L OPINION PUBLIQUE
Louisville (Kentuckf), 22 décembre 1834.
La première impression produite aux États-Unis par le message du général Jackson a été d'étonnement. Pour tout le monde, c'est de Timprévu, un vrai coup de théâtre.
Je suppose qu'en Europe il aura excité plus que de la surprise. On se sera demandé sans doute comment il était possible qu'un acte aussi peu mesuré, aussi peu réfléchi, fût émané d'un gouvernement qui, depuis son origine, s'était signalé par son tact et par sa prudence.
J'ai déjà cherché à expliquer ce mystère , et f ai dit que cette quasi-déclaration de guerre était personnelle au président Jackson; qu'en cela, comme en toute chose, il avait fait à sa tète. Les hommes éclairés qui
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Tentouraient à son début, et dont les sages conseils modéraient sa fougue , ne sont plus là pour le retenir. Un à un ils se sont écartés de lui ; plusieurs , tels que M. Galhoun, son vice-président lors de son premier terme, sont devenus ses ennemis irréconciliables. Sa position, comme chef du parti démocratique, Tobligeait aussi à donner, coûte que coûte, un aliment aux passions inquiètes que ses dernières luttes ont déchaînées.
On s'exposerait à des mécomptes si Ton jugeait de Taccueil que l'opinion publique doit ici faire à un document de ce caractère, d'après ce qui se passerait en Europe. L'opinion publique n'a pas ici les mêmes arbitres que dans nos sociétés européennes : ce qu'on appelle en Europe l'opinion publique , c'est l'opinion généralement accréditée parmi les classes bourgeoises et les classes nobles, là où il reste une noblesse; c'est celle des négociants, des manufacturiers, des savants , des hommes d'étud« et d'affaires, de ceux qui, ayant reçu de leurs pères une existence assurée , consacrent leur temps aux arts, aux lettres ou aux sciences, et souvent aussi, par malheur, à l'oisiveté. Voilà le mcyide qui , ea Europe , règle l'opinion. C'est lui qui siège aux chambres, occupe les emplois et dirige les organes les plus influents de la presse. C'est un monde poli et cultivé, habitué à se contenir, en garde contre ïenthousiasme, plus enclin au scepticisme qu'à l'exaltation; à qui toute extrémité violente répugne, que toute grossièreté révolte; aimant, souvent à l'excès, la modération , les demi-mesures et les termes moyens.
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Dans an monde pareil, un message tel que celai du général Jackson eût soulevé le blâme universel, oa, pour mieux dire , si le général Jackson eût puis^ ses inspirations dans un pareil milieu , il n'eût point dicté son message.
La minorité, qui en Europe fait l'opinion publique et par elle est souveraine , délogée ici de position en position, a fini par ne plus diriger l'opinion que dans les rares salons des grandes villes, et par être gouvernée d'aussi près que les mineurs , les femmes et les incapables. Jusqu'à l'avènement du général Jackson, elle avait cependant eiercé de l'influence sur tous les présidents, qui généralement étaient ce qu'on appelle ici des scholars (i), et qui tous, quelles que fussent leurs liaisons de parti, avaient de ce c6té leurs relations de famille et d'amitié, ainsi que leurs babitudes. Jusqu'à ce jour die avait conservé une sorte de contrôle sur les deux chambres. Aujourd'hui elle a complètement rompu avec le président; ou plutôt c'est lui qui a rompu avec elle. Aujourd'hui elle n'a plus de crédit que près d'une seule des chambres, parce que le sénat se trouve encore composé d'hommes qu'elle peut revendiquer comme siens à cause de leur supériorité de lumières, d'éducation ou de fortune. Aussi la démocratie ne manque pas de qualifier le sénat de corps aristocratique, et lui donne le nom de chambre des lords. La masse, qui en Europe est habituée à porter
11) Cest- à-dire des hommes à éducation littéraire et scieDtiftque.
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le bât et à recevoir la loi, ici a mis le bât sar les épaules des classes éclairées et policées, qui sont chez nous lès classes supérieures, et fait la loi à son tour. Le former et le méchante sont les seigneurs du nouveau monde; l'opinion publique, c*est leur opinion; la Volonté publi- * que, c'est leur volonté ; le président est leur élu, leur mandataire, leur serviteur (servant). S'il est vrai que les classes dépositaires du pouvoir en Europe se soient montrées trop disposées à en user à leur profit, sans consulter les intérêts et les vœiix de la foule qui s'agite au-dessous d'elles, il faut reconnaître qu'en Amérique les classes qui tiennent le sceptre he sont pas plus exemptes d'égoïsme , et qu'elles prennent moias de peine pour le déguiser. En un mot, l'Amérique du Nord, c'est l'Europe la tête en bas et les pieds en haut. La société européenne, à Londres et à Paris comme à Saint-Pétersbourg , dans la république helvétique comme dans l'empire d'Autriche, est aristocratique, en ce sens qu'aujourd'hui encore, même après les grands changements survenus depuis cinquante ans, elle repose d'une manière plus ou moins prédominante sur le principe d'inégalité ou de hiérarchie. La société américaine est essentiellement et radicalement une démocratie, non de mots, mais de choses. Aux États- Unis l'esprit démocratique s'est infiltré dans toutes les habitudes nationales, dans tous les usages de la vie. Il assiège, il importune par tous les pores l'étranger qui ne soupçonnait pas, avant de débarquer, à quel point l'éducation européenne avait imprégné d'aristocratie sa fibre et ses nerfs. Il a effacé toutes les différences.
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sauf les différences de couleur ; car ici une nuance dans la peau met entre deux hommes plus de distance qu*en tout autre pays du monde. U domine en tous lieux, un seul excepté ; et c'est précisément celui qui, dans TEurope calholique, est consacré àTégalité, c'est rÉglîse; ici tous les blancs sont égaux partout, excepté en présence de celui pour qui les distinctions de cette terre ne sont que misère et vanité (i). Bizarres exceptions, ou plutôt protestations solennelles, qui attestent que le sentiment de hiérarchie est chevillé dans le cœur humain à côté de celui de Tégalité , et qu'en toute circonstance comme en tout pays il faut qu'il ait sa place ! En tous lieux la démocratie a peu de douceur dans la voix , peu de souplesse dans les formes ; elle s'entend peu aux ménagements et aux détours ; elle est sujette à confondre la modération avec la faiblesse, la violence avec l'héroïsme. Peu habile à se maîtriser, elle se livre à ses amis sans réserve et se fait des idoles qu'elle encense ; elle exprime rudement , du ton de la menace et de la colère, ses griefs et ses soupçons contre ceux dont elle croit avoir à se plaindre. Elle est extrêmement peu tolérante à l'égard des nations étrangères. La démocratie américaine en particulier , nourne dans la persuasion que les peuples d'Europe gémissent ignoblement sous le joug de despotes sans frein , les a pris en pitié dédaigneuse. Quand elle jette un regard de l'autre côté de l'Atlantique, elle affecte l'air de supériorité d'un homme libre qui arrête ses
(1) Voir la note 6 à la fin du volume.
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yeux sur un troupeau d'esclaves. Son orgueil s'épanouit à ridée d'abaisser le principe monarchique dans la personne d'un des c tyrans qui tiennent FEurope sous leurs pieds. >
On peut donc s'attendre à ce qu'ici l'opinion publique approuve le message dans le fond pi dans la forme ; qu'elle le trouve plein de mesure et de convenance. Il est probable que la plupart des hommes et des journaux de l'opposition n'oseront le critiquer que trèsfaiblement. Ce n'est pas que les Jacksonrmen euxmêmes soient unanimes en sa faveur; c'est que les journaux de l'opposition , comme ceux du parti de l'administration, se croient et sont tenus à l'hommagelige envers la souveraineté populaire ; c'est qu'ils sont tous obligés de ménager les susceptibilités de la masse» qui est peu maniable en matière de dignité et de vanité nationales. Un certain nombre de feuilles et d'hommes politiques se sont exprimés avec indépendance sur l'opportunité et sur les conséquences d'une déclaration de guerre , et ont su concilier leur patriotisme avec une haute courtoisie envers l'allié le plus ancien et le plus fidèle de l'Amérique ; mais ce ne sont que des exceptions. Quelques-uns des journaux les plus éclairés et les plus influents de Fopposition ont, à la surprise générale, fait volte-face par une manœuvre soudaine, et accueilli par de bruyantes acclamations la partie du message qui est relative à la France. Les voilà plus démocrates que la démocratie, intraitables sur le point d'honneur , prêts à tout sacrifier pour obtenir réparation d'un outrage dont ils s'a-
L'oranmi nmuQCE.
perçohem povr b pronière fois iprès ràgt ans. Tel qui éuit hier on écrÎTaîn pacîfiqse ec nisornuble , esl aojoordliai od foodre de goerre, ne psrie plosqae de la dignité nationale offensée , ne songe plus qv*à souffler le fen. Voici le secret de cette métamoqihose sabite : Si les États-Unis étaient en guerre , il leur iaudrait beaucoup d*ai^ent , et une banque serait alors indispensable aux transactions du gouTemement fédéral. Or, iffM banque et la banque, au fond, c'est tout un. Gela s'appelle delà politique, de Thabilelé. Il reste à savoir si le parti démocratique en sera la dupe, et si ceux qui sont les plus intéressés à l'existence de la banque, c'est-à-dire les négociants de New-York, de Boston , de la Nouvelle-Orléans, et même ceux de Philadelphie, voudront aussi de la banque à tout prix. Heareusement pour la paix du monde, le sénat des États-Unis est en majorité composé d'hommes éminents par leur expérience , leur capacité et leur patriotisme, qui jugent de haut les intérêts de leur pays, et qui, entre autres questions, se poseront celle de savoir si le pire moyen d'assurer, selon leur désir , la liberté des mers, ne serait pas d'employer la marine française et la marine américaine à s'entre-détniire. Ils n'hésitent pas à se mettre, quand il le faut, au-dessus des exigences d'une popularité éphémère, et à aborder les difficultés en face. Dans cette illustre assemblée, l'hiver dernier, une poignée d'hommes éloquents et fermes suffit à soutenir le choc des masses populaires , à les faire hésiter et reculer. Le sénat n'a qu'à rester égal à luimême pour bien mériter de son pays et de l'humanité.
Memphi* (Tenneisée), l«r jaû^rjer 1855.
Ciacinnati a été rendu célèbre par M"« TroUope , dont les sens aristocratiques se sont soulevés contre le commerce de salaisons qui s'y fait sur une grande échelle. Sur sa parole , bien des gens ont cru que les habitants de Cincinnati étaient tous des marchands de cochons, et leur ville un abattoir. Le fait est que Cincinnati est une grande et belle ville, admirablement située dans Fun de ces plis que décrit l'Ohio d regret fugitif. Les montagnes qui bordent cette Belle-RivUre (i) tout le long de son cours , semblent s'être reculées pour laisser sur la rive un plateau élevé et uni auquel elles servent de murailles de tous les côtés
(1) C'est le nom que les Fraoçais lui avaient donné.