MICHEL CHEVALIER. — TOHB II
personne, il n'a pu trouver d'autre moyen de se désennuyer que d'ouvrir un magasin de nouveautés.
Partout aux États-Unis, là où il ny a point d'esclaves, et hors de quelques grandes villes du littoral , il existe, à Tégard des gens de loisir, une surveillance rigoureuse qui oblige ceux que ce genre de vie pourrait séduire, à rentrer dans la ligne commune et à travailler au moins jusqu'à l'âge où le repos est indispensable à l'homme. L'opinion publique est aux aguets pour refouler tout ce qui pourrait acclimater sur le sol des habitudes de dissipation même fort innocentes, et rendre tolérable la vie de loisir. Des sociétés philanthropiques et religieuses, instituées sous des noms divers, se chargent de renforcer les arrêts de l'opinion publique. Sentinelles vigilantes, elles tiennent la main à la stricte observation des austérités, ou, si vous voulez, des ennuis du dimanche, à la répression de l'ivrogn^e, à l'extirpation de la passion du jeu, qui, chez un peuple dévoué au make-money , pourrait, si elle se répandait, faire d'aflreux ravages. Ces sociétés et ces comités poursuivent leur tâche avec une persévérance plus que britannique , et quelquefois avec un fanatisme puritain. Lorsque M. John Quincy Adams était président, il fit placer un billard dans le palais présidentiel. Telle est ici la réprobation réelle ou affectée qui s'attache à tout ce qui s'appelle jeu, que ce billard a compté sérieusement parmi les arguments opposés à la réélection de M. Adams à la présidence, c C'était, s'écriait-on, un scandale, l'abomination de c la désolation. > M. Adams, dont les vertus privées
sont au-dessus de tout soupçon, était, à en croire certains journaux de Topposition d'alors, un professeur d*immoralité , parce qu*il avait chez lui un billard ; et sans doute le général Jackson, en venant remplacer M. Adams dans la White-House (i) , a dû faire briser et jeter au feu ce meuble malencontreux.
Ailleurs, ce rigorisme serait taxé d*intolérance , d'inquisition , de dévotion de place. Ici Ton s'y soumet sans murmurer, et peu de personnes s'en trouvent gênées ou témoignent de l'être. L'Américain peut sup> porter une application au travail constante et sans relâche. II n'éprouve pas le besoin de se distraire et de s'amuser. Le silence et le recueillement de son dimanche paraissent être pour lui un plus sûr délassement que la joie et les fêtes par lesquelles le nôtre est marqué. Bien plus, on peut dire que le sens des jouissances lui manque. Toutes ses facultés sont admirablement et énergiquement combinées pour la production; il est dépourvu de celles en l'absence desquelles la consommation est sans joie, et le plaisir une occupation pénible. Or , travail pour travail , il préfère celui qui rapporte à celui qui coûte.
Une organisation semblable est incomparable pour un peuple pionnier. Sans cette fièvre de travail , sans cette tension perpétuelle de l'esprit vers les entreprises utiles et les spéculations , sans cette indifférence pour les plaisirs , sans ces idées politiques et religieuses qui répriment impérieusement toutes les pas- Ci) Habitation du président à Wa»hingrton.
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sions doot te bat ii*est pas de travailler , de produire, de gagner , croit-on que les Américains eussent accompli leurs prouesses industrielles? Avec un autre système moins exclusif pour la production , ils en seraient peut-être encore à projeter de franchir les Alléghanys. Au lieu d'avoir devant eux défriché, ouvert, sillonné de routes, semé de fermes, de villages et de villes ce domaine de TOuest, immense en étendue et en fécondité , ils seraient encore réduits peut-être à la bande de teire sablonneuse qui s'étend le long de TAtlantique. Il faut convenir que cette préoccupation ardente et exclusive pour les affaires jette sur la physionomie du peuple des Ëtats-Unis une nuance étrange aux yeux des Européens. De là vient que les Américains réussissent peu à se concilier les suffrages des touristes , et que même ils n'ont eu le don de plaire qu'à la minorité des étrangers qui les ont visités. Mais, en revanche , ils sont certains de mériter la reconnaissance de la postérité innombrable pour laquelle ils préparent, avec tant d'énergie et de sagacité, un séjour d'abondance, une terre promise. Cette postérité, dira-t-on , changera le régime de vie de ses pères, adoptera d'autres goûts et même des institutions' différentes. Peu importe! Il ne s'agit pas de savoir si les Américains du xxi® ou du XX® siècle conserveront le caractère national, les coutumes et les lois des Américains actuels. La question est bien plutôt de décider si les Américains de nos jours ne remplissent pas, avec toute la perfection qu'il est donné à la nature humaine d'atteindre, la mission que leur a confiée la Providence ,
mission du peuple pionnier et défricheur , et s'ils ne méritent pas qu'on les excuse d'avoir, comme tous les individus et tous les peuples, les défauts de leurs qualités. La question , ainsi posée , sera facilement résolue par quiconque attache quelque prix aux intérêts de l'avenir.