de congrégations dans mes écoles ? »
En vérité, Monsieur le Ministre, vous jetez ici comme un défi aux principes essentiels de la justice et de la sécurité des citoyens. Vous avez le droit de bannir les congrégations religieuses absolument comme ceux qui
vous succéderont au pouvoir auront le droit de vous bannir du territoire français. Il n'y a qu'une différence : c'est que ces congrégations n'attaquent, ne menacent et n'outragent personne, et qu'elles mettent un admirable dévouement au service du peuple qu'on égare et qu'on exploite.
En vérité, il faut reconnaître, à l'éternel honneur des causes que vous combattez, il faut reconnaître qu'un des résultats les plus lamentables de la lutte que vous avez entreprise est de pervertir, dans notre admirable langue française, jusqu'à la signitication des mots et d'enlever à une part de ce noble peuple jusqu'aux premières règles du sens moral.
A cette objection : que vous détruisez en même temps la concurrence et la liberté, vous répondez : « Faites des écoles libres », et vous revenez avec affectation à cette réponse que vous jugez décisive et triomphante. Cette réponse, Monsieur le Ministre, n'est qu'un nouveau défi jeté à la liberté et à l'évidence des faits.
A qui dites-vous : « Faites des écoles libres » ? Aux familles qui possèdent la richesse ou l'aisance? Mais l'aisance, la richesse de ces familles sont plus apparentes que réelles. Toutes les fortunes ne sont-elles pas atteintes à cette heure par la crise qui grandit chaque jour, par les épreuves de l'agriculture, de l'industrie et du commerce ? Or, ce ne sont pas des dépenses apparentes, mais de réels et de douloureux sacrifices qui créent et qui maintiennent les écoles libres. D'ailleurs, grâce aux impôts qui, eux aussi, augmentent toujours, ces familles paient deux fois, et pour les écoles libres, et pour les écoles publiques dont elles ne veulent pas : où donc est ici la justice, l'égalité et la liberté?
Est-ce aux ouvriers, aux pauvres, est-ce h l'immense majorité du peuple que vous adressez celte invitation : « Faites des écoles libres » ? Mais si le riche peut fonder des écoles au prix de très grands sacrifices, s'il peut
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envoyer ses enfants au loin dans l'école qu'il a choisie, l'ouvrier, le pauvre, tous ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front ne le peuvent pas. Le riche a-t-il donc seul des droits en ce temps de souveraineté populaire ? La liberté sacrée des consciences et des âmes est-elle donc bannie du foyer et de la vie de l'homme du peuple? Prenez garde, la postérité indignée pourrait inscrire au frontispice de vos lois, comme une terrible sentence, cette devise : Malheur aux minorités, malheur aux vaincus, malheur aux faibles, malheur à l'ouvrier et au pauvre, malheur au peuple !
Vous me demanderez peut-être comment nous entendons, nous catholiques, respecter la liberté de l'enseignement et le droit des familles? Rien n'est plus simple, Monsieur le Ministre, et je n'ai qu'à répéter ici ce que j'ai dit toujours et partout, même à l'époque où les conservateurs étaient au pouvoir, ce que j'ai affirmé dans mes lettres pastorales. Je me permets même de vous porter un défi que j'ai formulé bien souvent et qui n'a jamais été relevé par personne. Je serais heureux qu'il le fût par vous.
Ce qu'exige la liberté et ce que nous voulons, le voici : laissez les parents, consultés par l'enquête la plus loyale, en dehors de toute pression, laissez-les choisir les maîtres et les maîtresses de leurs enfants. Si, par le choix des parents, une ville ou une commune a plusieurs écoles dirigées par des maîtres laïques et congréganistes, divisez entre les écoles, en proportion exacte du nombre des élèves, les secours et les subsides qui sont le fruit des sacrifices de tous et auxquels, par conséquent, tous ont le même droit. Dans les écoles, les maîtres ne donneront pas l'enseignement religieux aux (infants dont les parents auront manifesté, dans ce sens, leur volonté bien arrêtée.
Une fois encore, vous affirmez tous les jours, vous et vos amis, que vous êtes les représentants de la volonté nationale, les apôtres de l'instruction, les défenseurs de
la liberté. Vous nous accusez tous les jours d'être les adversaires de ces grandi' principes de la société moderne. Acceptez donc mon défi, acceptez la lutte sur ce terrain, acceptez la concuirence dans la loyauté., la liberté et la justice. Et si vous ne l'osez pas, si vous ne le pouvez pas, ne parlez plus d« la supériorité de vos écoles, de la souveraineté du peuple, et surtout ne parlez plus de liberté.
La loi que je combats n'est pas seulement la négation de la liberté ; elle est encore, à l'égard des congrégations religieuses, un acte d'injustice et d'ingratitude. Il suffira à ma démonstration de citer quelques faits et quelques chiffres.
Une seule congrégation de mon diocèse compte, dans les écoles publiq :es de France et d'Algérie, près de neuf cents religieuses. Que vont-elles devenir quand vous les aurez expulsées de toutes ces écoles, à votre gré et à vos convenances, sans souci de leur passé et de leur avenir, de leurs services, de leur dévouement et de leur pauvreté? Iront-elles réclamer à leurs parents une part de leur fortune? Iront-elles imposer à leurs frères et à leurs sœurs de nouveaux partages?
Comment les congrégations, menacées d'impôts toujours plus lourds, seraient-elles capables de subvenir aux besoins de ces religieuses? Pourront-elles, du moins, ces religieuses, gagner leur pain par un travail obstiné, à celte heure où le travail manque partout, et où la misère se fait si douloureusement sentir ?
Donc, après avoir épuisé leurs forces et leur santé au service des enfants du peuple et de leur pays, ces nobles femmes seront condamnées à la pauvreté et à la souffrance ; peut-être même devront-elles aller, loin de la France, demander à quelque peuple barbare un asile et du pain.
Certes, ce n'est pas ainsi que le gouvernement traite les communards et les anarchistes, et il faudra, en vérité.
redire ces terribles paroles : « Yous ouvrez les bagnes et vous fermez les couvents. »
Je connais une petite ville dont l'école communale est tenue par quatre religieuses. Elles n'ont reçu jusqu'à ce jour que des éloges de tous les inspecleurs : elles ont présenté plusieurs fois, et avec succès, pour le brevet d'institutrices, des élèves de cette école communale. Or, la ville, qui ne leur fournit même pas de logement, donne pour ces quatre maîtresses sept cents francs par an. soit à chacune cent soixante-quinze francs ; et leur congrégation est pauvre. Bientôt sous l'action de la loi nouvelle, contre la volonté de la population et même de la municipalité qui, pourtant, est républicaine, elles seront expulsées de cette école, et ainsi on retournera contre elles tous leurs sacrifices et leur dévouement. Je demande si ce n'est pas le comble de l'injustice et de l'ingratitude.
Mais les maîtres congréganistes seront-ils, du moins, maintenus dans les écoles libres? Nous ne pouvons l'espérer. Le courant qui domine et qui emporte la politique, qui la dominera et l'emportera de plus en plus, ne le permettra pas. D'ailleurs, la loi qui va être votée sera invoquée contre les écoles libres, comme vous venez d'invoquer les prescriptions de la loi du 28 mars 1882. Toutes les raisons que vous avez apportées au sujerdes écoles publiques seront opposées aux écoles libres. Vos successeurs prétendront, à leur tour, que les maîtres de ces écoles ne peuvent dépendre d'un chef étranger, que leur enseignement est opposé aux aspirations de la société moderne, qu'on ne peut leur permettre d'égarer l'enfince et la jeunesse française par de tristes superstitions. Ils devront achever la grande œuvre de « la pacification de l'éducation nationale », et comme on l'a déjà dit, ils ne pourront laisser deux peuples rivaux et ennemis se former au sein de la France.
Les maîtres congréganistes seront donc expulsés, les
congrégations elles-mêmes seront détruites : la lutte religieuse ira jusqu'à son terme fatal.
Car, que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas, vous préparez, pour une époque rapprochée, la suppression du budget des cultes, la séparation de l'Église et de l'Etat que vos successeurs accompliront. Vous préparez la lutte universelle, implacable, contre le catholicisme.
Aussi, je n'ai rien à retrancher aux paroles que j'écrivais il y a une année. Je disais :
« Nous marchons fatalement vers la séparation de l'Église et de l'État. Cette séparation, les violents la réclament; les prudents et les habiles voudraient la relarder jusqu'au jour où le clergé aura été réduit à l'impuissance et où les catholiques auront perdu, un à un, tous leurs moyens d'action et de résistance.
« Alors, du moins, cette séparation sera-t-elle ce qu'elle est dans la république protestante des États-Unis? Non, non ; sur cette terre de France, qui a la prétention d'être la terre de la loyauté, de la justice et de l'honneur, pour la religion de la grande majorité des Français, la séparation ne sera qu'un odieux mensonge, la plus perfide oppression, la plus hypocrite de toutes les tyrannies.
« Le budget des culles, qui est une dette de justice, sera supprimé; les catholiques devront subvenir au traitement du clergé et aux frais du culte ; ils ne trouveront nulle part ni concours ni appui. Mais ce n'est point assez pour la haine. Si la liberté, à un degré quelconque, élait accordée à cette religion qui a sauvé et régénéré le monde, qui a fait la grandeur et la gloire de la France, même dans cet abandon universel, dans ce dépouillement absolu, dans cette faiblesse où tant d'attaques l'auront réduite, elle pourrait se relever encore et reconquérir peu à peu les âmes et les peuples qui lui ont été ravis.
« Donc, il faudra encore la charger de chaînes et la murer dans un cachot ; il faudra faire de ce caehot un sépulcre, sur lequel les mains de la haine rouleront la
pierre de la plus lourde oppression ; sur cette pierre, les scribes des législations iniques et les pharisiens de toutes les libertés trahies apposeront leur sceau; et autour de ce sépulcre veilleront en armes toutes les puissances conjurées de cette terre I
« Et voilà où aboutira fatalement la lutte religieuse qui grandit à cette heure1. »
Alors la trinitê républicaine dont parlait M. le rapporteur du projet de loi et qui doit remplacer tous les dogmes chrétiens2, la trinite républicaine, telle qu'on paraît aujourd'hui la comprendre, sera vraiment victorieuse et triomphante : la liberté par l'oppression sans limites, l'égalité par la domination absolue de la libre-pensée sur toutes les croyances, et de vos opinions politiques sur toutes les opinions opposées, la fraternité par 'a proscription.
Et si vous pensez, Monsieur le Ministre, que j'exagère et que j'exprime des appréhensions et des accusations que rien ne justifie, je vous rappellerai les paroles qu'un des membres les plus distingués de l'Université prononçait, en 1871, à la tribune du Sénat, en faveur de la liberté de l'enseignement : « Vous reprenez, disait M. Laboulaye, vous reprenez cette thèse éternelle de la jalousie des partis les uns contre les autres, qui a de tout temps tenu la France dans la servitude, et vous ne voyez pas que vous faites les affaires du pouvoir absolu 1 Ce que vous demandez, c'est qu'on nous mette des bâillons, qu'on nous impose le silence. Et au profit de qui ? Osezle dire... Nous voulons l'unité dans la lumière, vous nous offrez l'unité dans la nuit, dans la servitude, dans la mort. »
i L' Enseignement primaire et l'avenir de la France, V. p. 260.
2 « Sommairement, élémentairement, il (l'instituteur) doit leur ensei- « gner la trinité républicaine, la liberté, l'égalité et la fraternité, il doit t leur dire que tous ces bieufaits nous les devons à la Révolution, que « nos institutions, ayant été votées par la majorité du pays, ont droit « à leur respect, à leur amour. » (M. FEDHoniji.AT.)
Et quel chemin nous avons parcouru depuis que ces paroles ont été prononcées I
Un autre membre illustre de l'Université, le philosophe dont vous avez invoqué l'autorité en l'appelant votre éminent collègue, après avoir signalé les ruines accumulées, depuis quelques années, contre Dieu, contre la patrie eî contre la liberté, faisait entendre ce cri douloureux de son patriotisme : « Oui c'est l'âme de la France qu'il faut sauver'. »
Ce cri, Monsieur le Ministre, exprime bien les angoisses de mon cœur d'Evêque et de Fiançais ; il résume cette lettre tout entière.
Recevez, Monsieur le Ministre, l'expression de mes sentiments respectueux.
Y Charles-François,
Évèque de Nancy et de Toul.
1 M. Jules SiMon, Dieu, Patrie, Liberté, p. 411.