POUR LES MAITRES DES ÉCOLES PRIVÉES ET CANGRÉGANISTES
Nancy, le 7 mars 1886.
Monsieur le Ministre,
Je ne puis laisser passer sans une nouvelle protestation, les paroles que vous avez prononcées à la tribune du Sénat, dans la séance du Ie' mars, et le vote de l'article 58 de la loi sur renseignement primaire.
Cette fois encore, vos affirmations attaquent tous les droits et toutes les libertés des catholiques de France ; et le vote du Sénat atteint et frappe à mort les écoles libres, les maîtres congréganistes, et au premier rang les admirables Frères des Écoles Chrétiennes.
Cette fois encore — et je le reconnais avec bonheur — il était réservé aux orateurs catholiques du Sénat de
défendre, par leurs vaillantes et éloquentes protestations, ces causes sacrées qui décideront de l'avenir de notre pays.
Mais je ne puis, Monsieur le Ministre, garderie silence. Je ne puis me résigner à paraître indifférent et insensible, en présence de cette persécution obstinée. Je ne puis trahir la mission de mon épiscopat, en présence de l'immolation de ces auxiliaires si dévoués du clergé, de ces incomparables instituteurs des enfants du peuple. Aujourd'hui encore, me plaçant au-dessus de tous les partis, audessus de toutes les préoccupations politiques, j'obéis à ma conscience d'évêque, de catholique et d"honnête homme. Aujourd'hui encore, puisqu'il le faut, je viens donner comme un accent et une voix à l'indignation qui déborde de toutes les âmes restées fidèles à la religion, à la justice et à la liberté.
L'article 58 de la loi discutée en ce moment au Sénat maintient, pour tous les instituteurs des écoles publiques, l'exemption du service militaire, à la condition de prendre l'engagement de se consacrer à l'enseignement pendant dix ans ; et il supprime cette faveur aux maîtres des écoles privées.
Sur vos instances, et sur les instances de M. le rapporteur, le Sénat a même refusé d'admettre le sursis propose par M. Paris, dans son amendement ainsi conçu: « Jusqu'au vote de nouvelles lois sur le recrutement militaire, les dispositions des lois actuellement en vigueur sont maintenues, quant aux écoles dans lesquelles l'engagement décennal peut être réalisé, et quant à l'exemption attribuée aux instituteurs qui ont contracté l'engagement décennal. »
Évidemment, à l'heure présente, rien n'est plus urgent, pour la prospérité et la grandeur de la France, que d'anéantir les libertés et les droits des catholiques, et de sacrifier à la haine religieuse les maîtres congréganistes.
J'avais annoncé, dans la première lettre que je vous ai
adressée, que les écoles libres et les maîtres qui les dirigent seraient bientôt directement frappés par vos décrets et par vos lois. Vous avez hâte, Monsieur le Ministre, de justifier ma prédiction et de démontrer, mieux que je n'ai pu le faire, que l'invitation adressée par vous aux catholiques : « Faites des écoles libres, » n'était qu'une cruelle ironie.
J'avais affirmé que vous invoqueriez, pour combattre les écoles libres, la loi qui est votée en ce moment, el voici que vous invoquez l'article 12 de cette loi, pour faire adopter par le Sénat l'article 58, qui frappe à mort les écoles libres.
Etrange logique! Etrange morale que la vôtre, Monsieur le Ministre ! Une première erreur impose uneautre erreur! Une première injustice met au rang des devoirs une seconde injustice! On aurait pu croire qu'il fallait s'arrêter dans cette voie, puisqu'elle est coupable et funeste : non, il faut aller plus loin, il faut aller jusqu'au bout. On pourrait résumer ainsi les réponses que vous adressez à toutes les protestations : « Vous prétendez que nous nous sommes trompés et que nous allons nous tromper encore. Vous prétendez que la justice a été violée contre vous, que vos droits et vos libertés vont être de nouveau foulés aux pieds. Et de quoi vous plaignez-vous? Nous arrêter serait nous contredire. Nous poursuivrons jusqu'aux dernières limites les conséquences de nos premières erreurs et de nos premières iniquités. De vos convictions et de vos croyances, de vos droits et de vos libertés, rien ne subsistera. Ainsi lèvent la logique merveilleuse qui doil remplacer le sens commun. Ainsi le veut la morale du progrès indéfini, qui doit remplacer la morale surannée du Décalogue et de l'Évangile. Cette logique et cette morale. nous les enseignerons dans nos écoles, nous les imposerons à vos enfants. El. de quoi donc vous plaignez-vous :' » M. le rapporteur, et vous après lui, vous avez prétendu que les services rendus dans l'enseignement primaire ne
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pouvaient être considérés comme un service public, et par conséquent donner droit à l'exemption du service militaire. C'est là que vous avez placé la base essentielle de votre argumentation.
On vous a répondu, avec une haute raison, que d;ms les lois antérieures que vous avez invoquées et d'après les principes essentiels de la justice, cette condition du service public ne devait pas s'entendre d'un service rendu à la société civile. Je crois cependant que la question peut être résolue d'une façon plus complète et plus décisive encore, si nous allons au fond des choses.
Instruire et élever des milliers et des milliers d'enfants dans les connaissances humaines et dans les fortes vertus, n'est-ce pas un service rendu à l'État?
N'est-ce donc pas un service rendu à l'État que répondre aux vœux de tant de familles, dont l'État doit protéger les droits et garantir la liberté?
N'est-ce pas un service rendu à l'État que préparer pour les carrières civiles ces jeunes gens qui, en quittant les Écoles des Frères, et parfois avant même d'en soi tir, sont recherchés et sollicités pnr les négociants les plus honorables, par les plus grands industriels, et souvent aussi par les chefs de vos administrations ?
Neïendenl-elles pas un service à l'État, ces Écoles des Frères dont, à Nancy comme ailleurs, toutes les classes sont remplies dès qu'elles sont ouvertes, et qui compteraient deux lois plus d'élèves, si elles pouvaient les recevoir?
Ne rend-il pas service à l'Etat, ce magnifique établissement de Passy, qui renferme plus de huit cents internes et qui a donné à la France tant de bons et de généreux citoyens?
Ne rend-il pas service à l'Etat, cet incomparable établissement de Saint-Nicolas, école professionnelle sans rivale dans le monde, où les Frères des Écoles Chrétiennes élèvent et instruisent dans les connaissances
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générales et dans tels ou tels mé'.iers; où ils logent, nourrissent et habillent complètement un mil lier d'enfants, pour un franc dix centimes par tête et par jour, au centre même de Paris ?
Quel service vous rendriez vous-même à l'État et à la Krance, Monsieur le Minisire, si vous vouliez bien persuader au gouvernement et aux Chambres d'adopter, pour lotîtes les branches de l'administration, le système el In méthode que les Frères suivent à Saint-Njcolas et qu'ils vous enseigneront gratuitement, j'en suis convaincu !
Repousseriez-vous ce système, parce qu'il est d'une économie vraiment prodigieuse?
Serait-ce parce que les écoles privées ne coûtent rien a l'État qui marche à une banqueroute inévitable, et aux communes entraînées de plus en plus dans celle voie de la ruine et du déshonneur, serait-ce parce qu'elles ne leur coûtent rien, que les écoles privées ne rendenl pas un service public:'
Accomplir l'œuvre la plus importante, la plus difficile et la plus élevée, et ne rien demandera l'État, fût il eu pleine prospérité, sérail évidemment un service de premier ordre; mais ne rien demande!' a l'État, qui s'enfonce tous les jours dans l'abîme de la ruine complète, est un service incomparable, qui mérite la reconnaissance et l'admiration du pays tout entier.
Ne pourriez-vous pas, Monsieur le Ministre, engager mis collègues, les sénateurs el les députés qui vous oui applaudi, à imiter les maîtres de nos écoles privées: et, à défaut de tout autre service, à rendre du moins ce service ii l'Étal et à !a France 'On dit, tout bas que vous êtes ambitieux. Quel moyen infaillible d'arriver à la gloire et à une gloire, soyez-en sur. qui ne vous sera disputée ni par vos collègues, ni par vos amis !
Mais je vous entends : d'après nous, un service publie est un service que l'État, le gouvernement, daigne reconnaître et approuver, el sur lequel, passez-moi le mot, il
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veut bien imposer son estampille absolument officielle. À ce compte-là, Monsieur le Ministre, les services les plus signalés rendus à l'humanité entière, les découvertes les plus illustres de la science et du génie, les actes du plus héroïque dévouement, les institutions de la charité ne sont pas des services publics, et ne peuvent être comparés aux services du plus intime de vos instituteurs.
A ce compte-là, saint Vincent de Paul et Christophe Colomb n'ont pas rendu des services publics ! A ce comptelà, M. Pasteur et M. de Lesseps ne peuvent prétendre à l'égalité avec le dernier des pédagogues, et le dernier des gardes-champêtres du dernier de nos villages !
Je me demande quel est le pays où un ministre ose porter à la tribune de pareilles affirmations, et où il trouve une majorité pour l'applaudir.
Ce n'est pas tout encore : il y a ici comme un raffinement d'iniquité. Vous refusez aux maîtres de nos écoles privées l'exemption du service militaire, parce qu'ils ne remplissent pas cette condition du service public: et c'est vous qui venez de rendre pour eux cette condition impossible. Vous leur refusez l'exemption du service militaire, parce qu'ils n'enseignent pas dans les écoles publiques : et vous les chassez des écoles publiques ! Je reconnais ici encore, Monsieur le Ministre, votre cruelle ironie.
Mais il faut que je revienne à la fameuse trinité républicaine, dont parlait naguère M. le rapporteur de la loi.
Je dirai, dans quelques instants, ce que vous faites de la liberté. Quant à la fraternité, nous n'en parlerons pas : la France a en ce moment sous les yeux des essais vrai ment heureux de la fraternité du vol et de l'assassinat, en attendant la fraternité triomphante de la commune, la fraternité du pétrole et de la fusillade, du massacre et de l'incendie.
Mais je dois parler de l'égalité.
[i Vous avez repoussé plusieurs fois, et avec une sorte
d'indignation, l'égalité qu'on voudrait établir entre l'enseignement public et l'enseignement privé, et entre les maîtres qui les dirigent. Il faut citer vos paroles: «J'ai dit que l'enseignement privé devait être libre, en face de l'enseignement public; je n'ai pas dit qu'il y eût égalité entre ces deux sortes d'enseignements. J'ai dit, au contraire, que l'État préférait son enseignement et ses écoles ; et que c'était pour être sûr que son enseignement serait donné exclusivement dans ses écoles, qu'il fallait en écarter les congréganistes, et que vous avez voté l'article, non pas vous, messieurs de la Droite, mais la majorité du Sénat. Égalité des enseignements ! J'ai entendu, avec une surprise que je ne puis dissimuler, l'honorable M. de Marcère dire : Il faut qu'il y ait égalité dans les traitements et dans les programmes. Mais est-ce que nous subventionnons l'enseignement privé? Mais vous savez bien qu'il n'y a pas égalité dans l'enseignement, et par conséquent pas d'égalité dans les programmes. Quelle confusion singulière, messieurs! Nous avons des programmes que nous imposons à nos écoles. Est-ce que nous imposons nos programmes aux écoles libres?» Et plus loin : « Vous voyez bien qu'il n'y a pas égalité, et que vous confondez là deux choses, deux mots admirables qui sonnent toujours bien aux oreilles françaises, c'est-àdire égalité et liberté.
« Il y a place pour la liberté, et vous l'avez tout entière; mais il n'y a pas place pour l'égalité, parce que l'un des enseignements est un service public, et que l'autre ne l'est pas; par conséquent, l'un aura la dispense du service militaire, l'autre ne l'aura pas. Sur quoi se fonderaiton pour réclamer l'égalité entre ces deux ordres d'enseignement? »
Il n'y a pas égalité, dites-vous, parce que vous ne subventionnez pas les écoles privées. Etrange raison, en vérité 1 Car, puisque vous ne les subventionnez pas, elles ont, je le répète, le mérite de ne rien coûter à l'État, et de
vivre de leurs propres ressources, au prix de mille sacrifices. Etrange raison une fois encore! Car en ne subventionnant pas ces écoles, je vous l'ai démontré, vous violez manifestement le droit des familles, l'égalité et la liberté.
11 n'y a pas égalité, dites-vous, parce que vous n'imposez pas vos programmes aux écoles privées ! Mais les maîtres congréganistes qui sont encore dnns les écoles publiques se soumettent à vos programmes. Vous n'imposez pas vos programmes aux écoles libres! Vraiment, il ne manqueraitplusque cela ; et il faudrait ajouter à toutes les autres cette nouvelle et inqualifiable tyrannie. D'ailleurs, si vous ne le faites pas, c'est que vous trouvez plus simple de supprimer les écoles elles-mêmes.
Cependant, Monsieur le Ministre, vous avez ici raison plus que vous ne le pensez, quand vous affirmez qu'il n"\ a pas égalité entre l'enseignement des congréganistes. el l'enseignement de vos instituteurs.
Il n'y a pas égalité au point de vue des programmes: car j'ai démontré dans ma lettre pastorale dontje vous ai envoyé un exemplaire1, j'ai démontré que vos programmes auxquels on a ajouté depuis quelques années vingt-cinq matières nouvelles, sont tout simplement insensés. C*est l'avis des hommes les plus compétents ; c'est le témoignage irrécusable d'une expérience quotidienne. « Dans dix ans, a dit un sénateur, ancien ministre de l'instruction publique, M. Jules Simon, dans dix ans, il n'y aura plus que les idiots qui ne posséderont pas ces belles connaissances.Aujourd'hui il n'y a pas un seul des députés et des sénateurs qui ont voté la loi, qui les possède 2. »
Les programmes des écoles privées sont, du moins, pratiques et possibles.
Il n'y a pas égalité dans le temps consacré à ce grand
1 L'Enseignement primaire et l'avenir de la Franc, V. p. 249.