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I. Réimpression par Karl Vollmdller, Heilbronn

INTRODDCTION 77

lorsqu'il se récoDcilie avec Amauld, quitte le théâtre dans toute la force de son génie, et fait pénitence de ses chefs-d'œuvre.

Mais ces intransigeants rencontrent dans le clergé même des adversaires. Il y a des prêtres plus conciliants, qui font la part de la faiblesse humaine, craignent de rebuter les fidèles par des exigences trop austères, et tolèrent certaines satisfactions mondaines. Les jésuites, ici comme ailleurs, soutiennent la thèse contraire à Port- Royal. Sans approuver, loin de là, tout ce qui se débite sur notre scène, ils ne croient pas le théâtre nécessairement condamné. Non seulement leurs casuistes admettent que les directeurs deconscience en autorisent dans certains cas la fréquentation ; ils font plus : eux-mêmes se servent du théâtre, dans lequel ils persistent à voir un merveilleux moyen d'éducation. Ils épurent d'anciennes œuvres classiques pour les faire jouer par leurs élèves, et plus souvent composent eux-mêmes les pièces qui seront représentées dans leurs solennités scolaires. Pièces édifiantes, si l'on veut, sujets bibliques, historiques, ou comédies morales; il n'en est pas moins vrai que les jésuites ont alors de véritables théâtres, et vont quelquefois jusqu'à y donner des représentations payantes.

L'exemple de AC^^de Mainlenon est plus célèbre encore. Son principal titre aux yeux de la postérité n'est-il pas d'avoir fait jouer à Saint-Cyr Esther et AthdUie?

Nous voyons donc au xvii* siècle les esprits lès plus chrétiens très divisés sur cette question. La grande autorité de Bossuet lui*méme ne peut les amener à un sentiment uniforme. Un théatin, le P. Caffaro, dans un discours préliminaire aux œuvres de Boursault, soutenait, non sans quelque raison, que les spectacles n'étaient plus ce que les Pères avaient jadis condamné, et pouvaient être autorisés quelquefois. Bossuet compose alors ses Maximes et Réflexions sur la Comédie. Il développe avec une impitoyable rigueur Tancienne doctrine reprise par Port-Royal ; il condamne sans distinc* tion tous les spectacles, tous les auteurs, Corneille, Molière, aussi bien que Quinault, et son impétueuse éloquence force le P. Ca£Faro à se rétracter, mais c'est en vain. Les autres casuistes tiennent bon, persistent à distinguer les mauvais spectacles, qu'ils réprouvent, des bons qu'ils tolèrent ou encouragent. Malgré Bossuet, malgré Massillon qui, dans son Sermon sur le Petit nombre des élus, ne devait pas se montrer moins sévère, l'Église se partage entre les deux opinions.

On le vit surtout au xviu* siècle, dans une circonstance remarquable sur laquelle M« Saint-Marc Girardin a justement insisté. C'était en 1733, à la distribution des prix du collège Louis-le-Grand. La présence du nonce du pape, des cardinaux de Bissy et de Polignac n'ajoutait pas seulement à Téclat de la lète; elle impliquait une adhésion. L^orateur désigné pour le discours d'usage, le

célèbre P. Porée, auteur dramatique lui-même S avait choisi comme sujet la moralité du théâtre : sitne tkeatrum vel esse possit scola informandis mo^ ribus idonea. Le théâtre peut-il être une école pour les mœurs? Par sa nature, il peut Têtre, répondre P. Porée; par notre faute, il ne Test pas. Notre tragédie est trop amoureuse, notre comédie raille trop souvent la vertu. Ainsi ce discours, qui ne parait être à première vue qu^un plaidoyer en faveur de l'indulgence, reproduit en même temps toutes les anciennes sévérités. Le P. Porée blâme aussi bien que le prince de Conti l'abus de l'amour dans les tragédies ; il censure Molière avec moins de véhémence que Bossuet, mais aussi nettement; il reproduit contre lui le reproche déjà exprimé par Fénelon dans sa Lettre à V Académie^ d'avoir rendu ridicule la haute vertu de Misanthrope, et se trouve ainsi avoir fourni à Rousseau soutenant la thèse contraire ses principaux arguments. Si singulière que paraisse cette coïncidence, elle s'explique sans peine. Tous sont d'accord pour blâmer ce qui existe, et le font presque dans les mêmes termes. La différence consiste en ce que les uns croient possible de ramener le théâtre à de meilleures mœurs, et prouvent que rien en théorie ne s'y oppose, tandis que les autres estiment que cette perfection, réalisable dans les tragédies de collège.

1. Il composa quatre comédies et six tragédies latines, dont un Brutu» qne Voltaire imita.

ne se verra jamais sur une scène publique, et que mieux vaudrait tout supprimer.

Hais quand on avance dans le xvm* siècle, le clergé a perdu la direction des esprits, qui passe aux philosophes. La controverse sur le théâtre n'est plus entre théologiens ; elle se sécularise. En quoi est-elle modifiée par ce changement de personnes? Quel rapport existe entre les écrits composés alors et ceux qui les avaient précédés ?

La théologie ne connaît que l'autorité. Pour elle, tout Teifort consistait à rechercher ce qu'avaient dit les Pères, les Conciles, et à savoir si leur sentence était encore applicable. Avec les philosophes, la tradition ne compte pas ; toute cette série d'arguments est naturellement délaissée. Et cependant Rousseau doit quelque chose à ses prédécesseurs.

Si variées qu'eussent été ses lectures, nous ne supposons pas qu'il eût jamais fréquenté beaucoup saint Jean Chrysostôme ou saint Augustin. Ce n'était pas dans les habitudes du temps. Mais il trouvait condensée en un seul écrit toute la fleur du sujet. Le traité du prince de Conti était un manuel commode pour ceux qui se contentaient d'une érudition de seconde main.

Rousseau se plaint de la disette de livres qu'il éprouvait à Montlouis, et cite de mémoire, dit-il, les vers de Molière. N'y a-t-il pas là un peu d'affectation? n est certain pour nous au contraire qu'en prenant la plume, il avait eu soin de s'entourer des principaux ouvrages sur la matière. Le traité

du prince de Conti, notatnment, était entre ses mains. Où aurait-il puisé, si ce n'est là, cette anecdote rapportée par saint Jean Chrysostôme, du barbare s'écriant qu'il semblerait que les Romains n'ont ni femmes ni enfants, puisqu'ils sont ainsi contraints de s'aller divertir hors de chez eux?

Il avait aussi sous les yeux, nous n'en pouvons douter, l'ouvrage de Bossuet, Maximes et Réflexions sur la Comédie y car les emprunts qu'il lui a faits/ sont considérables. Sans qu'il le nomme une seule fois, on voit qu'il s'en était pénétré. Sur bien des points, ses arguments ne sont que l'amplification d'une de ces idées lumineuses semées par Bossuet dans son traité.

Mais avant d'indiquer les emprunts, signalons certaine analogie de caractère qui est frappante. Tous deux ont même antipathie pour le rire, tous deux le condamnent, quoique pour des raisons différentes, avec une égale sévérité. Rousseau, qui pouvait avoir ses moments de franche gaieté, n'aimait cependant pas la plaisanterie, était inhabile à la manier, et inclinait à y voir une marque de frivolité, de sécheresse de cœur, de méchanceté. De même, Bossuet réfute ceux qui s'appuient sur l'opinion de saint Thomas autorisant certains divertissements honnêtes, pour en faire sortir une approbation implicite de 1 a comédie ; à saint Thomas , il oppose Platon, surtout saint Paul, saint Ambroise, saint Jérôme ; il répète ce mot terrible qu'il avait déjà

appliqué à Molière : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez I » et, considérant la plaisanterie comme incompatible avec le sérieux d'une vie chrétienne, la met au nombre des vices.

Ce n'est là qu'une coïncidence fortuite ; mais en d'autres cas la conformité est telle, qu'il est impossible de ne pas croire à un emprunt. Tous deux croient la comédie incapable de s'épurer, et traitent de chimère le théâtre morale Selon Bossuet (ch. i3), « comme on veut contenter la multitude dont la plus grande partie est livrée aux sens, on se propose toujours d'en flatter les inclinations par quelques endroits ». De même Rousseau (§ 15) : « Il faut, pour leur plaire , des spectacles qui favorisent leurs penchants, au lieu qu'il en faudrait qui les modérassent. »

Tous deux font la même description de l'état de r&me du spectateur à la sortie. Bossuet, 13 : « Ce n'est rien pour ainsi dire en particulier, et s'il y fallait remarquer précisément ce qui est mauvais, souvent on aurait peine à le faire : c'est le tout qui est dangereux ; c'est qu'on y trouve d'imperceptibles insinuations, des sentiments faibles et vicieux, qu'on y donne un secret appât à cette intime disposition qui ramollit l'âme et ouvre le cœur à tout le sensible ; on ne sait pas bien ce qu'on veut, mais enfin on veut vivre de la vie des sens. » Rous-

!. Bossuet ne le croit possible que daos les collèges, encore très rarement et en s*entourant de précautions infinies.

seau, 78 : « Les douces émotious qu'on y ressent n'ont pas, par elles-mêmes, un objet déterminé, mais elles en font naître le besoin ; elles ne donnent pas précisément de Tamour ; mais elles préparent à en sentir ; elles ne choisissent pas la personne qu'on doit aimer, mais elles nous forcent à faire ce choix. »

Tous deux pensent qu'il ne suffît pas, pour rendre inofTensive cette peinture de l'amour, de terminer la pièce par un mariage :

Bossuet, 5 : « Le licite, loin d'empêcher son contraire, le provoque : en un mol, ce qui vient par réflexion n'éteint pas ce que l'instinct produit; et vous pouvez dire à coup sûr de tout ce qui excite le sensible dans les comédies les plus honnêtes, qu'il attaque secrètement la pudeur. Que ce soit ou de plus loin ou de plus près, il n'importe : c'est toujours là que l'on tend par la pente du cœur humain à la corruption: on commence par se livrer aux impressions de l'amour sensuel, le remède des réflexions ou du mariage vient trop tard; déjà le faible du cœur humain est attaqué, s'il n'est vaincu, et l'union conjugale, trop grave et trop sérieuse pour passionner un spectateur qui ne cherche que le plaisir, n'est que par façon et pour la forme dans la comédie. » Rousseau, 78 : « Mais si Fidée de l'innocence embellit quelques instants le sentiment qu'elle accompagne, bientôt les circonstances s'effa^* ) cent de la mémoire, tandis que l'impression d'une passion si douce reste gravée au fond du cœur. »

Pour tous deux cet amour n'est que l'asservissement des hommes. Bossuet, 6 : « Ce qu'on y appelle les belles passions sont la honte de la nature raisonnable ; l'empire d'une fausse et fragile beauté, et cette tyrannie qu'on y étale sous les plus belles couleurs Ûatte la vanité d'un sexe, dégrade la dignité de l'autre, et asservit Tun et l'autre au règne des sens. » Rousseau, 73 : « Un effet naturel de ces sortes de pièces est donc d'étendre l'empire du sexe, de rendre des femmes et des jeunes filles les précepteurs du public, et de leur donner sur les spectateurs le même pouvoir qu'elles ont sur leurs amants. » Et encore, § 74 : « N'y aurait-il aucun moyen d'honorer leur sexe» à moins d'avilir le nôtre ? »

Cette sévérité morale les amène tous deux aux mêmes opinions littéraires. Ils condamnent notre tragédie comme trop galante. Ces fadeurs de pastorale sont ridicules dans la bouche des héros tragiques, et sous ce rapport, dit Bossuet (chap. IS), les anciens nous surpassaient beaucoup en gravité et en sagesse. La prédominance de l'amour n'est pas moins énergiquement blâmée par Rousseau ; il déclare (§ 72), que « depuis Molière et Corneille, on ne voit plus réussir au théâtre que des romans sous le nom de pièces dramatiques »• Mais, différence à noter, tous deux ne personnifient pas dans le même poète la tragédie amoureuse. Bossuet nomme à peine Racine, qu'il voyait à la cour, qui venait d'écrire Esther et Athalie^ qui

enfin, par sa retraite volontaire et la pénitence de ses dernières années, prononçait lui-même la plus éclatante censure de ses œuvres profanes. U le montre renonçant à sa Bérénice pour s'occuper de sujets plus dignes de lui. Racine est donc hors de cause. C'est le Cid, cette œuvre immortelle de jeunesse, d enthousiasme et d'amour, qu'il choisit comme type de la tragédie passionnée (chap. 4) : « Dites moi, que veut Corneille dans son Cid, sinon qu'on aime Chimène, qu'on l'adore avec Rodrigue, qu'on tremble avec lui lorsqu'il est dans la crainte de la perdre, et qu'avec lui on s'estime heureux lorsqu'il espère de la posséder? »

Rousseau, tout au contraire, s'occupe peu de Corneille. Ceux qu'il cite à tout moment, ce sont Racine, CrébiUon, Voltaire. Il est visible que du temps où il fréquentait les spectacles. Racine avait toutes ses tendresses. Sous la rigueur qu'à présent il affecte, ou devine la secrète complaisance du pécheur mal converti pour ses anciennes faiblesses. Yeut-il parler des plus vives impressions d'amour produites par une tragédie, c'est Bérénice qu'il cite, non plus avec ce ton dédaigneux de Bossuet qui ne la nomme « que parce qu'elle vient la première à son esprit », mais en rappelant avec délices à d'Âlembert cette représentation où ils avaient assisté ensemble, quand le jeu merveilleux de M^** Gaussin séduisit toute la salle et donna tort à Titus.

On pourrait de même rapprocher la critique

ne INTRODUCTION

qu'ils font l'un et l'autre de la comédie. Lorsque Bossuet lui reproche de n'attaquer que le ridicule du monde, en lui laissant cependant toute sa corruption, lorsqu'il ajoute que l'homme y fait à la fois un jeu de ses vices et un amusement de la vertu, ces deux lignes contiennent en germe toute la critique de Rousseau, tout ce que bien d'autres après lui, y compris Stendhal, ont répété sur Molière. En définitive, Rousseau n'a rien ajouté d'essentiel. Il s'est contenté de développer^ sous forme oratoire, avec une rigueur de raisonnement plus apparente que réelle.

Beaucoup , même dans le clergé , avaient jugé excessive la sévérité de Bossuet. Pour nous, ce que nous avons peine à lui pardonner, c'est cette implacable malédiction de Molière ; tout ce morceau est pour nous pénible, presque odieux. Et cependant son ouvrage, considéré dans l'ensemble, choque moins que celui de Rousseau. L'évèque est dans sonr6le ; il a le droit de parler de la sorte ; il est sincère, et si l'on admet ses principes, force est bien de le suivre jusqu'en ses conclusions. Tandis que le philosophe qui aime Molière, qui adore Racine, s'évertue à les blâmer. Il affecte une austérité qu'il n'a pas. U s'est imposé un paradoxe, il l'amplifie. C'est un tour de force. Nous en suivons curieusement l'exécution, rien de plus. Tout cela sonne faux, et ne peut nous convaincre.

Montaigne ne lui fut pas d'un moindre secours ; c'était un de ses auteurs préférés, qu'il mit à con-

tribntion en mainte autre circonstance, et auquel il se reporta plus d'une fois en écrivant cet ouvrage. On a retrouvé dans les Essais la plupart des principes qui sont le fond de V Emile. Les rapprochements qui se présentent ici, pour n'avoir pas la même importance, n'en sont pas moins curieux à observer.

Ce sont d'abord des idées de détail, sur la pudeur et ses attraits, sur la condition différente du désir dans les deux sexes^ etc. Nous indiquons en note toutes ces analogies, mais nous n'y insisterons pas ici, ces pages où le philosophe parle de la pudeur avec si peu de chasteté étant par leur nature assez difficiles à commenter.

Mais ce qui doit surtout nous frapper, c'est le nombre des passages d'auteurs anciens, allégués par lui, qui se trouvent également dans les Essais. On ne peut voir là un hasard. Si le xviii* siècle en général connaissait mal l'antiquité, Rousseau en avait une notion plus confuse encore que la plupart des écrivains de son temps. Plutarque et Platon en certaines parties, Tacite, Virgile peutêtre, étaient les seuls qu'il eût réellement étudiés. Il ignorait presque tous les autres. Ce n'est pas lui faire injure que de supposer que Valère- Maxime, Hérodote, avaient passé par Montaigne pour arriver jusqu'à lui ; le livre des Essais est son répertoire et son trésor en fait d'érudition classique.

Faut-il s'étonner alors si cette antiquité, si van-

tée par lui, est presque toujours si mal comprise 1 Qu'il s'agisse de Rome, d'Athènes ou de Sparte, de la condition des femmes, des institutions de Lycurgue ou des délateurs, le sens historique et la précison lui manquent. Il exagère et généralise ; il déclame comme Mably; ses tableaux sont de pure fantaisie ; mais on ne demandait pas davantage alors.

Les Anglais aussi tiennent une grande place dans sa pensée, il en parle à mainte reprise, les juge comme s'il les avait mûrement étudiés ; il va bientôt, dans la Nouvelle Héloïse, faire une longue comparaison de leurs mœurs et des nôtres. Toujours son air d'assurance en impose. Il ne les connaissait cependant que par ouï-dire, n'ayant pas encore visité leur pays. Par bonheur, c'est un témoin sagace et pénétrant qu'il avait cette fois consulté, un homme qui les avait longtemps observés de près, un de ceux qui ont le mieux saisi le caractère anglais ^ Cet auteur. Murait, si ignoré maintenant, et qui peut-être aurait mérité de survivre, est de ceux auxquels il doit le plus. Il le cite quelquefois ; plus souvent encore il lui emprunte sans le nommer.

Faut-il croire qu'en faisant le tableau des mœurs de Genève il ait eu la main moins heureuse, et qu'il apprécie mal, avec légèreté, inexactitude, ceux qu'il aurait dû connaître le

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