MATTH..X
• Luc, ix, 2fi.
nelle devant ses élus et ses anges : Hune Filius hominis erubescet.
Ce n'est pas seulement au nom de l'Église catholique, au nom de la religion et de votre salut éternel, que nous vous demandons le courage chrétien : c'est au nom de la raison et de la dignité humaine.
Les âmes faibles, timides et lâches sont soumises à un esclavage déshonorant. Il n'y a pas de caractère plus manifeste de la servitude, a dit saint Ambroise, que de craindre toujours : Nihil lam spéciale servitutis est quant semper limer e 1.
L'esclave courbé sous ses chaînes peut conserver l'indépendance de son âme et la dignité de sa vie : les œuvres qui lui sont imposées, peuvent être indifférentes ou louables. La victime du respect humain et de la peur, qui abandonne ses convictions et qui trahit son devoir, souille son âme et sa vie. L'esclave n'a pas lui-même rivé ses fers et bâti de ses mains les murs de son cachot ; il ne s'est pas courbé volontairement sous la force qui l'opprime ; il ne dépend pas de lui d'échapper à la servitude et de reconquérir sa liberté. La servitude du respect humain et de la peur est volontairement acceptée : un acte de courage, un mouvement de générosité, l'élan d'un noble cœur, suffiraient à briser ces chaînes, à reconquérir la liberté et la dignité de l'homme et du chrétien.
Quoi t vous ne savez pas repousser avec une noble fierté ce déshonorant esclavage? A ces hommes qui parlent si haut de liberté et de dignité humaine, faites cette loyale et énergique réponse : Vous prétendez avoir la liberté de l'impiété, la liberté de la négation et du blasphème : pourquoi n'aurions-nous pas, nous, la liberté de la foi, de la piété et des œuvres chrétiennes? Nous n'imposons le joug de la religion à personne, mais nous n'acceptons pas celui qu'on voudrait nous imposer contre elle. Il vous plaît de
1 Saint Ambroisk, de Joseph, cup. iv.
subir les exigences de l'opinion publique et de courber'la tête devant le pouvoir et le succès; gardez votre prétendue liberté et laissez-nous la nôtre. Allez votre chemin : nous voulons suivre la voie où nos pères ont trouvé la paix, la dignité, la vertu et l'honneur.
Si dans chacune de nos paroisses, Nos Très Chers Frères, quelques chrétiens vaillants faisaient entendre ces lières paroles, les âmes faibles seraient protégées, l'audace des ennemis de Dieu diminuerait, ils garderaient le silence, et peut-être subiraient-ils un jour l'influence de la sincérité, du courage et de la foi. Et ainsi dès cette vie, les "chrétiens généreux se délivreraient de la servitude de la corruption et obtiendraient la liberté glorieuse des enfants de Dieu : Ipsa creatura iiberabitur a servitute corruptionis, in liber tatem gloriœ filiorum Dei%.
Ce déshonorant esclavage n'a pas de limites dans son œuvre d'avilissement et de destruction. Quelle barrière, en effet, pourrait subsister, quand l'intérêt, l'ambition et la peur dominent toute la vie, quand la générosité et le courage, la vérité et le devoir ne sont plus que des mots vides de sens? Pourquoi la loi naturelle serait-elle plus respectée que les préceptes de l'Église? pourquoi, si Fopinion l'exige, si l'intérêt le conseille, si les puissants l'ordonnent, les vérités éternelles du bon sens, les premiers principes de la morale ne seraient-ils- pas méconnus et outragés comme les lois de l'Évangile? Aussi un grand orateur espagnol, Donoso Certes mourant, appelait la peur « la perpétuelle et pire complice de tous les crimes. »
Peut-être, sous la sévérité de nos paroles, l'esclave du respect humain relèvera la tête et dira : Je suis un honnête homme. Nous lui répondrons : On n'est pas honnête homme, ou l'on n'est pas sûr de l'être longtemps, quand on nJa pour guide que l'égoïsme et la peur; quand
1 Rom., vin, 21.
l'intérêt, l'ambition et les courants si mobiles de l'opinion
publique sont acceptés comme la loi souveraine de la vie. On n'est pas honnête homme quand on abandonne les
faibles et les vaincus pour suivre cl acclamer les puissants et les heureux, quels qu'ils soient; quanti, en présence de la moindre épreuve, on est toujours prêt à oublier lotîtes les promesses, à trahir tous les serments, à violer les obligations les plus sacrées.
Unedes âmes les plus saintement lièresqui aient honoré l'humanité, Lacordaire a dit : « Tout ce qui s'est fait de grand dans le monde, s'est fait au cri du devoir; tout ce qui s'y est fait de misérable, s'est fait au nom de l'intérêt. » Et ailleurs : « On n'arrive à rien de grand qu'en n'ayant peur d'autre chose que de l'erreur et de la lâcheté. » Il a dit encore : « Si vous tenez à savoir ce que vaut un homme, mettez-le à l'épreuve; et s'il ne rend pas le son du sacrifice, quelle que soit la pourpre qui le couvre, détournez la tête et passez : ce n'est pas un homme. »
On raconte qu'un roi vaincu et captif fui condamné à se courber devant son impitoyable vainqueur, qui lui mettait le pied sur le front quand il montait sur son cheval de bataille. Nous connaissons des, esclaves plus abaisses et plus avilis. (Je n'est pas le pied, si humiliant qu'il soit, d'un vainqueur ou d'un conquérant qui courbe leur Iront. orné pourtant du signe divin du baptême : c'est le pied d'un vulgaire ambitieux, d'un homme sans dignité et. sans mérite, de quelque conspirateur de village : c'est le pied du premieroudu dernier venuqui courbe leui s consciences et leurs âmes contre terre, dans la poussière et la boue.
Aussi le mépris de tous est le châtiment inévitable de cette servitude déshonorante. Les maîtres eux-mêmes s indignent de tant de lâcheté: les traîtres ne peuvent inspirer contiance : on les rejette lut ou tard comme Ac> instruments devenus inutiles et qui souillent la main qui s'en est servi.
Ceux qui méprisent Dieu et sa loi, son! auM-Ottènes
livres il l'ignominie : Qui contemmmt mc,ciiint ignobiles*. Dieu efface jusqu'au souvenir, il disperse les ossements de ceux qui veulent plaire aux hommes à tout prix. Ils seront couverts de confusion, parce que le mépris de Dieu sera sur eux éternellement : De/is âissipàvit ossa eorum qui hominibus placent; eonfusi surit, quoniam Deits sprevit eos -.
Cet esclavage et cette dépravation sont un grand, péril pour les peuples eux-mêmes. Les Ames abaissées, les cœurs avilis sont prêts pour tous les despotisrnes. Mais de crainte que vous nous accusiez d'exagération, écoutez ces 'graves paroles d'un protestant, qui dirigea longtemps la politique île notre pays : « C'est une i\r^ grandes plaies de notre époque que trop peu d'hommes conservent assez de fermeté d'esprit et de caractère pour penser librement et agir comme ils pensent. L'indépendance intellectuelle et morale des individus disparaît sons le poids des événements, dans la foule des clameurs ou des désirs populaires : et dans cet asservissement général des pensées et des actions, il n'y a plus d'esprit juste ni d'esprit faux, plus de prévoyant ni de téméraire, plus de chefs ni de soldats. Tous eèdeni à la même pression, se courbent sous le même vent. La faiblesse commune amène les nivellements : toute hiérarchie et toute discipline disparaissent entre les hommes. Ce sont les derniers qui mènent les premiers : car ce sont les derniers qui pèsent et qui poussent, poussés eux-mêmes par cette tyrannie du dehors, dont ils sont eux-mêmes les plus ardents et les plus aveugles instruments3. »
Enfin, Nos Très Gners Frères, cette servitude est sans excuse.
\miis obris^uis à l'opinion publique, nous dira-t-oii. [•',! depuis quand l'opinion publique esl-e||e la reine >oiivo-
1 I Regum, ii. 30.
- Ps. m, 0.
3 M. Guizot, Mémoires, I. 1 ', p. 204.
raine du vrai ou du faux, du bien ou <lu mal, du juste ou de l'injuste? Faudra-l-il la suivre, cette opinion si souvent égarée et exploitée, faudra-t-il la suivre jusqu'aux derniers excès de la violence et de l'anarchie? Quelle autorité peutelle avoir, puisqu'elle change sans cesse, allant tout à coup d'une extrémité à l'autre sous le moindre souffle qui passe, applaudissant hier ce qu'elle repousse aujourd'hui, adorant aujourd'hui ce qu'elle maudissait hier ? Est-ce bien dans une nation aussi impressionnable, aussi mobile que la nation française, si facilement entraînée par la parole des tribuns et par les audaces de la presse, si vite séduite par les promesses, éblouie par les illusions, si vite irritée par la moindre déception, que l'opinion publique, que l'appréciation si souvent aveugle de la foule peuvent être la loi toujours respectée et toujours obéie?
Le devoir, je ne dis pas d'un chrétien ou d'un héros, mais le devoir de tout honnête homme, de tout homme de cœur, est de résister à cette opinion si elle s'égare, de la braver quand elle s'obstine. La Sagesse divine proteste, comme la dignité humaine et le simple bon sens, contre cette tyrannie implacable du nombre : Ne suivez pas la foule pour accomplir le mal, dit l'Esprit-Saint : et, dans vos jugements, n'acquiescez pas à l'opinion d'un grand nombre en trahissant la vérité : Non sequeris turbam ad faciendum malum ; nec in judicio plurimorum acquiesces sententiœ, ut a vero dévies l.
C'est le courant, dira-t-on ? — Et que m'importe ! Je n'ai pas aie subir; je dois lutter contre lui quanti il me pousse aux abîmes. — C'est la force. — Et que m'importe la force aveugle, slupide et inique! Je cherche la vérité et je sers la justice. — C'est la condition nécessaire du succès et du pouvoir. — Il est des succès qui déshonorent et des défaites mille fois plus glorieuses que la victoire.
1 Exod., xxin, 2.
De quel droit aspirez-vous à l'autorité, quelle qu'elle soit, même dans un simple village, si vous n'avez ni dignité dans l'âme ni forée dans le caractère, si vous êtes incapables de résister à toute influence mauvaise et à la moindre protestation inique? Ne cherchez pas à devenir juge, a dit l'Esprit-Saint, si vous n'avez ni la force ni le courage de briser les efforts de l'iniquité, de crainte que vous ne soyez intimidé par la seule vue des hommes puissants et que votre prétendue justice ne soit un scandale : }\oli quœrere fierijiidex, nisi valeas virtute irrumpere iniquitates ; ne forte extimescas faciem potentis, et portas scandalum in œquitate tua ' .
Enfin, le courage n'est pas possible sans l'espérance; et, malgré les périls et les épreuves, il faut espérer toujours. Ne sommes-nous pas de la race de ceux qui espèrent même contre toute espérance : contra spem in spem 2 ? de ceux qui sont patients dans la tribulation, parce qu'ils possèdent la joie de l'espérance : spe gaudentes, in tribulatio ite patientes* ?
L'expérience universelle nous atteste que le découragement paralyse toutes les forces, jette partout le désordre et prépare d'inévitables défaites. La parole de Dieu ellemême nous affirme cette union nécessaire entre l'espérance et le courage. Attendez le Seigneur, dittePsalmiste, et agissez avec vaillance : ExpectaDominum,viriliter age\ Agissez, affermissez votre cœur, vous tous qui espérez dans le Seigneur : Viriliter agite, et confortetnr cor vestmm, oinnes qui speratis in Domino 5.
Sans remonter aux siècles passés, nous avons subi dans ce siècle même des épreuves bien douloureuses. Dans quel état se trouvait la France catholique à Fépoque du Concordat, en 1801? Quelles ruines ! quelle impuissance !
1 Eccli.vii, 6.
«Rom., iv, 18.
3 Rom., xii, lt.
4 Ps. xxvi, 14.
6 P9. xxx, J5.
- Si -
dans le peuple, quelle ignorance! quel \i<le d -solaiil dans les rangs du clergé I quels préjugés, el parfois quelle hostilité dans les hommes appelés au pouvoir a un degiv quelconque! Et plus tard encore, en 183Q, . qurlle situation deplorahle était faite à la religion et à l'Église dans notre pays! L'irréligion avait alors ce caractère, d'être plus bourgeoise encore que populaire : elle dominait les classedirigeantes. Au dire des contemporains, rien n'était plus rare qu'un homme du monde s'avouant chrétien. « La rencontre d'un jeune homme dans une église, a dit M. de Montalemhert, produisait presque autant de surprise et de curiosité que la visite d'un voyageur chrétien dans une mosquée d'Orient. » — « Dans la ville que j'habitais, raconte un autre témoin, il y avait sans doute d'honnêtes gens : il n'y avait pas un homme, à ma connaissance, pas un ! ni fonctionnaire, ni professeur, ni magistrat, ni \ieu\, ni jeune, qui remplît ses devoirs religieux... 5 » Aucun signe qu'on fût dans une société chrétienne; partout une impiété pratique telle, qu'elle étonnait presque le plus grand sceptique de ce temps, Henri Heine, qui écrivait dans un journal allemand : « Ce peuple vraisemblablement ne croit même plus à la mort!... » M. Louis Yeuillot rappelait en ces termes les souvenirs de cette époque . « Je disais et je croyais très volontiers que le christianisme était mort : rien autour de moi ne me disait qu'il vécût2.» Et Henri Heine écrivait : « La vieille religion est réellement morte, elle est déjà tombée en dissolution ; la majorité des Français ne veut plus entendre parler de ce cadavre 3.» Cependant, Nos Très Chers Frères. l'Église a relevé ces ruines; elle a instruit le peuple, multiplié les levions de ses prêtres et de ses apôtres. Elle a fait entendre partout, dans la chaire et la tribune politique, dans les luttes de la presse et dans les académies, les démonstrations de sa
1 Louis VfeuiLLoT, Rome el Larclte, t. Ier, p. 39.
2 Ibid.
3 Voir le Lendemain d'tuie n'-volulion, par M. Tin ri m -O.w.iv
(lucti 'me, les paroles de la foi et de l'amour, et parfois les accents d'une admirable éloquence.
Elle a couvert le sol de notre pa\s de ses institutions el de ses (j'UM'cs saintes. Elle est une puissance qui effraye les uns. et avec laquelle les autres, les plus puissants et les plus habiles, sont obliges de compter. En ce moment même la question romaine se pose dans les conseils de l'Europe étonnée. Elle so reveille par l'ascendant de la fermeté et de la sagesse de Ltjon XIII. Sans doute cette question présente de graves difficultés. Il se peut que la solution soit retardée: mais le problème se posera de nouveau, jusqu'au jour où l'Italie et l'Europe le résoudront pour leur sécurité cl leur honneur.
(/est incontestablement un succès, nous pourrions dire une première victoire, que d'imposer aux sollicitudes de gouvernements et dr< peuples la question de l'indépendance du Pontife llomain. « Si sceptique que l'on soit, disait il y a quelques joui s un journal hostile'à la Papauté, comment ne pas s'incliner devant celte puissance iimi aie qui, par le seul prestige de la tradition, de la croyance, rt sans armée, sans Etats, tient le monde en respect 1 '.' » >
Ces ardentes paroles, qu'un éloquent evéque écrivait naguère, ne sont-elles pas plus vraies que jamais .'
« Si je regarde avec soin dans la mélce, en voyant l'ardeur et le dévouement des uns. l'excitation et la fureur des autres, je me dis : Certes, il faut que la religion soit redevenue une bien grande puissance, pour susciter de telles haines el de tels amours. Elle ne jouissait, il j a quarante ans, que d'une tranquillité apparente, dont la reudution de Juillet montra vite l'illusion. Aujourd'hui tout ce qui intéresse la religion, émeut les aines.
« Si le Pape parle : en Angleterre, en France, en Allemagne, en Russie, en Amérique, un frémissement uni-
1 Le Télégraphes ciié par le Journal de Rome.
versel répond, comme si une graDde voix venait d'éclater à la fois sur tous les sommets du monde.
« S'il se tait, on s'inquiète, on s'interroge, et ceux mêinc> qui ont trouvé tout simple de disposer de lui sans lui, ne se contentent pas tranquillement de son silence, et ils se demandent : Que pense-t-il donc? et pourquoi ne le dit-il pas '
« Ah ! c'est que la vérité catholique a retrouvé son écho au fond de tontes les consciences; du fond de toutes les âmes de ce temps, il s'élève une question jusqu'à Jésus- Christ : on s'incline ou Ton se débat sous sa main divine. Il est de ceux qu'on hait ou qu'on adore; on l'aime ou on le déteste, mais on ne l'ignore plus ! son nom est, comme disait autrefois saint Paul, au-dessus de tout nom : super omne nomen, et son Evangile est le premier besoin des âmes. Ennemis de Dieu, vous avez été, sans le vouloir, les auxiliaires de ses prédicateurs ; et je rends grâces à vos haines, qui auraient proclamé, s^il avait eu besoin de l'être, et fait retentir le nom de mon maître, Jésus, Sauveur du monde1. »
Espérons donc en la protection toute-puissante de Dieu, jusqu'au jour où le torrent de l'iniquité aura passé : In timbra alarum tuarum sperabo, donec transeat iniquilas*. Opposons l'affirmation énergique et complète au doute et à la négation, la manifestation loyale et vaillante aux concessions du respect humain et à l'audace des ennemis de Dieu, le dévouement à l'égoïsme, le zèle ardent pour toutes les œuvres catholiques aux efforts incessants et aux conquêtes de l'erreur et de la corruption : opposons aux défaillances honteuses, aux défections criminelles, la grandeur et la puissance du courage chrétien. Travaillons et marchons dans la nuit, en attendant le jour ; traversons la forêt sombre, gravissons les rudes sentiers pour arriver aux régions sereines de la sécurité et de la lumière, de l'union et de la paix.
1 Mpr Dupanloup.
- Ps. LVI, 2.
DE