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LA LOI DU 28 MARS

l LA RELIGION ET LA LIBERTÉ

2 octobre 1888,

Nos Tirs Chers Frères,

Nous venons vous ouvrir notre ànie, en présence d'une lutte imminente, douloureuse et décisive.

La loi du 28 mars 1882 sur l'enseignement primaire va être mise à exécution. Elle impose de grands devoirs parce qu'elle crée de grands périls.

Depuis que Dieu nous a conduit dans ce vaste et beau diocèse, nous n'avons cessé de nous préoccuper de cette loi et de travailler à en prévenir les funestes effets.

Un comité composé des catholiques les plus vaillants et les plus dévoués, el avec lequel nous avons été constamment en relation, a transmis dans chaque paroisse, à quelques chrétiens influents el aux maîtres congréganistes, des conseils éclairés sur l'application de la loi el sur la déclaration qu'elle exige. .Nous avons Dous-même donné

nos conseils aux supérieurs et aux supérieures des congrégations enseignantes, et deux fois nous avons dit à MM. les Curés réunis dans les exercices des retraites pastorales, notre pensée sur ces questions si importantes et sur la conduite que leur imposent la prudence, le zèle, la fermeté et l'intelligence des intérêts de l'Eglise et des âmes. Jusqu'à ce jour, cette direction a suffi aux difficultés qui ont pu surgir. Mais c'est surtout pendant l'année scolaire que les devoirs des parents chrétiens, du cierge et de tous les fidèles vont devenir plus nombreux, plus graves et plus difficiles. C'est pourquoi nous voulons en ce moment adresser à tous de plus directes et de plus pressantes exhortations.

Avant d'entrer dans les détails des devoirs à accomplir, il est indispensable que nous vous en démontrions la suprême importance, en vous disant ce qu'est cette loi au point de vue de la religion et au point de vue de la liberté. Dieu nous est témoin qu'en traitant un pareil sujet nous n'avons qu'une seule pensée, celle d'être fidèle à notre mission et de remplir la charge sacrée de notre ministère.

Nous dirons, avec une profonde tristesse, des vérités que nous ne pouvons taire. Nous sommes sans amertume contrôles personnes. Nous savons qu'il y a au fond des cœurs plus d'erreur que de mauvaise volonté, plus de faiblesse que d'obstination. Il nous serait doux de ne parler que d'union et de paix. Ce n'est pas notre faute, si nous sommes condamne à défendre les âmes qui nous sont confiées contre les dangers qui se multiplient et qui grandissent toujours.

Supprimer la religion dans l'enseignement, c'est le rendre fatalement incomplet, c'est repousser les plus hautes, les plus nécessaires, les plus fécondes vérités.

Bannir de l'instruction et de l'éducation de l'enfance le nom même de Dieu, son autorité et ses lois, c'est condamner ces deux œuvres incomparables à la stérilité, à la contradiction et à l'impuissance.

L'instruction alors n'est plus une grandeur et une force salutaire, elle devient une arme fatale. « On ne peut renouveler sur l'enfant le jugement de Salomon, a dit le Pape Léon XIII, et le partager d'un coup d'épée déraisonnable et cruel qui sépare son intelligence de sa volonté. Tandis que l'on cultive la première, il est nécessaire d'acheminer la seconde à l'acquisition des habitudes vertueuses et au but final. Celui qui, dans l'éducation, néglige la volonté, et concentre tous ses efforts sur la culture de l'intelligence, parvient à faire de l'instruction une arme dangereuse dans les mains des méchants; car c'est l'argumentation de l'intelligence qui vient parfois s'ajouter aux mauvais penchants de la volonté et leur donner une force à laquelle il n'y a plus moyen de résister 1. »

L'instruction même la plus étendue est ainsi sans but suprême, le maître est sans autorité, les angoisses du doute envahissent les âmes, les passions dominent bientôt le cœur de l'enfant et du jeune homme, et tous marchent sans but, ils soutirent sans consolation et meurent sans espoir : Infelices autem sunt, et inter mortuos spes illorum 2.

Comment l'éducation qui est l'élévation des Ames, la transformation du caractère, la transfiguration de l'homme tout entier dans la vérité et dans la vertu, ne demanderait-elle ses ressources et ses inspirations qu'à la faiblesse humaine ? Créer les âmes est ce que Dieu dans sa toute-puissance et sa bonté infinie a fait de plus divin : et l'éducation n'est pas autre chose qu'une seconde création des âmes, le développement de leurs facultés, leurs progrès dans la lumière et dans la force. Elle poursuit donc,

1 Lettre adressée au Cardinal- Vicaire, le 25 juin 1878. Sap., xiii, 10.

— lis —

elle achève admirablement l'œuvre <ln Créateur, Mais exclure Dieu et la religion de celte œuvre essentiellement divine, n'est-ce pas le comble de la folie el de l'impiété?

La religion est le lien essentiel qui unit l'homme à Dieu. l'ensemble des vérités qu'il doit croire et des devoirs qu'il doit pratiquer, pour offrir au Créateur, au souverain Maître l'hommage de sa soumission, de son adoration et de sa reconnaissance. La crainte filiale de Dieu, l'accomplissement fidèle de ses lois, c'est, dit admirablement l'Esprit- Saint, c'est l'homme tout entier, c'est ce qui fait sa vraie grandeur et sa vraie puissance : Deum lime et mandata ejus serva ; hoc est enim omnis homo \

Malgré les progrès des connaissances humaines, malgré les conquêtes et les merveilles de l'industrie, sans la science première, fondamentale qui a Dieu pour objet, l'homme ne sera que le jouet de son orgueil, l'esclave de ses passions, la victime de ses égarements : Vaut milan sunt mîmes homines in quibus non subest scienlia Dei 2.

« Ce n'est pas, s'écrie saint Jean Chrysostome, que nous voulions détruire les écoles et les asiles de la science. Mais ce à quoi nous nous opposons, c'est qu'on détruise l'édifice de la vertu, et que sous ses ruines on écrase les âmes. Quand même elle aurait moins de science, si l'aine est sage et vertueuse, tout est gagne: quand même elle aurait acquis une puissance remarquable de savoir, si elle est vicieuse, tout est perdu :!. »

Il y a plus. L'homme est fait à l'image de Dieu : il porte sur son front le reflet de la beauté du Créateur : Signatum est super nos lumen vultus tut, Domine''. L'éducation a pour but de rendre plus complète celte divine ressemblance jusqu'à ce que l'enfant devienne un homme par-

1 Eccl., xii, 13.

a Sap., xiii, 10.

3 A 1 1 v . oppug. vil. m on as t., lib. 3.

* Ps. iv, :.

fait, à la mesure de l'âge et rie la perfection de Jesus- Christ : Donec occurramus omnes... in virum perfectum, in mensuram œtatis pleniludinis Christi1.

Evidemment, l'idéal que l'homme doit reproduire dans le travail do sa grandeur morale et de sa perfection, est supérieur à l'humanité : c'est l'idéal de la beauté et de la perfection suprêmes.

Comme l'artiste a devant le regard de sa pensée et devant les visions de son génie la beauté souveraine qu'il veut reproduire, le maître, appelé à une mission plus liante et plus difficile, à façonner les âmes vivantes, immortelles, à réaliser un chef-d'œuvre qui surpasse tous les chefs-d'œuvre de l'art, doit avoir un idéal divin.

S'il cherche cet idéal au-dessous de la beauté et de la perfection de Dieu, il ne fera qu'une œuvre imparfaite, il trahira sa grande et sublime mission. « L'artiste, a dit Platon, l'artiste qui, l'œil fixé sur l'Etre immuable et se servant de ce modèle, en reproduit l'idée et la vertu, ne peut manquer d'enfanter un tout d'une beauté achevée: taudis que celui qui a l'œil fixé sur ce qui passe, avec ce modèle périssable, ne fera rien de beau8. » Et ce modèle, selon le grand philosophe païen, « c'est la beauté incréée, impérissable, indépendante du temps comme du jugement des hommes, pure, sainte, sans mélange et sans ombre, parfaite, absolue, divine enfin3. » Les hommes les plus nobles, les plus généreux, les plus héroïques que les maîtres proposeraient à l'imitation de leurs élèves, pourraient-ils être compares au Fils de Dieu qui a pris toutes les douleurs et toutes les infirmités de la nature humaine et qui a sauvé le monde par sa doctrine, son amour et sod immolation '

Quel modèle que ce maître adoré qui est la splendeur

i Eph., iv, 13.

- Tintée.

8 Le Banquet. Discours de Diotème.

de la gloire de Dieu son Père, la forme de sa substance et qui porte tout par la parole de sa puissance : Qui cum sit splendor gloriœ et forma substantiœ ejus, portansque omnia verbo virtutis suce l !

Quel idéal remplacera Jésus-Christ dont M. Renan a dit : « Il ne sera jamais dépassé » et auquel il adressait ces paroles imposées par l'évidence à son incrédulité : « Mille fois plus vivant, mille fois plus aimé depuis ta mort que durant les jours de ton passage ici-bas, tu deviendras à tel point la pierre angulaire de L'humanité, qu'arracher ton nom de ce monde serait l'ébranler jusque dans ses fondements2. »

Quel idéal remplacera Jésus-Christ dont Rousseau luimême a dit : « Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. »

Mais cette loi qui atteint ainsi dans son but essentiel, dans ses sources premières, dans sa puissance, dans sa nature même l'instruction et l'éducation de l'enfance, elle est fatalement la manifestation, la prédication de l'impiété et de l'athéisme.

En effet, bannir Dieu et la religion de l'école, c'est bon gré mal gré et par la force des choses, jeter l'outrage à la foi de tout un peuple ; c'est déclarer par des actes publics, à la face de tout un pays, que Dieu est sans autorité, que la religion est sans valeur. Aussi nul ne s'y est trompé, nul ne s'y trompera. L'ouvrier, le paysan, l'enfant luimême se demandent pourquoi les doctrines religieuses sont exclues des écoles, tandis que tant de zèle est déployé, tandis que tant d'argent est jeté à pleines mains pour assurer, pour développer l'enseignement de toutes les autres sciences. Ds ne trouvent qu'une solution à ce problème, qu'une réponse à cette question, celle qu'imposent le bon sens et l'évidence des faits : c'est le mépris de la religion et la négation de Dieu. Et malgré toutes les subti-

1 HlBR., I, 3.

2 Vie de Jésus, p. 4-2ti.

lites de langage, malgré toutes les dénégations, le peuple sera conduit à ces conclusions : cette loi est hostile à la religion, et l'école sans Dieu est l'école contre Dieu.

Faut-il démontrer encore que, à tous les points de vue, ces conséquences sont inévitables? Les générations futures et la France de l'avenir seront ce que les auront faites l'enseignement et l'éducation de l'enfance, et par conséquent bannir Dieu de l'école, c'est le bannir de l'âme et de la vie même du peuple, c'est préparer à notre pays un peuple sans Dieu, un peuple contre Dieu. Mais le peuple sans Dieu, le peuple révolté contre Dieu, c'est partout le pouvoir sans prestige et sans autorité, le triomphe de la morale avilissante de l'intérêt et de l'instinct, le règne de la force, le mépris de la vertu, la destruction de tous les droits, l'écrasement des faibles, le triomphe de l'anarchie et de la barbarie sauvage.

C'est pourquoi la raison universelle, les traditions de tous les âges, l'autorité de tous les législateurs et de tous les philosophes, l'expérience douloureuse qu'a faite notre pays à la fin du dernier siècle, attestent que la religion est absolument nécessaire à l'éducation et à l'instruction de l'enfance.

La Révolution française chassa Dieu des temples et des écoles, mais cinq ans plus tard, les conseils départementaux, effrayés des conséquences désastreuses d'une telle loi, réclamèrent avec énergie l'instruction religieuse « comme la base de l'instruction nationale. » Un jurisconsulte célèbre, qui fut aussi un homme d'État, Portalis. exposant à la tribune française les motifs de conclure la paix religieuse en adoptant le Concordat, disait : « Il est temps que les théories se taisent devant les faits. Point d'instruction sans éducation, sans morale et sans religion. Des professeurs ont enseigné dans le désert parce qu'on a proclame impudemment qu'il ne fallait jamais parier de religion dans les écoles, Les enfants sont sans idée de la divinité, sans notion du juste et de l'injuste. De là des

mœurs farouches et barbares et bientôt un peuple féroce... Toute la France appelle la religion au secours delà morale et de la société. »

Mais on nous dira sans doute : la loi n'outrage pas la religion, elle ne nie pas Dieu, elle ne s'oppose pas à l'instruction religieuse; elle rend cette instruction aux parents et aux ministres des différents cultes. L'école n'est pas athée, elle est neutre, et nous voulons que celte neutralité soit rigoureusement observée.

Examinons avec attention, Nos Très Chers Frères, la valeur de cette réponse. Et d'abord pensez-vous qu'un grand nombre de pères et de mères de famille aient assez de loisirs pour s'occuper sérieusement de l'instruction reli» gieuse de leurs enfants? A ce point de vue, comme au point de vue du droit qu'ont les parents de choisir les maîtres auxquels ils contient ce qu'ils ont de plus cher, le plus douloureusement atteint par la loi, c'esL l'ouvrier, c'est le pauvre, c'est le peuple, l'éternelle victime de ceux qui le flattent et qui le trompent.

Est-ce le soir, à la fin de leurs laborieuses journées, estce ledimanche,en ce jouroù le repos leur est si nécessaire, que l'ouvrier de nos villes, que le laboureur de nos campagnes, que la mère de famille qui suffit à peine, malgré l'ardeur de son dévouement, aux soins de son ménage et à tant d'autres travaux, pourront consacrer à cette Instruction le temps, les sollicitudes et la science qu'elle réclame?

Les pasteurs de nos paroisses peuvent-ils, à leur gré, reunir les enfants pour les instruire? Non certainement, et vous n'ignorez pas les obstacles qui les arrêtent. Serat-il bien facile de ravir aux enfants quelques heures du jour de repos qui leur est accordé chaque semaine, pour leur imposer l'étude du catéchisme?

Le dimanche est presque tout entier absorbe par les offices et MM. les Cures ne peuvent, ce jour-là. donner à l'instruction ih^ entants qu'un temps absolument insufli-

saut. N'oubliez pas, -Nos Très Chers Frères, qu'il ne s'agira pas seulement désormais pour MM. les Curés, d'expliquer le texte du catéchisme, ce qui exige cependant mi temps considérable, il faut tout d'abord que ce texte aitété étudié parles enfants. Et quel temps MM. les Curés el les enfants eux-mêmes pourront-ils donner à celle étude?

Dans ce diocèse, comme dans beaucoup d'autres diocèses, un grand nombre de MM. les Curés desservent une église annexe. Ils se rendent le dimanche matin à une distance de deux, de trois, de quatre kilomètres, ils célèbrent la Sainte Messe et t'ont une instruction; puis ils reviennent à leur église paroissiale où ils chantent une seconde messe et font une seconde instruction. Le temps leur manque évidemment pour l'instruction des enfants et les forces humaines ont des limites qui ne peuvent être dépassées.

Quant ;i la neutralité, affirmée avec tant dréclat, des faits nombreux, indiscutables, démontrent qu'elle n'existe pas: nous dirons plus : elle est absolument impossible.

.Nous avons prouvé que cette loi est par elle-même la manifestation et la prédication de l'athéisme; mais dans l'école, le silence de l'instituteur au sujet des devoirs que la religion impose, conduit fatalement l'enfant au doute, à l'indifférence et à la négation. Contre cette Influence funeste, les croyances de la Camille, les conseils et les exemples de la piété seront bientôt impuissants. « Semblables à ces fils des barbares (pion trempait tour à tour en naissant dans l'eau bouillante et dans l'eau glacée, pour rendre leur peau insensible aux impressions des climats, l'enfant est jeté tour à tour dans l'incrédulité et dans la foi. Il lui faudrait deux âmes et il n'en a qu'une : on la tiraille et on la déchire en sens contraire... Il s'étonne de ces contradictions et commence a douter qu'on lui joue une grande comédie, que la société a deux fois et deux morales, il succombe sous ce spectacle, sa foi s'éteint, sa raison sans ardeur se refroidit; son âme se

dessèche et son enthousiasme se change en indifférence et en découragement1. »

Le silence lui-même, le silence de l'instituteur n'est pas possible. Ecartera-t-il de parti pris toutes les hautes et décisives questions de la création du monde, de l'origine de l'homme et de ses destinées, de la vie et de la mort? Abordera-t-il un seul de ces problèmes sans nommer Dieu, sans faire même une allusion aux solutions que donne la foi chrétienne ?

Pourra-t-il enseigner l'histoire de notre pays et raconter les hauts faits de nos pères sans parler de Dieu, de Jésus- Christ, de l'Eglise, de leur influence, de nos héros chrétiens, de leurs œuvres admirables.'

De deux choses l'une : ou bien l'instituteur touchera à toutes ces questions et alors il devra se prononcer, émettre une opinion et sortir de la neutralité ; ou bien il les écartera, ou il les énumérera sans les résoudre, et alors cet enseignement si vanté, cet enseignement de lumière et de progrès, ne sera plus qu'un enseignement mutilé, ridicule et inepte, l'enseignement de la contradiction et de la décadence.

Nous ne l'ignorons pas, la loi du 28 mars 1882, n'exclut pas explicitement l'instruction religieuse de l'école et tant que cette exclusion n'aura pas été formulée et imposée, les parents chrétiens devront réclamer des instituteurs l'enseignement de la religion dans l'école ; mais cette exclusion a été accomplie déjà par bien des instituteurs, elle peut l'être demain pour un grand nombre d'écoles parles circulaires des inspecteurs primaires et. pour la France entière, par une décision ministérielle. Cette exclusion, elle sera bientôt générale et absolue.

Nous ne l'ignorons pas, le conseil supérieur de l'Instruction publique a déclaré « que le maître devra éviter comme une mauvaise action, tout ce qui dans son langage

1 Lamaktinb.

et son attitude, blesserait les croyances religieuses des enfants confies à ses soins. » M. le Ministre de l'Instruction publique, répondant à une interpellation, disait a la tribune du Sénat : « Si un instituteur public s'oubliait assez pour instituer dans son école un enseignement hostile, outrageant, contre les croyances religieuses de n'importe qui, il serait aussi sévèrement et aussi rapidement réprimé que s'il avait commis cet autre méfait de battre ses élèves et de se livrer sur leurs personnes à des sévices coupables l. »

Mais ici comme partout, à cette heure comme toujours, les déclarations de la modération, de la prudence et de la justice disparaissent devant la violence et la haine qui emportent tout, devant la puissance de la logique qui entraîne bien vite les hommes aux dernières conséquences de leurs doctrines. Quels instituteurs ont été réprimandés pour avoir outragé les croyances religieuses de leurs élèves, ou manifesté au milieu des populations, le mépris de la religion elle-même ? Quels manuels de l'enseignement civique, parmi ceux qui outragent avec plus d'audace et de cynisme la foi chrétienne et le passé glorieux de notre pays, ont été signalés à la vigilance des inspecteurs ou exclus des écoles?

Quels délégués officiels, présidant les distributions de prix des écoles publiques et répondant, par les paroles les plus agressives et parfois les plus injurieuses, à la modération des orateurs catholiques, ont eu à subir le moindre blâme ? C'est un délégué du gouvernement, un conseiller municipal de Paris qui, dans une de ces cérémonies, adressait aux élèves ces paroles : « On vous a dit que nous avions chasse Dieu de l'école, c'est une erreur: on ne peut chasser ce qui n'existe pas ; or, Dieu n'existe pas. »

Aussi, un journal républicain écrivait : « De toute façon

1 Séance du Sénat du 16 mari 1882.

il importe de couper cour! à ces harangues révoltantes et ridicules dont nous sommes inondes depuis quelques jours, et dont tous les hommes raisonnables sonl à la fois indignés et honteux '. »

Faudra-t-il, Nos Très Ghers Frères, chercher bien loin de nous la preuve manifeste, irrécusable des lendancesde cette loi et des projets de ceux qui la mettent à exécution?

Vous avez été douloureusement émus en apprenant que les crucifix et tous les emblèmes religieux avaient été enlevés des salles d'asile et des écoles de Nancy. Ces signes de notre foi qui apprenaient aux enfants, dans un langage touchant et intelligible pour tous, l'obéissance et le respect, la nécessite du sacrifice et le prix divin de la souffrance, ces symboles augustes qui résument toute la morale chrétienne, il fallait les proscrire!

Ce Dieu de la crèche et de la croix, qui a révélé à l'humanité corrompue et barbare la grandeur, la gloire, les destinées de ces enfants dont les anges voient la face du Père qui est dans les deux2, il fallait donc le repousser et le bannir!

Mais ce proscrit, ce banni est le Dieu qui a dit : « Laissez venir à moi ces petits enfants, ne les arrêtez pas, car

c'est à ceux qui leur ressemblent qu'appartient leroyau

de Dieu : Sinitc parvulos venire ad me, et ne prohibueritis eos: talium est enim regnum Dei3» ; c"est le Dieu qui a condamné ceux qui scandalisent un de ces enfants qui croient en lui *.

Quels motifs pourraient être invoques pour justifier ou excuser cette mesure odieuse et impie .' Ces motifs existent sans doute, mais on n'oserait les avouer a celte population intelligente et sage, à laquelle répugnent invinciblement la violence et l'oppression.

Quant à nous, nous avons accompli avec fidélité les

1 Le Parlement.

3 Matth.. xviu, 10.

; Marc, \. 14.

v Matth., stvni, G.

promesses de notre première lettre pastorale ei de notre discours d'installation. Nous avons été le pasteur et l'ami de tous. Dans les discours si nombreux que nous avons prononcés depuis notre arrivée dans ce diocèse, nous n'avons pas dit une parole qui ait blessé ou contr'ste une seule âme. En démontrant la nécessité et les droits de l'enseignement chrétien, nous avons été juste et charitable;. Deux fois, en présidant les distributions des prix des écoles des Frères, nous avons fait, aux applaudissements de gpandes assemblées chrétiennes, l'éloge des instituteurs et des institutrices laïques de cette ville. A-t-on voulu répondre à la modération par la violence, à la justice par l'iniquité, à la charité par les œuvres de la haine et de l'impiété ?

Les pères de famille ou les instituteurs ont-ils demandé que de tels outrages fussent infliges aux croyances catholiques? Non, mille fois non. Dans ce noble pays surtout, les hommes qui ne pratiquent pas la religion veulent qu'elle soit respectée, et un grand nombre d'entre eux exigent rigoureusement qu'une éducation chrétienne soit donnée à leurs enfants. Les instituteurs et les institutrices, qui ont été invites à enlever de leurs écoles les emblèmes religieux, ont refuse énergiquement d'accomplir des actes que réprouvent leur foi et leur conscience. Non, non, il n'y avait ici ni demandes a exaucer, ni liberté à défendre, ni abus à réprimer. Il y avait, d'un côté la violence et la haine qui s'imposent, et de l'autre la faiblesse qui obéit.

Mais nous qui sommes (buis cette ville et dans ce diocèse le représentant de l'Eglise catholique, nous n(« pouvons ni céder devant la violence, ni nous taire devant l'impiété, et nous protestons contre ces attentats, an nom de la foi catholique et de la liberté t\i^ consciences.

D'ailleurs. Nos 1res Chers Frères, l'illusion oJesl pas possible: ce qui s'esl fait ici s.» fera tôt ou fard, bientôt peut-être, dans la France entière. Écoutez ;i ce sujet l'aveu

d'un inspecteur primaire recommandant aux instituteurs de conserver provisoirementdans leursecoles les emblèmes religieux pour ne pas en éloigner les élèves : « Une semblable mesure, écrivait-il, aurait peut-être pour conséquence d'irriter les populations et de multiplier les difficultés que présentera dans le pays l'application des lois nouvelles. Laissons au temps le soin de compléter notre œuvre et de dissiper les préjuges que des mesures violentes ne feraient qu'enraciner dans des esprits trop fortement enclins à écouter les ennemis de toute lumière et de tout progrès ' . »

Nous vous avons dit ce qu'était la loi du 28 mars au point de vue de la religion, il nous reste à vous dire ce qu'elle est au point de vue de la liberté.

La liberté, jamais elle nJa été plus vantée, et, à entendre les adversaires de l'Église, nous serions, nous catholiques, ses irréconciliables ennemis. Toutes les lois, tous les décrets, toutes les mesures administratives qui peuvent nous atteindre n'ont d'autre but que de défendre la liberté et de protéger, contre nos envahissements et notre domination tyrannique, le peuple de France.

El pourtant où sont ici les envahisseurs? Oui donc porte atteinte à des droits sacrés? Qui donc défend ici la liberté des consciences, la liberté des âmes?

Cette loi qui repousse l'enseignement de la religion, qui Un crée de telles entraves, cette loi qui n'a de rigueur que pour les croyances religieuses, ces ordres de municipalités qui suppriment, avec l'enseignement chrétien, les emblèmes religieux, tout cela est donc l'œuvre de la tolérance et de la liberté !

Quoi! à cette heure où les manuels qui outragent la foi

1 Lettre circulaire de l'inspecteur primaire de Brioude, 17 juiu i882.

et le passé glorieux de notre pays, qui préparent des divisions funestes et qui soufflent la haine entre les classes sociales, à cette heure où ces manuels sont acceptés ou tolérés, la religion qui a régénéré le inonde et donne à la France quatorze siècles de gloire, cette religion qui multiplie partout sous nos yeux les merveilles de la charité, est seule bannie au nom de la liberté !

Quoi ! tandis que des photographies et des gravures immondes s'étalent sous les regards de la foule, tandis que des journaux corrupteurs, qui se sont donné pour mission de souiller les âmes, de pervertir les cœurs, en déshonorant la littérature et la langue françaises, poursuivent, malgré certaines répressions impuissantes, le peuple, les enfants, les jeunes filles, de leurs sollicitations honteuses, le catéchisme, qui enseigne la doctrine et la morale divines de l'Évangile, les symboles qui parlent de pureté, de dévouement, de sacrifice, sont proscrits au nom de la liberté !

Le père, la mère de famille peuvent livrer les âmes de leurs enfants à la corruption et au déshonneur, ils ne peuvent pas choisir librement les maîtres qui ont leur confiance et garantir efficacement ces âmes si chères contre l'indifférence et l'incrédulité!

Il y a une liberté sans doute, une liberté sans frein, sans limite et sans pudeur, mais c'est la liberté de Terreur et de la corruption.

Il y a des entraves, il y a des rigueurs, il y a des barrières et des proscriptions, mais contre la religion et contre l'Église catholique.

L'Église catholique cependant, n'a jamais méconnu les devoirs que la loi naturelle impose aux parents d'élever, par l'instruction, l'intelligence et l'âme de leurs enfants. La première elle a proclamé la grandeur des âmes, et seule elle en a inspiré l'amour.

Un Pape a écrit dans la Bulle d'approbation de l'Institut des Frèresdes écoles chrétiennes, ces paroles quirésument

sur ce point toutes les traditions catholiques : « L'ignorance est l'origine de tous les maux, surtout dans ceux qui sont occupés au travail manuel : Ignorantia omnium origo malorum, prœsertim in lis qui fabrili operœ dediti sunt \

Le gouvernement doit sans doute encourager de toutes façons l'instruction des enfants du peuple, stimuler et récompenser le zèle des parents. Mais il ne doit pas se substituer à l'autorité paternelle, il doit proportionner l'instruction aux exigences des diverses conditions sociales, il doit tenir compte des difficultés sérieuses qui s'opposent à la fréquentation assidue de l'école.

L'obligation imposée parla loi, malgré certaines réserves qu'elle admet, est lourde pour les familles des cultivateurs, surtout ù certaines époques de l'année. Les travaux de la saison actuelle en particulier réclament dans les campagnes le concours de tous les membres de la famille. Il faudrait, pour accomplir exactement la loi, renoncer à des travaux nécessaires et urgents et se soumettre à de cruels sacrifices. Il y a là, qui pourrait le contester? une obligation très lourde et, en face d'une pareille obligation, il nous parnît difficile d'invoquer si haut et de proclamer avec tant d'éclat le triomphe et le règne de la liberté.

Mais il y a dans cette loi des entraves plus étroites, des atteintes plus douloureuses portées à la liberté. Noua l'avons déjà dit, le père de famille ne peut choisir le maître de ses enfants. Quand on ose affirmer que la liberté n'est pas atteinte, parce que les parents peuvent fonder des écoles libres si les écoles municipales ne leur con- \iennont pas, on est en contradiction évidente* avec îa réalité des choses.

Pourquoi les eatholiqu 's seraient-ils condamnes à subvenir aux frais si lourds des écoles libres après auùr contribué par le payement des impôts aux frais des ecole^

1 Bulle du pape B< ■onii Xlli.

qu'ils réprouvent ? Où est ici 1b respect do la liberté et des droits de tous ?

Mais les dépenses qu'imposent les écoles libres dépassent évidemment de beaucoup les ressources des parents chrétiens dans le plus grand nombre des communes, et par conséquentdans toutes ces communes la liberté des parents chrétiens n'existe pas. De plus, il ne faut pas l'oublier, presque partout c'est une minorité infime de la population que l'on veut satisfaire en blessant les sentiments les plus élevés et les plus profonds de l'immense majorité. Souvent même la population est unanime à demander que rien ne 'soit changé dans les écoles, et que l'instruction religieuse soit donnée aux enfants. Hue deviennent alors les droits de ces populations et où donc est leur liberté?

On a prétendu que les décisions des conseils municipaux au sujet des écoles sont l'expression légitime, indiscutable des vœux des populations, et que ces décisions doivent être exécutées. Rien n'est plus opposé à la vérité, à la justice et à l'évidence des faits.

Les conseils municipaux sont élus presque sans exception sous des influences politiques, et les pères de famille qui leur ont accorde leurs suffrages, confient souvent leurs enfants aux écoles que combattent ces mêmes conseils municipaux. Les assemblées municipales devraient, à ce point de vue surtout, accomplir fidèlement les vœux des populations, mais en réalité il n'est pas rare de les voir lutter ouvertement contre ces populations qu'elles prétendent représenter.

Du moins pour ne pas trahir indignemeni des déclarations si précises et des engagements si formels, il faudrait que l'on s'inclinât sans exception devant les décisions des conseils municipaux. Mais souvent l'autorité de ces conseils est méconnue ainsi que les vœux des familles, quand ils sont favorables aux maîtres eongréganistes et à l'enseignement chrétien.

\ous connaissons, hors de ce diocèse, une commune

où, sur douze conseillers municipaux, trois seulement avaient des enfants, et pourtant on admettait que les décisions de ce conseil devaient être exécutées contre les vœux légalement manifestés de la grande majorité des pères de famille. Bientôt les élections arrivèrent ; la population indignée écarta ces conseillers et élut un conseil favorable tout entier aux maîtres congreganistes. Eh bien ! cette autorité de conseillers municipaux, si respectée, si puissante quelques jours auparavant, cette autorité appuyée par les suffrages de la population et par les vœux des familles ne comptait, plus : et, maigre les sollicitations, malgré toutes les protestations, l'école municipale n'a pas été rendue aux maîtres congreganistes. Le maire a refusé d'installer l'instituteur laïque; l'inspecteur, assisté par les gendarmes, a procédé à celte installation.

La liberté des parents chrétiens consistera alors, nous dira-t-on, à envoyer leurs enfants dans des écoles éloignées, ou à les faire instruire dan s. leurs maisons. Mais de quelque côté que se tournent les défenseurs de la loi, quelles que soient leurs réponses, ils aboutissent fatalement à la suppression de la liberté. Car, une fois encore, pourquoi les chrétiens sont-ils condamnés à subir ces charges écrasantes? Sont-ils des parias au sein de leur pays et sur ce sol de la France qu'ils ont faite grande, forte, prospère et glorieuse?

Nous l'avons déjà dit, c'est l'ouvrier, c'est le pauvre, c'est l'homme du peuple qui est ici sans issue enfermé dans un cercle de fer. Comment songerait-il à envoyer au loin ses enfants ou à leur donner du paiir?Lui, l'ouvrier et le pauvre, il n'a qu'à courber la tête sous celte servitude inexorable; il ne peut que livrer ses enfants à des maîtres qui n'ont pas sa confiance et à un enseignement qu'il réprouve.

Ces atteintes à la liberté des pères de famille et des enfants du peuple, elles ont dé prévues, elles ont été avouées, elles ont été voulues. « El surtout, disait au

Sénat M. le ministre de l'Instruction publique, vous pouvez vous mettre dans l'esprit que l'arme légale que nous demandons n'est nullement dirigée contre l'éducation des châteaux et des familles bourgeoises, que nous n'avons nul dessein d'intervenir entre vos enfants et vous. »

Et un sénateur répondait : « C'est la pauvreté que vous mettez en prison * ! ».

C'est sous un gouvernement démocratique, c'est au nom de la liberté, c'est en France et au dix-neuvième sjècle qu'une telle servitude s'impose et qu'elle est acceptée!

Voudrait-on, au nom de la liberté, mettre à exécution cette sinistre sentence de Danton : « Les enfants appartiennent à la République avant d'appartenir à leurs parents? »

Nous causions, pendant un récent voyage, avec un homme qui occupe une situation importante et qui défendait avec ardeur la loi du 28 mars; nous lui demandions comment il conciliait avec la liberté les exigences de cette loi : « La liberté, nous dit-il enfin, la liberté n'est pas possible en ce moment; nous avons à refaire l'état social. Quand nous aurons achevé cette œuvre, nous accorderons la liberté! » H y a là un aveu bien précieux, et l'explication de bien des contradictions qui tout d'abord paraissent inexplicables. Rien n'est plus simple en effet. Ces apôtres de la liberté veulent la servitude et l'oppression : mais quand tous penseront comme eux, quand ils n'auront plus à redouter ni une résistance ni une protestation, alors seulement, après avoir converti par la forci? toutes les intelligences rebelles, ils diront avec une noble fierté : « La liberté règne en France, » comme autrefois les impitoyables vainqueurs de la Pologne disaient : « L'ordre règne à Varsovie! »

Mais celte liberté de renseignement, ces droits sncrés du père de famille, ils sont affirmés par la simple raison,

1 Séance du Sénat, 18 juin 1882.

inscrits dans la loi naturelle, gravés dans tous les cœms. Le père, la mère de famille <mt reçu de la nature elle-même le pouvoir absolu de choisir les maîtres qui accomplissent auprès de leurs enfants les devoirs qu'ils ne peuvent accomplir eux-mêmes. « Le fils, a dit le plus profond des philosophes, le lils est quelque chose du père, parce qu'il en est comme une partie. Le père est le principe de la génération, et de l'éducation, el de l'instruction, et de tout ce qui appartient à la perfection de la vie humaine '. »

Bien plus, si nous regardons au fond même des choses, cette liberté de l'enseignement apparaît comme le principe et la sauvegarde de toutes les autres libertés.

En effet, si l'État s'empare de l'intelligence et de l'âme de l'enfant, s'il peut la diriger et la façonner à son gré et détruire ainsi dans les générations nouvelles toutes les croyances, toutes les convictions qui opposent un obstacle à ses opinions et à ses desseins, il prépare, par son omnipotence absolue, la servitude universelle.

Quelle résistance pourrait être faite dans vingt ans ou dans trente ans à tous les caprices du pouvoir, à tous les e\eès du despotisme, quand toutes les doctrines, toutes les opinions, toutes les pensées auront été inspirées par l'Etat lui-même, quand l'État pensera et parlera1 pour tous! Si vous ajoutez à cet ignoble niveau, qui passerait sur toutes les Ames, les mille rouages de L'administration et de la bureaucratie; les moyeris si rapides de communication, les instruments terribles de répression que possède la loi actuelle, comment ne cdmprenez-voïls pas que toutes les libertés, qiie tous les droits seraient saisis el brodés dans bel engrenage de 1er:' Alors, ni une inspiration élevée, ni une résistance courageuse, ni un éclair de géné-

1 Saint Thomas d'Aqùin. Filiiis est aliquid pàliris, qûia est quodammodo pars ejus y il., -/. 57., a 'i. — Haler est principium el generationis et educaliOHis, et disciplina;, <t omnium quee ni perfeclionem ritte humanœ pertinent. ■ n. il.. </. 101., a. 1.

rosit/-, ni un ëttë de grandeur morale n'apparaîtraient au sein de ce peuple ùêèh&tKfre, mofalettient anéanti el rédoit

à n'être qu un troupeau stupide conduit par le batoïl de ses maîtres.

On nous dira sans doute que tels no sont pas les dosseins de nos adversaires, et que ûotts éiag Tons à plaisir les conséquences de la loi, en les poussant jusqu'à l'invraisemblance. Nous reconnaissons volontiers queCe despotisme abject, que de telles conséquences révoltent toutes les âmes. Mais nous aflirra uis que les plus habites -et les plus forts sont entraînés sur les petites fatales do la violence et de l'oppression; nous affirmons que les conséquences que nous signalons sont les fruils naturels, inévitables de l'omnipotence de l'État au point de vue de renseignement.

Il est vrai, nous avons la ferme espérance que laFrance ne descendra pas jusqu'au fond de ces abîmes, nous savons qu'elle lutlera contre ces tendances fatales. Mais nous savons aussi que les divisions deviennent funepour tous, que notre pays a mieux à faire que d'user ses tessOUrceS el ses forcés en ces luttes douloureuse-;: nous savons que la grandeur, la puissance el la prospérité de la France ne sont possibles que par la paix -et l'union dans la justice et dans la Vraie liberté.

La seule solution qui peut être donnée à de problème est dans le rcspeCl absolu de la liberté et des droits du père de famille. Le rôle de l'État, de l'administration à buis les degrés ne peul être qui.' de constater lid'-lement les VŒUX (\c> familles el d'en assurer la réalisation. Tant (pie cette solution ne sera pas acceptée et sanctionnée par la loi et respectée de Ions, la lutte sera -ans trêve; el dans cette lutte la France perd périr.

Au^si nous pouvons nous rendre ce témoignage que nous axons défendu celle thèse partout et toujours. Dans les conseils départementaux, quand la majorité était catholique, et plus tard en présence d'une majorité devenue

hostile aux écoles congréganistes et à l'enseignement chrétien, nous avons réclamé des enquêtes loyales, destinées à constater les vœux des pères de famille et nous avons demandé que ces vœux fussent réalisés.

11 n'y a pas longtemps encore dans notre ville épiscopale, nous disions, en présence d'une grande assemblée : « Nous acceptons volontiers la concurrence, nous l'acceptons dans la justice et dans la liberté. »

Nous demandons aux ennemis de l'Eglise d'aimer la liberté et de la servir comme nous. Avoueront-ils que c'est beaucoup trop leur demander?

Et maintenant, il faut le redire encore, cette question de la liberté de l'enseignement est la question suprême et décisive. Au premier rang de toutes les œuvres catholiques il faut placer, dans les ardeurs du zèle et dans la générosité du sacrifice, la défense de cette liberté nécessaire et sacrée.

Certes nous applaudissons à la restauration de nos églises et de nos antiques basiliques ; nous admirons ces constructions nouvelles qu'élèvent l'or du riche et l'obole du pauvre et qui porteront à la postérité la plus lointaine le témoignage de notre piété et de nos espérances. Mais il s'agit avant tout, à cette heure, des pierres vivantes delà maison de Dieu; il s'agit des âmes immorlelles rachetées parle sang de Jésus-Christ; il s'agit des petits enfants qu'il a tant aimés, il s'agit de maintenir dans nos temples la foule des fidèles, il s'agit de savoir, si un jour, les générations perverties par un enseignement athée, après avoir abandonné nos églises, ne les raseront pas jusqu'au sol.

Certes, l'œuvre de la Propagation de la Foi est une œuvre admirable, etd faut lui rester fidèle. Mais comment la France donnera-t-elle des millions pour la conversion

des nations païennes, comment leur enverra-t-elle les rayons divins de l'Evangile, sU'enseignement chrétien est supprimé, si la foi et la charité s'éteignent parmi nous :' A cette France elle-même il faudrait un jour envoyer des catéchistes, des apôtres et des martyrs.

L'œuvre du Denier de Saint-Pierre a pour tous les cœurs catholiques, les séductions de la plus divine charité et de la piété filiale ; l'abandonner ou la laisser s'amoindrir serait la plus odieuse ingratitude, le crime qui appellerait les plus terribles vengeances. Mais qui pourra secourir l'auguste détresse du Vicaire de Jésus-Christ, qui enverra l'aumône de la piété filiale au père universel, au pasteur suprême, quand le père sera sans enfants et le pasteur sans troupeau?

Les œuvres destinées à la régénération des classes ouvrières, celles qui atteignent, sous toutes les formes et avec un si admirable dévouement, toutes les défaillances des âmes et toutes les souffrances des corps apparaissent dans ce siècle troublé comme notre espérance et le principe de notre salut. Mais les classes ouvrières pourrontelles être ramenées aux devoirs du christianisme si elles n'ont reçu aucune notion des vérités religieuses, si Dieu lui-même leur est inconnu '? Quand un enseignement antichrétien dominera dans la France entière, les sources de la charité seront à jamais taries !

Enfin, ne l'oublions pas, l'intérêt supiême de cette cause de la liberté de l'enseignement nous est révèle par les efforts des ennemis de l'Église. C'est sur ce point que se concentrent depuis longtemps toutes leurs attaques. Ils savent bien que si l'enfance leur est livrée, l'avenir leur appartient.

C'est sur ce terrain aussi que doivent s'unir tous les vrais enfants de l'Église. C'est en faveur de cette cause première, décisive, qu'ils doivent accepter avec élan tous les sacrifices sans se laisser ni déconcerter par les difficultés, ni arrêter par les obstacles, ni décourager par les défaites.

1° Tout d'abord, dans ce diocèse, le elergéj dont nous apprécions chaque jour davantage l'intelligence et le dévouement et qui nous a déjà donné tant de preuves d'affection et de respect, redoublera de zèle pour l'instruction religieuse des enfants. MM. les Curés et MM. les Vicaires ne consacreront pas seulement le temps dont ils peuvent disposer à donner l'explication du catéchisme, mais encore à en faire étudier le texte. Ils rendront cette explication et cette étude aussi intéressantes et aussi attrayantes que possible.

Si l'étude et la récitation du catéchisme sont interdites pendant le temps des classes, ils mettront la plus grande activité à trouver une salle où les enfants pourront cire réunis sous la direction des instituteurs et des institutrices ou sous la direction de personnes pieuses et dévouées. Ils n'hésiteront pas à céder, s'il le faut, pour cette œuvre, une des chambres du presbytère, la sacristie, ou même une chapelle et une partie de l'église paroissiale.

Mais comme nous l'avons dil, le temps fait défaut à MM. les Curés pour l'enseignement du catéchisme, et dans plusieurs paroisses ils ne pourront compter sur la bonne volonté des inst. tuteurs et des institutrices.

Le malheur du temns nous oblige à invoquer le secours des catéchistes volontaires. Comme aux premiers siècles. l'Eglise les emploie encore aujourd'hui dans les pays de missions à titre d'auxiliaires et de précurseurs des missionnaires.

Il n'est pas en France de ville un peu importante où des âmes pieuses n'accomplissent cet apostolat auprès de quelques enfants plus ignorants et plus abandonnés;

Donc, que des légions de catéchistes volontaires se forment dans [ce diocèse où les œuvres catholiques sont si nombreuses et si [prospères et où tant d'âmes d'élite unissent, aux ardeurs du zèle, une persévérance admirable.

NOUS avons la pensée d'établir dans notre ville épis-

copale un comité de femmes pieuses et vaillantes qui serait le centre de l'association des catéchisles et qui lui donnerait, avec l'unité nécessaire, une impulsion puissante. Cette association serait affiliée à farchiconfrérie romaine de la Doctrine chrétienne, et elle aurait part aux glaces spirituelles de cette archiconfrérie.

2° Autant que leurs occupations et leurs travaux le leur permettront, les parents feront étudier le catéchisme à leurs enfants et ils leur feront reciter leurs prières. La lecture du catéchisme en famille pendant les longues soirées d'hiver gravera dans toutes les intelligences les vérités chrétiennes.

Les parents veilleront sur leurs enfants avec une sollicitude infatigable et une invincible énergie. Ils demanderont que l'instruction religieuse soil donnée dans les écoles, que les crucifix y soient maintenus,, que les prières y soient faites et que rien dans renseignement ne puisse porter atteinte à la foi et à la moralité.

Si une école libre existe dans la paroisse, ils la préféreront à Tecole publique. Si dans les écoles publiques la foi ou la moralité étaient oulragées, aucune considération humaine ne pourrait les empêcher de retirer leurs enfants de ces écoles et de sauver ainsi leurs âmes:

Ils mettront plus de zèle et d'exactitude que jamais à envoyer leurs enfants au catéchisnie, et, s'il le fallait, ils s'imposeraient pour accofnplir ce rigoureux devoir de grands sacrifices.

Nous serions heureux de voir les enfants et surtout les femmes et les jeunes filles chrétiennes de toutes les conditions porter ostensiblement la croix sur leur poitrine comme la plus belle parure. A Lyon, une association s"est formée dans ce but et a pris le nom iY Alliance catholique. Déjà dans notre ville épiscopale, de vaillantes chrétiennes se sont conformées à celle pieuse pratique. Que d'autres les imitent; et surtout (pie la \ie waiment chrétienne, la simplicité de la toilette, la résistance aux tentations du

luxe sous toutes les formes, et aux plaisirs du monde, que l'activité dans les œuvres de la charité constituent La protestation puissante de la foi chrétienne outragée.

A cette heure des épreuves et par conséquent des sacrifices, femmes au noble cœur, jeunes filles généreuses et pures, redites, surtout par votre vie pieuse et dévouée, cette parole de saint Paul : « Loin de moi la pensée de me glorifier d'autre chose que de la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ \

Nous ajoutons avec le vénérable Cardinal Archevêque de Paris que la fondation des écoles libres est « l'œuvre capitale de notre temps, et que l'aumône qui les soutient est la première des aumônes et la plus méritoire. »

3° Les instituteurs et les institutrices se pénétreront plus que jamais de la grandeur de leur mission. Tant qu'une défense absolue ne s'y opposera pas, ils maintiendront les traditions chrétiennes de leurs écoles.

S'ils ne peuvent pendant le temps des classes faire réciter les prières et le catéchisme, ils auront assez de dévouement pour accomplir ce devoir de foi et de charité en dehors des heures réglementaires.

Nous croyons que les instituteurs chrétiens ne doivent pas abandonner leurs écoles maigre les prescriptions que nous venons de signaler et malgré la suppression des emblèmes religieux. Ils peuvent encore dans la situation douloureuse qui leur est ainsi faite, accomplir le bien et surtout empêcher le mal.

Ils n'accorderont pas à la loi une coopération coupable. Ils se soumettront pendant le temps des classes aux ordres qui leur seront imposes, mais dans les temps libres et en dehors des bâtiments scolaires, ils pourront donner à leurs élèves l'instruction religieuse. De plus, partout et toujours par leur influence, par, leur attitude, par leurs exemples, ils maintiendront l'esprit chrétien, el ils protesteront contre l'indifférence et l'impiété.

i Galat. vi. 14.

Que deviendrait l'enseignement, quel serait le sort des enfants, surtout dans tant de paroisses où la fondation des écoles libres est impossible, si tous les maîtres chrétiens se retiraient des écoles publiques et si l'instruction et Pé ducation, dans ces écoles, étaient livrées à des maîtres ouvertement hostiles à la religion?

Nous croyons aussi que les instituteurs libres doivent donner communication des registres de leurs écoles comme le leur conseille le Comité diocésain de la défense des libertés religieuses, par sa circulaire du 30 septembre 1882.

En terminant cette lettre pastorale, malgré les sombres prévisions de l'avenir et malgré la tristesse qui envahit notre âme, nous espérons que la lutte qui nous eslimposée, secouera le sommeil de l'indifférence, qu'elle entraînera tous les vrais amis de la liberté, qu'elle unira sous la même discipline, dans les mêmes combats et les mêmes sacrilices, tous les cœurs catholiques.

Une grande et sainte croisade va se faire au sein même de notre malheureux pays. Il ne s'agit pas seulement de défendre les croyances chrétiennes, la religion denos pères, il s'agit une fois encore de défendre la liberté nécessaire et les droits sacrés des pères de familles, cette liberté et ces droits avec lesquels périssent tous les droits et toutes les libertés.

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