M LES BATEAUX A VAPEUII DE L OUEST
à la liberté réelle, positive et pratique; c'est faire participer tous les membres de la famille humaine à la faculté de parcourir et d'exploiter le globe qui loi a été donné en patrimoine; c'est étendre les franchises du plus gitand nombre autant et aussi bien qu'il est pos^ble de le faire par des lois d'élection. Je dirai plus , c'est faire de l'égalité et de la démocratie. Des moyens de transport perfectionnés ont pour effet de réduire les distances non-seulement d'un point à un autre, mais encore d'une classe à une autre classe. Là où le riche et l'homme puissant ne voyagent qu'avec une pompeuse escorte, tandis que le pauvre, qui va de son village au village voisin , se tratne solitairement au milieu de la boue , des sables, des rochers et des broussailles, le mot d'égalité est un mensonge; l'aristocratie y crève les yeux. Dans l'Inde et en Chine, dans les pays mahométans, dans l'Espagne à demi arabe et dans son Amérique , peu importe que le pays s'appelle république , empire ou monarchie tempérée. Le cultivateur ou l'ouvrier ne peut y être tenté de se croire l'égal du guerrier, du brahmine, du mandarin 9 du pacha ou du noble dont le cortège l'éclaboussé ou le renverse. Malgré lui , le voyant venir, il s'arrête saisi d'une crainte respectueuse , et s'incline servilement à son passage. Au contraire, dans la Grande- Bretagne, en dépit des privilèges magnifiques et de l'opulence des lords, le mechanic et le laboureur qui peuvent aller au bureau prendre leur ticket ponr voyager en chemin de fer, pourvu qu'ils aient quelques chellings dans leur poche, et qui ont le droit, en
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payant, d'être assis dan» la même voiture, sur la même banquette, cête à côte avec le baronnet ou le duc et pair, sentent leur dignité d'hoaime, et comprenneat, à toucher du doigt, qu'entre la noblesse et eux il n'existe pas d'abîme infranchissable,
Par ce motif, on me ferait difficilement croire aux projets tyranniques d'un gouvernement qui se vouerait avec ardeur à percer son territoire et à diminuer les frais et la durée des transports. N'est-il pas vrai que le long des grands chemins, des canaux et des fleuves, les idées circulent en même temps que les marchandises, et que tout commis voyageur est plus ou moins missionnaire? Les hommes dominés par les convictions rétrogrades le savent bien. Ils n'ont garde, ceux-là, de favoriser les entreprises de communication; ils redoutent un ingénieur des ponts et chaussées presque à Tégal d'un éditeur de Voltaire. Comme il est incontestable que l'un des premiers chemins de fer d'Europe a été établi dans les provinces autrichiennes; comme l'administration impériale a ouvert de belles chaussées d'un bout à l'autre de ses possessions, et qu'elle encourage les bateaux à vapeur du Danube , j*ose en conclure que M. de Mettemich vaut mieux que la réputation qu'on lui a faite sur la rive gauche du Rhin. Vous savez qu'au contraire, pendant le court ministère de M. de Labour donnaye, en 1829, les études et plans de certaines routes projetées en Vendée disparurent sans qu'on ait pu les retrouver depuis. 11 y a quelques mois, dans l'un des États libres et souverains de la confédération républicaine du Mexique,
9t ^ LB8 BATEAOX A TArCUm DE L*OU£ST.
celui de Poébb, dont la légisiatiire a loiqoars possédé, il bat le dire , une colossale lépntatioii d^ignofaiice el d'obecorantisiiie, les élus da peuple, animés d'une sainte colère contre des mécréants, presque tous étrangers, qui ont poussé Tesprit d'innoTation sacrilège jusqu'à établir une diligence entre Mexico et VéraCniz, et à réparer la route entre ces deux villes, les ont frappés d'une taxe annuelle de 720,000 fr., et leur ont défendu en outre de percevoir aucun péage sur le territoire de TÉtat.
Il y a un pays oà un simple perfectionnement des moyens de transport par eau a opéré une révolution qui se poursuit encore , et dont les conséquences sur le balancement des pouvoirs dans le nouveau monde sont réellement incalcalsbles. C'est la grande vallée da Mississipi , qui avait déjà été conquise sur les Peaux- Rouges et les bétes fauves avant les travaux de Fulton, mais qui , sans cet homme de génie, ne se fût jamais couverte d'États riches et populeux.
Après que la conquête du Canada eut mis fin aux brillants mais stériles tours de force des Français sur rObio et le Mississipi (i) , les Anglo-Américains , alors sujets du roi de la Grande-Bretagne, commencèrent à s'y répandre. Les premiers colons s'établirent dans le Kentucky, et prirent possession du sol par l'agriculture. Ils eurent bientôt effacé de ce côté les traces légères que nos Français , à peu près exclusivement chasseurs, y avaient laissées de leur passage. Au lieu d'une race
(1) Voir la uote 11 à la fin du volume.
sveke, inquiète et sans industrie, comme celle que les Français avaient produite en se croisant avec les Indiens , les nouveaux venus , évitant le mélange , pro< créèrent une population laborieuse et énergique qui , sur ce sol fertile, acquit, à Texemple de toutes les productions de la nature, ces proportions gigantesques, caractéristiques du Kentuckien, du Tennesséen, et du Yirginien de TOuest, aussi bien que des arbres de leurs forêts. Sans se séparer un instant de leurs fusils, qu'il y a quarante ans Ton portait sur Fépaule à Toffice divin dans Cincinnati même, ils défrichèrent de belles fermes pour eux et leurs pullulantes familles. Us eurent à traverser des jours bien difficiles ; dans mainte rencontre avec les Indiens qu'ils dépossédaient de leurs bois, plus d'un mari, plus d'un père, tombèrent sous la balle des Peaux-Rouges, furent réduits à la plus horrible des servitudes, ou furent traînés au lamentable supplice du poteau. Le nom des Blue-Licks sonne encore dans le Kentucky, comme chez nous* celui de Waterloo. Avant la décisive victoire des Boi$-Àbattus ( FcUlen Timber ), remportée par le général Wayne, deux armées des États-Unis vinrent successivement , sous le commandement des généraux Harmer et Saint-Clair, essuyer de sanglantes défaites (i). On trouve aujourd'hui les éloquents rapsodes de cette longue lutte
(1) Le général Harmer fut battu en 1790. L^année d'après eut lieu la défaite du général Saint-Clair sur les bords de la Miami. La victoire du général Wayne date de 1794. Cette guerre eut lieu tout entière sur le territoire de PËtat actuel d'Ohio.