A MONSIEUR D'ALEMBERT
1. -— J^ai lu, Monsieur, avec plaisir votre article Genève dans le septième volume de V Encyclopédie, En le relisant avec plus de plaisir encore, il m'a fourni quelques réflexions que j'ai cru pouvoir offrir, sous vos auspices, au public et à mes concitoyens. Il y a beaucoup à louer dans cet article ; mais si les éloges dont vous honorez ma patrie m'ôtent le droit de vous en rendre (12), ma sincérité parlera pour moi; n'être pas de votre avis sur quelques points, c'est assez m'expliquer sur les autres.
2. — Je commencerai par celui que j'ai le plus de répugnance à traiter, et dont l'examen me convient le moins, mais sur lequel, par la raison que je viens de dire, le silence ne m'est pas permis. C'est le jugement que vous portez de la doctrine de nos ministres en
(12) On connaît le mot de Louis XIV & Racine après la lecture de son disGonn à 1 Académie pour la réception de Thomas Corneille. « Je vous louerait davantage, si vous m'aviez moins loaé. » Très naturelle et déli-
cate dans la bouche de Louis XIV, cette pensée est moins à sa place ici. Rousseau peut accepter sans fausse modestie l'éloge qu^>n a fait de Genève; sa personne n'est pas ea cause.
LETTRE
matière de foi. Vous ayez fait de ce corps respectable un éloge très beau, très vrai, très propre (13) à eux seuls dans tous les clergés du monde, et qu^augmente encore la considération qu'ils vous ont témoignée, en montrant qu'ils aiment la philosophie et ne craignent pas Toeil du philosophe. Mais, Monsieur, quand on veut honorer les gens, il faut que ce soit à leur manière et non pas à la nôtre, de peur qu'ils ne s'offensent avec raison des louanges nuisibles qui, pour (14) être données à bonne intention, n'en blessent pas moins l'état, l'intérêt, les opinions ou les préjugés de ceux qui en sont l'objet. Ignorez-vous que tout nom de secte est toujours odieux, et que de pareilles imputations, rarement sans» conséquence pour des laïques, ne le sont jamais pour des théologiens?
3. — Vous me direz qu'il est question de faits et non de louanges, et que le philosophe a plus d'égard à la vérité qu'aux hommes : mais cette prétendue vérité n'est pas si claire, ni si indifférente, que vous soyez en droit de l'avancer sans de bonnes autorités, et je ne vois pas où l'on en peut prendre pour prouver que les sentiments qu'un corps professe et sur lesquels il se conduit ne sont pas les siens. Vous me direz encore que vous n'attribuez point à tout le corps ecclésiastique les sentiments dont vous parlez; mais vous les attribuez à plusieurs, et plusieurs dans un petit nombre sont toujours une si grande partie que le tout doit s'en ressentir.