m^ d'Ette. Mémoire» de Jf»* d'Épinay, I
ne sera que Tapplication des mêmes principes à un cas particulier. Il n'est fait aux spectacles que deux courtes allusions dans la prosopopée de Fabricius, mais leur condamnation y est implicitement contenue.
On pourrait croire alors que le philosophe va renoncer à Tart dramatique; nullement. Cette conversion fameuse est plutôt une réforme somp* tuaire; laissant là tout espoir de fortune, il prononce comme un v€eu de pauvreté ; ce caissier d'un fermier général, écrivain déjà célèbre, se fait copiste de musique; il vend sa montre, quitte Tépée, la dorure et les bas blancs, renonce au beau linge, mais il continue à travailler pour le théâtre. C'est en 1752 qu'il donne le Devin du village. C'est à la fin de la même année, 18 décembre, que sa pièce de Narcisse, destinée d'abord aux Italiens, est jouée à la Comédie-Française, non seulement jouée, mais bientôt après imprimée par les soins de l'auteur, avec une préface où il essaie de justifier cette contradiction.
Déjà, au lieu de faire sa cour au public, il le rudoie, avec un ton d'arrogance et de dédain singulier. La préface débute ainsi : « J'ai écrit cette comédie à l'âge de dix-huit ans, et je me suis gardé de la montrer, aussi longtemps que j'ai tenu quelque compte de la réputation d'auteur. Je me suis enfin senti le courage de la publier, mais je n'aurai jamais celui d'en rien dire. » Elle avait échoué complètement; l'auteur fait bon marché
de son œuvre et de sa personne ; cependant il doit répondre aux critiques, dont on prévoit l'objection : <c Us diront donc qu'en faisant de la musique et des vers on a mauvaise grâce à déprimer les beaux-artSy et qu'il y a dans les belles-lettres, que j'affecte de mépriser, mille occupations plus louables que d'écrire des comédies. » L'argument ainsi posé, voyons comment il le réfute.
D*abord il y aurait quelque dureté à lui reprocher d'avoir contredit par cet ouvrage de jeunesse des principes qui n'étaient pas encore les siens. — Fort bien, s'il n'avait remanié, fait jouer et imprimer cet ouvrage de jeunesse postérieurement à l'adoption de ces principes.
Nul homme, dit-il ensuite, n'agit en toute circonstance conséquemment à ses maximes. Si la contradiction existe, elle prouverait contre la conduite de l'auteur, non contre ses idées ou sa sincérité. Mais cette contradiction, Rousseau ose même la nier. Reprenant sa thèse du discours de Dijon, il l'explique, la confirme, et y introduit une distinction par laquelle il espère s'échapper. Sans doute l'étude est mauvaise, la pratique des sciences, des lettres et des arts corrompt les peuples qui ont des mœurs pures, il l'a dit et le répète. Mais chez ceux qui sont déjà dépravés, on doit au contraire conserver ces études pour prévenir une corruption plus grande. « C'est ainsi que celui qui s'est gâté le tempérament par un usage indiscret de la médecine est forcé de recourir encore aux médecins
pour se conserver envie. Et c'est ainsi que les arts et les sciences, après avoir fait éclore les vices, sont nécessaires pour les empêcher de se tourner en crimes *. Ce n'est donc pas la faute de Tauteur, c'est celle du public, de tous ses contemporains, s'il parait en contradiction avec lui même. « Il est vrai qu'on pourra dire quelque jour : cet ennemi si déclaré des sciences et des arts fit pourtant et publia des pièces de théâtre, et ce discours sera, je l'avoue, une satire très amère, non de moi, mais de mon siècle. »
Cette façon si dégagée de rejeter ses torts sur autrui est familière à Rousseau. N'est-ce pas ainsi qu'il dit dans la préface de sa Nouvelle Héloîse : « Il faut des spectacles dans les grandes villes, et des romans aux peuples corrompus. J'ai vu les mœurs de mon temps et j'ai publié ces lettres. Que n'ai*je vécu dans un temps où je dusse les jeter au feul » Et, plus loin, s'adressant aux jeunes filles : « Celle qui, malgré ce titre, en osera lire une seule page, est une fille perdue. Mais qu'elle n'impute point sa perte à ce livre. Le mal était fait d'avance. » Théorie commode pour tout publier sans scrupule. Toujours même inconséquence et même bravade ; au milieu de la perversité générale, l'auteur seul est innocent.
Mais Narcisse ne termine pas la série de ses
1. Même distinguo dans la Lettre à d'Alembert: il ne faut pas de spectacles à Genève, U en faut & Paris.
œuvres dramatiques. Il faudrait citer encore Fébauche d'une Lucrèce, tragédie en prose qu'il commença en 1754 pendant un séjour à Genôve, enfin beaucoup plus tard, une scène lyrique, Pygmaliùn^ prose et musique, jouée d'abord à Lyon en 1770 par des acteurs de société, et représentée pour la première fois à Paris le 30 octobre 1775. Jusqu'à la fin de sa vie, Rousseau conserva ce goût pour le théâtre qui s'était manifesté en lui dès sa première jeunesse.
Ce n'est pas seulement dans les menus faits de sa biographie, ou dans des essais dramatiques plus ou moins heureux, que nous devons chercher sa réfutation faite par lui-même. Son œuvre la plus éclatante est un démenti formel à ses théories. Nous nommions tout à l'heure la Nouvelle Hélotse ; si une pièce de théâtre parait dangereuse, un roman l'est-il moins? N'a-t-il pas également l'amour pour unique objet? Fait-il, lui aussi, autre chose, que nous présenter la passion commme l'état naturel, désirable, de l'homme, sa satisfaction conune le suprême bonheur, et nous jeter dans un état de rêverie et de désir qui prédispose à toutes les folies? Tout ce que Rousseau dit de la comédie sur la supériorité que cette prédominance de l'amour assure aux personnages de fenunes et de jeunes gens, sur le caractère presque toujours sacrifié des vieillards ou des hommes sensés, sur l'impossibilité d'intéresser le public à un rôle simplement vertueux, sans passions ni
faiblesses, toat cela peut aussi bien se dire iu roman. U ne serait même pas juste de les assimiler l'un à Tautre ; s'il y a danger, ce n'est pas du côté que Rousseau indique ; le roman a tourné plus de tètes que la tragédie ou la comédie. L'illusion dramatique n'est jamais entière, souvent même elle se réduit à rien. Nous ne venons au théâtre qu'avec le parti pris d'être trompés ; depuis les décors jusqu'aux attitudes, jusqu'au langage, tout y est convenu et faux, nous le savons, et ce sentiment suffit pour nous préserver. Tout autre est le roman ; outre que sa liberté est illimitée, qu'il peut tout dire et tout montrer, il se présente à nous affranchi de toute convention, comme un récit véridique, fidèle image de la vie. Il n'est certes pas plus vrai, mais il prétend l'être, et c'est un confident qui choisit son heure pour s'insinuer. Le vrai tentateur, c'est lui.
Un romancier a donc moins que personne le droit de jeter la pierre aux auteurs dramatiques ; cela en thèse générale. Et dans ce cas particulier, quel est celui qui déclare dangereux le Misanthrope ou Bérénice? L'auteur d'un livre qui fut pour les contemporains le modèle et la voix même de la passion. Il nous laisse froids maintenant ; mais des milliers d'êtres se sont enivrés de cette lecture, ont pris pour idéal Julie et Saint-Preux, ont admiré leurs sacrifices sans les imiter peutêtre, mais surtout ont pleuré leurs malheurs et ont été brûlés de leurs feux. Ce livre n'est certes
pas immoral, mais peut-on prétendre qu'il soit sans danger?
Rousseau est le premier à reconnaître [Confessions^ liv. IX) dans quel embarras le jeta plus tard, lors de la publication de la Nouvelle Eéloîse « la honte de se démentir ainsi ». Lorsqu'il prit la plume pour réfuter d'Alembert, le roman était déjà fait en partie, et Tobjection facile à prévoir, mais il ne s'y arrêta pas. Il n'était plus libre ; le discours de Dijon l'avait engagé dans la voie des paradoxes, et sa qualité de Genevois l'obligeait à intervenir dans la querelle, aussi bien que son antipathie croissante contre Voltaire.
Pendant longtemps, Rousseau avait admiré Voltaire comme le plus bel esprit du siècle. C'est la lecture de ses écrits, surtout des Lettres philosophiques, qui avait contribué à l'attirer vers l'étude ; c'est dans ce modèle qu'il avait cherché les secrets du style. Quand la Princesse de Navarre lui fournit l'occasion d'entrer en rapport avec l'auteur célèbre, il s'adressa à lui comme un humble disciple, sur le ton de l'admiration la plus vive*, et Voltaire répondait à ces avances par une lettre courte et polie, assez indifférente au fond, malgré sa forme gracieuse, avec un air de protection qui ne pouvait froisser un débutant encore obscur. Même après que le désaccord se fut produit entre leurs idées, la forme de leurs rare«i
i. Pour les détails, Toir Maugras, Voltaire et Rouàseau.
relations resta courtoise. Ainsi, en 1755, lors de la publication du Discours sur Vlnégaliiéy Voltaire lui écrivait : « J'ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le g^enre humain, je vous en remercie. » Il raillait finement cette théorie du retour à l'état sauvage, réfutait en quelques mots rapides les reproches adressés à la science, et leur opposait à son tour cette parole remarquable : « Les grands crimes n'ont guère été commis que par de célèbres ignorants. » S'exprimant ensuite sur un ton plus intime, comme s'il se fût épanché dans le sein de son meilleur ami, Voltaire parlait des mille tracas dont il aimait à se plaindre, des nombreux méfaits des libraires envers lui, et surtout de Vinquiétude, en effet très réelle, que lui causaient les copies de sa maudite Jeanne^ circulant alors à Paris. Dans sa réponse datée du 10 septembre, Rousseau maintenait sa thèse avec fermeté, mais en même temps consolait Voltaire de ces contrariétés, « épines inséparables des fleurs qui couronnent les grands talents ». Ces rapports sans cordialité étaient dans la forme irréprochables.
Déjà cependant la divergence de leurs idées était sensible; elle se manifesta mieux encore l'année suivante, lorsqu'en réponse au poème sur le désastre de Lisbonne , Rousseau écrivit sa longue Lettre sur la Providence. Mais ce ne sont pas malgré tout leurs opinions qui les brouillèrent. La rupture tient à un motif plus intime que Rous-
seau lui-même avoue, et que M. Maugras, dans son ouvrage, a parfaitement indiqué.
En 17S4, Rousseau avait fait un voyage à Genève. Déjà célèbre, il se vit <c fêté, caressé dans tous les états ». Cet accueil faisait, avec la manière dont il avait jadis quitté la ville, pauvre apprenti fugitif, un contraste dont il sentit toute la douceur. Il revint à la religion réformée, reprit son titre et ses droits de citoyen, et, séduit par les honneurs qu'on lui rendait, se laissa facilement arracher la promesse de revenir habiter Genève pour le reste de ses jours. Paris commençait à le lasser; il souhaitait, non encore la solitude complète, mais le calme et le recueillement. Rentré en France au mois d'octobre, il attendait le printemps suivant pour mettre son projet à exécution.
Mais un fait se produisit dans l'intervalle, qui vint renverser tous ses plans. C'est à la fin de cette année 1744 que Voltaire arrivait en Suisse. Quelques semaines plus tard, il se fixait aux Délices. Le rêve de Rousseau s'était évanoui. Dans ce petit pays où il avait espéré régner par le talent, il n y avait pas place à la fois pour lui et pour Voltaire. Il ne pouvait^ ni rompre ouvertement pour se mettre à la tête d'un parti contraire, ni se résoudre à jouer près de son rival un rôle subalterne, perdu dans la foule de ses courtisans. Ainsi Voltaire lui gâtait Genève. 11 1q déclare nettement lorsqu'il parle dans ses Confessions (liv. VIII) des motifs qui lui firent préférer
TErmitage. « Une chose qui aida beaucoup à me déterminer, fut rétablissement de Voltaire auprès de Genève; je compris que cet homme y ferait révolution^ que j'irais retrouver dans ma patrie le ton, les airs, les mœurs qui me chassaient de Paris; qu'il me faudrait batailler sans cesse, et que je n'aurais d'autre choix dans ma conduite que celui d'être un pédant insupportable, ou un lâche et mauvais citoyen. » La moindre occasion devait dès lors suffire pour faire éclater cette antipathie. L'article de l'Encyclopédie, Rousseau le savait inspiré, le croyait même en partie rédigé par Voltaire. C'est bien à lui qu'il répondait, indigné, comme il le dit, de tout ce manège de séduction dans sa patrie, mais avec cet avantage qu'il semblait encore ne s'attaquer qu'à un tiers. Voltaire ne s'était pas mis en avant; Rousseau pouvait feindre d'ignorer son rôle actif, et même, plus il se montrait intraitable à combattre les idées de son adversaire, plus il s'appliquait à se donner l'apparence des bons procédés en le couvrant de fleurs, en louant sans réserve son génie dramatique. Ni Racine, ni Molière ne trouvent grâce à ses yeux; il condamne Regnard et Dancourt ; il est dur pour Grébillon ; Voltaire est le seul qu'il ménage. Dans ce débordement d'œuvres immorales, son théâtre semble faire exception. Il n'est point d'œuvre sur notre scène « où la main d'un grand maître soit plus sensiblement empreinte » que dans Mahomet. Zaïre est une
pièce enchanteresse. Ainsi cette rude franchise dont Rousseau faisait profession n'exclut pas rhabileté.
Mais Voltaire ne pouvait s'y tromper. Sous toutes ces belles paroles, c'est bien lui, lui seul, qui était visé. S'il ne répondit^ pas, il garda bonne rancune, et cessa de se contraindre en parlant de Rousseau. L'année suivante, lorsque d'Alembert entreprit une réfutation de la Lettre sur les Spectacles, il lui écrivait (4 mai 1759): « Quoi! vous répondez sérieusement à ce fou de Rousseau, à ce bâtard du chien de Diogëne ! »
La préface de Rousseau est datée du 20 mars 17S8 ; ainsi l'ouvrage avait été promptement terminé. Il fut imprimé en Hollande, chez Marc- Michel Rey, d'Amsterdam, et parut dans le cou-
1. U ne répondit pas directement, mais profita bientôt après d'une occasion pour parier à, son tour. On lit d^ans TÉpître dédicatoire de Tancrëde : « De tous les arts que nous cultivons en France, l'art de la tragédie n'est pas celui qui mérite le moins l'attention publique; car il faut avouer que c'est celui dans lequel les Français se sont le plus distingués. C'est d'ailleurs au tbéàtre seul que la nation se rassemble, c'est là que l'esprit et le goût de la jeunesse se forment : les étrangers y Tiennent apprendre notre langue ; nulle mauvaise maxime n'y est tolérée, et nul sentiment estimable n'y est débité sans être applaudi; c'est une école toujours subsistante de poésie et de ▼ertu. » Cette Êpltre est du 10 octobre 1759 ; la date est significatiye.
Bientôt après, dans sa lettre au marquis Albergati Capacelli sur la tragédie de Zulimey 23 décembre 1760, se trouve encore une longue apologie du théâtre. « Qu'est-ce, en effet, que la vraie comédie? C'est l'art d'enseigner la vertu et les bienséances en action et en dialogues... »
m INTRODUCTION
raat * d'octobre. Cette publication fournit à d'Âlembert, alors censeur, l'occasion d'une petite comédie finement racontée par M. firunetière *. Lorsque l'ouvrage, dit-il, fut sur le point de paraître, (c l'éditeur sollicita l'autorisation d'en adresser un certain nombre d'exemplaires à ses correspondants de Paris. Halesherbes répondit favorablement, mais, par déférence pour un collègue de l'Académie des sciences, il communiqua l'ouvrage à d'Alembert. « Si vous jugez à propos de nomce mer un censeur, lui écrit d'Alembert, et de me « choisir pour cela, je vous donne par avance « mon approbation par écrit. » Et quinze jours plus tard, emphatiquement, quand il a lu tout l'ouvrage, qui venait à Paris feuille par feuille : « J'ai lu l'ouvrage de M. Rousseau contre moi, il c( m'a fait beaucoup de plaisir. » N'est-ce pas dommage que tant de générosité soit en pure perte, que les ouvrages qui comme celui deRous- . seau viennent de l'étranger n'aient besoin que d'une approbation tacite, et que les affaires de Rousseau, comme d'Alembert le sait fort bien, se règlent pour ainsi dire personnellement entre M. de Malesherbes et Rousseau ? Mais d'Alembert n'en a pas moins pris le beau rôle. »
Malgré les conseils de Voltaire, il voulut répliquer. Sa Lettre à M. J.-J. Rousseau parut en 17S9,