‹ Lettre à d'Alembert sur les spectaclesChapitre 10 sur 31 · Voir l'appendice II · texte numérisé non relu

Voir l'appendice II

été toute religieuse. Pendant trois mois, le socinianisme vrai ou supposé des théologiens de Genève avait seul occupé les esprits; on s'était à peine arrêté au passage qui concerne la comédie. Cette question d'abord négligée va maintenant remplacer l'autre, et la voix de Rousseau lui donnera un bien plus grand retentissement.

Nous avons dit par quelle crise Rousseau passait alors, comment ce travail le sauva. Le livre X des Confessions nous raconte par quelles circonstances il fut amené à Tentrepircndre. « Dans la dernière visite que Diderot m'avait faite à l'Ermitage, il m'avait parlé de l'article Genève, que d'Alembert avait mis dans l'Encyclopédie: il m'avait appris que cet article, concerté avec des Genevois du haut étage, avait pour but l'établissement de la comédie à Genève; qu'en conséquence les mesures étaient prises, et que cet établissement ne tarderait pas d'avoir lieu. Gomme Diderot paraissait trouver tout cela fort bien, qu'il ne doutait pas du succès, et que j'avais avec lui trop d'autres débats pour discuter encore sur cet article, je ne lui dis rien; mais, indigné de tout ce manège de séduction dans ma patrie^ j'attendais avec impatience le volume de l'Encyclopédie où était cet article, pour voir s'il n'y aurait pas moyen d'y faire quelque réponse qui pût parer ce malheureux coup. Je reçus le volume peu après mon établissement à Montlouis, et je trouvai l'article fait avec beaucoup d'adresse et d'art, et

3a INTEOOUGTION

digne dé la plume dont il était parti. Cela ne me détourna pourtant pas de vouloir y répondre, et malgré l'abattement où j'étais, malgré mes chagrins et mes maux, la rigueur de la saison et Tincommodité de ma nouvelle demeure, dans laquelle je n'avais pas encore eu le temps de m' arranger, je me mis à l'ouvrage avec un zèle qui surmonta tout.

« Pendant un hiver assez rude, au mois de février, et dans l'état que j'ai décrit ci-devant, j'allais tous les jours passer deux heures le matin, et autant l'après-midi, dans un donjon tout ouvert, que j'avais au bout du jardin où était mon habitation. Ce donjon, qui terminait ime allée en terrasse, donnait sur la vallée et l'étang de Montmorency, et m'offrait pour terme du point de vue le simple, mais respectable château de Saint-Gratien, retraite du vertueux Catinat. Ce fut dans ce lieu pour lors glacé, que sans abri contre le vent et la neige, et sans autre feu que celui de mon cœur, je composai dans l'espace de trois semaines ma lettre à d'Alembert sur les spectacles. »

Rousseau excelle à se mettre ainsi en scène ; les Confessions dramatisent tout. Mais une lettre écrite à cette même époque nous le montre en vérité beaucoup plus calme. Il avait été chargé par le pasteur Yernes, que nous avons déjà vu en correspondance avec Voltaire, d'une mission auprès de d'Alembert, on devine laquelle, toujours la rétractation à obtenir. £t Rousseau répondait à la date

da iS février : « Je n'ai point eu occasion d'exéenter votre commission auprès de M. d'Alembert . Comme nous ne nous sommes jamais beaucoup TUS, nous ne vous écrivons point, et confiné dans ma solitude, je n'ai conservé nulle espèce de relation avec Paris ; j'en suis comme à l'autre bout de la terre, et ne sais pas plus ce qui s'y passe qu'à Pékin. Au reste, si l'article dont vous me parlez est indiscret et répréhensible, il n'est assurément pas offensant. Cependant, s'il peut nuire à votre corps, peut-être fera-t-on bien d'y répondre, quoiqu'à vous dire le vrai j'aie un peu d'aversion pour les détails où cela peut entraîner, et qu'en général je n'aime guère qu'en matière de foi Ton assujettisse la conscience à des formules. »

Où donc est ici cette indignation qui lui aurait servi de muse? Comparez ce ton tranquille et par-. faitement détaché aux transports que suppose le récit des Confessions. Il ne s'agit pour le moment, il est vrai, que du prétendu socinianisme des pasteurs. Mais même sur ce point particulier, grande est la différence entre les opinions intimes de Rousseau et celles qu'il affiche en public.

Lorsqu'au début de son ouvrage il prend la défense des théologiens, Rousseau le fait encore, avouons-le^ avec une certaine indifférence pour le dogme. Son meilleur argument consiste à dire qu'on ne peut juger de la foi d'autrui par conjecture ou sur l'affirmation d'un tiers, contre celle de la personne intéressée. Fort bien, mais il ne s'en

tient pas là. Après avoir dit qu'il ne sait ce que c'est que le socinianisme, et qu'ainsi il n'en peut parler ni en bien ni en mal, Rousseau ajoute : « et même sur quelques notions confuses de cette secte et de son fondateur, je me sens plus d'éloignement que de goût pour elle. » Voilà son langage officieL Il était pourtant plus que socinien. Précisément à cette même date, dans la lettre au pasteur Yernes que nous avons citée plus haut, il déclarait que des peines étemelles ne s'accordent ni avec la faiblesse de l'homme ni avec la justice de Dieu. Mais est-il nécessaire de chercher dans ses écrits les moins connus des lambeaux de phrases, alors qu'il a lui-même, dans un long et célèbre morceau, exposé toute sa doctrine? La profession de foi du vicaire savoyard ne dépasse-t-elle pas les sociniens les plus hardis, pour aboutir au pur déisme? Chrétien, il ne l'est plus que de nom, lui qui fait ressortir l'injustice de l'idée de révélation tendant à constituer un peuple privilégié, et refuse en conséquence de croire à la condamnation des infidèles, lui qui trouve les dogmes révélés pleins de contradictions absurdes, leur reproche de dégrader Dieu en lui prêtant les passions humaines, n'accepte aucun miracle, et aboutit ainsi à la simple religion naturelle, la seule qui sera enseignée à son Emile. On s'explique assez mal quelle aversion les sociniens lui pourraient inspirer. Ce n'est pas d'ailleurs sans hésitation qu'il les condamne. Sur ce point l'histoire

de texte est curieuse h suivre. La phrase que nous avons rapportée : « et même sur quelques notions

confuses de cette secte et de son fondateur »

ne figure pas dans le texte de la première édition, celui qui nous représente l'expression plus naturelle et spontanée de sa pensée; elle n'est ajoutée qu'après coup, dans Yerratum. Puis elle disparait dans Tédition de 1781, donnée après la mort de Rousseau, mais sur les notes qu'il avait laissées ; elle disparaît, bien qu'il affirme ailleurs (§132, note), s'être fait une loi de ne rien supprimer. C'est que dans l'intervalle s'était produite la condamnation de Y Emile f et la rupture de l'auteur avec l'église de Genève ; il ne jugeait plus nécessaire d'atténuer ou de déguiser sa pensée.

Cette déclaration même des pasteurs, ill'apprécie très diversement selon les époques. Après avoir dit dans sa lettre à d'Alembert, que le public l'a reçue avec applaudissement, voyons comme il en parle six ans plus tard.

« L'église de Genève paraissait depuis longtemps s'écarter moins que les autres du véritable esprit du christianisme, et c'est sur cette trompeuse apparence que j'honorai les pasteurs d'éloges dont je les croyais dignes ; car mon intention n'était assurément pas d'abuser le public. Mais qui peut voir aujourd'hui ces mêmes ministres, jadis si coulants et devenus tout à coup si rigides, chicaner sur l'orthodoxie d'un laïque et laisser la leur dans une si scandaleuse incertitude? On leur

demande si Jésus -Christ est Dieu, ils n'osent répondre : on leur demande quels mystères ils admettent, ils n'osent répondre. Sur quoi donc répondront-ils y et quels seront les articles fondamentaux, différents des miens, sur lesquels ils veulent qu'on se décide, sî ceux-li n'y sont pas compris?

« Un philosophe jette sur eux un coup d'oeil rapide ; il les pénètre, il les voit ariens, sociniens ; il le dit, et pense leur faire honneur : mais il ne voit pas qu'il expose leur intérêt temporel, la seule chose qui généralement décide ici-bas de la foi des hommes.

« Aussitôt alarmés, effrayés, ils s'assemblent, ils discutent, ils s'agitent, ils ne savent à quel saint se vouer ; et après force consultations, délibérations ^ conférences, le tout aboutit à un amphi^ gouri où l'on ne dit ni oui ni non, et auquel U est aussi peu possible de rien comprendre qu'aux deux plaidoyers de Rabelais. » (Lettres de la Montagne, II, p 80).

Voilà bien la justification de d'Alembert, le coup le plus dur assené aux théologiens par celui qui fut un moment leur apologiste. Pour cette fois. Voltaire et Rousseau sont bien d'accord.

Si l'orthodoxie qu'il affectait alors étonna les anciens amis de Rousseau, les sentiments qu'il

1. Qaand on est bien décidé sar ce qu'on croit, disait 4 ce •ujet un journaliste, une profession de foi doit être bientôt faite. (Note de Rousseau.)

professait contre le théâtre ne durent pas leur paraître plus sincères. Sa conversion, comme il rappelait, c'est-à-dire sa sauvagerie, son hypocondrie croissante, pouvait seule expliquer cette âpreté du philosophe à condamner un plaisir qu'il avait recherché pendant tant d'années, un art où il s'était lui-même exercé plus d'une fois. Pas plus que ses autres ouvrages, la Lettre à d'Alembert n'échappe à cette fatalité qui les fait tous démentir en premier lieu par Fauteur lui-même.

Amateur de spectacles, Rousseau l'avait été plus que personne ; il était fou du théâtre. Il avait ses entrées à l'Opéra, à la Comédie, et avoue luimême (§161, note), en avoir suivi les représentations pendant dix ans, bons et mauvais jours, n'avoir jamais manqué volontairement une représentation de Molière (§218, note). Auteur dramatique, il l'était aussi ; pendant longtemps les contemporains ne connurent que comme musicien et poète celui qui devait s'illustrer comme philosophe. Le Devin du village ^ qui seul survit aujourd'hui, fut précédé et suivi de bien d'autres essais moins heureux. L'énumération en est longue, mais nécessaire ici.

Rousseau débuta de bonne heure, dès l'époque de son séjour à Chambéry. c< Ce fut d'abord,ditrii(Con- /e55tan5,liv.YlI),un opéra-tragédie, intitulé Iphis et Anaxarète^ que j'avais eu le bon sens de jeter au feu. J'en avais fait à Lyon (pendant son séjour comme précepteur chez M. de Mably, en 1740) un

autre, intitulé la Découverte du Nouveau-Monde ^ dont, après Tavoir lu à M. Bordes, & Tabbé de Mably, à Fabbé Trublet et à d'autres, j'avais fini par faire le même usage, quoique j'eusse déjà &it la musique du prologue et du premier acte, et que David m'eût dit, en voyant cette musique, qu'il y avait des morceaux dignes de Buononcini. »

Tout ne fut pas brûlé, quoi qu^il en dise; il est resté de l'un et de l'autre ouvrage des fragments assez étendus.

Un autre essai dans le même genre fut l'opéra ou ballet héroïque des Muses galantes^ commencé vers 1742, pendant sa liaison avec M. de Francueil et les Dupin. L'ouvrage fut cette fois poussé plus loin et eut meilleure fortune que les deux premiers. Rousseau en fit exécuter quelques fragments pendant son séjour à Venise, puis l'acheva de retour à Paris. Certaines parties furent jouées chez M. de la Popeliniëre, et une représentation complète en fut donnée chez M. de Bonneval, intendant des Menus, devant le duc de Richelieu, qui le destinait aux spectacles de la cour. Ajoutons que l'ouvrage, répété à l'Opéra en 1747, fut joué en 1761, la date a son importance, devant le prince de Conti .

La réputation qu'il s'était déjà acquise dans le monde du thé&tre le désigna bientôt après pour une mission délicate. La Princesse de Navarre y poème de Voltaire, mis en musique par Rameau, devait être jouée à la cour, dans les fêtes qui

célébrèrent la victoire de Fontenoy; mais le duc de Richelieu voulait que Tœuvre fût remaniée. Les deux auteurs ne pouvant alors s'occuper de ce travail, on chercha pour les suppléer quelqu'un qui fût à la fois poète et musicien, et c'est à Rousseau qu'on pensa : tâche longue et difficile, qui ne lui valut ni honneur ni profit, mais dont il s acquitta avec soin, et même, dit*il, avec talent \

De tous ces essais, seul le Devin du village j au lieu d'une existence éphémère, à peine publique, eut une vogue durable. Joué d'abord à Fontainebleau devant la cour (18 octobre 1752), ce gracieux intermède fut donné à l'Opéra quelques mois plus tard, se maintint longtemps au répertoire, et n'est pas encore oublié; c'est le chefd'œuvre de Rousseau musicien.

Nous n'avons vu jusqu'ici en lui que Fauteur d'opéras, ou, comme on disait alors, le poète lyrique. N'eût-il d'autres titres, ce serait assez déjà pour le ranger au nombre de ces corrupteurs qu'il allait bientôt condamner. Avec ses danses volup* tueuses, sa musique tendre ou passionnée, sa somptueuse mise en scène, l'opéra est de tous les spectacles celui qui agit le plus sur les sens ; bien mieux que la comédie, il jette l'âme dans cet état de langueur qui prédispose à l'amour. L'opéra du siècle dernier surtout ne parlait que d'amour et de plaisir, n'était consacré, comme le dit Rous-

1. La Princesse de Navarre ainii remaniée prit un titre nouveau, les Fêtes de Ramire,

seau lui-même S qu'à peindre les égarements du cœur et de la raison. Le Devin du village doit être misa part; c'est une pastorale naïve; mais quand Fauteur des Muses galantes mettait successivement en scène les amours du Tasse, d'Ovide et d'Anacréon, faisait-il autre chose que de répéter, selon l'expression de Boileau, des lieux communs de morale lubrique?

C'est bien ce qu'avait toujours &it l'opéra, ce qu'il fait souvent encore de nos jours. Et cependant, comme si la musique sauvait tout, les sévérités de Rousseau, en cela semblable aux théologiens, ne sont que pour la comédie. A peine pourrait-on supposer, d'après la Lettre à d'Alembert, qu'il existe un opéra. Molière et Racine font tout le mal.

Admettons pour un instant qu'il en puisse être ainsi, que la parole non chantée soit seule dangereuse. Rousseau fut également, ou du moins voulut être auteur comique.

A Ghambéry, il compose Narcisse ou ramant de lui-même^ qui ne devait être achevé et représenté que longtemps après.

Dix ans plus tard, les malheurs de nos armées en Bohême et en Bavière lui inspirent une petite comédie, les Prisonniers de guerre^ qu'il ne fit jamais jouer, il est vrai, et ne publia même pas ; il en donna le manuscrit à un ami.

Pendant l'autonme de 1747, chez les Dupin,

Page 1