‹ Lettre à d'Alembert sur les spectaclesChapitre 28 sur 31 · Outre ces effets du théâtre relatifs aux choses · texte numérisé non relu

Outre ces effets du théâtre relatifs aux choses

LETTRE

représentées, il en a d'autres non moins nécessaires, qai se rapportent directement à la scène et aux personnages représentants, et c'est à ceux-là que les Genevois déjà cités attribuent le goût de luxe, de parure et de dissipation dont ils craignent avec raison l'introduction parmi ifous. Ce n'est pas seulement la fréquentation des comédiens, mais celle du théâtre, qui peut amener ce goût par son appareil et la parure des acteurs. N'eûtil d antre effet que d'interrompre à certaines heures le cours des affaires civiles et domestiques, et d'offrir une ressource assurée à l'oisiveté, il n'est pas possible que la commodité d'aller tous les jours régulièrement au même lieu s'oublier soi-même et s'occuper d'objets étrangers ne donne au citoyen d'autres habitudes et ne lui forme de nouvelles mœurs ; mais ces changements seront-ils avantageux ou nuisibles? C'est une question qui dépend moins de l'examen du spectacle que de celui des spectateurs. Il est sûr que ces changements les amèneront tous à peu près au même point ; c'est donc par l'état où chacun était d'abord qu'il faut estimer les différences.

89. — Quand les amusements sont indifférents par leur nature (et je veux bien pour un moment considérer les spectacles comme tels), c'est la nature des occupations qu'ils interrompent qui les fait juger bons ou mauvais; surtout lorsqu'ils sont assez vifs pour devenir des occupations eux-mêmes, et substituer leur goût (116) à celui du travail. La raison veut qu'on favorise les amusements des gens dont les occupations sont nuisibles, et qu'on détourne des mêmes amusements ceux dont les occupations sont utiles. Une autre considération générale est qu'il n'est pas bon de laisser à des homme?

(116) Quand on dit substituer son goût k un autre, il s'agit généralement du g«ût qu'on éproure, et non

de celui qu'on inspira. L'expresaioa employée ici est rare et a quelque clios»

qui étonne.

oisifs et corrompus le choix de leurs amusements, de peur qu'ils ne les imaginent conformes à leurs inclinations vicieuses, et ne deviennent aussi malfaisants dans leurs plaisirs que dans leurs affaires. Mais laissez un peuple simple et laborieux se délasser de ses travaux quand et comme il lui plaît ; jamais il n*est à craindre qu'il abuse de cette liberté, et Ton ne doit point se tourmenter à lui chercher des divertissements agréables : car, comme il faut peu d'apprêts aux mets que l'abstinence et la faim assaisonnent, il n'en faut pas non plus beaucoup aux plaisirs de gens épuisés de fatigue, pour qui le repos seul en est un très doux. Dans une grande ville, pleine de gens intrigants, désœuvrés, sans religion, sans principes, dont l'imagination, dépravée par l'oisiveté, la fainéantise^ par l'amour du plaisir et par de grands besoins, n'engendre que des monstres et n'inspire que des forfaits; dans une grande ville où les mœurs et l'honneur ne sont rien, parce que chacun, dérobant aisément sa conduite aux yeux du public, ne se montre que par son crédit et n'est estimé que par ses richesses, la police ne saurait trop multiplier les plaisirs permis, ni trop s'appliquer à les rendre agréables, pour ôter aux particuliers la tentation d'en chercher de plus dangereux. Gomme les empêcher de s'occuper c'est les empêcherde mal faire, deuxheurespar jour dérobées à l'activité du vice sauvent la douzième partie (117) des crimes qui se commettraient; et tout ce que les spectacles vus on à voir causent d'entretiens dans les cafés et autres refuges des fainéants et fripons du pays, est encore autant de gagné pour les pères de famille, soit sur l'honneur de leurs filles ou de leurs femmes, soit sur leur bourse ou sur celle de leurs fils. 90. — Mais dans les petites villes, dans les lieux

(il7) Raisonnement binne, U faat TaTouer, avec son apparence de rigaevr mathématique.

LETTRE

moins peuplés où les particuliers, toujours sous les yeux du public, sont censeurs nés les uns des autres, et où la police a sur tous une inspection facile, il faut suivre des maximes toutes contraires. S'il y a de Tindustrie, des artSy des manufactures, on doit se garder d'offrir des distractions relâchantes à TÀpre intérêt qui fait ses plaisirs de ses soins, et enrichit le prince de ravarice des sujets. Si le pays, sans commerce, nourrit les habitants dans l'inaction, loin de fomenter en eux Toisiveté à laquelle une vie simple et facile ne les porte déjà que trop, il faut la leur rendre insupportable en les contraignant, à force d'ennui (118), d'employer utilement un temps -dont ils ne sauraient abuser. Je vois qu'à Paris, où Ton juge de tout sur les apparences, parce qu'on n'a le loisir de rien examiner, on croit, à l'air de désœuvrement et de langueur dont frappent au premier coup d'œil la plupart des villes de provinces, que les habitants plongés dans une stupide inaction n'y font que végéter, ou tracasser et se brouiller (119) ensemble. C'est une erreur dont on reviendrait aisément, si l'on songeait que la plupart des gens de lettres qui brillent à Paris, la plupart des découvertes utiles et des inventions nouvelles, y viennent de ces provinces si méprisées. Restez quelque temps dans une petite ville, où vous aurez cru d'abord ne trouver que des automates : non seulement vous y verrez bientôt des gens beaucoup plus sensés que vos singes des grandes villes, mais vous manquerez rarement d'y dé-

(118) L'aotwir adôodra pl«s tard

cette théorie; U reconnaîtra, §212, la légitimité et la nécessité des amasements pour un peuple. C'est heureui, car en ce moment tout son raisonuement consistait à dire que les honnêtes gens et les travailleurs doiTeut être condamnés à s'cnnurer toujours, tandis qu'il faut distraire les fainéants •t les fripons au lieu de chercher à les guérir.

(119) C'est bien ce que dit La Bruyère {De la soeiété et de la conversation). « Il y a une chose que Ton n'a point vue sous le ciel, et que, 9e- Ion toutes les apparences, on ne verra jamais : c'est une petite ville qui a'e^t divisée en aucuns partis, où les familles sont unies, et où les cousins se voient avec confiance, etc.... • L'opinion de LaBrayèra a peut-être plu de ptrtiuA* que celle d* RooMeaii.

couvrir dans Tobscurité quelque homme ingénieux qui TOUS surprendra par ses talents, par ses ouvrages, que vous surprendrez encore plus en les admirant, et qui, vous montrant des prodiges de travail, de patience et d'industrie, croira ne vous montrer que des choses communes à Paris. Telle est la simplicité du vrai génie : il n'est ni intrigant ni actif; il ignore le chemin des honneurs et de la fortune, et ne songe point à le chercher ; il ne se compare à personne ; toutes ses ressources sont en lui seul; insensible aux outrages, et peu sensible aux louanges, s'il se connaît, il ne s'assigne point sa place, et jouit de lui-même sans s'apprécier.

91. — Dans une petite ville on trouve, proportion gardée, moins d'activité sans doute que dans une capitale, parce que les passions sont moins vives et les besoins moins pressants ; mais plus d'esprits originaux, plus d'industrie inventive, plus de choses vraiment neuves, parce qu'on y est moins imitateur, qu'ayant peu de modèles, chacun tire plus de lui-même, et met plus du sien dans tout ce qu'il fait; parce que l'esprit humain, moins étendu, moins noyé parmi les opinions vulgaires, s'élabore et fermente mieux dans la tranquille solitude : parce qu'en voyant moins, on examine davantage ; enfin parce que, moins pressé du temps, on a plus le loisir d'étendre et digérer ses idées.

92. — Je me souviens d'avoir vu dans ma jeunesse aux environs de Neuchâtel (120) un spectacle assez agréable et peut-être unique sur la terre. Une montagne entière couverte d'habitations dont chacune fait le centre des terres qui en dépendent ; en sorte que ces maisons, à distances aussi égales que les fortunes des propriétaires, offrent à la fois aux nombreux habitants de cette montagne le recueillement de la retraite et les douceurs de la société. Ces heureux paysans, tous à leur aise, francs

(120) Voir Ift mHê MS» yaçc iSC

18i LETTRE

de tailles, d'impôts, de subdélégués, de corvées, cultivent avec tout le soin possible des biens dont le produit est pour eux, et emploient le loisir que cette culture leur laisse à faire mille ouvrages de leurs mains, et à mettre à profit le génie inventif que leur donna la nature. L'hiver surtout, temps où la hauteur des neiges leur ùte une communication facile, chacun renfermé bien chaudement, avec sa nombreuse famille, dans sa jolie et propre maison de bois* qu'il a b/itie lui-même, s'occupe de mille travaux amusants, qui chassent l'ennui de son asile et ajoutent à son bien-être. Jamaia menuisier, serrurier, vitrier, tourneur de profession n'entra dans le pays ; tous le sont pour eux-mêmes, aucun ne l'est pour autrui ; dans la multitude de meubles commodes et même élégants qui composent leur ménage et parent leur logement, on n'en voit pas un qui n'ait été fait de la main du maître. Il leur reste encore du loisir pour inventer et faire mille instruments divers, d'acier, de bois, de carton, qu'ils vendent aux étrangers, dont plusieurs même parviennent jusqu'à Paris, entre autres ces petites horloges de bois qu'on y voit depuis quelques années. Ils en font aussi de fer, ils font même des montres ; et, ce qui parait incroyable, chacun réunit à lui seul toutes les professions diverses dans lesquelles se subdivisé l'horlogerie, et fait tous ses outils lui-même.

Page 1