‹ Lettre à d'Alembert sur les spectaclesChapitre 22 sur 31 · A M. D'ALEMBERT · texte numérisé non relu

A M. D'ALEMBERT

de l'Académie française, de TAcadémie Royale des Sciences de Paris, de celle de Prusse, de la Société Royale de Londres, de l'Académie Royale des Belles-Lettres de Suède, et de llnstitut de Bolog^ne :

Sur son article GmèvE

Dans le VII»« -volume de V Encyclopédie ^

Et particulièrement

sur le projet d'établir un

théâtre de comédie en cette ville.

Dit (lie) meliora piis, erroremque kostibus illum,

A Amsterdam ; Chez Marc-Michel Rey.

UOCCLVIII.

C'est un in-8o de xvm et 264 pages de texte, plus un erratum de 4 pages non numérotées, précédé de l'avis suivant : M. Rousseau m'ayant adressé les corrections et les additions suivantes pour être placées en leur lieu, je n'ai pu les y faire entrer, cet; feuilles étant déjà toutes imprimées. Je crois faire plaisir au public et remplir les vues de l'auteur en les ajoutant à la fin de son ouvrage. A Amsterdam, le 15 juillet 1758.

La seconde édition publiée l'année suivante par le môme libraire est la reproduction exacte de la précédente, avec cette seule différence que les corrections indiquées par Verratum ont été cette fois introduites dans le texte; c'est un in-12 de 232 pages. Amsterdam, 1759.

Une troisième édition fut encore donnée en 1763 par Marc- Michel Rey. L'auteur avait fait subir au texte quelques légers changements et des additions que nous indiquons en leur lieu. Enfin on avait joint à l'ouvrage plusieurs autres écrits qui en sont le complément naturel, la Réponse de d'AIembert, la reproduction de Tarticle Genève, la profession de foi des ministres, etc. <C'est un in-12 de 406 pages.

Nous ne citons que pour mémoire l'édition qui fut donnée Tannée suivante par le libraire Duchesne, de Paris, sous la rubrique de Neuchatel, 1764, au tome IV des Œuvres diverses de M. J,'J, Roitsseau. Son seul mérite est de reproduire les appendices de la précédente, mais elle ne peut être d'aucune ressource pour un •éditeur moderne, tant les fautes y abondent. Il est trop visible que Fauteur y est resté complètement étranger. Elle a été préparée avec une telle négligence, qu'en copiant le texte de 1758, on ne s'est même pas reporté à Verratum qui le corrige.

L'édition de 1781, au tome VI (tome I«r des Mélanges), des Œuvres complètes de Rousseau publiées à Genève, est pour nous la plus importante. Préparée par du Peyrou, d'après les notes qu'avait laissées l'auteur, elle contient plusieurs corrections qui donnent la forme dernière et définitive de sa pensée. C'est ce texte que nous avons régulièrement suivi, en ayant soin de toujours indiquer les variantes des éditions antérieures.

Les notes assez nombreuses ajoutées par Rousseau lui-même forment une série à part et sont marquées d'un astérisque. <2uelque8-unes ne figuraient pas dans le texte primitif; nous indiquons alors la date de l'édition qui les a introduites.

Nous avons cru nécessaire de numéroter les paragraphes du texte. Cette habitude, consacrée pour tous les auteurs grecs et latins, devrait être adoptée pour nos classiques français. Par suite •de la multiplicité des éditions, c'est le seul moyen de se reporter rapidement à un passage cité.

1. — J'ai tort, si j'ai pris en cette occasion la plume sans nécessité. II ne peut m'être ni avantageux ni agréable de m'attaquer à M. d'Alembert. Je considère sa personne, j'admire ses talents, j'aime ses ouvrages (1), je suis sensible au bien qu'il a dit de mon pays : honoré moi-même de ses éloges, un juste retour d'honnêteté m'oblige à toutes sortes d'égards envers lui ; mais les égards ne l'emportent sur les devoirs que pour ceux dont

(1) J'aime ses ouvrages). D'Alembert, né le 16 noTembre 1717, devint en 1741, à S3 ans, membre de l'Académie des sciences, et en 1754, membre de l'Académie française .

C'est surtout comme philosophe et littérateur que Rousseau le considère ici. il avait publié, outre le Discours préliminaire de C Eneyelopédie et la préface du troisième volume des Mélanges de littérature, d'histoire et de philosophie, 2 vol. 1753, où se trouvent entre autres un Essai sur la société des gens de lettres et des grands, des Kéflexions et anecdotes «ur Christine, reine de 3uëde, et un

Essai de traduction de quelques morceaux de Tacite. Ses œuvres philosophiques, historiques et littéraires, réunies en 1805, ne forment pas moins de 18 volumes. Dans le Discours préliminaire de VEncycUhpédie, II* partie, p. 296, il avait parlé de Rousseau avec éloge : « Ce serait peut-être ici le lieu de repousser les traits qu'un écrivain éloquent et philosophe a lancés depuis peu contre les sciences et le.s arts, en les accusant de corrompre les moeurs, w Suit une brève et courtoise réfutation du discoure de Dijon.

toute la morale consiste en apparences. Justice et vérité, voilà les premiers devoirs de l'homme. Humanité, patrie, voilà ses premières affections (2). Toutes les fois que des ménagements particuliers lui font changer cet ordre, il est coupable. Puis-je Têtre en faisant ce que j'ai dû? Pour me répondre, il faut avoir une patrie à servir, et plus d'amour pour ses devoirs que de crainte de déplaire aux hommes.

2. — Comme tout le monde n'a pas sous les y QVixV Encyclopédie j je vais transcrire ici de l'article Genève le passage qui m'a mis la plume à la main. Il aurait dû l'en faire tomber, si j'aspirais à Thonneur de bien écrire ; mais j'ose en rechercher un autre, dans lequel je ne crains la concurrence de personne. En lisant ce passage isolé, plus d'un lecteur sera surpris du zële qui l'a pu dicter: en le lisant dans son article, on trouvera que la comédie qui n'est pas à Genève, et qui pourrait y être, tient la huitième partie de la place qu'occupent les choses qui y sont.

3. — « On ne souffre point de comédie à c( Genève ; ce n'est pas qu'on y désapprouve les « spectacles en eux-mêmes; mais on craint, ditce on, le goût de parure, de dissipation et de liber- « tinage que les troupes de comédiens répandent « parmi la jeunesse. Cependant ne serait-il pas

(2) Sef premières affections). Non | premières, même sens qae dans Telles premières par ordre de naissance, 1 pression Ut premiert dewirs, mais celles qui doivent passer les I

« possible de remédier à cet inconvénient par des « lois sévères et bien exécutées sur la conduite des « comédiens? Par ce moyen, Genève aurait des « spectacles et des mœurs, et jouirait de l'avantage « des uns et des autres ; les représentations théâ- « traies formeraient le goût des citoyens, et leur c< donneraient une finesse de tact, une délicatesse « de sentiment, qu'il est très difficile d'acquérir « sans ce secours ; la littérature en profiterait sans « que le libertinage ftt des progrès, et Genève réuc( nirait la sagesse de Lacédémone à la politesse « d'Athènes. Une autre considération, digne d'une « république si sage et si éclairée, devrait peut- « être rengager à permettre les spectacles. Le « préjugé barbare contre la profession de coméc( dien, l'espèce d'avilissement où nous avons mis « ces hommes si nécessaires au progrès et au sou- « tien des arts, est certainement une des princi- « pales causes qui contribuent au dérèglement « que nous leur reprochons; ils cherchent à se « dédommager par les plaisirs de l'estime que leur (c état ne peut obtenir. Parmi nous, un comédien « quia des mœurs est doublement respectable; « mais à peine lui en sait-on gré. Le traitant qui « insulte & l'indigence publique et qui s'en nour- « rit, le courtisan qui rampe et qui ne paie point c( ses dettes, voilà l'espèce d'honunes que nous « honorons le plus. Si les comédiens étaient non « seulement soufferts à Genève, mais contenus « d'abord par des règlements sages, protégés

PAËFACE

« ensuite et même considérés dès qu'ils en seraient « dignes, enfin absolument placés sur la même « ligne que les autres citoyens, cette ville aurait « bientôt l'avantage de posséder ce qu'on croit si « rare et qui ne l'est que par notre faute, une « troupe de comédiens estimables. Ajoutons que M cette troupe deviendrait bientôt la meilleure de <c l'Europe ; plusieurs personnes, pleines de goût « et de dispositions pour le théâtre, et qui crai- « gnent de se déshonorer parmi nous en s'y livrant, M accourraient & Genève pour cultiver non seule- « ment sans honte, mais même avec estime, un M talent si agréable et si peu commun. Le séjour u de cette ville, que bien des Français regardent « comme triste par la privation des spectacles, ^< deviendrait alors le séjour des plaisirs honnêtes, a comme il est celui de la philosophie et de la « liberté, et les étrangers ne seraient plus surpris « de voir que, dans une ville où les spectacles (( décents et réguliers sont défendus, on permette « des farces (3) grossières et sans esprit, aussi con- « traires au bon goût qu'aux bonnes mœurs. Ge « n'est pas tout : peu à peu l'exemple des cométi diens de Genève, la régularité de leur conduite, <c et la considération dont elle les ferait jouir^ « serviraient de modèle aux comédiens des autres

(3) Des farces grossières et sans esprit). Genève, qui n'admettait pas un théâtre replier de comédie, tolérait des IwladtDs et des marionnettes.

Rousseau eo parle an début des <Confeuions, et j fait allusion dans

cette lettre au § S09. Cependant, lorsque de Trais' acteurs essayaient de s'y joindre, les marionnettes ellesmêmes furent quelquefois expulséef .

Voir Introduction, p. 13.

« nations, et de leçon à ceux qui les ont traités « jusqu^ici avec tant de rigueur et même d'incon- « séquence. On ne les verrait pas d'un c6té pena sionnés par le gouvernement, et de l'autre un <c objet d'anathème ; nos prêtres perdraient l'habite tude de les excommunier, et nos bourgeois de ce les regarder avec mépris; et une petite repu- « blique aurait la gloire d'avoir réformé l'Europe M sur ce point, plus important peut-être qu'on ne <i pense. »

4. — Voilà certainement le tableau le plus agréable et le plus séduisant qu'on pût nous offrir; mais voilà en même temps le plus dangereux conseil qu'on pût nous donner. Du moins tel est mon sentiment, et mes raisons sont dans cet écrit. Avec quelle avidité la jeunesse de Genève, entraînée par une autorité d'un si grand poids, ne se livrera-telle point à des idées auxquelles elle n'a déjà que trop de penchant? Combien, depuis la publication de ce volume, de jeunes Genevois, d'ailleurs bons citoyens, n'attead^nt-ils que le moment de favoriser l'établissement d'un théâtre, croyant rendre un service à la patrie et presque au genre humain? Voilà le sujet de mes alarmes, voilà le mal que je voudrais prévenir. Je rends justice aux intentions de M. d'Alembert, j'espère qu'il voudra bien la (4) rendre aux miennes : je n'ai pas plus d'envie

(4) La rendre aax miennes). Jtendre juitiee est une eipression qui fait rorps, presque un mot composé.

Dans ce cas, Je substantif n'est plus

considéré coname indépendant ; il est pour nous difficile, et presque toujours incorrect, d'y rattacher un pronom dans la proposition suivante.

de lui déplaire que lui de nous nuire. Mais enfin quand je me tromperais, ne dois-je pas agir, parler, selon ma conscience et mes lumières? Ai-je (5) dû me taire, Fai-je pu, sans trahir mon devoir et ma patrie?

5. — Pour avoir droit de garder le silence en cette occasion, il faudrait que je n'eusse jamais pris la plume sur des sujets moins nécessaires. Douce obscurité qui fis trente ans mon bonheur, il faudrait avoir toujours su t'aimer ; il faudrait qu'on ignorât que j'ai eu quelques liaisons (6) avec les éditeurs de V Encyclopédie y que j'ai fourni quelques articles à l'ouvrage, que mon nom se trouve avec ceux des auteurs; il faudrait que mon zèle pour mon pays fût moins connu, qu'on supposât que l'article Genève m'eût échappé, ou qu'on ne pût inférer de mon silence que j'adhère à ce qu'il contient. Rien de tout cela ne pouvant être, il faut donc parler, il faut que je désavoue ce que je n'approuve point, afin qu'on ne m'impute pas

llftis à Tépoque où les deux termes juxtaposés itaieiit moins étroitement unis, chanan d'eux conservait mieux sa vie propre. Aussi les exemples de ces rattachements imprévue abondent dans la langue da xnt* et du xtiii* siècle. Un des plus étonnants peut-être 5e trouve dans les Mémoires dé Mor demoiselle^ édition Michaud, p. 368.

« Elle envoya tout son équipage, ne garda pas seulement une femme de chambre, et elle coucha dans la mienne pendant deux ou trois jours que nous demeurâmes à Fontainebleau »

(5) Ai-je dû). Emploi assez fré-

Suent, dans notre langue classique, u prétérit pour le conditionnel,

comme en latin debuit, oportvit.

Racimk, Mithridate, IV, 2 :

J'ai dû continuer : J'ai dû dans toat 1»

(resta...

J'ai dû craindre du roi les dons empoi-

(sonné».

(6) Quelques liaisons). Rousseau comptait parmi les collaborateurs en titre de ÏEncyclopédiet et s'était chargé de la partie mus^icale, qu'il exécuta, dit-il (Con/Mnont, Vil), très à la hâte et très mai. Un ne peut pas dire qu'il eût été lié d'amitié avec d'Alembertj mais les termes dont il se sert ici sont bien faibles, bien froids, pour indiquer une intimité aussi étroite que celle oui pendant des années l'avait uni à Diderot.

d autres sentiments que les miens. Mes compatriotes n'ont pas besoin de mes conseils, je le sais bien ; mais moi j'ai besoin de m'honorer, en montrant que je pense comme eux sur nos maximes.

6. — Je n'ignore pas combien cet écrit, si loin de ce qu'il devrait être, est loin même de ce que j'aurais pu faire en de plus heureux jours. Tant de choses ont concouru à le mettre au-dessous du médiocre où je pouvais autrefois atteindre, que je m'étonne qu'il ne soit pas pire encore. J'écrivais pour ma patrie ; s'il était vrai que le zèle tint lieu de talent, j'aurais fait mieux que jamais : mais j'ai vu ce qu'il fallait faire et n'ai pu l'exécuter. J'ai dit froidement la vérité : qui est-ce qui se soucie d'elle? triste recommandation (*) pour un livre ! Pour être utile, il faut être agréable, et ma plume a perdu cet art-là. Tel me disputera (7) malignement cette perte. Soit : cependant je me sens déchu, et l'on ne tombe pas au-dessous de rien.

7. — Premièrement, il ne s'agit plus ici d'un vain babil de philosophie, mais d'une vérité de pratique importante à tout im peuple. Il nes'agitplus de parler au petit nombre, mais au public, ni de faire penser les autres, mais d'expliquer nettement ma pensée. lia donc fallu changer de style : pour

a) Recommendation, 1758, 1759.

(7) llfe disputera). Emploi rare et assez obscur ici du verbe disputer.

He disputera, c'est-à-dire me contestera malignement cette perte, s*amusera à me répondre que je

n'étais pas plus agréable autrefois

âu'aujourd'hui. Cependant il se sent échu, il était donc quelque chose, il avait quelque talent.

me faire mieus entendre à tout le monde, j'ai dit moins de choses en plus de mots ; et voulant être clair et simple, je me suis trouvé lâche et diffus. 8. — Je comptais d'abord sur une feuille ou deux d'impression tout au plus ; j'ai commencé à la hâte, et mon sujet s'étendant sous ma plume, je l'ai laissée aller sans contrainte. J'étais malade et triste ; et quoique j'eusse grand besoin de distraction, je me sentais si peu en état de penser et d'écrhre, que si Tidée d'un devoir à remplir ne m*eùt soutenu, j'aurais jeté cent fois mon papier au feu. J'en suis devenu moins sévère à moimême. J'ai cherché dans mon travail quelque amusement qui me le fît supporter. Je me suis jeté dans toutes les digressions qui se sont présentées, sans prévoir combien, pour soulager mon eAuui, j'en préparais peut-être au lecteur.

9. — Le goût, le choix, la correction, ne sauraient se trouver dans cet ouvrage. Vivant seul, jen'ai pu le montrer à personne. J'avais un Aristarque sévère et judicieux, je ne l'ai plus (8), je n en veux plus*;

* Ad anûcum etsi produxeris gladium, non desperes; est e«im régressas ad amicum. Siaperaeris os triste, non timeas; est enim concordatio : excepto convlclo, et improperio, et svperbia, et my^terii revelatione, et plaga dolosa. In his •mnibus effugiet amicus. (Ecclesiastic. XXII, 26, 27.)

(8) Je ne l'ai plus). C'est la déclaration publique de sa rupture avec Diderot. Déjà il l'arait averti par uae lettre du 2 mars 1758 : « Il faut, mon cher Diderot, que je vous écrive encore une fois en ma vie. * Les causes de cette rupture sont diversement exposées aa X« livre des Confetsiont et dans les Mémoires de

A/» d'Épinay, t. H, para 163, édition Boiteau. Diderot garda le silence, mais se montra vivement blessé du procédé. « Je crains bien, érrivait-il à un Genevois, que votre compatriote ne se soit brouillé avec mot parce qu'il ne pouvait plus supp irter ma présence. Il m'avait appris deux ans à supporter les injures particulières,

mais je le regretterai sans cesse, et il manque bien plus encore à mon cœur qu'à mes écrits.

10. — La solitude calme Tâme (9), et apaise les passions que le désordre du monde a fait naître . Loin des vices qui nous irritent, on en parle avec moins d'indignation ; loin des maux qui nous touchent, le cœur en est moins ému. Depuis que je ne vois plus les hommes, j'ai presque cessé de haïr les méchants. D'ailleurs, le mal qu'ils m'ont fait à moi-même m'ôte le droit d'en dire d'eux. Il faut désormais que je leur pardonne, pour ne leur pas ressembler. Sans y songer, je substituerais l'amour de la vengeance à celui de la justice ; il vaut mieux tout oublier. J'espère qu'on ne me trouvera plus cette àpreté qu'on me reprochait, mais qui me faisait lire; je consens (10) d'être moins lu, pourvu que je vive en paix.

ntis celle-ci «tt publiane, et je n'y eais plus de remèdes. Je n'ai point lu son dernier ouvrage; on m'a dit qu'il s'? montrait religieux ; si cela estj Je ratt«>nd8 au dernier moment.»

Édition Assézat. Correspondance généralêf lettre 18. Cette lettre, attribuée par erreur à Tannée 1757, se rapporte éridemment aux derniers mois de 1758.

(9) Diderot avait dit dans ses Bn^ trehens sur U Fils naturel : « Il o*j a que le méchant qui soit seuL »

Rousseau, oui crut y voir une personnalité {Confeuions, IX), répond ici par l'éloM de la solitude, qui calme l'âme. Tel n'est pas cependant l'effet qu'elle produisait sur lui; il s'y exaltait au contraire, et c'est précisément ce que redoutaient ses amis, •onand ils s*enorçaient de le détourner de son projet de retraite à TErmita^e.

M** dBpinaj, après avoir décidé Rousseau à accepter Tasile qu'elle lui oÉrait fut tout étonnée de voir que

Grimm ne nartageait pas son enthousiasme : « Vous lui rendes, disait-il, an mauvais service. La solitude achèvera de noircir son imagination ; il verra tous ses amis injustes, ingrats, et vous toute la première, si vous refuses une seule fois d'être à ses ordres. » Elle reconnut plus tard que Grimm avait raison ; voyant Rousseau décidé à passer un hiver à l'Ermitage, elle écrivait : « Il est certain que son humeur le gag^e de

I'our en jour, et je redoute pour lui *effet de cette solitude profonde dnrant six mois. »

(10) Je consens). Au zvn* et au xvm* siècle, on disait indifTéreramcnt Je consens à et je consens de.

C'est depuis qu^ certains grammairiens ont essayé d'établir une distinction, en faisant dominer dans consentir de le sens de ne pas s'opposer, et dans consentir à celui de donner son consentement.

11. — Â ces raisons, il s en joint une autre plus cruelle, et que je voudrais en vain dissimuler; le public ne la sentirait que trop malgré moi. Si dans les essais sortis de ma plume ce papier est encore au-dessous des autres, c'est moins la faute des circonstances que la mienne : c'est que je suis audessous de moi-même. Les maux du corps épuisent Tâme : à force de souffrir, elle perd son ressort. Un instant de fermentation passagère produisit en moi quelque lueur de talent ; il s'est montré tard, il s'est éteint de bonne heure. En reprenant mon état naturel, je suis rentré dans le néant. Je n'eus qu'un moment, il est passé ; j'ai la honte de me survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec indulgence, vous accueillirez (11) mon ombre : car pour moi, je ne suis plus.

A Montmorenc/p le 20 mars 1758.

(11) Vottfl aocueiUirei). Littré ne menttoniM pts cette forme au verbe accueillir, nuis il en doane plusieurs exemples pour cueillir. Je cueillirai tellement la somme de ce qu'il dit là. Calvin, Institut.. 1014. ^ Je cneillirais plus d'orge et de froment, Im Boéliêf 229. tneiJlirai, dit-il,

supposerait un infinitif dériTé de coUigire, et cueillerai, un dérivé de coUigere; cette dernière forme est doDC la vraie. Au xvn* siècle, l'ugae-e se partageait entre les deux. « A la cour tout le monde dit eueillira et recueiflira,k la ville tout le monde dit cueilleni et recueillera (Vaugelas). •■

JEAN-JACQUES BOUSSEAU

CITOYEN DE OENËVE

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