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Il resterait donc à penser, sur ceux de nos pas

(15) La secte des Sociniens e«t pour fondateur Lelio Sozziai, né à sienne en iSiS, mort à Zurich en i 562, et fut ensuite dirigée car le neveu de celui-ci, Fauste Sozzioi, né à Sienne «n 1539, mort à Luclavie iPolog^ne) en 1604. Combattue par CalTin et la plupart des autres cnefs de la Réforme, la doctrine socinienne s'est cependant imposée i bon nombre d'églises protestantes. Les sociniens, sans contester que Jésus ait été miraculeusement conçu dans le sein d'une vierge, refusent de le placer ao même rang que le Père, et voient dans le Saint-Esprit, non une perfonne, mais seulement une force divine. Dans leur idée, Dieu est l'architecte du monde, mais ne l'a ms créé de rien : il n y a pas de péché originel, la grâce est nniversMle et accessible à tous : les sacrements, baptême, communion, sont de simples formes commémoratives sans

vertn particulière; enfin, s'ils admettent des peines, ce ne sont pas, même pour Satan et les démons, des peines étemelles. Telle est la substance de cette doctrine, bien voisine du pur déisme, pour laquelle Rousseau éprouvait en réalité beaucoup moins d'aversion qu'il ne l'affecte ici. (Voir Introduction, p. 40.)

(16) Au moment même où il défend un cieriré, Rousseau en attaque on autra. Quand il parle des membres de l'église calviniste de Genève, il les appelle pasteurs, théologiens, ministres, mais s'il dit prêtre^ c'est toujours en mauvaise part. 11 a en vue le fanatique, l'intolérant, contre lequel étaient alors dirigés tous les coups des philosopher, et il en parle sur le même ton d'inimitié et de dédain que les plus déterminés encvdopédistes. C'est ainsi qu'il dira, § 10, « se rabaisser Jusqu'à n'étr« plus que des gens d'eglisa ».

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leurs que vous prétendez être sociniens parfaits et rejeter les peines éternelles, qu'ils vous ont confié làdessus leurs sentiments particuliers : mais si c'était en effet leur sentiment et qu'ils vous l'eussent confié, sans doute ils vous l'auraient dit en secret, dans Thonnète et libre épanchement d'un commerce philosophique; ils l'auraient dit au philosophe et non pas à l'auteur. Ils n'en ont donc rien fait, et ma preuve est sans réplique : c'est que vous l'avez publié.

7. — Je ne prétends point pour cela juger ni blâmer la doctrine que vous leur imputez ; je dis seulement qu'on n'a nul droit de la leur imputer, à moins qu'ils ne la reconnaissent, et j'ajoute qu'elle ne ressemble en rien à celle dont ils nous instruisent. Je iie sais ce que c'est que le socinianisme, ainsi je n'en puis parler ni en bien ni en mal; [et (*) même, sur quelques notions confuses de cette secte et de son fondateur, je me sens plus d'éloignement que de goût pour elle ;] mais en général je suis Tami de toute religion paisible, où l'on sert l'Être éternel selon la raison qu'il nous a donnée. Quand un homme ne peut croire ce qu'il trouve absurde, ce n'est pas sa faute, c'est celle de sa raison % et

* Je croia TOir un principe qui, bien démontré comme il pourrait l'être, arracherait à l'instant les armes des mains à l'intolérant et au superstitieux, et calmerait cette fureur de faire des prosélytes qui semble animer les incrédules. C'est que la raison humaine n'a pas de mesure commune bien déterminée, et qu'il est injuste & tout homme de donner la sienne pour règle à celle des autres.

Supposons de la bonne foi, sans laquelle toute dispute n'est que du caquet. Jusqu'à certain point, il y a des principes communs, une évidence commune, et de plus, chacuu a sa propre raison qui le détermine ; ainsi ce sentiment ne mène point au scepticisme : mais aussi les bornes générales de la raison n^étant point fixées, et nul n'ayant inspection sur celle d'autnil,

a) Tonte eette partie de phrase entre crochets, ajovtée par VBrratum de la première édition, et reproduite par toutes les éditions saiTaates, est supprimée dans celle de 1781.

SUB LES SPECTACLES liS

comment concevrai-je que Dieu le punisse de ne s*ètFe pas fait un entendement^ contraire à celui qu'il a reçu de lui? Si un docteur venait m'ordonner de la part de Dieu de croire que la partie est plus grande que le tout» que ponrrais-je penser en moi-même, sinon que cet

Toilà tout d'un coup le fier dogmatique arrêté. SI jamais ou pouvait établir la paix où règueut lint^t, l'orgueil et l'opinion, c'est par la qu'on terminerait & la fin les dissensions des prêtres et des philosophes. Mais peut-être ne serait-ce le compte ni des uns ni des autres: il n'y aurait plus ni persécutions, ni disputes; les premiers n'auraient personne k tourmenter, les seconds personne h couTaincre : autant Taudrait quitter le métier.

Si l'on me demandait là-dessus pourquoi donc je dispute moi-même? Je répondrais que je parle au plus grand nombre, que j'expose des vérités de pratique, que je me fonde sur l'expérience, que je remplis mon devoir, et qu'après avoir dit ce que je pense, je ne trouve point mauvais qu'on ne soit pas de mon avis.

* II faut se ressouvenir que j'ai à répondre à un auteur qui n'est pas protestant; et je crois lui répondre en effet, en montrant que ce qu'il accuse nos ministres de faire dans notre religion s'y ferait inutilement, et se fait nécessairement dans plusieurs autres sans qu'on y songe.

Le monde intellectuel, sans en excepter la géométrie, est plein de vérités incompréhensibles, et pourtant incontestables, parce que la raison qui les démontre existantes ne peut les toucher pour ainsi dire, à travers les bornes qui l'arrêtent, mais seulement les apercevoir. Tel est le dogme de l'existence de Dieu , tels sont les mystères admis dans les communions protestantes. Les mystères qui heurtent la raison, pour me servir des termes de M. d'Alembert, sont tout autre chose. Leur contradiction même les fait rentrer dans ses bornes ; elle a toutes les prises imaginables pour sentir qu'ils n'existent pas : car bien qu'on ne puisse voir une chose absurde, rien n*est si clûr que l'absurdité. Voilà ce qui arrive lors qu'on soutient à la fois deux propositions contradictoires. Si vous me dites qu'un espace d'un pouce est aussi un espace d'un pied, vous ne dites point du tout une chose mystérieuse, obscure, incompréhensible; TOUS dites au contraire une absurdité lumineuse et palpable, une chose évidemment fausse. De quelque genre que soient les démonstrations qui l'établissent, elles ne sau-

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homme vient m'ordonner d'être fou? Sans doute l'orthodoxe, qui ne voit nulle absurdité dans les mystères, est obligé de les croire : mais sile socinien y en trouve, qu'a-t-on à lui dire? Lui prouvera-t-on qu'il n'y en a pas? Il commencera, lui, par vous prouver que c'est une absurdité de raisonner sur ce qu'on ne saurait entendre. Que faire donc? Le laisser en repos.

8. — Je ne suis pas plus scandalisé que ceux qui servent un Dieu clément rejettent l'éternité des peines, s'ils la trouvent incompatible avec sa justice. Qu'en pareil cas ils interprètent de leur mieux les passages contraires à leur opinion, plutôt que de l'abandonner^ que peuvent-ils faire autre chose? Nul n'est plus pénétré que moi d'amour et de respect pour le plus sublime de tous les livres (17); il me console et m'instruit tous les jours, quand les autres ne m'inspirent plus que du dégoût. Mais je soutiens que si l'Écriture elle-même nous donnait de Dieu quelque idée indigne de lui, il faudrait la rejeter en cela, comme vous rejetez en géométrie les démonstrations qui mènent à des conclusions absurdes : car de quelque authenticité que puisse être le texte sacré, il est encore plus croyable que la Bible soit altérée, que Dieu injuste ou malfaisant.

raient remporter sur celle qui la détruit, parce qu^elle est tirée immédiatement des notions primitives qui servent de base à toute certitude humaine. Autrement la raison, déposant contre elle-même, nous forcerait à la récuser; et loin de nous faire croire ceci ou cela, elle nous empêcherait de plus rien croire, attendu que tout principe de foi serait détruit. Tout homme, de quelque religion qu'il soit, qui dit croire à de pareils mystères, en impose donc, ou ne sait ce (|h*il dit.

(17) Ceci est vrai. Rousseau relisait souvent la BiblCt et dans un tout autre esprit que les philosophes du znn* siècle « Ma lecture ordinaire du soir était la Bible, dit-il {Confesfions, XI), et je l'ai lue entière an moins cinq ou six fois de suite de

cette façon. » La veille du jour où il s'enfuit de Montmorency pour gagner la Suisse, en 1762, il arait lu le Lévite d'EphraSmt et c'est au milieu même des smcis du Toyage qu'il composa une sorte de poème en pros« •or ce «i^et.

SUR LES SPECTACLES il7

9. — Voilà, Monsieur, les raisons qui m'empêcheraient de blâmer ces sentiments dans d'équitables et modérés théologiens, qui de leur propre doctrine apprendraient à ne forcer personne à l'adopter. Je dirai plus : des manières de penser si convenables à une créa, ture raisonnable et faible, si dignes d'un créateur juste it miséricordieux, me paraissent préférables à cet assentiment stupide qui fait de l'homme une béte, et à cette barbare intolérance qui se platt à tourmenter dès cette vie ceux qu'elle destine aux tourments éternels dans l'autre. En ce sens, je vous remercie pour ma patrie de l'esprit de philosophie et d'humanité que vous reconnaissez dans son clergé, et de la justice que vous aimez à 1 ui rendre ; je suis d'abord avec vous sur ce point. Mais pour être philosophes et tolérants *, il ne s'ensuit pas que ses membres soient hérétiques. Dans le nom de parti que vous leur donnez, dans les dogmes que vous dites être les leurs, je ne puis ni vous approuver ni vous suivre. Quoiqu'un tel système n'ait rien peut-être que d'honorable à ceux qui l'adoptent, je me garderai de l'attribuer à mes pasteurs, qui ne l'ont pas adopté, de peur que l'éloge que j'en pourrais faire ne fournit à d*autres le sujet d'une accusation très grave, et ne

* Sur la tolérance chrétienne, on peut consulter le chapitre qui porte ce titre, dans le onzième livre de la Doctrine chrétienne de M. le professeur Vernel (18). On y verra par quelles raisons FÉglise doit apporter encore plus de ménagement et de circonspection dans la censure des erreurs sur la foi que dans celle des fautes contre les mœurs, et comment s'allient dans les règles de cette censure la douceur du chrétien, la raison du sage, et le zèle du pasteur.

an autre titre), et les Lettres erUi-

Sues d'un voyageur anglais sur Tarde GenèTe du Dictionnaire encyclopédique, 2 ToI. Utrecht, 1766 C'est a lai qae Moatesquieu, qui l'aTait connu & RoaMi confia le soin de publier la première édition de VEi" prit des Lois,

(18) Jacob Vemet, d*one famille provençale réfugiée rers 1650, né à Genève Je 29 août 1698, pasteur, puis, en 1756, professeur de théolorie à Génère. On cite parmi ses nombreux ouvrages VInstruetion chrétienne, 4 roi. 1752, Genève (c'est sans doute le livre que Rousseau désigne soos

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Buisit à ceux que j'aurais prétendu louer. Pourquoi me chargerais-je de la profession de foi d*autrui? N'ai- je pas trop appris à craindre ces imputations téméraires? Combien de gens se sont chargés de la mienne en m'accusant de manquer de religion, qui sûrement ont fort mal lu dans mon cœur? Je ne les taxerai point d'en manquer eux-mêmes, car un des devoirs qu'elle m'impose est de respecter les secrets des consciences. Monsieur, jugeons les actions des hommes, et laissons Dieu juger de leur foi.

10. — En voilà trop peut-être sur un point dont l'examen ne m'appartient pas, et n'est pas aussi (19) le sujet de cette lettre. Les ministres de Genève n'ont pas besoin de la plume d'autrui pour se défendre * ; ce n'est pas la mienne qu'ils choisiraient pour cela, et de pareilles discussions sont trop loin de mon inclination pour que je m'y livre avec plaisir; mais ayant à parler du même article où vous leur attribuez des opinions que nous

* C'est ce qu'ils Tiennent de faire, à ce qu on m'écrit, par une déclaratiOQ publique. Elle ne m^est point parvenue dans ma retraite; mais j'apprends que le public Ta reçue avec applaudissement Ainsi non seulement je jouis du plaisir do leur avoir le premit^r rendu Thonneur qu'ils méritent, mais de celui d'entendre mon jugement unanimement confirmé. Je sens bien que cette déclaration rend le début de ma lettre entièrement superflu, et le rendrait peut-être indiscret dans tout autre cas; mais étant sur le point de le supprimer, j'ai vu que parlant du même article qui y a donné lien, la même raison subsisterait encore, et qu'on pourrait toujours prendre mon silence pour une espèce de consentement. Je laisse donc ces réflexions d'autant plus volontiers que si elles viennent hors de propos sur une affaire heureusement terminée, elles ne contiennent en général rien que d'honorable à Téglise de Genève, et que d'utile aux hommes en tout pays.

(10) Aussi ne s'emploie maintenant aue dans le sens afQrmatif. Jadis on

I employait soureot dans des phrases négatires, où l'usage actuel exigerait non plus. Pascal {Pensées^ II, art. 17).

II ne faut pas aussi qu'il en voie

assez ponr croire qu'il possède la ▼érité. Massilion {Carême^ Mauvais Miche), Nous ne sarons pas ce qu'il souffre, et je ne prétends pai aussi vous l'eipliquer. (Liltré.)

ne leur connaissons point, me taire sur cette assertion, c'était y paraître adhérer, et c'est ce que je suis fort éloigné de faire. Sensible au bonheur que nous avons de posséder un corps de théologiens philosophes et pacifiques, ou plutôt un corps d'officiers de morale* et de ministres de la vertu, je ne vois naître qu'avec effroi toute occasion pour eux de se rabaisser jusqu'à n'être plus que des gens d'église. Il nous importe de les conserver tels qu'ils sont. Il nous importe qu'ils jouissent eux-mêmes de la paix qu'ils nous font aimer, et que d'odieuses disputes de théologie ne troublent plus leur repos ni le nôtre. Il nous importe enfin d'apprendre toujours par leurs leçons et par leur exemple, que la douceur et l'humanité sont aussi les vertus du chrétien. il. — Je me hâte de passer à une discussion moins grave et moins sérieuse, mais qui nous intéresse encore assez pour mériter nos réflexions, et dans laquelle j'entrerai plus volontiers, comme étant un peu plusde ma compétence; c'est celle du projet d'établir un théâtre de comédie à Genève. Je n'exposerai point ici mes conjectures sur les motifs qui vous ont pu porter à nous proposer un établissement si contraire à nos maximes (20). Quelles que soient vos raisons, il ne s'agit pour moi que des nôtres, et tout ce que je me permettrai de dire à votre égard, c'est que vous serez sûrement le premier philosophe^ qui jamais ait excité un

* Cest ainsi que Tabbé de Saint-Pierre appelait toujours les ecclésiastiques, soit pour dire ce qu'ils sont en effet, soit pour exprimer ce qu'ils devraient être.

** De deux célèbres historiens (21),' tous deux philosophes, tous deux chers ft M. d'Alembert, le moderne serait de son avis peut-être; mais Tacite qu'il aime, qu'il médite, qu'il daigne traduire, le grave Tacite qu'il cite si volontiers, et qu'à l'obscurité près il imite si bien quelquefois, en eût-il été de même?

(20) RoQBMaii désigne ici, et avec raison, i'inUaence de VoRaire. (Voir l'IatrodarUoD.)

(21) L'historien moderne si cher à d'Alembert est l'Ecossais Dand Home, celui même qui devait en i7C6

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peuple libre, une petite ville, et un Etat pauvre, à se charger d'un spectacle public.

12, — Que de questions je trouve à discuter dans celle que vous sembler résoudre! Si les spectacles sont bons ou mauvais en eux-mêmes? S'ils peuvent s'allier avec les mœurs? Si Taustérité républicaine les peut comporter? S'il faut les souffrir dans une petite ville?

*^i la profession de comédien peut être honnête? Si les comédiennes peuvent être aussi sages que d'autres femmes? Si de bonnes lois suffisent pour réprimer les abus? Si ces lois peuvent être bien observées? etc. Tout est problème encore sur les effets du théâtre, parce que les disputes qu'il occasionne ne partageant que les gens d'église et les gens du monde, chacun ne l'envisage que par ses préjugés. Voilà, Monsieur, des recherches qui ne seraient pas indignes de votre plume. Pour moi^ sans croire y suppléer, je me contenterai de chercher dans cet essai les éclaircissements que vous nous avez rendus nécessaires, vous priant de considérer qu'en disant mon avis à votre exemple, je remplis un devoir envers ma patrie, et qu'au moins, si je me trompe dans mon sentiment, cette erreur ne peut nuire à personne.

13. — Au premier coup d'œil jeté, sur ces institutions, je vois d'abord qu'un spectacle est un amusement; et s'il est vrai qu'il faille des amusements à l'homme, vous conviendrez au moins qu'ils ne sont permis qu'autant qu'ils sont nécessaires, et que tout amusement inutile est un mal pour un être dont la vie est si courte et le temps si précieux (22). L'état d'homme a ses plaisirs, qui dérivent de sa nature, et naissent de ses travaux, de ses rapports, de ses besoins; et ces plai-

emmener Rousteao en Angleterre, et comme tous ses entres amis, se broniller bientôt arec lui. Leur mpture fut retentissante.

(22) L'anteur est loin de se montrer toiiiiours aussi sévère. Plus loin

il dit au contraire (§ 213, note ) :

a Voales>TOus donc rendre un penoleactif et laborieux, donnez-lui des fêtes, oflrez-lai des amusements qai lui fassent waet son état. •

SUR LES SPECTACLES 12t

sirs, d'autant plus doux que celui qui les goûte a l'àme plus saine, rendent quiconque en sait jouir peu sensible àtous les autres. Un père, un fils, un mari, un citoyen, ont des devoirs si chers à remplir, qu'ils ne leur laissent rien à dérober à Tennui. Le bon emploi du temps rend le temps plus précieux encore, et mieux on le met à profit, moins on en sait trouver à perdre. Aussi voit-on» constamment que l'habitude du travail rend l'inaction insupportable, et qu'une bonne conscience éteint 1& goût des plaisirs frivoles : mais c'est le mécontentement de soi-même, c'est le poids de l'oisiveté, c'est l'oubli des goûts simples et naturels, qui rendent si nécessaireun amusement étranger. Je n'aime point qu'on ait besoin d'attacher incessamment son cœur sur la scène, comme s'il était mal à son aise au dedans de nous. La^ nature même a dicté la réponse de ce barbare* à qui l'on vantait les magnificences du cirque et des jeux établis à Rome. Les Romains, demanda ce bonhomme, n'ont-ils ni femmes, ni enfants? Le barbare avait raison. L'on croit s'assembler au spectacle, et c'est là que chacun s'isole ; c'est là qu'on va oublier ses amis, ses voisins, ses proches, pour s'intéresser à des fables, pour pleurer les malheurs des morts, ou rire aux dépens des vivants. Mais j'aurais dû sentir que ce langage n'est plus de saison dans notre siècle. Tâchons d'en prendre un qui soit mieux entendu.

i4. — Demander si les spectacles sont bons ou mauvais en eux-mêmes, c'est faire une question trop vague; c'est examiner un rapport avant que d'avoir fixé les termes. Les spectacles sont faits pour le peuple, et ce n'est que par leurs effets sur lui qu'on peut déterminer leurs qua- • lités absolues. Il peut y avoir des spectacles d'une infinité d'espèces ;** il y a de peuple à peuple une prodigieuse

* Chrysost. in Matth, homeL 3S.

** M II peut y avoir des spectacles blâmables en eux-mêmes, I comme ceux qui sont inhumains, ou indécents et licencieux :

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diversité de mœurs, de tempéraments, de caractères. L'homme est un, je Tavoue ; mais Thomme modifié par les religions, par les gouvernements, par les lois, par les .coutumes, par les préjugés, par les climats, devient si différent de lui-même, qu'il ne faut plus chercher parmi nous ce qui est bon aux hommes en générai, mais ce qui leur est bon dans tel temps ou dans toi pays : ainsi les pièces de Ménandre (23), faites pour le théâtre d* Athènes, étaient déplacées sur celui de Rome ; ainsi les combats des gladiateurs, qui sous la république animaient le courage et la valeur des Romains, n'inspiraient sous les empereurs à la populace de Rome que

« tels étaient quelqaes-unB des spectacles parmi les païens. Mais « il en est aussi d*indifrérenU en eux-mêmes, qui ne detien- « nent mauvais que par l'abus qu'on en fait. P.ir exemple, les « pièces de ttjéfttre n'ont rien de mauvais en tant qu on y trouve « une peinture des caractères et des actions <1es h «m mes, où « l'on pourrait même donner des leçons (•>) util s et agréables « pour toutes les conditions; mais si l'on y d^'hit ' une morale « relâchée, si les personnes qui exercent c-tte profesion mènent H une vie licencieuse et servent à corrompra- les autres, si de « tels spectacles entretiennent la vanité, la fainéantise, le luxe, « l'impudicit^, il est visible alors que la chose touroe en abus, « et qu'à moins qa*on ne trouve le moyen de corriger ces abus « ou de s'en garantir, il vaut mieux renoncer a cette sorte « d'amuBemeut. » Instruction chrétienne^i, ni, 1. m, chap. 16. Voilà l'état de la question bien posé. Il s'agit de savoir si la morale du tuéàtre est nécessairement re ftchée, A les abus sont inévitables, si les inconvénients dérivent de la nature ,de la chose, ou s'ils viennent de causes qu'on en puisse écarte^.

a) Agréables et utiles, 1758, 1750.

(S3) On parlait beauoonp de l'antiquité alors, mais presque tous la connaissaient mal, Rousseau comme les autres, et peut-être plus que les attires. En dépit des mésaventures de Térenca à la représentation de VBeeyra, qui précisément est d'Aj^llodore et non de Ménandre, l'imitation des pièces de la Comédie Nouvelle, loin de paraître déplacée k

Rome, y fut longtemps florissants, et le théâtre latin eut ime rogue populaire. La distinction entre tes combats de gladiateur-* sons la Républia ae et sous l'Empire n'est pas moins forcée; quand les phiiosopoes du XTUi* siècle, à part Montesqiiiea, parlent de Tantiquité, presqoe to»> Jours la note est fausse.

Tamoar da sang et la cruauté : du même objet offert au même peuple en différents temps, il apprit d'abord à mépriser sa vie, et ensuite à se jouer de celle d'autrui.

15. — Quant à Tespèce des spectacles, c'est néces9ai-\ rement le plaisir qu'ils donnent, et non leur utilité, quij la détermine. Si l'utilité peut s'y trouver, à la bonne heure; mais l'objet principal est de plaire (24), et pourvu que le peuple s'amuse, cet objet est assez rempli. Gela seijd empêchera toujours qu'on ne puisse donner k ces sortes d'établissements tous les avantages dont ils seraient susceptibles, et c'est s'abuser beaucoup que de s'en former une idée de perfection qu'on ne saurait mettre en pratique sans rebuter ceux qu'on croit instruire. Voilà d'où nait la diversité des spectacles, selon les goûts divers des nations. Un peuple intrépide, grave et cruel, veut des fêtes meurtrières et périlleuses, où brillent la valeur et le sang-froid (*). Un peuple féroce et bouillant veut du sang, des combats, des passions atroces. Un peuple voluptueux veut de la musique et des danses. Un peuple galant veut de l'amour et de la politesse. Un peuple badin veut de la plaisanterie et du ridicule. Trahit stta quemque voluptas (25). Il faut pour leur plaire des spectacles qui favorisent leurs pen-r chants, au lieu qu'il en faudrait qui les modérassent.^^

16. — La scène, en général, est un tableau des pas- ^ sions humaines, dont l'original est dans tous les cœurs : mais si le peintre n'avait soin de flatter ces passions.

a) Sens froid, 1758, i7S0, 1781

(24) U dira de même plus loin, S 21, « U première loi de aon art, «elle qni sert de base i toutes les autres, qni est de réussir. ■ Tous les auteurs dramatiques Tout également déclaré. Molière {Critique de l'Ecole de» femmeê^ scène m) : « Je ▼ou<farais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire, et si nue pièce de théâtre |ni a attrapé son but n*a pas soItI

on bon chemin. « Haeine (Préface de Bérémee) : « La principale règle est de plaire et de toucher : toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première. » Bossuet a son tour {Maximes et Réflexions sur la Comédie, ch. ir), insiste sur cette nécessité pour prouver que le théâtre ne sera jamais moral.

(25) Virgile, Bucoliques, 11, <S.

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les spectateurs seraient bientôt rebutés, et ne voudraient plus se voir sous un aspect qui les fit mépriser d'euxmêmes. Que s'il donne à quelques-unes des couleurs odieuses, c*est seulement à celles qui ne sont point générales, et qu'on hait naturellement. Ainsi l'auteur ne fait encore en cela que suivre le sentiment du public; et alors ces passions de rebut sont toujours employées à en faire valoir d'autres, sinon plus légitimes, du moins plus au gré des spectateurs. Il n'y a que la raison qui ne soit bonne à rien sur la scène. Un homme sans passions, ou qui les dominerait toujours, n'y saurait intéresser personne (26); et Ton a déjà remarqué qu'un stoïcien, dans la tragédie, serait un personnage insupportable : dans la comédie, il ferait rire tout au plus. 17. — Qu'on n'attribue donc pas au théâtre le pouvoir de changer des sentiments ni des mœurs qu'il ne peut que suivre et embellir. Un auteur qui voudrait heurter le goût général composerait bientôt pour lui seul. Quand Molière corrigea la scène comique, il attaqua des modes, des ridicules ; mais il ne choqua pas pour cela le goût du public*; il le suivit ou le développa, comme

* Pour peu qu'il anticipât, ce Molière lui-même avait peine a se soutenir; le plus parfait de ses ouvrages tomba dans sa naissance, parce qu'il le donna trop tôt, et que le public n'était pas mûr encore pour ie Misanthrope (27).

Tout ceci est fondé sur une maxime évidente, savoir, qu'un peuple suit souvent des usages qu'il méprisBi ou qu'il est prôfc à mépriser sitôt qu'on osera lui en donner l'exemple. Quand

(S6) Toas les faisears de Poétiques Tont en effet déclaré, tous les poètes ont reconca et pratiqué ce précepte.

(Voir Corneille, Epitre dédicatoire de don Sanehe^ et surtout Racine, Première préface d'Andromaque.) « Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est- &• dire ceux dont le malheur Tait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons ni tout à fait méchants. U ne

veut pas qu'ils «oient extrémemrat bons, parce que la punition d'un homme de bien exciterait plus l'indignation que la pitié du spectateur ; m qu'ils soient méchants avec excès,

{)arce qu'on n'a pas pitié d'an scéérat U faut donc qu'ils aient une bonté médiocre, c'est-à-dire une vertu capable de faiblesse, et qu'ils tam- Dent dans le malheur par quelquefaute qui les fasse plainore sans les faire aétester. »

(27) Le Mitanthrope ne tomba

SOR LRS SPECTACLES

fit aussi Corneille de son côté. C'était l'ancien théâtre qui commençait à choquer ce goût, parce que, dans un siècle devenu plus poli, le théâtre gardait sa première grossièreté. Aussi le goût général ayant changé depuis ces deux auteurs, si leurs chefs-d'œuvre étaient encore à paraître, tomberaient-ils infailliblement aujourd'hui. Les connaisseurs ont beau les admirer toujours ; si le public les admire encore, c'est plus par honte de s'en dédire que par un vrai sentiment de leurs beautés. On dit que jamais une bonne pièce ne tombe ; vraiment, je le crois bien, c'est que jamais une bonne pièce ne choque les mœurs* de son temps. Qui est-ce qui doute que sur nos théâtres la meilleure pièce de Sophocle ne tombât

de mon temps on jouait U fureur des pantins (2S), on ne fai-> sait que dire au théâtre ce que pensaient ceux mêmes qui passaient leur journée & ce sot amusement : mais les goûts constants d*un peuple, ses coutumes, ses vieux préjugés doivent être respectés sur la scène. Jamais poète ne s'est bien trouvé d'avoir violé cette loi.

* Je dis le goât ou les mœurs indifféremment: car bien que Tune de ces choses ne poit pas l'autre, elles ont toujours une origine commune et soufTrent les mêmes révolutions. Ce qui ne signifie pas que le bon ^oût et les bonnes moeurs régnent toujours en même temps, proposition qui demande éclaircissement et discussion, mais qu*un certain état du goût répond toujours à un certain état de mœurs, ce qui est incontestable.

nnllenoAnt. Dooné pour la première fois le 4 Juin 1666, il eut en cette année trente-quatre représentations Ce n'est gne le 3 septembre, à la vinrt-deuxième, qu'on le soutint du Médecin malgré lui, déjh joué onze fois avec d'autres pièces. « On ne peut donc admettre, dit M. Menant dans son excellente notice , que celui-ci ait été composé pour serrir d'appui à notre comédie chancelante^ comme le vent Grimarest, qui fait intervenir ce secours dès la seconde semaine de Juin. Sans doute le regtttre de Lagrange nous apprend que lee recettes tombèrent assez bas.

« Le Afttanthrope ne fut pas anodes comédiçs de Molière qui attiré*rent le f.!us la foule : il ne laissa pas de trouver !inr-le-rhamp des admirateurs intelli|?ent8. » En tout cas ce ne fut pas une chute.

(28) Pantins. C'est dans le courant' de i746 que cette singulière manie de jouer avec des pantins s'introduisit à Paris, et, imposée par la mode, devint en effet une véritable fureur.

Cette folie durait encore au commencement de Vannée suivante, comm»

l'atteste le /êumal de Barbier, ian* vier 1747.

tout à plat? On ne saurait se mettre à la place de gens qui ne nous ressemblent point.

48. — Tout auteur qui veut nous peindre des mœurs étrangères a pourtant grand soin d'approprier sa pièce aux nôtres. Sans cette précaution. Ton ne réussit jamais, et le succès même de ceux qui Font prise a souvent des causes bien différentes de celles que lui suppose un observateur superficiel. Quand Arlequin sauvage C^) est si bien accueilli des spectateurs, pense-t-on que ce soit par le goût qu'ils prennent pour le sens et la simplirité de ce personnage, et qu'un seul d'entre eux voulût pour celalui ressembler? C'est, tout au contraire, que cette pièce favorise leur tour d'esprit, qui est d'aimer et rechercher les idées neuves et singulières. Or il n'y en a point de plus neuves pour eux que celles de la nature. C'est précisément leur aversion pour les choses communes qui les ramène quelquefois aux choses simples.

19. — Il s'ensuit de ces premières observations que l'effet général du spectacle est de renforcer le caractère national, d'augmenter les inclinations naturelles, et de donner une nouvelle énergie à toutes les passions. En ce sens, il semblerait que cet effet se bornant à charger et non changer les mœurs établies, la comédie serait bonne aux bons, et mauvaise aux méchants. Encore dans le premier cas resterait-il toujours à savoir si les passions trop irritées ne dégénèrent point en vices. Je sais que la poétique du théâtre prétend faire tout le contraire, et purger (30) les passions en les

(S9) Arlequin Sauoage, comédie de Delisle. Joaée en 1721, elle t quelque rappo^-t avec les Lettrée persanes. Arlequin, le |eane sanrage amené en France, critique noe mœurs et nos lois avec une naïveté malicieuse et une audace philosophique surprenante. Cette pièce fut longtemps célèbre au xvin* siècle. Rousseau en parlu hvpc une certaine complaisance; déjà s'y montre en effet

son idée CsTorite, l'homme de la nature supérieur à Thorome civilisé.

(30) C'est le fameux mot d'Aristote dans sa déflnition dé la tragédie {Poétique t VI) ii* fUow «r\ 9060»

mpaivo v« Tf(v tmv TotôuxMv ira9ii|i&TMv x&Oapffiv Sur rinterprétation de cettt phrase si diversement commentée.

Voir Bgger, Histoire de la Critique chez les Grecs» chap. m.)

iS7

excitant : mais j'ai peine à bien concevoir cette règle. Serait-ce qne, pour devenir tempérant et sage, il faut coomiencer par être furieux et fou?

20. — « Èh non I ce n'est pas cela, disent les parte tisans du théâtre. La tragédie prétend bien que « toutes les passions dont elle fait des tableaux nous <( émeuvent, mais elle ne veut pas toujours que notre « affection soit la même que celle du personnage « tounnenté par une passion. Le plus souvent, au con- « traire, son but est d'exciter en nous des sentiments « opposés à ceux qu'elle prête à ses personnages, n Ils disent encore que, si les auteurs abusent du pouvoir d'émouvoir les cœurs pour mal placer l'intérêt, cette faute doit être attribuée à l'ignorance et à la dépravation des artistes, et non point à l'art. Ils disent enfin que la peinture fidèle des passions et des peines ^ qui les accompagnent suffit seule pour nous les faire éviter avec tout le soin dont nous sommes capcdbles.

21. — 1} ne faut, pour sentir la mauvaise foi de toutes ces réponses, que consulter l'état de son cœur à la fin d'une tragédie. L'émotion, le trouble et l'attendrissement qu'on sent en soi-même et qui se prolonge après la pièce, annoncent-ils une disposition bien prochaine (31) à surmonter et régler nos passions? Les impressions vives et touchantes dont nous prenons l'habitude, et qui reviennent si souvent, sont-elles bien propres à modérer nos sentiments au besoin? Pourquoi l'image des peines qui naissent des passions effacerait-elle celle des transports de plaisir et de joie qu'on en voit aussi nattre, et que les auteurs ont soin d'embellir encore

(31) Termo de phiIosoi>hie ; caaie prochaine, celle qai est immédiate.

Il appartient aoasi à la lan^e de la déTotioD. Orcaiion prochaine, occasion de pécher qui est présente, occasion qui peut porter facilement an péché (Littré). Il se rencontre plu-

sieurs fois dans La Brayère : l'occasion procbninede la pauvreté, c'est de grandes richesses. {Des, Biena de Fortune.) Des dispositions très pro> ches à rompre avec noos, et à devenir notre ennemi (/d.)

i28 LETTRE

pour rendre leurs pièces plus agréables ? Ne sait-on pas que toutes les passions sont sœurs, qu'une seule suffit pour en exciter millet et que les combattre Tune par l'autre n'est qu'un moyen de rendre le cœur plus sensible à toutes? Le seul instrument qui serve aies purger est la raison, et j'ai déjà dit que la raison n'avait nul effet au théâtre. Nous ne partageons pas les affections de tous les personnages, il est vrai : car leurs intérêts étant opposés, il faut bien que l'auteur nous en fasse préférer quelqu'un, autrement nous n'en prendrions point du tout; mais loin de choisir pour cda les passions qu'il veut nous faire aimer, il est forcé de choisir celles que nous aimons. Ce que j'ai dit du genre des spectacles doit s*entendre encore de l'intérêt qu'on y fait régner. A Londres, un drame intéresse en faisant haïr les Français ; à Tunis, la belle passion serait la piraterie ; à Messine, une vengeance bien savoureuse à Goa, l'honneur de brûler des Juifs. Qu'un auteur * choque ces maximes, il pourra faire une fort belle pièce où l'on n'ira point; et c'est alors qu'il faudra taxer cet auteur d'ignorance, pour avoir manqué à la première loi de son art, à celle qui sert de base à toutes les autres, qui est de réussir. Ainsi le théâtre purge les passions qu'on n'a pas, et fomente celles qu'on a. Ne voilà-t-il pas un remède bien administré ?

22. — Il y a donc un concours de causes générales et particulières, qui doivent empêcherqu'on ne puisse donner aux spectacles la perfection dont on les croit suscep-

* Qu'on mette, pour voir, sur la scène française un homme droit et vertueux, mais simple et grossier, sans amour, sans galanterie, et qui ne fasse point de belles phrases; qu'on y mette un sage sans préjugés, qui, ayant reçu un affront d*un spadassin, refuse de s'aller faire égorger par l'offenseur, et qu'on épuise tout l'art du théfttre pour rendre ces personnages intéressants comme le Cld au peuple français : j'aurai tort si l'oa réussit.

tibles, et qu'ils ne produisent les effets avantageux qu'on semble en attendre. Quand on supposerait même cette perfection aussi grande qu'elle peut être, et le peuple aussi bien disposé qu'on voudra; encore ces effets se réduiraient-ils à rien, faute de moyens pour les rendre sensibles. Je ne sache que trois sortes d'instruments à l'aide desquels on puisse agir sur les mœurs d'un peuple; savoir, la force des lois^ l'empire de l'opinion, et l'attrait du plaisir. Or, les lois n'ont nul accès au théâtre, dont la moindre contrainte* ferait une peine et non pas un amusement. L'opinion n'en dépend point, puisqu'au lieu de faire la loi au public, le théâtre la reçoit de lui ; et quant au plaisir qu'on y peut prendre, tout son effet est de nous y ramener plus souvent.

23. — Examinons s'il en peut avoir d'autres. Le théâtre, me dit-on, dirigé comme il peut et doit l'être, rend la vertu aimable et le vice odieux. Quoi donc? avant

* Les lois peuvent déterminer les sujets, la forme des pièces, la manière de les jouer; mais elles ne sauraient forcer le public à s'y plaire. L'empereur Néron (32) chantant au théAtre faisait égorger ceux qui s'endormaient; encore ne pouvait-il tenir tout le monde éveillé, et peu s'en faUut que le plaisir d'un court sommeil ne coûtât la vie à Vespasien. Nobles acteurs •de rOpéra de Paris, ah! si vous eussiez joui de la puissance impériale, je ne gémirais pas maintenant d'avoir trop vécu (33) I

(3S) L'anecdote de Vespasien à laquelle il est fait allusion plas loin «e trouve dans Tacite, AnnaleSt XVI, 5, et dans Suétone, Vapas, A.

Tacite parle dans ce même passaffe de spectateurs frappés par les soldats, et même punis de mort pour leur inattention ou leur froideur.

Unde tenuioribug ttatim irrogata st^lieia^ advenui Uluttret diui' muuUum ad jirmêens et mox redditum odium. Le fait rapporté ici est donc rigoureusement exact. Mais la forme, par sa simplicité même, a quelque chose d'oun>é. Sans doute il ne 8*agît que de faits isolés, Rousseau n'hésite pas à j voir une habitude «onstante, faiwii égorgtr.

(33) C'était entre lui et TOpéra une vieille rancune. Dans la querelle entre la musique française et la musique italienne, il s'était déclaré hautement pour celle-ci, et sa Lettre sur la musiqite française, qui suivit do prés la publication du Petit Pro^ phète de Grimm, lui suscita bien des ennemis. L'Opéra le punit en lui retirant ses entrées^ seul prix qu'il eût demandé pour les représentations du Devin du Village. Ces tracasseries sont racontées tout au long dans le VI* livre des Con/e<«ton«. Rous5ieau prétend même {ConfessionSy VIII), que l'orchestre de l'Opéra avait formé l'honnête complot de l'assassiner à la sortie du théâtre.

130 LETTRE

qu*il y eût des comédies n'aimait-on point les gens de bien^ ne haïssait-on point les méchants, et ces sentiments sont-ils plus faibles dans les lieux dépourvus de spectacles? Le théâtre rend la vertu aimable... Il opère un grand prodige de faire ce que la nature et la raison font avant lui! Les méchants sont haïs sur la scène... Sontils aimés dans la société, quand on les y connaît pour tels? Ëst-il bien sûr que cette haine soit plutôt Touvrage de Fauteur que des forfaits qu'il leur fait commettre? Est-il bien sûr que le simple récit de ces forfaits nous en donnerait moins d'horreur que toutes les couleurs dont il nous les peint? Si tout son art consiste à nous .montrer des malfaiteurs pour nous les rendre odieux, y je ne vois point ce que cet art a de si admirable, et Ton ne prend là-dessus que trop d'autres leçons sans celle-là. Oserai-je ajouter un soupçon qui me vient? Je doute que tout homme à qui Ton exposera d'avance les crimes de Phèdre ou de Médée ne les déteste plus encore au commencement qu'à la fin de la pièce; et si ce doute est fondé, que faut-il penser de cet effet si vanté du théâtre?

24. — Je voudrais bien qu'on me montrât clairement et sans verbiage par quels moyens il pourrait produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas, et nous faire juger des êtres moraux autrement que nous n'en jugeons en nous-mêmes. Que toutes ces vaines prétentions approfondies sont puériles et dépourvues de sens! Ah si la beauté de la vertu était l'ouvrage de l'art, il y a longtemps qu'il l'aurait défigurée! Quant à moi, dût-on me traiter de méchant encore pour oser soutenir que l'homme est né bon, je le pense et crois l'avoir prouvé (34); la source de l'mtérêt qui nous

(34) Déjà dans la seconde partie de son Discourt sur les Sciences et les Arts on trouve quelques mots sur l'houreuse simplicité et les rertus

des premiers temps. Hais c'est surtout dans le Discours sur V origine et les fondements de Vinégalité parmi les hommes, qu'il cherche à

attache à ce qui est honnête, et nous inspire de Taversion pour le mal, est en nous et non dans les pièces. Il n'y a point d'art pour produire cet intérêt, mais seulement pour 8*en prévaloir. L'amour du beau* est un sentiment aussi naturel au cœur humain que l'amour de soi-même; il n'y naît point d'un arrangement de scènes; l'auteur ne l'y porte pas, il l'y trouve; et de ce pur sentiment qu'il flatte naissent les douces larmes qu'il fait couler.

25. — Imaginez la comédie aussi parfaite qu'il vous plaira. Où est celui qui, s'y rendant pour la première fois, n'y va pas déjà convaincu de ce qu'on y prouve et déjà prévenu pour ceux qu'on y fait aimer? Mais ce n'est pas de cela qu'il est question ; c'est d'agir conséquemment à ses principes et d'imiter les gens qu'on estime. Le cœur de l'homme est toujours droit sur tout ce qui ne se rapporte pas personnellement à lui. Dans les querelles dont nous sommes purement spectateurs, nous prenons à l'instant le parti de la justice, et il n'y a point d'acte de méchanceté qui ne nous donne une vive indignation, tant que nous n'en tirons aucun profit : mais quand notre intérêt s'y mêle, bientôt nos sentiments se corrompent; et c'est alors seulement que

*G*est du beau moral qull est ici question. Quoi qu'en disent les philosophes, cet amour est inné dans Thomme, et sert de principe à la conscience. Je puis citer en exemple de cela la petite pièce de Nanine (35), qui a fait murmurer l'assemblée et ne 8*est soutenue que par la grande réputation de l'auteur^ et cela parce que l'honneur, la vertu, les purs sentiments de la nature y sont préférés à l'impertinent préjugé des conditions.

établir qne l'homme est né bon, ou i est naturellemeot cruel et qu'il a plutôt que, dans Tétat saavage, « les 1 besoin de police pour l'adoucir, nommes n'ayant entre eut aucun.; tandis que rien n'est si doux que lui

sorte de relation murale, ni de devoirs connus, ne pouvaiMit être ni bous ni méchants, et n'avaient ni vices ni vertus. » II ajoute plus loin qu'on a •u tort de conclure •( que l'homme '

dans son état primitif. »

(35) I\fanine, ou le Préjugé vaincu^ comédie de Voltaire, 1749. fi en sera encore question au § 77.

LETTRE

nous préférons le mal qui nous est utile au bien que nous fait aimer la nature. N*e8t-ce pas un effet nécessaire de la constitution des choses, que le méchant tire un double avantage de son injustice et de la probité <l'autrui? Quel traité plus avantageux pourrait-il faire, que d'obliger le monde entier d'être juste, excepté lui ^ul; en sorte que chacun lui rendit fidèlement ce qui lui est dû, et qull ne rendit ce qu*il doit à personne? Il aime la vertu, sans doute, mais il laime dans les autres (36), parce qu'il espère en profiter ; il n'en veut point pour lui, parce qu'elle lui serait coûteuse. Que va-t-ildonc voir au spectacle? Précisément ce qu'il voudrait trouver partout; des leçons de vertu pour le public dont il s'excepte, et des gens immolant tout à leur devoir, tandis qu'on n'exige rien de lui.

26. — J'entends dire que la tragédie mène à la pitié par la terreur; soit, mais quelle est cette pitié? Une émotion passagère et vaine, qui ne dure pas plus que l'illusion qui l'a produite; un reste de sentiment naturel étouffé bientôt par les passions; une pitié stérile qui se repaît de quelques larmes, et n'a jamais produit le moindre acte d'humanité. Ainsi pleurait le sanguinaire (37) Sylla au récit des maux qu'il n'avait pas faits luimême. Ainsi se cachait le tyran de Phère (38) au spectacle, de peur qu'on ne le vit gémir avec Andromaque €t Priam, tandis qu'il écoutait sans émotion les cris de tant d'infortunés qu'on égorgeait tous les jours par ses

(38) Dnclos, Ccmidérations sur le»

M<ewr», chap. iv. < Le rel&cberaent des mœurs n'empêche pas qu un ne ▼ante beaucoup l'hoiineur et la vertu : eeux qui en ont le moins savent «ombien il leur importe que les autres en aient. »

(37) Plutarque, Vie de Sylla, «hap. jxxiz.

(38) Aleiandre, t^ran de Phères en Thessalie, assassiné en 357 avant

J.*C. Le fait est rapporté par Montaigne, Ht. II, chap. xzvii. « Alezai^ dre, tyran de Pbères. ne pouTait soufTrir d'ouïr au théâtre le jeu des tragédies, de peur que ses citoyens ne le veissent gémir aux malheurs de Hernba et Andromarhe, Iny qui, sans pitié, faisait cruellement meurtrir tant de gents tou9 les jours. » Et Montaigne emprunte ce détail à Plutarque. Pélopidas, 31 .

ordres. [(*) Tacite rapporte (39) que Yalerius-Asiaticus» accusé calomnieusement par l'ordre de Messaline qui voulait le faire périr, se défendit par-devant Fempereur d'une manière qui toucha extrêmement ce prince et arracha des larmes à Messaline elle-même. Elle entra dans une chambre voisine pour se remettre, après avoir tout en pleurant averti Vitellius à l'oreille de ne pas laisser échapper l'accusé. Je ne vois pas au spectacle une de ces pleureuses de loges si fières de leurs larmes, que je ne songe à celles de Messaline pour ce pauvre Valerius-Asiaticus.]

27. — Si, selon la remarque de Diogène-Laërce (40), le cœur s'attendrit plus volontiers à des maux feints qu'à des maux véritables, si les imitations du théâtre nous arrachent quelquefois plus de pleurs que ne ferait la présence même des objets imités, c'est moins, comme le pense l'abbé du Bos (41), parce que les émotions sont plus faibles et ne vont pas jusqu'à la douleur*, que parce qu'elles sont pures et sans mélange

* Il dit que le poète ne nous afflige qu'autant que nous le voulons, qu*il ne nous fait aimer ses héros qu'autant qu'il nous plaît Gela est contre toute expérience. Plusieurs s'abstiennent d*aller à la tragédie, parce qu'ils en sont émus au point d'en être incommudés; d'autres, honteux de pleurer au spectacle, y pleurent pourtant malgré eux ; et ces effets ne sont pas assez rares pour n*ètre qu'une exception à la maxime de cet auteur.

a) Toat le morceau qui Buit, jusqu'à la 611 du paraeraphe, est ajouté par l'édition de i7Sl.

IZ9) Annaleg^ XI, 2.

(40) Diogène de Laërte, Aristippe,

90, ^î^ouffi ^1 V^fi^^ *oxà. ^Ûkî\V t)|V TÔSy il «oit' &X')^0(iav &i]^tttc-

(41) L'abbé Dubos, né en 1670, mort en 1742, publia, entre autres ouvrages, des lié flexion» critique»

»ur M poétie et »ur la peinture, 1 vol. Paris, 1719. Dans la première

partie, section 3, se trouve le cas sage auauei Rousseau fait ici ulusion. « Nous jouissons de notre émotion sans être alarmés par la crainte qu'elle ne dure trop longtemps. C'est sans nous attrister réellement que la pièce de Racine {Iphigénie) fait cëuler des larmes de nos yeux. L'affliction n'est, pour ainsi dire, que la superficie de notre cœur, et nous ieutoos bien que iios fleurs finiront

LETTRE

d*inquiétude pour nous-mêmes. En donnant des pleurs à ces fictions, nous avons satisfait à tous les droits de rhumanité, sans avoir plus rien à mettre du nôtre; au lieu que les infortunés en personne exigeraient de nous des soins, des soulagements, des consolations, des travaux qui pourraient nous associer à leurs peines, qui coûteraient du moins à notre indolence, et dont nous sommesbien aises d'être exemptés. On dirait que notre cœur se resserre, de peur de s'attendrir à nos dépens.

28. — Au fond, quand un homme est allé admirer de belles actions dans des fables, et pleurer des malheurs imaginaires, qu'a-t-on encore à exiger de lui? Ne s'applaudit-il pas de sa belle àme? Ne 8*est-il pas acquitté de tout ce qu'il doit à la vertu par Fhommage qu'il vient de rendre ? Que voudrait-on qu'il fit de plus? qu'il la pratiquât lui-même? Il n'a point de rôle à jouer, il n'est pas comédien.

29. — Plus j'y réfléchis, et plus je trouve que tout ce qu'on met en représentation au théâtre, on ne l'approche pas de nous, on l'en éloigne. Quand je vois le Comte éCEssex (42), le règne d'Elisabeth se recule à mes yeux de dix siècles, et si l'on jouait un événement arrivé hier dans Paris, on me le ferait supposer du temps de Molière. Le théâtre a ses règles, ses maximes, sa

%vec la représentation de la fiction

ingénieuse qni les fait couler

Le peintre et le poète ne nous affli-

Sent qu'autant que nous le voulons; s ne noa« font aimer leurs héros et leurs héroïnes qu'autant qu'il nous plaît, an lieu que nous ne serions pas les maîtres de la mesure de nos sentiments ; nous ne serions pas les maîtres de leur TÎvacité comme de leur durée, si nous avions été frappés par les objets mêmes que cef na biles artisans ont imités. »

(42) Une des meilleures tragédies de Thomas Corneille, Jouée en 1678.

La même réflexion a été faite sur Bajaxetf dont les personnages modernes paraissent si éloignés de

noua. « L*éloign«ment des pays, dit Racine dans sa préface, répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps ; car le peuple ntt met guère de différence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues.» Ajoutons que le plus ou moins d*éloignement ainsi obtenu tient surtout aux procédés dramatiques.

La tragédie nous entraîne dans un monde idéal. Le drame, entrant da- Tantago dans le détail de la vie, donnant aux faits plus de couleur historique, et un caractère moins abstrait aux personnages, saurait mieux les rapprocher de nous.

morale à part, ainsi que son langage et ses vêtements. On se dit bien qae rien de tout cela ne noas convient (43), et l'on se croirait aussi ridicule d'adopter les vertus de ses héros que de parler en vers et d'endosser un habit à la romaine (44). Voilà donc à peu près à quoi servent tous ces grands sentiments et toutes ces brillantes maximes qu'on vante avec tant d'emphase ; à les reléguer à jamais sur la scène, et à nous montrer la vertu comme un jeu de théâtre, bon pour amuser le public, mais qu'il y aurait de la folie à vouloir trans* porter sérieusement dans la société. Ainsi la plus avantageuse impression des meilleures tragédies est de réduire à quelques affections passagères, stériles et sans effet, tous les devoirs de l'homme, à nous faire applaudir de notre courage en louant celui des autres, de notre humanité en plaignant les maux que nous

43) On m dans MiinML/M f »ur Jeê FrmnfaU lettre V, p.r379.

« En a|>proaTaiit et admirant cef compositions, en w laissant toucher de ce qu'elles ont de pathétique, il leur semble quils ont satisfait à oe qu'elles peurent exiger d'eux du c6tè du ocBur. Ainsi la Tertu devient un spectacle donné à la curiosité du peuple, nn objet de tbéitre où les nommes la relèguent, et tous ces

Îrands sentiments leur paraissent loignés de rordinaire de la vie, autant que les habillements et les attitudes do théitre le sont de ceux

În'ils Toient dans leur domestique. »

ouis Béat de Murait, né à Berne, officier au senrice de France, publia eu 1725, à Zurich, ses Lettres sur l$t Anglaû et êur lee Franeaitt ou est finement analysé le caractère des deux nations. « On peut dire que

Crsenne aTant et depuis lui n'en a it le tour plus complètement, n'en a signalé avec plus de sagacité les lignes expressives, ni mieux sondé certaines profondeurs. » (Sajous, le XVIII* êieele d r Etranger, tome f, p. 444. Voir aussi Sainte-Beuve, Cmueeria du Lundi, XV, 138.) Rousseau le tenait en haute estime ; il le

nomme plus d*nne fois, soit dans oet ouvrace, soit dans les Lettres de Saint-Preux à Julie, et quelquefois aussi lui fait des empunts sans 1« nommer. C'est par lui qu'il Juge TAngleterre, où il n'avait pas encore voyagé. Il doit aussi à Murait, comme on le verra aux §§ 31 et 76, plus d'une réflexion piquante sur la société parisienne et sur le tbéitre.

(44) La réforme du costume tra-

{ pique, timidement commencée vers s milieu du xvm* siècle par Lekain et MU* Clairon, ne fut définitive

2n*avec Talma, sous l'influence de )avid et de son école. Au zvn* siècle, les héros tragpiques s'étaient montrés sur la scène en habit de Tille, avec l'épée, le chapeau, la perruque. Pins tard, on substitua à la mode du Jour un costume de con- Tcntion, l^abit à la romaine, qui n'était ni antique ni moderne. Les guerriers portaient des tonnelets ou petits paniers ronds qui s'attachaient an-dessous de la cuirasse et sur ies- <{uels tombait jusqu'aux genoux un

npon écourté & frang«'S. (Voir Ad.

ullien, ffistoire du coitumê théâtre. Charpentier, 1880.)

au

LETTRE

aurions pu guérir, de notre charité en disant au pauvre : Dieu vous assiste !

30. — On peut, il est vrai, donner un appareil plus simple à la scène, et rapprocher dans la comédie le ton du théâtre de celui du monde : mais de cette manière on ne corrige pas les mœurs, on les peint, et un laid visage ne parait point laid à celui qui le porte. Que si Ton veut les corriger par leur charge, on quitte la vraisemblance et la nature, et le tableau ne fait plus d'effet. La charge ne rend pas les objets haïssables, eUe ne les rend que ridicules ; et de là résulte un très grand inconvénient, c'est qu'à force de craindre les ridicules, les vices n'effrayent plus, et qu'on ne saurait guérir les premiers sans fomenter les autres. Pourquoi, direz-vous, supposer cette opposition nécessaire? Pourquoi, Monsieur? Parce que les bons ne tournent point les méchants en dérision, mais les écrasent de leur mépris, et que rien n'est moins plaisant et risible que l'indignation de la vertu. Le ridicule, au contraire, est l'arme favorite du vice. C'est par elle qu'attaquant dans le fond des cœurs le respect qu'on doit à la vertu, il éteint enfin l'amour qu'on lui porte.

31. — Ainsi tout nous force d'abandonner cette vaine idée de perfection qu'on nous veut donner de la forme des spectacles, dirigés vers l'utilité publique. C'est une erreur, disait le grave Murait (45), d'espérer qu'on y montre fidèlement les véritables rapports des choses : car, en général, le poète ne peut qu'altérer ces rapports pour les accommoder au goût du peuple. Dans le comique, illes diminueet lesmetau-dessous del'homme;

U5) Lettre* sur lei Français, lettre V, p. 375. Voici le passage textuel : « Ici (au théâtreV les rapp rts Tont à Thomme, mais le bat du dra« matique étant uniquement de nous donner du plaisir, ces rapports ne sauraient avoir toute leur justesse, et, dans le général, le poète ne peut

que leur faire yiolence pour les aeeommoder au goût du public. Dans le comique, il les diminue et les met au-dessous de l'homme, et dans le tragique, il les étend pour les rendre héroïques et les met aa->dessut de rbomanité. »

dans le tragique, il les étend pour les rendre héroîqaes, et les met au-dessus de Thumanité. Ainsi jamais ils ne sont à sa mesure, et toujours nous voyons au théâtre d'autres êtres que nos semblables. J'ajouterai que cette différence est si vraie et si reconnue qu'Aristote en fait une règle dans sa Poétique (46). Comœdia enim dete^ rioreSf tragœdia meliores quam nunc sunt imitari conantur. Ne voilà-t-il pas une imitation bien enten* due, qui se propose pour objet ce qui n'est point, et laisse, entre le défaut et l'excès, ce qui est, comme une chose inutile ? Mais qu'importe la vérité de Timitation, pourvu que l'illusion y soit? Il ne s'agit que de piquer la curiosité du peuple. Ces productions d'esprit, comme la plupart des autres, n'ont pour but que les applaudissements. Quand l'auteur en reçoit et que les acteurs les partagent, la pièce est parvenue à son but et l'on n'y cherche point d'autre utilité. Or, si le bien est nul, reste le mal, et comme celui-ci n'est pas douteux, la question me parait décidée ; mais passons à quelques exemples, qui puissent en rendre la solution plus sensible.

32. — Je crois pouvoir avancer, comme une vérité facile à prouver en conséquence des précédentes, que le théâtre français, avec les défauts qui lui restent (47), est cependant à peu près aussi parfait qu'il peut l'être, soit pour l'agrément, soit pour l'utilité, et que ces deux avantages y sont dans un rapport qu'on ne peut troubler sans 6ter à l'un plus qu'on ne donnerait à l'autre, ce qui rendrait ce même théâtre moins parfait encore.

(46) Aristote, Poétique S. 4)tiv ^aif X(t(eu(» ii il pikxioui |*t|uTff9«i poâll>T«t tSv v9v.

(47) Il dira eneore, § 33, que notre scène est san» contredit la plus parfaite on du moins (a plus régulière

3ui ait encore existé. Voltaire disait e même : « Nu> tragédies françaises ont ét6 trop souvent des recueils de

dialogues plutôt que des actions pathétiques. Mids avec ce défaut, et

Suelques autres auxquels la nécessité e faire cinq artes assujettit les auteurs, on avoue que la scène fran-

Îiaise est supérieure à celle de toutes PS nations anciennes et modernes. »

(OtMervations sur Suréna).

LETTRE

Ce n'est pas qu'un homme de génie ne puisse inventer un genre de pièces préférable à ceux qui sont établis : mais ce nouveau genre, ayant besoin pour se soutenir des talents de l'auteur, périra nécessairement avec lui, et ses successeurs, dépourvus des mêmes ressources, seront toujours forcés de revenir aux moyens communs d'intéresser et de plaire. Quels sont ces moyens parmi nous ? Des actions célèbres, de grands noms, de grands crimes et de grandes vertus dans la tragédie, le comique et le plaisant dans la comédie ; et toujours l'amour dans toutes deux *. Je demande quel profit les mœurs peuvent tirer de tout cela.

33. — On me dira que dans ces pièces le crime est toujours p uni^ t la vertu toujours récompensée. Je réponds ,q»e, quanïcela serait, la plupart des actions tragiques n'étant que de pures fables, des événements qu'on sait être de l'invention du poète, ne font pas grande impression sur les spectateurs; à force de leur montrer qu'on veut les instruire, on ne les instruit plus. Je réponds encore que ces punitions et ces récompenses s'opèrent toujours par des moyens si peu communs (48), qu'on n'attend rien de pareil dans le cours naturel des choses humaines. Enfin je réponds en niant le fait. Il n'est, ni ne peut être généralement vrai : car cet objet n'étant point celui sur lequel les auteurs dirigent leurs pièces, ils doivent rarement l'atteindre, et souvent il serait un obstacle au succès. Vice ou vertu,

* Les Grecs n'avaient pas besoin de fonder sur Tamour le principal intérêt de leur tragédie, et ne l'y fondaient pas en effet. La nêtre, qui n'a pas la môme ressource, ne saurait se passer de cet intérêt On verra dans la suite la raison de cette différence.

(48) Il ii*en est pas toujours ainsi.

SoQTent dans las tragédies, sans aucun moyen eitraordinaire, la pu-

nition est la consèqni et inéTÎtable da crime.

tace nalurelle

qu'importe, pourvu qu'on en impose par un air de grandeur ? Aussi la scène française, sans contredit la plus parfaite, ou du moins la plus régulière qui ait encore existé, n'est-elle pas moins le triomphe des grands scélérats que des plus illustres héros: témoin Gatilina, Mahomet, Atrée et beaucoup d'autres.

34. — Je comprends bien qu'il ne faut pas toujours regarder à la catastrophe pour juger de l'effet moral d'une tragédie, et qu'à cet égard l'objet est rempli quand on s'intéresse pour l'infortuné vertueux, plus que pour l'heureux coupable : ce qui n'empêche point qu'alors la prétendue règle ne soit violée. Comme il n'y a personne qui n'aimât mieux être Britannicus que Néron, je conviens qu'on doit compter en ceci pour bonne la pièce qui les représente, quoique Britannicus y périsse. Mais, par le même principe, quel jugement porterons-nous d'une tragédie (49) où, bien que les criminels soient punis, ils nous sont présentés sous un aspect si favorable que tout l'intérêt est pour eux? Où Gaton, le plus grand des humains, fait le rôle d'un pédant? Où Cicéron, le sauveur de la république, Gicéron, de tous ceux qui portèrent le nom de père de la patrie le premier qui en fut honoré et le seul qui le mérita, nous est montré comme un vil rhéteur, un lâche, tandis que l'infâme Gatilina, couvert de crimes qu'on n'oserait nommer, prêt d'égorger (50) tous ses

(49) Le Catilina de Grébillon, représenté en 1748. Si sévère que paraisse cette critique, elle n*est que juste. On ne saurait ima;;iner uc plus complet travesti^itement de l'histoire. Voltaire était indigné de « voir le plus beau sujet de i'Hntiquité avili par un misérable amour, par qm partie carrée» et par des vers ostro-

riiha. • Lettre à l'abbe de Voisenoo, septembre 1749. Il entreprit Rome êauvée pour venger Cicéron, disaitil, et pour apprendre à Crébillon il à •es admirateurs ce que c'était que

lliistoire romaine. (Voir sea lettres à d'Argental des 11 août, 16 août, 21 août, 23 août 1749, ft M->« du Bocage, 21 août 1749, à M»* Denis, 11 août 1750, à M~ du Deffant, 20 juillet 1751, à M. de Formont, 25 février 175::.)

(50) Prêt de ne se dit plus. Il avait ie sens de disposé à. • Le voilà prêt de faire en tout vos volontés. (Molière, Dépit amoureux, III, 8.) Cette Idée s'exprime maintenant par prêt d, qui^ au ivn* siècle et encore au xvm:*, signifiait plut6t«iir le point de, « L*oi-

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magistrats et de réduire sa patrie en cendres, fait le rôle d'un grand homme, et réunit par ses talents, sa fermeté, son courage, toute Testime des spectateurs ? Qu'il eût, si Ton veut, une âme forte : en était-il moins un scélérat détestable, et fallait-il donner aux forfaits d'un brigand le coloris des exploits d'un héros? A quoi donc aboutit la morale d'une pareille pièce, si ce n'est à encourager des Gatilina, et à donner aux méchants habiles le prix de l'estime publique due au gens de bien? Mais tel est le goût qu'il faut flatter sur la scène, telles sont les mœurs d'un siècle instruit. Le savoir, l'esprit, le courage, ont seuls notre admiration, et toi, douce et modeste vertu, tu restes toujours sans honneurs. Aveugles que nous sommes au milieu de tant de lumières I Victimes de nos applaudissements insensés, n'apprendrons-nous jamais combien mérite de mépris et de haine tout homme qui abuse, pour le malheur du genre humain, du génie et des talents que lui donna la nature?

35. — Atrée (51) et Mahomet n'ont pas même la faible ressource du dénouement. Le monstre qui sert de héros à chacune de ces deux pièces achève paisiblement ses forfaits, en jouit, et l'un des deux le dit (52) en propres termes au dernier vers de la tragédie :

Et je jouis entia du prix Je mes forfaits.

seau, prêt à mourir, se plaint en son i dans Voltaire. (Fragment de lettre

ramage. » La Fontaine, {Fableê II, 12.) « Lorsqu'un de leurs généraux faisait la paix pour sauver son armée prête à p-Srir *. (Montesqaiea. Grandeur et déeadencet chapitre vi). Dans ce dernier sens, c'est prè$ de qui serait maintenant employé.

(51) Atrée et Thyeite, tragédie de Crébillon (1707), celle qui, par Thorrear du sujet, a dû le plus contribuer à lui faire donner le nom de barbare. On en peut lire la critique

place en tète de sa trasédle des PéUhpidei,) A répoque où Rousseau écrivait ceci, Crébillon vivait encore; il ne mourut qu'en f762. La vivacité du blâme est tempérée un peu plus loin (§ 39) par certains éloges, et sur> tout par la note sympathique ajoutée an § SIS. /

(53) WAtrée de Crébillon. f.e poète a é'*rit du fruit de mes forfaits et non pas du prix.

Je veux bien supposer que les spectateurs, renvoyés avec cette belle maxime, n'en concluront pas que le crime a donc un prix de plaisir et de jouissance ; mais je demande enfin de quoi leur aura profité la pièce où cette maxime est mise en exemple.

36. — Quant à Mahomet (53), le défaut d'attacher l'admiration publique au coupable y serait d'autant plus grand que celui-ci a bien un autre coloris, si l'auteur n'avait eu soin de porter sur un second personnage un intérêt de respect et de vénération capable d'effacer ou de balancer au moins la terreur et Tétonnement que Mahomet inspire. La scène surtout qu'ils ont ensemble est conduite avec tant d'art, que Mahomet, sans se démentir, sans rien perdre de la supériorité qui lui est propre, est pourtant éclipsé par le simple bon sens et l'intrépide vertu de Zopire *. Il fallait un

* Je me sonviens d'avoir trouTé dans Omar plus de chaleur et d'élévation vis-à-vis de Zopire, que dans Maiiomet lui-même, et je prenais cela pour un défaut En y pensant mieux, j'ai changé d'opinion. Omar, emporté par son fanatisme, ne doit parler de son maître qu'avec cet enthousiasme de zèle et d'admiration qui Pélève auniessus de Thumanité. Mais Mahomet n'est pas fanatique ; c'est un fourbe qui, sachant bien qu'il n'est pas question de faire l'inspiré vis-à-vis de Zopire, cherche à le gagner par une confiance affectée et par des motifs d'ambition. Ce ton de raison doit le rendre moins brillant qu'Omar, par cela même qu'il est plus grand et qu'il sait mieux discerner les hommes. Lui-même dit-on fait entendre tout cela dans la scène. C'était donc ma faute, si je ne l'avais pas senti; mais voilà ce qui nous arrive à nous autres petits auteurs. En voulant censurer les écrits de nos maitres, notre étoarderie nous y fiât relever mille fautes qui sont des beautés pour les hommes de jugement.

(S3) Rouweau méoagaait encore Voltaire. La fameuse lettre par laquelle il rompit pabllquement avec lui, • Je ne tous aime point. Monsieur », eet du 17 juin i7«0. Déjà en 1758 Tantipathie est g^nde, et tout cet ouvrage est en réalité dirigé contre Voltaire, mais Rousseau croit

dcToir louer d'autant plus son esprit qu'il combat ses idées. C'est ainsi qu'il fait au § 77 l'éloge de Nanine^ au 6 83 celui de Zaïre, au§ 206 celui de Bruiu» et de la Jlfor^ ae César.

Il pousse très loin l'art de la précaution oratoire.

Un tel éloge de Mahiomtt ne sem-

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auteur qui sentit bien sa force, pour oser mettre visà-vis l'un de l'autre deux pareils interlocuteurs. Je n'ai jamais ouï faire de cette scène en particulier tout l'éloge dont elle me parait digne ; mais je n'en connais pas une au théâtre français où la main d'un grand maître soit plus sensiblement empreinte, et où le sacré caractère de la vertu l'emporte plus sensiblement sur l'élévation du génie.

37. — Une autre considération qui tend à justifier cette pièce» c'est qu'il n'est pas seulement question d'étaler des forfaits, mais les forfaits du fanatisme en particulier, pour apprendre au peuple à le connaître et à s'en défendre. Par malheur, de pareils soins sont très inutiles, et ne sont pas toujours sans danger. Le fanatisme n'est pas une erreur, mais une fureur aveugle et stupide que la raison ne retient jamais. L'unique secret pour l'empêcher de naître est de contenir ceux qui l'excitent. Vous avez beau démontrer à des fous que leurs chefs les trompent, ils n'en sont pas moins ardents à les suivre. Que si le fanatisme existe une fois, je ne vois encore qu'un seul moyen d'arrêter son progrès : c'est d'employer contre lui ses propres armes. Il ne s'agit ni de raisonner ni de convaincre; il faut laisser là la philosophie, fermer les livres, prendre le glaive et punir les fourbes. De plus, je crains bien, par rapport à Mahomet, qu'aux yeux des spectateurs sa grandeur d'àme ne diminue beaucoup l'atrocité de ses crimes, et qu'une pareille pièce, jouée devant des gens en état de choisir, ne fit plus de Mahomets que de Zopires. Ce qu'il y a du moins de bien sûr, c'est que de pareils exemples ne sont guère encourageants pour la vertu.

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