‹ Lettre à d'Alembert sur les spectaclesChapitre 21 sur 31 · Voir note 43, p · texte numérisé non relu

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mieux, ses compatriotes? On le lui a reproché. Nous lisons, en effet, dans la Correspondance de Grimm^ février 1759 :

« Si l'article de M. d'Alembert a paru ridicule à Paris, le livre de M. Rousseau a été trouvé bien ridicule à Genève. Les Genevois sensés disent : De quoi se mêle M. Rousseau ? Dès l'âge le plus tendre il est sorti de sa patrie, il a reçu une éducation tout à fait étrangère ; il a passé quarante ans de sa vie sans connaître Genève; il n'y a jamais vécu ; il n'y a fait dans tout le cours de sa vie que deux ou trois voyages dont chacun n'a pas duré au delà d'un mois ou six semaines, pendant lesquels il n'a formé que quelques liaisons obscures ; il n'a conservé que fort peu de relations avec quelques gens du peuple. Si vous étiez né à Constantin ople et que vous en fussiez sorti à l'âge de cinq ou six ans, pourriez- vous vous imaginer, non seulement de connaître, mais d'avoir conservé vous-même l'esprit et les mœurs des Turcs? M. Rousseau ne connaît ni nos lois, ni nos usages, ni notre génie, ni les sources de nos avantages, ni celles de nos maux, ni l'esprit de notre gouvernement, ni celui de nos magistrats, ni celui de notre peuple, et M. Rousseau, sans aucune de ces idées, s'érige en arbitre de nos affaires, il plaide pour nous, il nous prescrit des lois, il règle nos occupations publiques, civiles, domestiques, comme si la République l'avait appointé pour cela ; il regarderait même son silence dans

cette occasion comme criminel. Tant de zèle est bien gratuit et bien extraordinaire. — Les Genevois sensés, en parlant ainsi, ont raison. Ceux qui connaissent un peu la ville de Genève sentiront aisément que M. Rousseau n^a pas dépeint les mœurs de sa patrie comme elles sont, mais comme il les a imaginées dans sa tète. Rien de moins ressemblant que ce que notre citoyen de Genève dit du caractère de ses compatriotes et de l'esprit qui règne dans la République ; rien de plus ridicule que ce qu'il dit des femmes, des cercles, des amusements de Genève; et cette danse autour de la fontaine de Saint-Gervais, dont on a trouvé à Paris la description si admirable, a paru à Genève un chef-d'œuvre de platitude. »

Si l'on avait à réfuter maintenant la thèse de Rousseau, toutes ces critiques de fait pourraient ébranler singulièrement son paradoxe. Que penser de la solidité des arguments dont la base repose sur tant d'erreurs ? Mais peu de ces critiques se produisirent alors, et la rupture bien connue de Grimm avec l'auteur devait rendre son opinion suspecte. D'ailleurs le public n'entre pas volontiers dans ces chicanes de détail. C'est l'ensemble qu'il juge, et il le juge surtout d'instinct. Celui-là a nécessairement raison qui sait lui plaire, l'émouvoir ou l'éblouir. La rigueur des raisonnements de Rousseau n'est qu'apparente ; mais sa hardiesse en imposa, sa verve entraîna ; l'éclat du style, la sensibilité, toutes les qualités extérieures

de l'éloquence devaient lui assurer la victoire sur des adversaires qui n'étaient capables que d'avoir froidement raison.

C'était l'ouvrage le plus personnel qu'il eût encore produit. Ses deux discours antérieurs, si intéressants à d'autres titres, et dont le premier avait fait en un moment sa célébrité, ne le montraient pas tout entier : il y était gêné par les exigences du concours académique. Libre cette fois de toute convention, il pouvait se développer à l'aise et être lui-même. C'était 1& peutêtre, pensait-il, son dernier ouvrage; il voulait à la fois s'y faire honneur et y exprimer, puisque l'occasion s'en trouvait, desidées sans doute étrangères & la cause, mais qu'il avait à cœur dédire. De là ces digressions sur le duel, sur la pudeur, d'autres encore, où il se lance à tout propos. Il est le premier à les signaler ; cet aveu ainsi fait, nous aurions mauvaise grâce à les blâmer.

De là aussi, et c'est ce qu'il importe le plus de remarquer, de là cet accent si personnel, ces confidences si intimes. Rappelons-nous ce qu'il en dit: « J'avais regret de quitter mes semblables sans qu'ils sentissent tout ce que je valais, sans qu'ils sussent combien j'aurais mérité d'être aimé d'eux s'ils m'avaient connu davantage. Voilà les secrètes causes du ton singulier qui règne dans cet ouvrage. »

Où donc a-t-il ainsi cherché à se faire connaître ? Où se trouvent exprimées ses confidences ? Un

peu partout, nous les indiquons en leur lieu ; mais surtout dans le morceau culminant de sa lettre, la critique du Misanthrope.

Cette critique fameuse, dont la discussion a été tant de fois reprise, a*t-elle besoin d'être réfutée ? Devons-nous la considérer comme un morceau purement littéraire ? Dans ce cas, il est étrange à quel point Roussesiu travestit la pièce dont il parle, méconnaît la pensée de Molière et le caractère manifeste de ses personnages. C'est à rétablir ce caractère que se sont appliqués tous ses contradicteurs; la démonstration est aisée, mais inutile.

En réalité Molière n'est ici qu'un prétexte, l 'Âlceste et le Philinte de Rousseau ne sont pas ceux de la comédie ; lui-même le savait mieux que personne. « Pléiade tout ce qui venait de m'arriver, dit-il^ encore ému de tant de violents mouvements, le mien (mon cœur) mêlait le sentiment de ses peines aux idées que la méditation de mon sujet n'avait fait naître ; mon travail se sentit de ce mélange. Sans m'en apercevoir j'y décrivis ma situation actuelle ; j'y peignis Grimm, M"' d'Épinay, M*"* d'Houdetot, Saint-Lambert, moimême. En l'écrivant, que je versai de délicieuses larmes ! Hélas I on y sent trop que l'amour, cet amour fatal dont je m efforçais de guérir, n'était pas encore sorti de mon coeur. A tout cela se mêlait un certain attendrissement sur moi-même, qui me sentais mourant, et qui croyais faire au public mes derniers adieux. » {Confessions, livre X.)

Nous sommes donc bien avertis , Texacte analyse des caractères de la comédie fut son moindre souci ; ce n*est pas Molière qu'il nous faut chercher ici, mais Rousseau lub-mème, et ceux qui, depuis quelques années, avaient tenu tant de place dans sa vie.

L'identification de Rousseau est facile. On Ta toujours reconnu sous les traits d'Âlceste. Sa situation personnelle et surtout son caractère, cette franchise qu'il affectait, cette humeur de plus en plus brusque et sauvage, le rapprochaient assez bien du misanthrope. De toutes les analogies qu*il établit, celle-ci est la plus légitime. Les deux portraits qu'il dessine, le sien et celui d'Alceste, se pénètrent si bien qu'ils se confondent ; il peut parler de lui-même sans altérer la pensée de Molière. Mais alors tombe ce petit ridicule qu'on lui attribue, d'en avoir voulu au poète comme s'il était personnellement visé dans cette satire, et d'être parti en guerre, vrai don Quichotte, pour la défense de la misanthropie. Non, il fait mieux, il veut soulager son cœur oppressé ; tout ce morceau est sincère et douloureux

Sans une interprétation du même genre, tout ce qu'il a dit de Philinte ^ est franchement inexplicable. Comment se serait-il mépris à ce point, de transformer en un être presque méprisable ce personnage que Molière ne nous donne certes pas

pour un héros, mais qu'il représente comme un sage de moyenne vertu, aimable, tolérant, clairvoyant, un peu égoïste et sceptique, ennemi de tout excès? Le Philinte de Rousseau n'est pas Philinte, c'est Fami Grimm, un des hommes qu'il a le plus détestés, l'auteur, disait-il, de toutes ses infortunes. Sans admirer outre mesure le caractère de cet Allemand, toujours un peu équivoque, nous ne sommes pas obligés de reconnaître toutes les noirceurs que son ennemi lui impute.. Régnant en maître sur la maison et dans le cœur de M°" d'Épinay, il s'était plus d'une fois heurté à Rousseau. Mais quelles étaient ses mauvaises actions? Au contraire, il s'était montré généreux, remettant sous main des secours à Thérèse, bienfait qui fut plus tard interprété comme une injure. Avouons-le, son grand tort, et celui-ci impardonnable, était la clairvoyance. Grimm n'était pas volontiers dupe des gens. Depuis des années, il connaissait Rousseau^ avait percé à jour toutes ses faiblesses, avait deviné ses prétentions, ses souffrances de vanité, ses méfiances incurables, sa folie naissante. Il le savait insociable au premier chef. Du jour où il fut question de l'installer à l'Ermitage, il avait prévu tout ce qui arriva en effet. La solitude, disait-il, lui est mauvaise, sa tête ne fera que s'y échauffer davantage, et toute cette belle amitié finira par une éclatante rupture. Voilà ce que Rousseau ne pouvait lui pardonner. Avec son flegme ironique, son habitude du

monde, son autorité dans la maison, Grimm devait briller plus que lui/et le démonter aisément. Dans Molière, Alceste et Philinte ne se sont jamais demandé si le peuple avait faim;. mais il est possible qu'un jour, chez M"' d'Épinay, nos deux philosophes en aient parlé, qu'en réponse aux déclamations plébéiennes de Rousseau, Grimm se soit amusé, pour le piquer, à soutenir exactement la thèse contraire. On se les figure bien tous deux dans ce rôle^ et voilà comment le vrai Philinte, qui n'en peut mais, se trouve porter la peine des plaisanteries impertinentes d'autrui.

Un autre passage encore, incompréhensible s'il s'agit des personnages de Molière, devient très clair, pour peu qu'on l'applique à la situation présente de Fauteur. 11 s'agit d'Alceste (§ S6) : « Qu'une femme fausse le trahisse, que d'indignes amis le déshonorent, que de faibles amis l'abandonnent, il doit le souffrir sans en murmurer. » On connaît bien une femme fausse dans la pièce ; mais où sont les indignes amis? Pour nous, la femme fausse est M"^ d'Épinay , les indignes amis, Grimm et d'Holbach, l'ami faible, "^Diderot, avec lequel il venait de rompre.

Resterait à trouver M"^ d'Houdetot et Saint- Lambert. Pour celui-ci, la recherche est assez difficile. Aucun passage de la lettre ne semble s'appliquer à lui, pas un mot ne le désigne, l'auteur n'avait contre lui aucun grief réel ; n'est-ce pas plutôt Saint-Lambert qui aurait eu quelque

droit de se plaindre? Son nom ne vient sans doute ici que comme inséparable de celui de M*** d*Houdetot.

Cette Sophie, que Rousseau avait si passionnément aimée, et qui allait devenir la Julie de la Nouvelle Héloïse, ne pouvait trouver place dans la critique du Misanthrope; elle n'est ni Gélimène, ni Arsinoé, ni Éliante, mais elle se rencontre ailleurs. Parmi ses longues et nombreuses digressions, celle sur la pudeur permettait à Rousseau d*épancher le trop plein de son cœur, de parler de femmes et d'amour, ce qui est encore un moyen de se confesser à demi. Il en disserte avec une extrême crudité ; il n'est jamais plus sensuel que lorsqu'il vante la pudeur et la vertu. Plusieurs passages répondent assez bien à l'étrange caractère de sa passion, à ce mélange de folle ardeur et de retenue d'un côté, d'abandon confiant et de coquetterie de l'autre, que nous font imaginer les Confessions. Citons notamment ceux-ci (§140): « Le véritable amour possède, en effet, ce que la seule pudeur lui dispute ; ce mélange de faiblesse et de modestie le rend plus touchant et plus tendre ; moins il obtient, plus la valeur de ce qu'il obtient en augmente, et c'est ainsi qu'il jouit à la fois de ses privations et de ses plaisirs. » (§1&1, note.) « Le cœur accorde en vain ce que la volonté refuse. L*honnète homme ou l'amant s*en abstient, même quand il pourrait Tobtenir. »

(§173) «De la manière que je conçois cette pas-

sien terrible, son trouble, ses égarements, ses palpitations, ses transports, ses brûlantes expressions, son silence plus énerg'ique, ses inexprimables regards que leur timidité rend téméraires et qui montrent les désirs par la crainte »

Enfin et surtout celui-ci (§ 202) : « On triomphe aisément d'un faible penchant, mais celui qui connut le véritable amour et qui Ta su vaincre, ah ! pardonnons à ce mortel, s'il existe, d'oser prétendre à la vertu ! »

M"^* d'Houdetot nous a entraînés loin du Misanthrope. Ainsi interprétée, la critique de cette pièce perd assurément beaucoup de sa valeur littéraire, ou plutôt elle cesse d'être littéraire et désintéressée ; sa réfutation, surtout en ce qui concerne le personnage de Philinte, se fait d'elle-même* Philinte n'est qu'un prête-nom. Pourquoi répondre à ce que l'auteur n'a pas voulu dire ?

Par contre, ce morceau y gagne un réel intérêt historique, en devenant comme un chapitre anticipé des Confessions.

Que de choses encore resteraient à dire, si l'on •e proposait de faire une critique un peu complèteet régulière de cet ouvrage, qui, sous prétexte de littérature et de spectacles, touche à tant d'autres questions, soulève tant de problèmes en morale, en législation, en politique ! Nous ne pouvions qu'indiquer ici les principaux points de la discussion possible ; c'est au lecteur à se défendre luimême contre le prestige de l'écrivain. Il en est

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souvent ainsi avec Rousseau : on se laisse charmer par la magie de son style, on admire rorateur, sans qu'il en résulte la moindre adhésion à ses idées. L'effet pratique de ce livre a été nul. A Paris, qui d'ailleurs n'était point en cause, la Comédie-Fi*ançaise n'y perdit pas un spectateur. A Genève, la lecture de cette déclamation passionnée ne retarda pas d'un jour l'époque oti le progrès de l'influence française devait amener l'ouverture d'un spectacle public. Mais il serait puéril de se placer à ce point de vue. Faisons comme les contemporains de Rousseau. C'était à leurs yeux une simple joute d'éloquence : l'auteur brûlait ce qu'il avait publiquement adoré, ce qu'il adorait encore au fond de son cœur; on suivait le développement de son paradoxe avec cette curiosité mêlée d'ironie qui devait être jadis celle des Grecs venant assister aux exercices oratoires d'un sophiste, pour avoir le plaisir d'entendre réfuter par lui-même la thèse qu'il avait soutenue la veille. Tel fut le sentiment des premiers lecteurs de la Lettre à d'Alembert ; tel, à plus forte raison, sera le nôtre, initiés à bien des secrets dont la connaissance ne permet aucune illusion sur la sincérité de lauteur. Grimm, presque toujours si bon juge, l'avait dit dès le premier jour ^: <( Tout cela est très beau et très faux. »

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