Ces défauts sont tellement inhérents à notre
(91) Terme de droit, supposition de personne, une personne prenant la place d'une autre, Crispia se substituant au bonhomme Géronte, pendant ea léthargie, pour dicter le testament en faveur de son maître .
(92) Laharpe y voit autre chose {Lycée, seconde partie, chap. tu, section 2) : « une leçon bien frappante des dangers qui peuvent assiéger la vieillesse infirme d'an célibataire ».
Mais, comme dit Sainte-Beuve, cetta leçon sa perd dans le rire ; on oublie de la tirer, et la folie de la forme emporte le fond.
(93) Maintenant on emploierait plutôt dans. Jadis de était préféré comme plus simple et plus rapide. « Ma fille est de muitié de tout ce que je vous dis ici. » (M*« de Sévigné à Moulceau.
A février 1696.)
théâtre^ qu'en voulant les en ôter on le défigure. Nos auteurs modernes (94), guidés par de meilleures intentions, font des pièces plus épurées ; mais aussi qu'arrivet-il? Qu'elles n'ont plus de vrai comique et ne produisent aucun effet. Elles instruisent beaucoup, si Ton veut : mais elles ennuient encore davantage. Autant vaudrait aller au sermon.
72. — Dans celte décadence du théâtre, on se voit contraint d'y substituer aux véritables beautés éclipsées de petits agréments capables d'en imposer à la multitude. Ne sachant plus nourrir la force du comique et des caractères, on a renforcé l'intérêt de l'amour (95). On a fait la même chose dans la tragédie pour suppléer aux situations prises dans des intérêts d'État qu'on ne connaît plus,, et aux sentiments naturels et simples qui ne touchent plus personne. Les auteurs concourent à Tenvi, pour l'utilité publique, à donner une nouvelle énergie et un nouveau coloris à cette passion dangereuse ; et depuis Molière et Corneille, on ne voit plus réussir au théâtre que des romans sous le nom de pièces dramatiques (96).
(94) Destoaches (1680-1754), Uchaunée (1692-1754), avaient en effet d'excellentes intenuons morales, et composaient des pièces irréproebables, mais sans comiane, surtout le dernier, inventeur de la comédie larmoyantâf ce que Piron appelait les homélies du Révérend Père Lachaussée.
(95) Cette observation s'applique surtout à MariTaux, qui remplace Tancien comi<^ue par la délicate ana-> Ijse des sentiments. Mais pourauoi voir dans ce changement une décadence? Cest simplement une autre forme de l'art. Voltaire pense comme Rousseau. « Celui qui ne peut faire ni une vraie comédie ni une vraie tragédie, t&cbe d'intéresser par des aventures bourgeoises attendrissantes:
il n'a pas le don du comique, il cherche à y suppléer par l'intérêt : il ne peut s'élever au cothurne, il rehausse
un peu le brodequin. » {Obtervationi sur don Sanehe d* Aragon).
(96) VolUire s'est élevé cent fois contre cette mode qui exigeait de Tamour dans toute tragédie. « Il n'y a guère que des jeunes gens et de belles dames bien mises, très françaises et peu romaines, qui aillent à nos spectacles ; il faut leur parler de ce qu'elles font, et sans amour point de salut. » {Lettre au maréchal de BichelieUt 81 août 1751.) a Les sentiments doucereux, les intrigues amoureuses, les transports de jalousie, les serments indiscrets de s'aimer toute la vie malgré les Dieux et les hommes, tout ce verbiage langoureux qui déshonore souvent notre théâtre, était inconnu des Grecs. » {Dissertation sur CJBleetre de S<^hoele.) Le pre> raier (car Esther et Athalie n'étaient pas destinées an public), il osa présenter sur la scène une tragédie saAt
LETTRE
73. — L'amour est le règne des femmes. Ce sont elles qui nécessairement y donnent la loi, parce que, selon l'ordre de la nature, la résistance leur appartient, et que les hommes ne peuvent vaincre cette résistance qu'aux dépens de leur liberté. Un effet naturel de ces sortes de pièces est donc d'étendre l'empire du sexe, de rendre des femmes et des jeunes flUes les précepteurs du public, et de leur donner sur les spectateurs le même pouvoir qu'elles ont sur leurs amants. Pensezvous, Monsieur, que cet ordre soit sans inconvénient, et qu'en augmentant avec tant de soin l'ascendant des femmes, les hommes en seront mieux gouvernés?
74. — Il peut y avoir dans le monde quelques femmes dignes d'être écoutées d'un honnête homme ; mais est-ce d'elles, en général, qu'il doit prendre conseil, et n'y aurait-il aucun moyen d'honorer leur sexe à moins d'avilir le nôtre (97)? Le plus charmant objet de la nature, le plus capable d'émouvoir un cœur sensible et de le porter au bien est, jeTavoue, une femme aimable et vertueuse; mais cet objet céleste où se cache-t-il? N'est-il pas bien cruel de le contempler avec tant de plaisir au théâtre, pour en trouver de si différents dans la société? Cependant le tableau séducteur fait som effet. L'enchantement causé par ces prodiges de sagesse tourne au profit des femmes sans honneur. Qu'un jeune homme n'ait vu le monde que sur la scène, > le premier moyen qui s'offre à lui pour aller à la vertu est de chercher une maîtresse qui l'y conduise, espé-
amour, et réossit ; mais son exemple n'entraîna persouae. Au § 201, Rousseau reviendra encore sur cette idée.
(97) Rousseau a eu pour lui toutes les femmes, elles adoraient ses écrits.
Ce n'est pas (ju'il leur ait ménagé les duretés; mats, alors même qu'il gronde, avec quelle tendresse U en parle et de quel oU sensuel U les
regarde! D'Alembert le lut objeet»
bien spirituellement dans sa réponse :
« Je doute que votre éloquente eem sure vous fasse parmi elles beauroufi d'ennemies ; on voit perror à travers vos reproches le goût très pardonnable que vous avez conservé pour elleiy peut-être même quelque chose d« plus vif. »
rant bien trouver une Constance ou une Génie * (98) tout au moins. C'est ainsi que, sur la foi d'un modèle imaginaire, sur un air modeste et touchant, sur une douceur contrefaite, nescius aurx fallacis (99), le jeune insensé court se perdre, en pensant devenir un sage. 75. — Ceci me fournit Toccasion de proposer une espèce de problème. Les anciens avaient en général un très grand respect pour les femmes**, mais ils marquaient ce respect en s'abstenant de les exposer au jugement du public, et croyaient honorer leur modestie en se taisant sur leurs autres vertus. Ils avaient pour maxime que le pays où les mœurs étaient les plus pures était celui où l'on parlait le moins des femmes, et que la femme la plus honnête était celle dont on parlait le moins. C'est sur ce principe qu'un Spartiate (100)^ enten-
* Ce n^eat point par étourderie que je cite Génie en cet endroit, quoique cette charmante pièce soit Touvrage d'une femme*: car, cherchant la vérité de bonne foi, je ne sais point déguiser ce qui fait (iOl) contre mon sentiment, et ce n'est pas à une femme, mais aux femmes, que je refuse les talents des hommes. J'honore d'autant plus volontiers ceux de Tauteur de Génie em particulier, qu'ayant à me plaindre de ses discours, je lai rends un hommage pur et désintéressé, comme tous les éloges sortis de ma plume.
** Ils leur donnaient plusieurs noms honorables que nous n'avons plus, ou qui sont bas et surannés parmi nous. On sait quel usage Virgile a fait de celui de maires (102) dans une occasion où les mères troyennes n'étaient guère sages. Nous n'avons à la place que le mot de dames qui ne convient pas à
(98) Cénie, jouée en 1750, comédie en prose de M"»* de GrafOgny. Née en 1695, M"« de GrafBgny avait déjà publié en 1747 son roman des Lettres Péruviennes. Bile mourut en 1755.
iVoir Bur cel auteur, Sainte-Beuve, Causeries du lundi, et Desnoiresterres, Voltaire à Cirey.)
Le nom de Constance a été porté par plus d'une héroïne de comédie, notamment dans le Préjugé à la mode de Lacbaossée et dans le Fils nsBturel 4e Diderot. Cette dernière
pièce était imprimée depuis un an, mais ne fut jouée qu'en 1771,
(99) Horace, Odes, I, 5, 11.
jlOO) Cette anecdote, empruntée aux ApopnthegmataLaconica dePlutarqne (Euboidas) est un peu arrangée ici :
£&^o(^aC &«oû«y tivwv lic«tvoûvT«iv yu-
*'0\w; xtf\ YUvaixdoc ^ûvimç iscpà ToTf t^w Xôyov «Tvai èu^c'vK ^iT.
(ion Voir note Itl.
«102) YirgUe, Enéide, Yi 6S4. VII, 359, 392.
LETTRE
dant un étranger faire de magnifiques éloges d'une dame de sa connaissance, Finterrompit en colère : ne cesseras-tu point, lui dit-il, de médire d'une femme de bien? De là venait encore que, dans leur comédie, les rôles d'amoureuses et de filles à marier ne représentaient jamais que des esclaves ou des filles publiques. Ils avaient une telle idée de la modestie du sexe, qu'ils auraient cru manquer aux égards qu'Qs lui devaient, de mettre une honnête fille sur la scène, seulement en représentation*. En un mot, l'image du vice à découvert les choquait moins que celle de la pudeur offensée. 7^. — Chez nous, au contraire, la femme (*) estimée est celle qui fait le plus de bruit, de qui l'on parle le plus, qu'on voit le plus dans le monde, chez qui l'on dîne le plus souvent, qui donne le plus impérieusement le ton, qui juge, tranche, décide (103), prononce, assigne aux talents, au mérite, aux vertus, leurs
toutes, qui même Tieillit insensiblement, et qu'on a tout à fai proscrit du ton à la mode. J'obserre que les anciens tiraient Tolontiers leurs titres dlionneur des droits de la nature, et que nous ne tirons les nôtres que des droits du rang.
* S'ils en usaient autrement dans les tragédies, c^est que, suivant le système politique de leur théâtre, ils n'étaient pas fflchés qn OQ crût que les personnes d'un haut rang n'ont pas besoin de pudeur, et font toujours exception aux règles de la morale.
a) La plus estimée, 1768, 1759.
(103) C'est sur ee ton, et presmie dans les mêmes termes, que ae Murait avait parlé des Françaises (p. 335). « Dans la conversation, les femmes parlent haut et décident:
TOUS ne leur voyes nul embarras, peu de naiveté| aucun air d'innocence...
Vous couTiendres, je crois, avec moi, qu'en elles l'esprit devrait ètr« couvert presque autant que le corps, que de même elles devraient le laisser entrevoir seulement. » Un peu plus loin il ajoute, ce qui est bien aussi ridée de Rousseau : « En un mot, •omme en France les hommes don-
nent trop dans la bagatelle et ne sont pas assez hommes, les femmes ont trop de hardiesse et ne sont pas assec femmes. Dans le commerce continuel
Î[u'il y a entre les deux sexes, il se ait comme un échange de caractères, qui les fait nu peu déroger l'un et l'autre. » On voit quelle fut sur Rousseau Tinfinence de cet auteur maintenant oublié. L'expression citée plus haut, l'esprit devrait être couvert presque autant que le corps, est la reproduction à peujprès textuelle d'un mot rapporté par Plutarque, Cotju^ gtilia Frmcepta^ 31.
degrés et leurs places, et dont les humbles savants mendient le plus bassement la faveur. Sur la scène, c*est pis encore. Au fond; dans le monde elles ne savent rien, quoiqu'elles jugent de tout'; mais au théâtre, savantes du savoir des hommes, philosophes grâce aux acteurs, elles écrasent notre sexe de ses propres talents, et les imbéciles spectacteurs vont bonnement apprendre des femmes ce qu'ils ont pris soin de leur dicter. Tout cela, dans le vrai, c'est se moquer d'elles, c'est les taxer (104) d'une vanité puérile; et je ne doute pas que les plus sages n'en soient indignées. Parcourez la plupart des pièces modernes: c'est tou< jours une femme qui sait tout, qui apprend tout aux hommes ; c'est toujours la dame de cour qui fait dire le catéchisme au petit Jehan de Saintré (105). Un enfant ne saurait se nourrir de son pain, s'il n'est coupé par sa gouvernante. Voilà l'image de ce qui se passe aux nouvelles pièces. La bonne est sur le théâtre, et les enfants sont dans le parterre. Encore une fois, je ne nie pas que cette méthode n'ait ses avantages, et que de tels précepteurs ne puissent donner du poids et du prix à leurs leçons ; mais revenons à ma question. De l'usage antique et du nôtre, je demande lequel est le plus honorable aux femmes, et rend le mieux a leur sexe les vrais respects qui lui sont dus.
(104) Taxer, soupçonner, accuser ouelqu'un d*un défaut, d'un tort. On ait encore taxer de crime, taxer d'imposture.
(105) HUtoirê et plaisante ehro^ nique du petit Jehan de Saintré et de la jeune aame des Belles Cousines, célèbre roman du xt* siètle, par Antoine de La Sale. Le texte de l'ancienne édition de 1517 avait été réim-
trimé à Paris en 1724 (3 vol. in-lO).
« comte de Tressan fit pour cet ouvrage comme pour tant d'autres productions du moyen &ge, il arrangea le récit en style et en goût moderne.
(Tressan, Œuvres choisies, tome IX,, édition de 1788.) Le passage en question, à peu près supprimé par Tressan qui s'en amuse — il ne pouvait en effet convenir au xviii* siècle — sa trouve au chapitre ix, Comment la dame admoneste le jeune Saintré, touchant les dix commandements de la Loy et testai des wrtus et bonnes mcsurs. Elle ne lui fait pas précisément dire le catéchisme ; elle expose longuement elle-même, en parfaitethéologienne, quels sont les devoirs religieux qu'il doit observer pour devenir un cnevttlier accompli.
170 LETTRE
77. — La même cause qui donne, dans nos pièces tragiques et comiques, l'ascendant aux femmes sur les hommes, le donne encore aux jeunes gens sur les vieillards; et c'est un autre renversement des rapports naturels qui n'est pas moins répréhensible. Puisque l'intérêt y est toujours pour les amants, il s'ensuit que les personnages avancés en âge n'y peuvent jamais faire que des rôles en sous-ordre. Ou, pour former le nœud de l'intrigue, ils servent d'obstacle aux vœux des jeunes amants, et alors ils sont haïssables; ou ils sont amoureux eux-mêmes, et alors ils sont ridicules. Turpe senex miles (106). On en fait dans les tragédies des tyrans, des usurpateurs ; dans les comédies des jaloux, des usuriers, des pédants, des pères insupportables que tout le monde conspire à tromper. Voilà sous quel honorable aspect on montre la vieillesse au théâtre, voilà quel respect on inspire pour elle aux jeunes gens. Remercions l'illustre auteur de Zaïre et de Nanine d'avoir soustrait à ce mépris le vénérable Lusignan et le bon vieux Philippe Humbert. Il en est quelques autres encore ; mais cela suffit-il pour arrêter le torrent du préjugé public, et pour effacer l'avilissement où la plupart des auteurs se plaisent à montrer l'âge de la sagesse, de l'expérience et de l'autorité? Qui peut douter que l'habitude de voir toujours dans les vieillards des personnages odieux au théâtre n'aide à les faire rebuter dans la société, et qu'en s'accoutumant à confondre ceux qu'on voit dans le monde avec les radoteurs et les Gérontes de la comédie^ on ne les méprise tous également? Observez à Paris, dans une assemblée, l'air suffisant et vain, le ton ferme et tranchant d'une impudente jeunesse, tandis que les anciens, craintifs et modestes, ou n'osent ouvrir la bouche, ou sont à peine écoutés. Yoit-on rien de
(106) Turpe tenex milest turpe te- i (Ovide, Amoref, I, f, 4.)
nilù omor.
pareil dans les provinces, et dans les lieux où les spectacles ne sont point établis; et, par tonte la terre, hors les grandes villes, une tète chenue et des cheveux blancs n'impriment-ils pas toujours du respect ? On me dira qu'à Paris les vieillards contribuent à se rendre méprisables, en renonçant au maintien qui leur convient pour prendre indécemment la parure et les manières de la jeunesse, et que faisant les galants à son exemple, il est très simple qu'on la leur préfère dans son métier; mais c'est tout au contraire pour (107) n'avoir nul autre moyen de se faire supporter qu'ils sont contraints de recourir à celui-là, et ils aiment encore mieux être soufferts à la faveur de leurs ridicules, que de ne l'être point du tout. Ce n'est pas assurément qu'en faisant les agréables ils le deviennent en effet, et qu'un galant sexagénaire soit un personnage fort gracieux; mais son indécence même lui tourne à profit: c'est un triomphe de plus pour une femme qui, traînant à son char un Nestor, croit montrer que les glaces de l'âge ne garantissent point des feux qu'elle inspire. Voilà pourquoi les femmes encouragent de leur mieux ces doyens de Cythère^ et ont la malice de traiter d'hommes charmants de vieux fous qu'elles trouveraient moins aimables s'ils étaient moins extravagants. Mais revenons à mon sujet.
78. — Ces effets ne sont pas les seuls que produit l'intérêt de la scène uniquement fondé sur l'amour. On lui en attribue beaucoup d'autres plus graves et plus importants, dont je n'examine point ici la réalité, mais qui i>nt été souvent et fortement allégués par les écrivains ecclésiastiques (108). Les dangers que peut produire le tableau d'une passion contagieuse sont, leur a-t*on répondu, prévenus par la manière de le présenter;
(107) Même sens iodiqué plas haut, | Roasseau se rapproche de Bossact. p. 112 oote 14. Parce qu'ils n'ont. | (Voir Introduction, p. 82.)
(108) C'est sur ce point surtout que
•il2 LETTRE
l'amour qu'on expose au théâtre y est rendu légitime, son but est honnête, souvent il est sacrifié au devoir et À la vertu, et dès qu'il est coupable il est puni. Fort bien : mais n'est-il pas plaisant qu'on prétende ainsi régler après coup les mouvements du cœur sur les préceptes de la raison, et qu'il faille attendre les événements pour savoir quelle impression l'on doit recevoir des situations qui les amènent? Le mal qu'on reproche au théâtre n'est pas précisément d'inspirer des passions criminelles, mais de disposer l'âme à des sentiments trop tendres qu'on satisfait ensuite aux dépens de la vertu. Les douces émotions qu'on y ressent n'ont pas par elles-mêmes un objet déterminé, mais elles en font naître le besoin; elles ne donnent pas précisément de l'amour, mais elles préparent à en 4sentir ; elles ne choisissent pas la personne qu'on doit aimer, mais elles nous forcent à faire ce choix. Ainsi elles ne sont innocentes ou criminelles que par l'usage que nous en faisons selon notre caractère, et ce caractère est indépendant de l'exemple. Quand il «erait vrai qu'on ne peint au théâtre que des passions légitimes, s'ensuit-il de là que les impressions en sont plus faibles, que les effets en sont moins dangereux? Gomme si les vives images d'une tendresse innocente étaient moins douces, moins séduisantes, moins capables d'échauffer un cœur sensible que celles d'un amour criminel, à qui l'horreur du vice sert au moins dt «ontre-poison? Hais si l'idée de l'innocence embellit quelques instants le sentiment qu'elle accompagne, bientôt les circonstances s'effacent de la mémoire, tandis que l'impression d'une passion si douce reste gravée au fond du cœur. Quand le patricien Manilius fut chassé du sénat de Rome pour avoir donné un baiser à sa femme en présence de sa fille (109), à ne
(109) L'anecdote est rapportée deux l chap. tS. Conjugalia Prœeepta, -fois par Plutarque. (C'a^on/eC«n<eur, | 13)
considérer cette action qu'en elle-même, qu'avait-eile de répréhensible? Rien sans doute : elle annonçait même un sentiment louable. Mais les chastes feux de la mère en pouvaient inspirer d'impurs à la fille. C'était donc, d'une action fort honnête, faire un «xemple de corruption. Yoilà l'effet des amours permis du théâtre.
79. — On prétend nous guérir de l'amour parla peinture de ses faiblesses. Je ne sais là-dessus comment les auteurs s'y prennent; mais je vois que les spectateurs sont toujours du parti de l'amant faible, et que souvent ils sont fâchés qu'il ne le soit pas davantage. Je demande si c'est un grand moyen d'éviter de lui ressembler.
80. — Rappelez-vous, Monsieur, une pièce à laquelle Je crois me souvenir d'avoir assisté avec vous il y a quelques années, et qui nous fit un plaisir auquel nous nous attendions peu, soit qu'en efi'et l'auteur y eût mis plus de beautés théâtrales que nous n'avions pensé, soit que l'actrice prêtât son charme ordinaire au rôle qu'elle faisait valoir (110). Je veux parler de la Bérénice de Racine. Dans quelle disposition d'esprit le spectateur voit-il commencer cette pièce? Dans un sentiment de mépris pour la faiblesse d'un empereur et d'un Romain, qui balance comme le dernier des hommes entre sa maîtresse et son devoir; qui, flottant incessamment dans une
(110) H. Faal Mesnard, dans sa «avante notice sur Bérénice^ (Racine, édit. Hachette), a élucidé cette quea> iion. L'actrice dont il s'ai^t est H"* Gaussin. Les représentations de Séréniee qu'elle donna au mois de novembre 1752 firent une impression
1>rofonde, dont Rousseau consacre ici a souvenir.
« Des vers (|u*on trouve cités dans
Slusieurs recueds du xvm* siècle, ajoute 1. Mesnard, sont un témoignage contemporain de la vérité d'une petite anecdote, qu'on pourrait prendre ce-
pendant pour une légende. A l'une de ces brillantes représentations de Bé" rénicet la sentinelle de garde au thé&tre, entendant M^'* Gaussin, fondit en larmes, et laissa tomber son arme. » On peut lire dans la même notice, p. 358, une intéressante réfutation qui se termine ainsi : « Ne confondons pas en Rousseau l e philo* fiophe qui avait la prétention d'être intraitable, et l'homme qui ne sentait que trop vivement tout le charme de la passion ».
déshonorante incertitude, avilit par des plaintes efféminées ce caractère presque divin que lui donne Thistoire ; qui fait chercher dans un vil soupirant de ruelle le bienfaiteur du monde et les délices du genre humain. Qu^en pense le même spectateur après la représentation? Il finit par plaindre cet homme sensible qu'il méprisait, par s'intéresser à cette même passion dont il lui faisait un crime, par murmurer en secret du sacrifice qu'il est forcé d'en faire aux lois de la patrie. Voilà ce que chacun de nous éprouvait à la représentation. Le rôle de Titus^ très bien rendu, eût fait de l'effet, s'il eût été plus digne de lui; mais tous sentirent que l'intérêt principal était pour Bérénice, et que c'était le sort de son amour qui déterminait l'espèce de la catastrophe. Non que ses plaintes continuelles donnassent une grande émotion durant le cours de la pièce; mais au cinquième acte, où cessant de se plaindre, Tair morne, l'œil sec et la voix éteinte, elle faisait parler une douleur froide approchante du désespoir, Tart de l'actrice ajoutait au pathétique du rôle, et les spectateurs vivement touchés commençaient à pleurer quand Bérénice ne pleurait plus. Que signifiait cela, sinon qu'on tremblait qu'elle ne fût renvoyée, qu'on sentait d'avance la douleur dont son cœur serait pénétré, et que chacun aurait voulu que Titus se laissât vaincre, même au risque de l'en moins estimer. Ne voilà-t-il pas une tragédie qui a bien rempli son objet, et qui a bien appris aux spectateurs à surmonter les faiblesses de l'amour?
81. — L'événement dément ces vœux secrets, maïs qu'importe? Le dénoûment n'efface point l'effet de la pièce. La reine part sans le congé du parterre: l'empereur la renvoie invitus invitam (iil), on peut ajouter învito spectatore. Titus a beau rester Romain, il est le
(111) Suétone, Titus,!,
seul de son parti ; tous les spectateurs ont épousé Bérénice.
82. — Quand même on pourrait me disputer (il 2) cet effet, quand même on soutiendrait que l'exemple de force et de vertu qu'on voit dans Titus vainqueur de luimême fonde l'intérêt de la pièce, et fait qu'en plaignant Bérénice on est bien aise de la plaindre, on ne ferait que rentrer en cela dans mes principes, parce que, comme je l'ai déjà dit, les sacrifices faits au devoir et à la vertu ont toujours un charme secret même pour les cœurs corrompus : et la preuve que ce sentiment n'est point l'ouvrage de la pièce, c'est qu'ils l'ont avantqu'elle commence. Mais cela n'empêche pas que certaines passions satisfaites ne leur semblent préférables à la vertu même, et que, s'ils sont contents de voir Titus vertueux et magnanime, ils ne le fussent encore plus de le voir heureux et faible, ou du moins qu'ils ne consentissent volontiers à l'être à sa place. Pour rendre cette vérité sensible, imaginons un dénoûment tout contraire à celui de Fauteur. Qu'après avoir mieux consulté son cœur, Titus ne voulant ni enfreindre les loisde Rome, ni vendre le bonheur à l'ambition, vienne avec des maximes opposées abdiquer l'empire aux pieds de Bérénice; que, pénétrée d'un si grand sacrifice, elle sente que son devoir serait de refuser la main de son amant, et que pourtant elle l'accepte; que tous deux enivrés des charmes de Tamour, de la paix, de l'innocence, et renonçant aux vaines grandeurs, prennent avec cette douce joie qu'inspirent les vrais mouvements de la nature le parti d'aller vivre heureux et ignorés dans un coin de la terre; qu'une scène si touchante soit animée des sentiments tendres et pathétiques que (*) fournit la matière et que Racine eût si bien fait valoir ; que Titus en
a) Que le sujet fournit, 1758, 1759.
(112) De même, Préface, § 6. Tel me disputera malignement cette perte.
•176 LETTRE
quittant les Romains leur adresse un discours tel que la circonstance et le sujet le comportent : n'est-il pas «lair, par exemple, qu*à moins qu^un auteur ne soit de la dernière maladresse, un tel discours doit faire fondre en larmes toute l'assemblée ? La pièce finissant ainsi sera, siTon veut, moins bonne, moins instructive, moins <ïonforme à Thistoire, mais en fera-t-elle moins de plaisir, et les spectateurs en sortiront-ils moins satisfaits? Les quatre premiers actes subsisteraient à peu près tels qu'ils sont; et cependant on en tirerait une leçon directement contraire. Tant il est vrai que les tableaux de l'amour font toujours plus d'impression que les maximes de la sagesse, et que TefFet d'une tragédie est tout à fait indépendant de celui du dénoûment*!
83. — Veut-on savoir s'il est sûr qu'en montrant les suites funestes des passions immodérées la tragédie apprenne à s'en garantir? Que Ton consulte l'expérience. Ces suites funestes sont représentées très fortement dans Zaïre ; il en coûte la vie aux deux amants, et il en coûte bien plus que la vie à Orosmane, puisqu'il ne se donne la mort que pour se délivrer du plus cruel sentiment qui puisse entrer dans un cœur humain, le remords d'avoir poignardé sa maîtresse. Voilà donc assurément des leçons très énergiques. Je serais curieux de trouver quelqu'un, homme ou femme, qui s'osât vanter d'être sorti d'une représentation de Zaïre bien prémuni contre l'amour. Pour moi, je crois entendre chaque specta- .teur dire en son cœur à la fin de la tragédie : Ahl qu'on me donne une Zaïre, je ferai bien en sorte de ne Ja pas tuer. Si les femmes n'ont pu se lasser de courir en foule à cette pièce enchanteresse et d'y faire courir
* Il y a dans le septième tome de Paméla un examen très judicieux de VAndromaque de Racine, par lequel on voit que cette pièce ne ya pas mieux à son but prétendu que toutes les autrea
les hommes, je ne dirai point que c'est pour s'encourager par l'exemple de Théroïne à n'imiter pas un sacrifice qui lui réussit si mal ; mais c'est parce que, de toutes les tragédies qui sont au théâtre, nulle autre ne montre avec plus de charmes le pouvoir de l'amour et l'empire de la beauté, et qu*on y apprend encore, pour surcroit de profit, à ne pas juger sa maîtresse sur les apparences. Qu'Orosmane immole Zaïre à sa jalousie, une femme sensible y voit sans effroi le transport de la passion : car c'est un moindre malheur de périr par la main de son amant, que d'en être médiocrement aimée.
84. — Qu'on nous peigne l'amour comme on voudra; il séduit, ou c6 n'est pas lui. S'il est mal peint, la pièce est mauvaise ; s'il est bien peint, il offusque (lia) tout ce qui l'accompagne. Ses combats, ses maux, ses souffrances, le rendent plus touchant encore que s'il n'avait nulle résistance à vaincre. Loin que ses tristes effets rebutent, il n'en devient que plus intéressant par ses malheurs mêmes. On se dit malgré soi qu'un sentiment si délicieux console de tout. Une si douce image amollit insensiblemeat le cœur : on prend de la passion ce qui mène au plaisir^ on en laisse ce qui tourmente. Personne ne se croit obligé d'être un héros, et c'est ainsi qu'admirant l'amour honnête on se livre à l'amour criminel.
85. — Ce qui achève de rendre ses images dangereuses, c'est précisément ce qu'on fait pour les rendre agréables; c'est qu'on ne le voit jamais régner sur la ficène qu'entre des âmes honnêtes, c'est que les deux amants sont toujours des modèles de perfection. Et
(113) Quand ce mot s'emploie au figuré, il a maintenant on sens moins étendu, donner de Tombrage. de la jaloasie, déplaire. Ici il signifie obscurcir, voiler, faire rentrer dans l'ombre. Rousseau Ta plusieurs fois em-
ployé dans ce sens. « Le goût ne paraît-il pas cent fois mieux dans les choses simples que dans celles qui sont ofTusc^uées de richesse? n{Nou' •elle Héloise^ 5* partie, lettre 2.)
LETTRE
comment ne s'intéresserait-on pas pour une passion si séduisante, entre deux cœurs dont le caractère est déjà si intéressant par lui-même? Je doute que, dans toutes nos pièces dramatiques, on en trouve une seule où l'amour mutuel n*ait pas la faveur du spectateur. Si quelque infortuné brûle d'un feu non partagé,on en fait le rebut du parterre. On croit faire merveilles (114) de rendre un amant estimable ou haïssable, selon qu'il est bien ou mal accueilli dans ses amours, de faire toujours approuver au public les sentiments de sa maltresse, et de donner à la tendresse tout l'intérêt de la vertu ; au lieu qu'il faudrait apprendre aux jeunes gens à se défier des illusions de l'amour, à fuir l'erreur d'un penchant aveugle qui croit toujours se fonder sur l'estime, et à craindre quelquefois de livrer un cœur vertueux à un objet indigne de ses soins. Je ne sache guère que le Misanthrope où le héros de la pièce ait fait un mauvais choix*. Rendre le Misanthrope amoureux n'était rien, le coup de génie est de l'avoir fait amoureux d'une coquette. Tout le reste du théâtre est un trésor de femmes parfaites. On dirait qu'elles s'y sont toutes réfugiées. Est-ce là l'image fidèle de la société ? Est-ce ainsi qu'on nous rend suspecte une passion qui perd tant de gens bien-nés? Il s'en faut peu qu'on ne
* Ajoutons le Marchand de Londres (115), pièce admirable et dont la morale va plus directement au but qu'aucune pièce française que je connaisse (1781).
(114) Dans cette expression le singulier semble maintenant employé de préférence, ou bien, si Ton met le pluriel, certains grammairiens veulent y voir une distinction de sens démentie par l'ancien usage. (V. Littré.) Au zvii* siècle et encore au zvin*, lo ^ pluriel était plus fréquemment usité, non seulement dans l'expression faire merveilles, mais aussi dans celte autre, c'était merveilles de le voir, merveilles de Fouir, (La Fontaine, Fables, VIII, 2).
(115) Le4itrede cette pièce, en anglais, est Arden Feversham. Son auteur est le célèbre Lillo> dont Diderot s'est fait l'apologiste et l'imitateur Elle fut traduite comme tragédie bourgeoise par Clément de Genève (Paris, 1751). Cette traduction a été réimprimée plusieurs fois. Antérieurement il en avait paru quelques scènes dans Le Pour et le Contre de l'abbé Prévost, (Note de l'édition in-4*, Paria, Furne, 1845).
nous fasse croire qu'un honnête homme est obligé d'être amoureux, et qu'une amante aimée ne saurait n'être pas vertueuse. Nous voilà fort bien instruits I
86. — Encore une fois, je n'entreprends point de juger si c'est bien ou mal fait de fonder sur l'amour le principal intérêt du théâtre; mais je dis que, si ses peintures sont quelquefois dangereuses, elles le seront toujours quoi qu'on fasse pour les déguiser. Je dis que c'est en parler de mauvaise foi^ ou sans le connaître, de vouloir en rectifier les impressions par d'autres impressions étrangères qui ne les accompagnent point jusqu'au cœur, ou que le cœur en a bientôt séparées ; impressions qui même en déguisent les dangers, et donnent à ce sentiment trompeur un nouvel attrait par lequel il perd ceux qui s'y livrent.
87. — Soit qu'on déduise de la nature des spectacles en général les meilleures formes dont ils sont susceptibles, soit qu'on examine tout ce que les lumières d'un siècle et d'un peuple éclairés ont fait pour la perfection des nôtres, je crois qu'on peut conclure de ces considérations diverses que l'effet moral du spectacle et des théâtres ne saurait jamais être bon ni salutaire en luimême, puisqu'à ne compter que leurs avantages, on n'y trouve aucune sorte d'utilité réelle sans inconvénients qui la surpassent. Or, par une suite de son inutilité même, le théâtre, qui ne peut rien pour corriger les mœurs, peut beaucoup pour les altérer. En favorisant tous nos penchants, il donne un nouvel ascendant à ceux qui nous dominent ; les continuelles émotions qu'on y ressent nous énervent, nous affaiblissent, nous rendent plus incapables de résister à nos passions ; et le stérile intérêt qu'on prend à la vertu ne sert qu'à contenter notre amour-propre, sans nous contraindre à la pratiquer. Ceux de mes compatriotes qui ne désapprouvent pas les spectacles en eux-mêmes ont donc tort.