LE GÉNÉRAL JACKSON
volonté nationale. Leur règle était de selaister pousser par la nation plutôt que de la lirer à eux ou de la devancer. C'est en effet ce qu'il y a de plus conforme aux principes du self-government. Us eusses établi entre les membres de leur cabinet une discussion approfondie, non-seulement de vive voix, mais aussi par écrit, comme le fit Washington lors de la création de la première banque des États-Unis en 1791. Us eussent consulté individuellement les hommes notables de toutes les opinions et de tous les intérêts. Us eussent longuement écouté ceux sur qui tombe directement le plus lourd poids d'une guerre, c'est-à-dire les commerçants des grands ports, Boston, New- York, Philadelphie, Baltimore, Gharlestown, la Nouvelle- Orléans ; et enfin , après avoir pesé toutes les objections, mesuré toutes les difficultés, s'il leur eût été évident que l'intérêt et l'honneur de leur pays exigeaient absolument qu'on en vînt à la dernière raison , ils eussent à regret adressé le cartel à leur plus ancien allié, au plus ferme appui de la liberté et du progrès dans l'ancien monde.
Le général Jackson a changé tout cela. Les règles et les allures de son administration ne sont plus celles qu'avait établies la sagesse de ses prédécesseurs. On peut soutenir que ce changement est un bien ; à cet égard, l'avenir, un prochain avenir prononcera. Mais le fait du changement est incontestable.
Le général Jackson possède au plus haut degré les qualités nécessaires pour conduire une guerre de coups de main. Audacieux , infatigable , toujours sur le qui-
LETTRE XTII. Si
vive» doué d*un coup d'oeil prompt, d*un corps de fer et d'une résolution de bronze , dévoué aux siens , âpre et terrible envers l'ennemi, se jouant des obstacles, * aimant de passion le danger, ses guerres contrôles Greeks et les Séminoles eurent le plus brillant succès. Sa courte campagne de la Nouvelle-Orléans contre l'armée anglaise de Packenbam , fut béroîque. Grâce à ces exploits , et en vertu de l'enthousiasme qu'excitent en tout pays les services militaires, le général Jackson se trouva l'homme le plus populaire des États- Unis, quand la mort eut fait disparaître les fondateurs de l'indépendance , et il devint naturellement candidat pour le fauteuil présidentiel. On objecta son inflexibilité, l'emportement avec lequel il avai>, durant toute sa carrière , accueilli la contradiction ; on représenta sa disposition à suivre ses inspirations personnelles, sans égard pour les exigences de la loi , et à trancher brusquement les diflicullés avec l'épée d'Alexandre , plutôt qu'à les résoudre lentement selon les formes constitutionnelles. On ajouta que ses penchants naturels, renforcés par l'habitude du commandement militaire et par les coutumes spéciales à la guerre , telle qu'il l'avait faite, avaient dû devenir indomptables; qu'il ne pourrait se plier à la modération que requiert Texercice de Tautorité civile. On prédit qu'il serait en politique comme à la guerre, chaud pour ses amis, implacable envers ses adversaires, violent envers quiconque tenterait de lui barrei* le chemin; qu'au lieu de rester au-dessus des querelles des partis, on le verrait bientôt descendre de sa personne dans l'arène. On
Zi LE GÉNiRAL JACKSON.
cita le juge mis aux arrêts à la Nouvelle-Orléaiis (i ) , les miliciens fusillés (s), rexécutioa des deax Aoglai» Ambrister et Ârbutbnot (s), FinTasioD et la coDqoéle en pleine paix, des possessions espagnoles de la Floride (4) , sa colère et ses menaces lorsque le congrès délibérait sur les accusations que ses procédés soutmaires avaient soulevées.
Néanmoins sa loyauté cbevaleresque « sa haute probité, son chaleureux patriotisme, parurent de suffisantes
(1) Deux mois après la bataille de la Nouvelle-Orléans , lorsque le bruit de la paix eutre TAugleterre et les Etats-Unis était répandu , et quelques jours avant qu^on en reçût à la Nouvelle- Orléans Tavis officiel , le général Jackson fit arrêter on membre de ht législature de la Louisiane, alors en session, pour un article de journal qu^il avait écrit. Le juge de la cour des états-Unis s^étant interposé , le général Jackson le fit arrêter lui-même et conduire hors de la ville. Le général fut , pour ce fait, condamné , quelques jours après, à 1,000 dollar» d'amende.
(3) Dans la guerre de 1812.
(3) Ces deux Anglai» se trouvaient parmi les Séminoles, dans la deuxième guerre (1818). Ils furent accusés d*a voir pris |tart à la guerre , quoique sujets d*une puissance en paix avec les Etats-Unis. Le général Jackson les livra à une cour martiale qui ne condamna que Ton des deux à mort : il les fit cependant exécuter Tun et l'autre.
(4) A la fin de la deuxième guerre des Séminoles , au mots de mars 1819 , le général Jackson enleva la forteresse espagnole de Saint-^Marc , sous prétexte que les Indiens se réfugiaient sous le canon de la place et pouvaient s*en emparer. Le gouverneur de Pensacola ayant réclamé par une lettre, le général Jackson , qui évacuait le pays , revint sur ses pas , marcha sur Pensacola et s*en empara. Il prit peu après , de vive force, la forteresse de San-<:arloe de Barrancan.
LSTTRE XVII. 35
garanties. Par des raisons de politique intérieure, qu'il serait trop long d'énumérer ici , beaucoup d'hommes éclairés, qui, dans rorigioe, avaient accueilli sa candidature avec dédain, se concertèrent pour la faire réussir ; ils espéraient beaucoup de leur influence sur lui. Et, en effet, son humeur fougueuse parut modifiée après son élévation ; le souvenir de ses professions de foi , qui étaient , lorsqu'elles parurent , Texpression franche de ses^ sentiments, était tout frais encore. Il s'était consciencieusement promis à lui-même d'obser- \ef les principes consacrés par Washington , Jefferson, et les autres patriarches de TAmérique ; de se renfermer scrupuleusement dans Tétroite limite de la prérogative présidentielle , (elle qu'il se l'était tracée ou laissé tracer; de suivra le courant de l'opinion publique sans chercher à le croiser ou à le détourner de sa pente instinctive et calme ; d'être modéré , patient et calme. Pendant son premier terme de quatre ans, il resta assez fidèle à sa propre détermination , à ses déclarations de principes et aux avis des hommed qui l'avaient élevé sur le pavois. Mais c'était pour lui une insupportable contrainte. On ne se modifie plus après soixante ans. Il s'en faut de beaucoup d'ailleurs que les tempéraments , disons mieux, que les qualités distinctives de tous les hommes puissent s'accommoder de cette haute spbère .4^. sérénité où il f^ut pourtant se renfermer quand 00. gouverne. C'était plMS difficile pour le général Jackson que pour tout autre ; la turbulente ardeur de la jeunesse n'avait été tempérée chez lui ni par l'âge , ni par les fatigues des guerres les plus pénibles. Les
34 LE GéNÉBAL JACKSON.
discussions politiques dans un pays de suflk'age universel seraient de force d'ailleurs à user la patience des anges. Peu à peu donc on vit reparaître les orageuses tendances du planteur du Tennessee. Peu à peu le caractère aventureux , intrépide, inquiet, obstiné, fier, indomptable du chef des partisans, de Texterminateur des Creeks et des Séminoles, perça à travers le vernis de réserve, de gravité, de bienveillance universelle dont il s'était couvert, et déchira le manteau constitutionnel dont ses amis avaient eu tant de peine à iVntourer.
Enfin, en 1852, la Caroline du Sud lui fournit une occasion naturelle de donner carrière à ses appétits belliqueux, comprimés depuis quatre ans. Cet État avait, de son autorité privée, proclamé la nullité du . tarif des douanes établi pac le congrès , et armé ÉSk milice pour soutenir son décret de nuUification. Le président Jackson aussitôt, tout en conservant un langage plein de modérati^on, fit des préparatifs de guerre , et obtint un acte du congrès ( Force bill ) , qui Tautorisait à employer tous les moyens pour faire respecter les droits de TUnion. Lorsque Torage fut conjuré (i) , le général Jackson fut proclamé le sauveur de la constitution ; et peut-être ne prit-on pas assez de soin alors pour prévenir une méprise naturelle à un •vieux soldat, et pour lui faire sentir que les félicitations d'un peuple reconnaissant «^adressaient moins à son attitude guerrière qu'aux pacifiques démarches faîtes sous ses auspices.
(1) Voir la note 12 à la fin du volmii« précédent.
Dans la chaleur du débat et au bruit des aGclamations qui suivirent le rétablissement de Tordre , le vieux levain guerrier acheva de se soulever dansTâme du général Jackson ; sans prendre de repos, il entama une vigoureuse campagne contre la banque. G*était une guerre à peu près sans' provocation, et certainement sans justice. Pendant quelque temps, il sembla que le général y succomberait. Mais il tint bon : il ne plia pas et ne rompit point. Il a été dans cette circonstance ce même Old-Hickory (i) que les Indiens trouvaient toujours et partout acharné sur leurs traces, qu'ils ne pouvaient ni lasser ni surprendre , sur lequel its n avaient prise ni par la ruse ni par la force ouverte. Les dernières élections de la chambre des représentants lui assurent la victoire , la banque (2) est condamnée à subir le sort des Greeks et des Séminoles, de M. ClayetdeM. Calhoun, du gouvernement espagnol de la Floride , et du général anglais Packenbam.
Il semble maintenant que Tenivrement de ce grand succès lui ait rendu toute Tardeur de sa jeunesse, et qu'à un âge où tous les hommes n'aspirent plus qu'après le repos (il approche de soixante-dix ans), il ait besoin
(1) VHiçkory est une espèce de noyer qui n'existe pas en Bnrope et qui est très-commun en Amérique. C'est un bois dur, compact , très-difficile à rompre. Les Indiens en avaiept donné le nom au général Jackson , auquel ses amis Tout con« serve. Le vieux général est aussi populaire, en Amérique, sous le nom à^Old-Hickory , que Napoléon Tétait sous celui du Petii'Caparai,
(i) Voir la note 5 à la fin du volume.
36 LE GÉIféKAL JACtSON.
de Dooveanx périls, de nouvelles fatigue». L*hiver dernier, M. Clay disait au sénat , que si la phréoologie était une science certaine, le président Jackson devait avoir la bosse de la lutte (combativeness) ; car sa vie n'avait été qu'un continuel exercice de cette passion : à quatorze ans, contre les Anglais, puis cx)ntre ses voisins les premiers Settlers du Tennessee , gens peu traitables qui se plaisaient, ainsi que lui, à manier le sabre, le poignard , le pistolet et la carabine; puis contre les Indiens, les Anglais, et encore les Indiens, sans compter d'inofiensifs espagnols; ensuite contre lui, M. Clay , contre M. Galboun et la Caroline du Sud, et qu'enfin, à défaut d'autres adversaires, il s'escrimait contre la banque. Il semble en effet que le général Jackson soit possédé du démon de la guerre : car à peine a-t-il eu appuyé le pied sur la gorge de la banque , qu'il lui a fallu un autre ennemi ; et ne trou> vaut plus en Amérique que des vaincus ou des ennemis indignes de sa colère , c'est à la France qu'il a jeté le gant.
Jusqu'à présent donc, le défi lancé à la France n*est que l'expression de l'bumeur du général Jackson. Malheureusement cetacte individuel émane d'un homme qui est le président des États-Unis jusqu'au 4 mars 4837 , et qui est tenace dans les antipathies qu'il s'est créées, plus encore que dans son amitié. Malheureusement encore le défi a été inséré dans un document solennel qu'on est habitué à regarder en Europe comme l'exposé fidèle des sentiments du peuple «méricaîn. Enfin celui qui a mis ainsi en avant les États-Unis ,
vient de faire un essai qui atteste à quel point il sait faire épouser à la masse de la population ses querelles personnelles.
En politique comme à la guerre sa tactique est de se jeter en avant en s'écriant : Qui m aime me suive! Cette méthode hardie lui a merveilleusement réussi contre la banque. S'il eût demandé au congrès de re« tirer à cette institution le dépôt des fonds publics, il eût certainement échoué ; le congrès eût déclaré qu'il n'y avait pas lieu. Il prit donc hardiment l'initiative. Il ordonna ce retrait malgré Tavis de la majorité de son cabinet, deux mois avant la réunion du congrès, sans qu'il ÛHt possible de prétexter d'urgence : J'en prends la responsabilité, dit>il. Le ministre des finances refusait d'exécuter la mesure, parce qu'il la considérait comme un funeste abus de pouvoir : il fut renvoyé. La majorité de la chambre des représentants, et , dans les élections dernières , celle de la population, ont ratifié ces essais de dictature. Le général Jackson a perdu, à la vérité, la plupart des amis qui lui restaient encore dans les classes éclairées et parmi les commerçants ; mais peu lui importent quelques individus, si éminents qu'ils puissent être ; en vertu du suffrage universel , c'est le nombre qui domine ici.
Cette tactique audacieuse au moyen de laquelle il a entraîné les masses contre la banque, lui réussirat-etle aujourd'hui qu'il entreprend de les exciter contre la France? Il est permis de la comparer à un de ces tours de force où l'on réussit une fois, deux fois , et où l'on se casse les reins quand on veut les répéter une