Le noir Atrée n'a aucune de ces excuses, l'hor
blait pM excessif «lors, lat coatem- 1 le chef-d'oMiTre de la Mène française
Crains admiraient fort eelte pièce. 1 et presque de Tetprit humain. ■ philosophes sortoat y tojaiant I
reur qu'il inspire est à (54) pure perte; il ne nous apprend rien qu'à frémir de son crime; et quoiqu'il ne soit grand que par sa fureur, il n'y a pas dans toute la pièce un seul personnage en état, par son caractère, de partager avec lui l'attention publique: car, quant au doucereux Plisthène, je ne sais comment on Ta pu supporter dans une pareille tragédie. Sénèque n'a point mis d'amour dans la sienne, et puisque l'auteur moderne a pu se résoudre à Timiter dans tout le reste, il aurait bien dû l'imiter encore en cela. Assurément il faut avoir un cœur bien flexible, pour souffrir des entretiens galants à côté des scènes d'Âtrée.
39. — Avant de finir sur cette pièce, je ne puis m'empècher d'y remarquer un mérite qui semblera peut-être un défaut à bien des gens. Le rôle de Thyeste est peut-être de tous ceux qu'on a mis sur notre théâtre le plus (55) sentant le goût antique. Ce n'est point un héros courageux, ce n'est point un modèle de vertu, on ne peut pas dire non plus que ce soit un scélérat*; c'est un homme faible et pourtant intéressant, par cela seul quHl est homme et malheureux. Il me semble aussi que, par cela seul, le sentiment qu'il excite est extrêmement tendre et touchant : car cet homme tient de bien près à chacun de nous, au lieu que l'héroïsme nous accable encore plus qu'il ne nous touche, parce qu'après tout nous n'y avons que faire. Ne serait-il pas à désirer que nos sublimes auteurs daignassent
* La preuve de cela, c'est qu'il intéresse. Quant & la faute dont il est puni, elle est ancienne, elle est trop expiée, et puis c'est peu de chose poor uu méchant de théâtre, qu^on ne tient point pour tel s'il ne fait frémir d'horreur.
(54) A perte s'emploie ordinairement sans qualificatif, vendre à perte« •t nous dirions plutôt en pure perte.
Mais l'eiçression d pure perte était auelquefois usitée. « Ce que je dirais oaiif une adhésion aux censures, je
le dirais à pore perte.» Fénelon, Lettre au cardinal de Noailles, 8 Juin 1697.
(55) Tournure assex rare; lorsqu'on participe présent a un complément comme ici, on éTite ordinairement de le mettre au superlatif.
LETTRE
descendre un peu de leur continuelle élévation, et nous attendrir quelquefois pour la simple humanité souffrante, de peur que, n'ayant de la pitié que pour des héros malheureux, nous n*en ayons jamais pour personne. Les anciens avaient des héros et mettaient des hommes sur leurs théâtres ; nous, au contraire, nous n'y mettons que des héros, et à peine avon&-nou8 des hommes. Les anciens parlaient de Thumanité en phrases moins apprêtées; mais ils savaient mieux Texercer. On pourrait appliquer à eux et à nous un trait rapporté par Plutarque (56) et que je ne puis m'empècher de transcrire. Un vieillard d'Athènes cherchait place au spectacle et n'en trouvait point ; des jeunes gens, le voyant en peine, lui firent signe de loin; il vint, mais ils se serrèrent et se moquèrent de lui. Le bonhomme fit ainsi le tour du théâtre, fort embarrassé de sa personne et toujours hué de la belle jeunesse. Les ambassadeurs de Sparte s'en aperçurent, et, se levant à Tinstant, placèrent honorablement le vieillard au milieu d^eux. Cette action fut remarquée de tout le spectacle et applaudie d'un battement de mains universel» Eh, que de mauxl s'écria le bon vieillard d^un ton de douleur, les Athéniens savent ce qui est honnête y mais tes Lacédémoniens te pratiquent. Voilà la philosophie moderne et les mœurs anciennes.
40. — Je reviens à mon sujet. Qu'apprend-on dans Phèdre (57) et dans Œdipe (58), sinon que l'homme n'est
(56) ?U\ax(iue.Âpap/tthegmataLa' eonica, 57.
(57) Phèdre peat être cependant eonsidérée comme une tragédie édifiante, et fat l'occasion de la réconciliation de Racine avec Port-Royal.
m II n'y a rien à reprendre, disait Arnaald, au caractère de sa Phèdre, puisque, par ce caractère, il nous donne cette grande leçon que lorsqu'on punition de fautes précédentes. Dieu nous abandonne à nousosâmes et à la perversité de notre
cœur, il n'est point d'excès où nous ne puissions nous porter même en les détestant. »
(58) V Œdipe roi de Sophocle, transporté sur notr« scène par Corneille en 1Ô59 et par Voltaire en 1718. Dans la pièce de Voltaire, le vers final débité par Jocaste : J'ai fait rougir le»
dieux qui m'ont forcée au erime^ donne en effet raison à Rousseau.
C'est comme une protestation de la conscience du poète contre l'atrocité de la légende païenne qu'il raconte.
pas libre et qae le ciel le punit des crimes qu'il lui fait commettre? Qu*apprend-on dans Médée (59), si ce n'est jusqu'où la fureur de la jcdousie peut rendre une mère cruelle et dénaturée? Suivez la plupart des pièces du théâtre français; vous trouverez presque dans toutes des monstres abominables et des actions atroces, utiles, si Ton veut, à donner de l'intérêt aux pièces et de l'exercice aux vertus, mais dangereuses certainement, en ce qu'elles accoutument les yeux du peuple à des horreurs qu'il ne devrait pas même connaître et à des forfaits qu'il ne devrait pas supposer possibles. Il n'est pas même vrai que le meurtre et le parricide y soient toujours odieux. A la faveur de je ne sais quelles commodes suppositions, on les rend permis ou pardonnables. On a peine à ne pas excuser Phèdre incestueuse et versant le sang innocent. Syphax (60) empoisonnant sa femme, le jeune Horace poignardant sa sœur, Agamemnon immolant sa fille, Oreste (61) égorgeant sa mère, ne laissent pas d'être des personnages intéressants. Ajoutez que l'auteur, pour faire parler chacun selon son caractère, est forcé de mettre dans la bouche des méchants leurs maximes et leurs principes^ revêtus de tout l'éclat des beaux vers, et débités d'un ton imposant et sentencieux, pour l'instruction du parterre.
41. — Si les Grecs supportaient de pareils spectacles, c'était comme leur représentant des antiquités nationales qui couraient de tous temps parmi le peuple, qu'ils avaient leurs raisons pour se rappeler sans cesse, et dont l'odieux même entrait dans leiurs vues. Dénuée
(59) La première tragédie de CoraeiUe, 1635.
(60) Sujet sottTent traité, par le Thssm en iSU, par Mairet en 1629, par Corneille en 1663, enfin en 1774 par Voltaire, qui ne fit que réparer à neuf, c'étût ion expression, lies Ters de Mairet.
(61) Grébiibn arait fait Jouer une
JS lettre en 1708. Voltaire, reprenant l'un après l'antre tous les sujets manques par son rlTal, donna son Orestê en 1750. C'est à la première reprè<entation de cette pièce que, voyant La Tictoire un moment incertaine se déclarer pour lni,il criait au {«rterre:
« Courage, Athéniens, c'est du Sophocle, m
LETTRE
des mêmes motifs et du même intérêt, comment la même tragédie peut-elle trouver parmi vous des spectateurs apables de soutenir les tableaux qu*elleleur présente et les personnages qu'elle y fait agir? L*un (62) tue son père, épouse sa mère, et se trouve le frère de ses enfants. Un autre force un fils d'égorger son père. Un troisième fait boire au père le sang de son fils. On frissonne à la seule idée des horreurs dont on pare la scène française, pour l'amusement du peuple le plus doux et le plus humain qui soit sur la terre! Non... je le soutiens, et j'en atteste l'effroi des lecteurs, les massacres des gladiateurs n'étaient pas si barbares que ces affreux spectacles. On voyait couler du sang, il est vrai ; mais on ne souillait pas son imagination de crimes qui font frémir la nature.
42. — Heureusement la tragédie, telle qu'elle existe, est si loin de nous, elle nous présente des êtres si gigantesques, si boursouflés, si chimériques, que l'exemple de leurs vices n'est guère plus contagieux que celui de leurs vertus n'est utile (63), et qu'à proportion qu'elle veut moins nous instruire, elle nous fait aussi moins de mal. Mais il n'en est pas ainsi de la coméjiie, dont les mœurs ont avec les nôtres un rapport plus immédiat, et dont les personnages ressemblent mieux à des hommes. Tout en est mauvais et pernicieux, tout tire à conséquence pour les spectateurs; et le plaisir même du comique étant fondé sur un vice du cœur humain (64), c'est une suite de ce principe que plus la comédie est agréable et parfaite, plus
(63} Œdipe, Mahomet, Atrée.
(63) Corneille avait déjà fait la même remarque dans la préface de Don Sandie, en se demandant si les malheurs des gens de notre condition ne doivent pas nous toucher beaucoup plus que ceux des grands monarques avec qui nous n'avons aucun rapport; ce qui ramenait à la
théorie de la tragédie bourgeoise, autrement dit, du drame.
(64) 11 y a de grands esprits qui ont horreur du comique. Kousseau déteste le rire, la moquerie, et y Toit com me une dégradation de la naturo humaine, bien qu'il ait fait lui aussi des comédies. (Voir Introdactioiit pages 52, 95.)
BOD effet est funeste aux mœurs : mais, sans répéter ce que j'ai déjà dit de sa nature, je me contenterai d'en faire ici Tapplication» et de jeter un coup d*œil sur votre théâtre comique.
43. — Prenons-le dans sa perfection, c'est-à-dire à sa naissance. On convient, et on le sentira chaque jour davcmtage, que Molière est le plus parfait auteur comique dont les ouvrages nous soient connus ; mais qui peut disconvenir aussi que le théâtre de ce même Molière, des talents duquel je suis plus l'admirateur que personne, ne soit une école de vices et de mauvaises mœurs, plus dangereuse que les livres mêmes où Ton fait profession de les enseigner? Son plus grand soin est de tourner la bonté et la simplicité en ridicule, et de mettre la ruse et le mensonge du parti pour lequel on prend intérêt; ses honnêtes gens ne sont que des gens qui parlent, ses vicieux sont des gens qui agissent et que les plus brillants succès favorisent le plus souvent ; enfin Thonneur des applaudissements, rarement pour le plus estimable, est presque toujours pour le plus adroit.
44. — Examinez le comique de cet auteur : partout vous trouverez que les vices de caractère en sont l'instrument, et les défauts naturels le sujet, que la malice de l'un punit la simplicité de l'autre, et que les sots sont les victimes des méchants : ce qui, pour n'être que trop vrai dans le monde, n'en vaut pas mieux à mettre au théâtre avec un air d'approbation, comme pour exciter les âmes perfides à punir sous le nom de sottise la candeur des honnêtes gens.
Dat veniam corvis, vexât censura columboê (65).
Voilà l'esprit général de Molière et de ses imitateurs. Ce sont des gens qui, tout au plus, raillent quelquefois
(65) JavéDftl, Satirêi, II, 64,
148 LETTRE
les yicesy sans jamais faire aimer la vertu ; de ces gens, disait un ancien, qui savent bien moucher la lampe, mais qui n'y mettent jamais d'huile.
45. — Voyez comment, pour multiplier ses plai* sauteries, cet homme trouble tout Tordre de la société; avec quel scandale il renverse tous les rapports les plus sacrés sur lesquels elle est fondée; comment il tourne en dérision les respectables droits des pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs I II fait rire, il est vrai, et n'en devient que plus coupable, en forçant par un charme invincible les sages mêmes de se prêter à des railleries qui devraient attirer leur indignation. J'entends dire qu*il attaque les vices; mais je voudrais bien que Ion comparât ceux qu'il attaque avec ceux qu'il favorise. Quel est le plus blâmable d'un bourgeois sans esprit et vain qui fait sottement le gentilhomme, ou du gentilhomme fripon qui le dupe? Dans la pièce dont je parle, ce dernier n'est-il pas l'honnête homme? N'a-i-il pas pour lui l'intérêt, et le public n'applaudit il pas à tous les tours qu'il fait à l'autre? Quel est le plus criminel d'un paysan assez fou pour épouser une demoiselle, ou d'une femme qui cherche à déshonorer son époux? Que penser d'une pièce où le parterre applaudit à l'infidélité, au mensonge, à l'impudence de celle-ci, et rit de la bêtise du manant(*) puni? C'est un grand vice d'être avare et de prêter à usure; mais n'en est-ce pas un plus grand encore à un fils de voler son père, de lui manquer de respect, de lui faire mille insultants reproches, et quand ce père irrité lui donne sa malédiction, de répondre d'un air goguenard qu'il n'a que faire de ses dons? Si la plaisanterie est excellente, en est-elle moins punissable, et la pièce où Toa
c) Maaan, 1753, 1759, 1781
fait aimer le fils insolent qui Ta faite en estrelle moins une école de mauvaises mœurs (66) ?
46. — Je ne m'arrêterai point à parler des valets. Us sont condamnés par tout le monde*, et il serait d'autant moins juste d'imputer à Molière les erreurs de ses modèles et de son siècle, qu'il s'en est corrigé lui-même (67). Ne nous prévalons ni des irrégularités qui peuvent se trouver dans les ouvrages de sa jeunesse, ni de ce qu'il y a de moins bien dans ses autres pièces, et passons tout d'un coup à celle qu'on reconnaît unanimement pour son chef-d'œuvre : je veux dire le Misanthrope.
■ 47. — Je trouve que cette comédie nous découvre mieux qu'aucune autre la véritable vue dans laquelle Molière a composé son théâtre, et nous peut mieux faire juger de ses vrais effets. Ayant à plaire au public, il a consulté le goût le plus général de ceux qui le composent : sur ce goût il s'est formé un modèle, et sur ce modèle un tableau des défauts contraires, dans lequel il a pris ses caractères comiques, et dont il a distribué les divers traits dans ses pièces. Il n'a donc
* Je ne décide pas s'il faut eu effet les condamner. II se peut que les valets ne soient plus que les instruments des méchancetés des maîtres, depuis que ceux-ci leur ont 6ié l'honneur de rinvention. Cependant, je douterais qu'en ceci Timage trop naïve de la société f&t bonne au thé&tre. Supposé qu'il faille quelques fourberies dans les pièces, je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux que les valets seuls en fussent chargés, et que les honnêtes gens fussent aussi des gens honnêtes, au moins sur la scène.
lent mieax en eflEst, à toni égards, que ceux qui se montraient sur la scène à Tèpoque de ses débuts, que le Jodelet de Scarron par exemple.
Après lui la comédie en est revenue plus d'une fois à donner an valet un rôle prépondérant, comme dans la Légataire univenel de Régnant, on Crispin rival de ton maiire, de L»> sage.
(66) Goelhe pensait tout autrement:
« Son Avare* dit-il, on le Tice détruit toute affection entre le père et le Gis, est une œuvre des pins sublimes, et dramatique au plus haut degré. »
Entraient avec Bekermann, 12 mai 18i5. TtUe est en un mot la moralité de cette comédie qne Rousseau affecte 4e méronnaitre.
(67) Les Taletsde Molière, cevxqni a^aiiiennent à l'ancien genre. Ta-
LETTRE
point prétendu former un honnête homme, mais un homme du monde; par conséquent, il n'a point voulu corriger les vices, mais les ridicules (68); et, comme j'ai déjà dit, il a trouvé dans le vice même un instrument très propre à y réussir. Ainsi, voulant exposer à la risée publique tous les défauts opposés aux qualités de Fhomme aimable, de l'homme de société, après avoir joué tant d'autres ridicules, il lui restait à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la vertu : ce (*) qu'il a fait dans le Misanthrope.
48. — Vous ne sauriez me nier deux choses : l'une, qu'Alceste dans cette pièce est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule (69). C'en est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcusable. On pourrait dire qu'il a joué dans Alceste, non la vertu, mais un véritable défaut, qui est la haine des hommes. A cela je réponds qu'il n'est pas vrai qu'il ait
a) Cest ee qu'il a (ait, 1758, 1759.
(66) Cette idée a été reprise par Stenahal, Baeinê et Shakespeare^
Kge 07. Selon lui, en critiquant tout ; originaux, le poète ne faisait que iatter uo sentiment qui dominait dans Tancienne cour, la crainte de se singulariser. « C'est justement cette horreur de n'être pas comme tout le monde ([u'inspire Molière, et toiU pourquoi il est immoral. »
(69) Lessing fait h ce propos une oDsenration très juste, et qui suffit & elle seule pour renrerser toute la thèse de Rousseau. Parlant du théâtre de Regnard, il se demande si le Distrait peut être nn sujet de comédie, ot continue ainsi : « Ou donc est-il écrit que dans la comédie nous ne devons rire que des fautes* morales, des Tiees corrigibles? Toute absurdité, tout contraste est ridicule.
Nous pouvons rire & propos d'un homme sans pour cela rire de lui.
Quelque ùscontastahle, quelque con-
nue que soit cette distinction, il n'en est pas moins Trat que toutes les chicanes que Rousseau a récemment élevées contre l'usage de la comédie ne proviennent que de ce qu'il n'a pas suffisamment réfiéchi sur cette distinction. « Molière, dit'il, nous fait rire du misanthrope.... Non, le misanthrope n'est pas rendu méprisable, il reste ce qu'il est, et le rire aat résulte des situations dans lesquelles le met le poète ne lui enlève rien de notre estime. Ainsi du Distrait, »
Lessing discute ensuite d'une facom générale, et sans plus parler de Rousseau, la question de moralité. Son opinion se résume ainsi : « L'utilité de la comédie réside dans l'acte même du rire, dans l'exercice de notre faculté de remarquer le ridicule... Le comique ne guérit pas fe malade, mais fortifie la santé de eeni
2ui se porte bien. » (DrwnatwrgiÊ, ao&t 1767).
donné cette haine à son personnage : il ne faut pas que ce nom de misanthrope en impose, comme si celui qui le porte était ennemi du genre humain. Une pareille haine ne serait pas un défaut, mais une dépravation de la nature et le plus grand de tous les vices [ (*) : puisque, toutes les vertus sociales se rapportant à la bienfaisance, rien ne leur est si directement contraire que rinhumanité.] Le vrai misanthrope est un monstre. S'il pouvait exister, il ne ferait pas rire, il ferait horreur (70). Vous pouvez avoir vu à la comédie italienne une pièce intitulée :Za vie est un songe [li). Si vous vous rappelez le héros de cette pièce, voilà le vrai misanthrope.
49. — Qu'est-ce donc que le misanthrope de Molière? Un homme de bien qui déteste les mœurs de son siècle et la méchanceté de ses contemporains; qui, précisément parce qu'il aime ses semblables, hait en eu^ les maux qu'ils se font réciproquement et les vices dont ces maux sont l'ouvrage. S'il était moins touché des erreurs de l'humanité, moins indigné des iniquités qu'il voit, serait-il plus humain lui-môme? Autant vaudrait soutenir qu'un tendre père aime mieux les enfants d'autrui que les siens, parce qu'il s'irrite des fautes de ceux-ci et ne dit jamais rien aux autres.
50. — Ces sentiments du misanthrope sont parfaitement développés dans son rôle. Il dit, je l'avoue» qu'il a conçu une haine effroyable contre le genre
a) Cette fin de phrase, qai se trouve dans toutes les éditions antérieures, est sapprimée par celle de 1781.
(70) Le Trai misanthrope eiiste an théâtre; c'est celai de âhakespeare, Timon éT Athènes. Victime de Tingratitudc et de U l&cheté des hommes, abandonné par tous ceux qui se disaient ses amis et ne courtisaient que sa fortune, il a quelque droit de les maudire. Il ne lait pas rire, il ne fait pas non plu9 horreur. On le plaint, on l'excuse presqae.
(71) Tragi-comédie en cinq actes, représentés pour la première fois sur le Théâtre italien le 10 février 1717.
C'est l'imitation d*une pièce espagnole du même titre. Le Nouveau théâtre italien, recueil publié en 1733, auquel nous empruntons ces détails, nUndique pas le nom de l'auteor.
LETTRE
humain; mais en quelle occasion le dit-il*? Quand, outré d'avoir vu son ami trahir lâchement son sentiment et tromper Thomme qui le lui demande» il s'en voit encore plaisanter lui-môme au plus fort de sa colère (72). Il est naturel que cette colère dégénère en emportement et lui fasse dire alors plus qu'il ne pense de sang-froid. D'ailleurs, la raison qu'il rend de cette haine universelle en justifie pleinement la cause :
Les unsy parce qu*il8 sont méchants (73) :
Et les autres, pour être aux méchaots complaisants.
51. — Ce n'est donc pas des hommes qu'il est ennemi, mais de la méchanceté des uns et du support que cette méchanceté trouve dans les autres. S'il n'y avait ni fripons ni flatteurs, il aimerait tout le (*) genre humain. Il n y a pas un homme de bien qui ne soit misanthrope en ce sens; ou plutôt, les vrais misanthropes sont ceux
* J'avertis qu'étant sans livres, sans mémoire, et n'ayant pour tous matériaux qu*un confus souvenir des observations que j'ai faites autrefois au spectacle, je puis me tromper dans mes citations et renverser l'ordre des pièces. Mais quand mes exemples seraient peu justes, mes raisons ne le seraient pas moins, attendu qu'elles ne sont point tirées de telle ou telle pièce, mais de l'esprit général du théfttre, que j'ai bien étudié.
a) Tout le monde, 1758, 1759.
(72> Rousseau nous avertit qu'il cite de mémoire les vers de Molière, alors qu'il avait sur sa table, en écrivant cet ouvrage, bon nombre de livres plus difficiles à se procurer que le Àitsanthrope (Voir Introduction, page 80). N'est-ce pas là une affectation? L'excuse est commode. Il est ainsi trop facile de tout brouiller.
Les termes dont il se sert ici feraient croire que loraqa'Alceste parle de son effroyable haine contre le g^nre humain, c'est à la fin de la scène d'Oronte, après que son ami a « lâchement » trompé l'homme qui lui demandait son sentiment sur le son-
net. 11 n'en est rien. C'est dans la première scène entre Alceste et Phitinte, au vers 114, que cette phrase se trouve, et à ce moment, Alceste n'a pas été plaisanté par Philinte au plus fort de sa colère. Ces détails, qui paraissent futiles, ont leur importance, c'est d'eux que résulte le plus ou moins de sincérité de la dbcussion.
(73) Le vrai texte est celui-c (V. 119):
Lex ans, parce qu'ils sont méchants et malfaUantH, £t les aatres, poor être, etc. . . .
qui ne pensent pas ainsi: car, au fond, je ne connais point de plus grand ennemi des hommes que Tami de tout le monde, qui, toujours charmé de tout, encourage incessamment les méchants, et flatte par sa coupable complaisance les vices d*où naissent tous les désordres de la société.
52. — Une preuve bien sûre qu'Alceste n'est point misanthrope à la lettre, c'est qu'avec ses brusqueries et ses incartades il ne laisse pas d'intéresser et de plaire. Les spectateurs ne voudraient pas à la vérité lui ressembler, parce que tant de droiture est fort incommode; mais aucun d'eux ne serait fâché d'avoir à faire (74) à quelqu'un qui lui ressemblât, ce qui n'arriverait pas s'il était l'ennemi déclaré des hommes. Dans toutes les autres pièces de Molière, le personnage ridicule est toujours haïssable ou méprisable ; dans celle-là, quoique Alceste ait des défauts réels dont on n'a pas tort de rire, on sent pourtant au fond du cœur un respect pour lui dont on ne peut se défendre. En cette occasion, la force de la vertu l'emporte sur l'art de l'auteur et fait honneur à son caractère. Quoique Molière fit des pièces répréhensibles,ilétaitpersonnellementhonnêtehomme, et jamais le pinceau d'un honnête homme ne sut couvrir de couleurs odieuses les traits de la droiture et de la probité. Il y a plus : Molière a mis dans la bouche d'Alceste un si grand nombre de ses propres maximes, que plusieu|% ont cru qu'il s'était voulu peindre luimême (75j. Gela parut dans le dépit qu'eut le parterre à la première représentation, de n'avoir pas été sur le
74) On dit maintenant avoir à (iùït i Histoire de Bussiez h i7.) Cette mamans complément, ou avoir affaire à [ nière de parler serait maintenant
ou avec quelqu'un, comme en latin teeum mini res est. Mais pendant longtemps l'usage a hésité entre ces deux formes, et a même préféré la première. Lea Suédois crurent avoir 4 faire à40.000 combattants. (Voltaire,
\at^ incorrecte.
(7 5) n T a de tout dans Alceste* da Uoliett da Boileau, du Montausier, des traita empruntés à certains personnages contemporains et surtout de ridéaL Tous ceux qui ont proposé
LETTRB
sonnet de l'ayis du misanthrope (76) : car on vit bien que c'était celui de Fauteur.
53. — Cependant ce caractère si vertueux est présenté comme ridicule ; il Test en effet à certains égards, et ce qui démontre que l'intention du poète est bien de le rendre tel, c'est celui de l'ami Philinte qu'il met en opposition avec le sien. Ce Philinte est le sage de la pièce ; un de ces honnêtes gens du grand monde, dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons (77), de ces gens si doux, si modérés, qui trouvent toujouru que tout va bien, parce qi^'ils ont intérêt que rien n'aille mieux; qui sont toujours contents de tout le monde, parce qu'ils ne se soucient de personne; qui, autour d'une bonne table, soutiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim (78); qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu'on déclame en faveur des pauvres; qui, de leur maison bien fermée^ verraient voler, piller, égorger, massacrer tout le genre humain sans se plaindre, attendu que Dieu les a doués d'une douceur très méritoire à supporter les malheurs d'autrui (79).
54. — On voit bien que le flegme raisonneur de celui-ci est très propre à redoubler et faire sortir d'une manière comique les emportements de l'autre; et le tort de Molière n'est pas d'avoir fait du misanthrope
ces différentes attributions ont raison, k condition de ne pas vouloir im* poser leur interprétation comme exclusiire.
(76) « Le sonnet n'est point méchant, selon la manière d'écrire d'aujourd'liui ; et ceux qui cherchent ce qu'on appelle poin^^s on chutes, plutôt que le bon sens, le trouveront sans doute bon. J'en vis même, à la première représentation de cette pièce, qni se firent jouer pendant qu'on représentait cette scène ; car ils crièrent <][ue le sonnet était bon, arant que le misanthrope en fît la critique, et demeurèrent ensuite tout confus. »
(Lettre éeriiê ntr la annédie du JUîtanthrope^ par Donneau de Visé, Molière, édit. Hachette, V. 433.)
(77) Sur cette étrange appréciatiom du caractère de Philinte. (Voir Introduction, p. 93.)
(78) C'est ainsi que La Bruvère représente Champagne au sortir à'un long diner : « Qu^I moyen de comprendre, dans la première heure delà digestion, qu'on puisse quelque part mourir de uiim ? » {Des oient de fortune,)
(79) Nous arons tous asses de force pour supporter les maux d'autrui, (La Rochefoucauld, Maximes^ 19.)
un homme colère et bilieux, mais de lui avoir donné des fureurs puériles sur des sujets qui ne devaient pas rémouvoir. Le caractère du misanthrope n'est pas à la disposition du poète, il est déterminé par la nature de sa passion dominante. Cette passion est une violente haine du vice, née d'un amour ardent pour la vertu, et aigrie par le spectacle continuel de la méchanceté des hommes. Il n'y a donc qu'une âme grande et noble qui en soit susceptible. L'horreur et le mépris qu'y nourrit cette môme passion pour tous les vices qui l'ont irritée servent encore à les écarter du cœur qu'elle agite. De plus, cette contemplation continuelle des désordres de la société le détache de lui-même pour fixer toute son attention sur le genre humain. Cette habitude élève, agrandit ses idées, détruit en lui les inclinations basses qui nourrissent et concentrent l'amourpropre ; et de ce concours naît une certaine force de courage, une fierté de caractère qui ne laisse prise au fond de son âme qu'à des sentiments dignes de l'occuper.
55. — Ce n'est pas que l'homme ne soit toujours homme; que la passion ne le rende souvent faible, injuste, déraisonnable; qu'il n'épie peut-être les motifs cachés des actions des autres, avec un secret plaisir d'y voir la corruption de leurs cœurs; qu'un petit mal ne lui donne souvent une grande colère, et qu'en l'irritant à dessein, un méchant adroit ne pût parvenir à le faire passer pour méchant lui-même; mais il n'en est pas moins vrai que tous moyens ne sont pas bons à produire ces effets, et qu'ils doivent être assortis à son caractère pour le mettre en jeu : sans quoi, c'est substituer un autre homme au misanthrope, et nous le peindre avec des traits qui ne sont pas les siens.
56. — Voilà donc de quel côté le caractère du misanthrope doit porter ses défauts, et voilà aussi de
156 LETTRE
quoi Molière fait un usage admirable dans toutes les scènes d'Alceste avec son ami, où les froides maximes et les railleries de celui-ci, démontant l'autre à chaque instant, lui font dire mille impertinences très bien placées ;. mais ce caractère âpre et dur, qui lui donne tant de fiel et d'aigreur dans l'occasion, Péloigne en même temps de tout chagrin puéril qui n'a nul fondement raisonnable, et de tout intérêt personnel trop vif, dont il ne doit nullement être susceptible. Qu'il s'emporte sur tous les désordres dont il n'est que le témoin, ce sont toujours de nouveaux traits au tableau; mais qu'il soit froid sur celui qui s'adresse directement à lui. Car ayant déclaré la guerre aux méchants, il s'attend bien qu'ils la lui feront à leur tour. S'il n'avait pas prévu le mal que lui fera sa franchise, elle serait une étourderie et non pas une vertu. Qu'une femme fausse le trahisse, que d'indignes amis le déshonorent (80), que de faibles amis l'abandonnent, il doit le souffrir sans en murmurer. Il connaît les hommes.
57. — Si ces distinctions sont justes, Molière a mal saisi le misanthrope. Pense-t-on que ce soit par erreur? Non, sans doute. Mais voilà par où le désir de faire rire aux dépens du personnage l'a forcé de le dégrader contre la vérité du caractère.
58. — Après l'aventure (*) du sonnet, comment Alceste ne s'attend-il point aux mauvais procédés d'Oronte? Peut-il en être étonné quand on l'en instruit, comme si c'était la première fois de sa vie qu'il eût été sincère, ou la première fois que sa sincérité lui eût fait un ennemi? Ne doit-il pas se préparer tranquillement
a) L*aTanture, 17S8, 1759.
(80) Voir ^ r Introduction, p. 95 i tout à fait en rnpport tfee celle de Vexplication de ces détails peu con- 1 Rousseau lal-raéme. formes à Ja situation d' Alceste, mait |
à la perte de son procès, loin d'en marquer d'avance un dépit d'enfant?
Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter (81) Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester.
Un misanthrope n'a que faire d'acheter si cher le droit de pester, il n'a qu'à ouvrir les yeux ; et il n'estime pas assez l'argent pour croire avoir acquis sur ce point un nouveau droit par la perte d'un procès : mais il fallait faire rire le parterre.
59. — Dans la scène avec Dubois (82), plus Alceste a de sujet de s'impatienter, plus il doit rester flegmatique et froid, parce que l'étourderie du valet n'est pas un vice. Le misanthrope et l'homme emporté sont deux caractères très différents : c'était là l'occasion de les distinguer. Molière ne l'ignorait pas ; mais il fallait faire rire le parterre.
60. — Au risque de faire rire aussi le lecteur à mes dépens, j'ose accuser cet auteur d'avoir manqué de très grandes convenances, une très grande vérité, et peutêtre de nouvelles beautés de situation. C'était de faire un tel changement à son plan, que Philinte entrât comme acteur nécessaire dans le nœud de sa pièce, en sorte qu'on pût mettre les actions de Philinte et d' Alceste dans une apparente opposition avec leurs principes, et dans une conformité parfaite avec leurs caractères. Je veux dire qu'il fallait que le misanthrope fût toujours furieux contre les vices publics, et toujours tranquille sur les méchancetés personnelles dont il était la victime. Au contraire, le philosophe Philinte devait voir tous les désordres de la société avec un flegme stoïque, et se mettre en fureur au moindre mal qui s'adressait directement à lui. En eflet, j'observe que ces gens si paisibles sur les injustices publiques
(81) Acte V, scène i | (82) Acte IV^ scène ir.
LETTRB
sont toujours ceux qui font le plus de bruit au moindre tort qu'on leur fait, et qu'ils ne gardent leur philosophie qu'aussi longtemps qu'ils n'en ont pas besoin pour eux-mêmes. Ils ressemblent à cet Irlandais qui ne voulait pas sortir de son lit» quoique le feu fût à la maison. La maison brûle, lui criait-on. Que m'importe? répondait-il, je n'en suis que le locataire. A la fin le feu pénétra jusqu'à lui. Aussitôt il s'élance, il court, il crie, il s'agite ; il commence à comprendre qu'il faut quelquefois prendre intérêt à la maison qu'on habite, quoiqu'elle ne nous appartienne pas.
61. — Il me semble qu'en traitant les caractères en question sur cette idée, chacun des deux eût été plus vrai, plus théâtral, et que celui d'Alceste eût fait incomparablement plus d'effet ; mais le parterre alors n'aurait pu rire qu'aux dépens de l'homme du monde, et l'intention de l'auteur était qu'on rit aux dépens du misanthrope *•
62. — Dans la même vue, il lui fait tenir quelquefois des propos d'humeur d'un goût tout contraire à celui qu'il lui donne. Telle est cette pointe de la scène du sonnet :
La peste de fa chute, empoisonneur au diable I En eusses-tu fait une à te casser le nez I
* Je ne doute point que, sur Vidée que je Tiens de proposer, un liomme de génie ne pût faire un nouveau Misanthrope (83), non uioins vrai, non moios naturel que FAthénien, égal en mérite à celui de Molière, et sans comparaison plus instructif. Je ne vois qu'un inconvénient à cette nouvelle pièce, c'est qu'il serait imp «ssible qu'elle réussit : car, quoi qu'on dise, en choses qui déshonorent, nul ne rit de bon cœur à ses dépens. Nous voilà rentrés dans mes principes.
(ftS) Ce désir fîit exaaeé, an génie près. On sait que snr cette noavelle donnée Fabre d'Eglantinc eomposa une comédie en cinq actes, Le Pkilinte de Molière ou la ruite du Mitanthropet représentée en 1790.
L'indifférent Philinte devenant misanthrope lorsqu'il se voit à son toor Tictime de la perversité des hommes, c'est l'idée même de Rousseau, mais médiocrement développée, et dans une langue barbare.
Pointe d'autant plus déplacée dans la bouche du misanthrope, qu'il vient d'en critiquer de plus supportables dans le sonnet d'Oronte ; et il est bien étrange que celui qui la fait propose un instant après la chanson du roi Henri pour un modèle de goût. Il ne sert de rien de dire que ce mot échappe dans un moment de dépit : car le dépit ne dicte rien moins que des pointes (84), et Alceste, qui passe sa vie à gronder, doit avoir pris même en grondant un ton conforme à son tour d'esprit.
Morbleu ! vil complaisant ! tous louez des sottises.
C'est ainsi que doit parler le misanthrope en colère. Jamais une pointe n'ira bien après cela. Mais il fallait faire rire le parterre; et voilà comment on avilit la vertu.
63. — Une chose assez remarquable dans cette comédie, est que les charges étrangères (85) que l'auteur a données au rôle du misanthrope l'ont forcé d'adoucir ce qui était essentiel au caractère. Ainsi, tandis que dans toutes ses autres pièces les caractères sont chargés pour faire plus d'effet, dans celle-ci seule les traits sont émoussés pour la rendre plus théâtrale. La même scène dont je viens de parler m'en fournit la preuve. On y voit Alceste tergiverser et user de détours pour dire son avis à Oronte. Ce n'est point là le misanthrope : c'est un honnête homme du monde qui se fait peine de tromper celui qui le consulte. La force du caractère voulait qu'il lui dit brusquement : « Votre sonnet ne Yaut rien, jetez-le au feu »; mais cela aurait ôté le comique qui naît de Pembarras du misanthrope et de ses Je ne dis pas cela répétés, qui pourtant ne sont
(84) Bien motm qw é^piivaut à awlemeitt.
(85) BzDreMÎOB bisarre et tant exemple. On dit bien, avec le sens de fofcer, d'exagérer, charger un rôle.
UB caractère, eo faire la charge, mais non loi donner une charge, moins encore des charges, et siartoat des ehargei étrangères.
LETTRE
au fond que des mensonges. Si Philinte, à son exemple, lui eût dit en cet endroit : Et que dis-tu donc, traître^ qu'avait-il à répliquer? En vérité, ce n'est pas la peine de rester misanthrope pour ne Têtre qu'à demi : car si l'on se permet le premier ménagement et la première altération de vérité, où sera la raison suffisante pour s'arrêter jusqu'à ce qu'on devienne aussi faux qu'un homme de cour?
64. — L'ami d'Alceste doit le connaître. Gomment ose-t-il lui proposer de visiter des juges, c'est-à-dire, en termes honnêtes, de chercher à les corrompre? Gomment peut-il supposer qu'un homme capable de renoncer même aux bienséances par amour pour la vei^tu, soit capable de manquer à ses devoirs par intérêt? Solliciter un juge î II ne faut pas être misanthrope, . il suffît d'être honnête homme pour n'en rien faire- Car enfin, quelque tour qu'on donne à la chose, ou celui qui ' sollicite un juge l'exhorte à remplir son devoir et alors il lui fait une insulte, ou il lui propose une acception (86) de personnes et alors il veut le séduire, puisque toute acception de personnes est un crime dans un juge qui doit connaître l'affaire et non les parties, et ne voir que l'ordre et la loi. Or, je dis qu'engager un juge à faire une mauvaise action, c'est la faire soi-même; et qu'il vaut mieux perdre une cause juste que de faire une mauvaise action. Gela est clair, net, il n'y a rien à répondre. La morale du monde a d'autres maximes, je ne l'ignore pas. Il me suffît de montrer que, dans tout ce qui rendait le misanthrope si ridicule, il ne faisait que le devoir d'un homme de bien ; et que son caractère était mal rempli d'avance, si son ami supposait qu'il pût y manquer.
(86) Acception, action d'admettre par préférence. La loi ne fait pas acceplioii des personnes (Littré). ma m ixinie constante ayant toujours été que l'humeur doit être bannie des
affaires autant qae rarceptioa dei choses et des personnes et toute pré- Tentiozk (Saint-Simon* Mémoires^ t. XV, p. 46; édition Chérael.)
65. — Si quelquefois Thabile auteur laisse agir ce caractère dans toute sa force, c'est seulement quand cette force rend la scène plus théâtrale, et produit un comique de contraste ou de situation plus sensible. Telle est, par exemple, Thumeur taciturne et silencieuse d'Alceste, et ensuite la censure intrépide et vivement apostrophée (87) de la conversation chez la coquette.
Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour.
66. — Ici l'auteur a marqué fortement la distinction du médisant et du misanthrope. Celui-ci, dans son fiel Acre et mordant, abhorre la calomnie et déteste la satire. Ce sont les vices publics, ce sont les méchants en général qu'il attaque. La basse et secrète médisance est indigne de lui, il la méprise et la hait dans les autres; et quand il dit du mal de quelqu'un, il commence par le lui dire en face. Aussi, durant toute la pièce, ne fait-il nulle part plus d'effet que dans cette scène, parce qu'il est là ce qu'il doit être, et que, s'il fait rire le parterre, les honnêtes gens ne rougissent pas d'avoir ri.
67. — Mais en général on ne peut nier que, si le misanthrope était plus misanthrope, il ne fût beaucoup moins plaisant, parce que sa franchise et sa fermeté, n^admettant jamais de détour, ne le laisseraient jamais dans l'embarras. Ce n'est donc pas par ménagement pour lui que l'auteur adoucit quelquefois son caractère ; c'est au contraire pour le rendre plus ridicule. Une autre raison Vy oblige encore, c'est que le misanthrope de théâtre, ayant à parler de ce qu'il voit, doit vivre dans le monde, et, par conséquent tempérer sa droiture
(87) Apostrophé sig^oifie natorell^ ment que Von apostrophe. Ici, par une tournure plus oratoire et plus vi?e, le participe est détourné de son
emploi ordinaire. Une censure virement upostrophée.produite sous forme de vive apostrophe.
LETTRE
et ses manières par quelques-uns de ces égards de mensonge et de fausseté qui composent la politesse, et que le monde exige de quiconque y veut être supporté. S'il s'y montrait autrement, ses discours ne feraient plus d'effet. L'intérêt de l'auteur est bien de le rendre ridicule, mais non pas fou ; et c'est ce qu'il paraîtrait aux yeux du public, s'il était tout à fait sage.
68. — On a peine à quitter cette admirable pièce, quand on a commencé de s'en occuper ; et plus on y songe, plus on y découvre de nouvelles beautés. Mais enfin puisqu'elle est, sans contredit, de toutes les comédies de Molière celle qui contient la meilleure et la plus saine morale, sur celle-là jugeons des autres; et convenons que, l'intention de l'auteur étant de plaire à des esprits corrompus, ou sa morale porte au mal, ou le faux bien qu'elle prêche est plus dangereux que le mal même; en ce qu'il séduit par une apparence de raison; en ce qu'il fait préférer l'usage et les maximes du monde à l'exacte probité ; en ce qu'il fait consister la sagesse dans un certain milieu entre le vice et la vertu ; en ce qu'au grand soulagement des spectateurs, il leur persuade que, pour être honnête homme, il suffit de n'être pas un franc scélérat.
69. — J'aurais trop d'avantage, si je voulais passer de l'examen de Molière à celui de ses successeurs (88), qui n'ayant ni son génie, ni sa probité, n'en ont que
(88) Rousseau arait d*abord nommé ■n de ces successeurs, celui surtout auquel il reproche les équivoques, Daiicourt, né en 1661, mort en 1726, gendre du comédien La Thorillière et acteur lui-même. On cite parmi ses nombreuses comédies le Chevalier à la mode^ 1687, les Vendange» de SuresneSf 1694, le Mari retrouvé, l(i'.)8, les Troit Cou$ines, 1700. (Voir /.a Comédie après Molière et le Théâtre de Daneourt par H. J. Lemaître, 1882.)
On peut encore mentionner Dufresny, né en 1648* mort en 1724,
auteur du Double veuvage, 1702, de la Béeonciliation normande^ 1719, du Mariage fait et rompu^ 1721. (Voir sur DuTresny une leçon de H. Lenient, Mevuepolitique, 1876, II, 537.)
Ici nonsseau n'exagère pas. « La franche et saine comédie de Molière n fait place à une foule de pièces charmantes, pleines de grâce et d'es-
1>rit, où ces crudités qui alarmaient es précieuses sont remplacées pat une immoralité décente dans les termes, révoltante pour le fond. » Despois, le Théâtre firançaii «oui Louit XlVt p. 403.
mieux suivi ses vues intéressées» en s'attachant à flatter une jeunesse débauchée et des femmes sans mœurs (*). Ce sont eux qui les premiers ont introduit ces grossières équivoques, non moins proscrites par le goût que par rhonnêteté, qui firent longtemps l'amusement des mauvaises compagnies, Tembarras des personnes modestes, et dont le meilleur ton, lent dans ses progrès, n'a pas encore purifié certaines provinces. D'autres auteurs, plus réservés dans leurs saillies, laissant les premiers amuser les femmes perdues, se chargèrent d*encourager les filous. Regnard (89), un des moins libres, n'est pas le moins dangereux. C'est une chose incroyable, qu'avec l'agrément de la police on joue publiquement au mOieu de Paris une comédie (90) où, dans l'appartement d'un oncle qu'on vient de voir expirer, son neveu, l'honnête homme de la pièce, 8*occupe avec son digne cortège de soins que les lois paient de la corde ; et qu'au lieu des larmes que la seule humanité fait verser en pareil cas aux indifférents mêmes, on égaie à Tenvie de plaisanteries barbares le triste appareil de la mort. Les droits les plus sacrés, 1«8 plus touchants sentiments de la nature, sont joués
a) Ce passafi^e étaU tout antre dana les premières éditions. Après det femmes tans vuxvrt oa lisait ceci : Je ae ferai pas à Daacoart l'hoaneur de padrler de lai : ses pièces n'effàroachent pas par des termes obscèaes, mais il faut n*a'voir de chiute que les oreiUes, pour les pouvoir supporter. Regnard, plus modeste, n*est pas moins dangereux : laissant i*aatre amuser les femmes perdues. iJ m charge, lui, d'encourager les filous. C'est une chose incroyable, etc. Le texte actuel est introduit par l'édition de 1763. '
Regnard , né en 1655 , mort •a ^1700, notre meilleur comique après Molière, auteur du Jotttiir, des î/éneehmea, etc. (Voir sur Regnard :
Sainte-Beuve, Causeriee du lundis t. TU, J.-J . Weiss, Essais sw Chistoire ée la tittéraiure française; D. Ordi- ■aire. Heime det Cours littérairea.
Vil, 4980
(90) Le Léffoiaire universel^ comédie d'une verve étinrelante, mais qui, •m bonne morale, mérite en elTet
toutes les critiques. M. Despois ne l'apprécie pas moins sérèrement qne Rousseau. Quand il voit dans le théitre de cette époque « le tableaa d'une 'Cupidité effrénée, d'nn égoïsme avide et féroce, et de convoitises funèbres, <|ue la gentillesse de l'esprit et les grivoiseries joyeuMS no dissimulent aucunement ». il pense surtout au Léaataire. (Le Théâtre français tous Louis XI Vf p. 113.)
LETTRE
dans cette odieuse scène. Les tours les plus punissables y sont rassemblés comme à plaisir, avec un enjouement qui fait passer tout cela pour des gentillesses. Faux acte, supposition (91), vol, fouri)erie, mensonge, inhumanité, tout y est et tout y est applaudi. Le mort s'étant avisé de renaître, au grand déplaisir de son cher ^ neveu, et ne voulant point ratiOer ce qui s'est fait en son nom, on trouve le moyen d'arracher son consentement de force, et tout se termine au gré des acteurs et des spectateurs, qui, s*intéressant malgré eux à ces misérables, sortent de la pièce avec cet édifiant souvenir d'avoir été dans le fond de leurs cœurs complices des crimes qu'ils ont vu commettre (92).
70. — Osons le dire sans détour. Qui de nous est assez sûr de lui pour supporter la représentation d'une pareille comédie sans être de moitié (93) des tours qui s'y jouent? Qui ne serait pas un peu fâché si le filou venait à être surpris ou manquer son coup? Qui ne devient pas un peu filou soi-même en s'intéressant pour lui ? Car s'intéresser pour quelqu'un, qu'est-ce autre chose que se mettre à sa place? Belle instruction pour la jeunesse, que celle où les hommes faits ont bien de la peine à se garantir de la séduction du vicel Est-ce à dire qu'il ne soit jamais permis d'exposer au théâtre des actions blâmables? Non : mais en vérité, pour savoir mettre un fripon sur la scène, il faut un auteur bien honnête homme.