‹ LETTERS SUR L'AMERIQUE DU NORDChapitre 9 sur 69 · MICHEL CHETALIER. — TOME II · texte numérisé non relu

MICHEL CHETALIER. — TOME II

S8 LE GÉNÉRAL JACESON.

troisième. On peut supposer encore que le général Jackson possède une de ces popularités dont Tinfluence est irrésistible pendant un court intervalle , mais dont la durée et la solidité sont en raison inverse de leur intensité et de leur éclat. Ce sont là, au reste, de pures , conjectures. Un fait est certain , c'est que le général a la majorité dans la chambre des représentants ; et , d*après ce qui est connu de la composition du prochain congrès, il y a apparence qu'il la conservera durant tout le cours de sa présidence, tandis que l'opposition, qui a maintenant la majorité dans le sénat, pourra la perdre après la session actuelle. Il ne m'est pas démontré d'ailleurs que l'opposition doive être unanime à réprouver les procédés du général Jackson à l'égard de la France. Les adversaires du général Jackson , tout aussi bien que ses amis, sont obligés de ménager leur maître commun , le peuple souverain. Or, en tout pays les masses «ont fort peu cosmopolites. Leur* patriotisme est plus vif et plus ardent, mais aussi plus brutal, plus injuste e€ plus arrogant que celui de la bourgeoisie. En France, elles chantent avec transport : c Je suis Français, mon pays avant tout! » Ici elles crient : Ourcountry, right or wrong (i) ! ce qui est le beau idéal de l'égoîsme national.

Comme le général Jackson n'est cependant pas un écervelé , on ne conçoit pas au premier abord qu'il veuille faire passer les États-Unis tout d'un coup, sans intermédiaire, d'une étroite amitié avec la France à

(1) Notre pays, quMI ait tort ou qu*n ait raison l

LETTRE XVII. Sd

fa guerre. S'il croit que la France a outre-passé tous les délais , a épuisé toute la patience qu'elle a droit d'attendre d'un ancien allié , d'une nation dont l'indépendance a été achetée de notre or et de notre sang, pourquoi ne se borne-t-il pas à proposer des mesures de douanes? Une taxe sur nos marchandises serait même un moyen de se payer des vingt-cinq millions. Il n'ignore pas que , si la France a plus à perdre peutêtre que les États-Unis à une guerre de tarifs, les États-Unis , dont les affaires maritimes sont beaucoup plus étendues que les nôtres , ont plus à perdre que nous dans une guerre à coups de canon , dont la mer serait le théâtre naturel. Mais quelle est, aux États- Unis, la classe que la guerre ferait le plus souffinr? Celle du commerce. Â qui appartiennent les bâtiments et les marchandises? Aux négociants et armateurs qui votent contre le général et contre les siens , à ses ennemis qu'il déteste et méprise ; aux commerçants de Boston qui ont fait mutiler sa statue placée à l'avant de la frégate Constitution; à <!ieux de New-York qui ont fait frapper à Birmingham des piédailles-caricatures provoquant à la haine et au mépris de son gouvernement; aux capitalistes de Philadelphie 9 amis de M. Biddle et admirateurs de M. Glay. Le général Jackson s'inquiète peu des intérêts de ces gens-là.

Au contraire, une augmentation des droits de douanes, quel qu'en fût le motif, nuirait spécialement aux États du Sud, et serait très-mal accueillie par eux. Gomme c'est le Sud qui produit le coton , article principal d'exportation des États-Unis en France , les re-

ÂO LE GIÊNËRÂL JACKSON.

présailles que le gouveraement français oe manquerait pas d'exercer , retomberaient aussi principalement sur le Sud. Or, le parti démocratique a aujourd'hui besoin du Sud. Il ménage surtout la Virginie, TËtat le plus influent du Sud. Le succès des plans du parti démocratique, c'est-à-dire, l'élection de M. Van Buren à la présidence, dépend beaucoup de Tattitude que prendra la Virginie, non pas en 1$36, à l'époque de l'élection, mais cette année ; non pas demain, mais aujourd'hui. L'opinion publique est maintenant en balance dans la Virginie. On voudrait à tout prix l'empêcher de faire un pas dans les voies de l'opposition ; et l'on sait bien que la Virginie n'entend pas que l'on suscite des obstacles particuliers aux intérêts du Sud. En ce moment la législature de Virginie est assemblée; un de ses premiers actes doit'étre de nommer un sénateur des États-Unis. Si elle choisit M. Leigh, le sénateur actuel , la voilà compromise en faveur de l'opposition, et peut-être perdue pour le parti. La perte de la législature peut entraîner celle de l'État ; la perte de l'État de Vilenie peut entraîner celle du Sud. Les considérations de cet ordre ont ici beaucoup plus de poids qu'on ne pourrait l'imaginer en Europe. Au milieu des institutions mobiles de ce pays, les hommes politiques, nouveaux prolétaires, ne vivent qu'au jour le jour. Il arrive quelquefois que les gouvernements euroi péens sont entravés dans leur politique étrangère par

la complication de leur politique intérieure. Le général Jackson eût été plus réservé s'il n'eût pas pensé que telle était en ce moment la position du gouverne-

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ment français. Croyez pourtant qu'il a lui aussi, au dedans, ses embarras qui faussent ses mouvements extérieurs. Il les a plus que tout autre président, parce que , bien plus qu'aucun de ses prédécesseurs , il est homme de parti , engagé dans des combinaisons de parti. Les intrigues parlementaires et les intérêts opposés des diverses portions de TUnion créent ici , surtout pour une administration comme la sienne, les mêmes difficultés qui, chez nous, résultent d'une population mal équilibrée et du fardeau de notre passé. Le gouvernement français peut le tenir pour certain et doit agir en conséquence.

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