‹ Lettre à d'Alembert sur les spectaclesChapitre 4 sur 31 · DesiK^resterres. Voltaire aux Délices, p · texte numérisé non relu

DesiK^resterres. Voltaire aux Délices, p

maison qu^il appela ses Délices, située aux portes de Genève, sur la colline de Saint- Jean. Enfin, en novembre 17S8^ l'acquisition de Ferney et de Toumay, que lui céda pour sa vie le président de Brosses, le transformait en grand seigneur et assurait son indépendance. Résidant sur terre française, mais à deux pas de la frontière, il pouvait, en cas de danger, choisir entre plusieurs asiles. Les États de Sardaigne ou de Berne le touchaient ; aux Délices il était libre de la France ; à Ferney, il bravait Genève. C'est de cette époque oîi il n'avait plus à craindre pour sa personne, que datent les plus grandes hardiesses et les licences de sa philosophie.

Dans quelque séjour que ce fût, son existence était toujours agitée et fiévreuse ; il lui fallait la vie de société. Cette exaltation féconde de Tesprit que Rousseau cherchait dans la solitude, lui la trouvait au contraire dans le bruit. Or, de tous les plaisirs mondains, celui qu'il goûtait par-dessus tout était la comédie. A Berlin, chez Frédéric, comme déjà auparavant chez M"^' du Châtelet, comme plus tard àFerney, il la jouait avec passion. Très admiré des uns, qui déclaraient n'avoir jamais entendu un Cicéron plus noble, un Zopire plus pathétique, il plaisait peut-être moins à des connaisseurs non prévenus. Mais, si ses talents d'acteur ont été contestés, ce besoin de jouer, cette fièvre théâtrale ne peuvent l'être. « Dans les vingtquatre heures, écrivait une fois M*' de Grafigny

pendant son séjour à Cirey, on a répété et joué trente-trois actes, tant tragédies et opéras que comédies. »

Ajoutons que, pour le poète, ces représentations intimes étaient une épreuve nécessaire, car le temps de son séjour en Suisse est la période, sinon la plus brillante, au moins la plus féconde de sa carrière dramatique. Il n'y jouait pas seulement ses œuvres anciennes, déjà célèbres ; il y essayait aussi ses productionsnouvelIes.Loinde tous ceux qu'il aurait aimé à consulter, il pouvait ainsi mieux juger par lui-même de certains effets scéniques, et retoucher ses pièces avant de les envoyer pour l'épreuve décisive à Paris.

Dès son arrivée à Lausanne, on conmiença donc à jouer. Les mœurs y étaient, nous l'avons dit, moins sévères qu'à Genève. Les spectateurs ne lui manquèrent pas ; il se trouva dans la société d'exçeUents acteurs, et, comme le prouve une lettre écrite un peu plus tard, les pasteurs eux-mêmes prirent sans scrupule leur part de cette distraction profane. Voltaire écrivait à M. Pictet, le 27 mar^ 1757 : « Une tragédie nouvelle (Zii/tme), jouée à Lausanne, et peut-être mieux jouée qu'elle ne le sera à Paris, est un phénomène assez singuUer. Ce qui Test encore davantage, c^est que nous avons eu douze ministres du saint Évangile, avec tous les petits proposants, à la première représentation. U faut avouer que Lausanne donne d'assez bons exemples à Genève. »

Genève, en effet, avait besoin de cet exemple, et résistait de son mieux à l'invasion. Le parti fidèle aux vieilles mœurs n'avait pas vu sans inquiétude arriver ce nouvel hôte, dont on pouvait redouter la turbulence. Dès les premiers jours, le pasteur Yemet, un peu plus tard le conseiller Tronchin, s'étaient fait l'écho de ces appréhensions ^ Voltaire leur avait répondu par les meilleures assurances, et peutrètre en effet s'étaitrii promis d'être sage ; d ailleurs les mille détails de soninstallation, qu'il surveillait avec la minutieuse exactitude d'un homme d'affaires, et les travaux entrepris pour remanier l'habitation de fond en comble suffisaient à l'absorber. H eut avec les Genevois sa lune de miel. L'accueil empressé de la classe riche, les mœurs sans contrainte qu'il y pouvait observer lui firent illusion. Il crut que toute la ville s'était ouverte aux idées du siède ; il allait être bientôt détrompé.

En mars 1755, Lekain, son acteur favori, lui annonçait sa prochaine arrivée à Lyon. Aussitôt Voltaire l'invitait (lettre du 24 mars), à venir le trouver aux Délices, et le même jour, il écrivait à Thieriot. « J^attends Lekain ces jours-ci ; nous le coucherons dans une galerie^ et il déclamera des

1. La lettre de Vernet n*a pas de date, mais la réponse de Voltaire est du 9 février 1755, no 2875, édition Moland. La réponse à Tronchin n*est pas datée non plus, M. Moland Ta placée au n» 2897, entre deux lettres qui tont, Tane du 25, Tautre du 28 mars.

n INTRODUCTION

vers aux enfants de Calvin. Leurs mœurs sont fort adoucies ; ils ne brûleraient pas aujourd'hui Servet, et ils n'exigent point de billets de confession. »

Le séjour de Lekain aux Délices fut de courte durée y mais on le mit à profit; l'occasion était trop belle. Voltaire écrivait à d'Axgental, le 2 avril : « Lekain a été, je crois, bien étonné; il a cru retrouver en moi le père d'Orosmane et de Zamore, et il n'a trouvé qu'un maçon, un charpentier et un jardinier. Gela n'a pas empêché pourtant que nous n'ayons fait pleurer presque tout le Conseil de Genève. La plupart de ces messieurs étaient venus âmes Délices ; nous nous mimes à jouerZatr^ pour interrompre le cercle. Je n'ai jamais vu verser plus de larmes ; jamais les Calvinistes n'ont été si tendres I » Tout heureux de ce succès, il se hâtait d'en faire part le même jour au maréchal de Richelieu, à Tronchin de Lyon, deux jours après au Président de Ruffey.

L'expérience lui paraissait décisive; il voulut continuer après le départ de Lekain. Un petit théâtre avait été construit dans une des galeries de Saint- Jean. U se proposait d'y débuter par Alzire % et d'y essayer ensuite sa tragédie nouvelle, YOrphelin de la Chine ; mais cette velléité fut aussitôt réprimée.

i. L. Péret et 6. Maugras. La vie intime de Voltaire aux Délices, p. 92.

Dans la séance du 3i juillet, le pasteur Desroches déclare que le sieur de Voltaire se dispose à faire jouer des tragédies chez lui, à Saint-Jean, et qu'une partie des acteurs qui les représentent sont des particuliers delà ville. « Dont opiné, Tavis a été d'en parlera M. le premier syndic, et dire que le Consistoire est dans une parfaite confiance que le Magnifique Conseil ne se prêtera jamais à donner atteinte à ses arrêtés du 18 mars 1732 et S décembre 1739^ qui défendent toutes représentations de comédie, tant publiques que particulières, et qu'à l'égard de ceux de cette ville qui pourraient avoir quelques rôles dans les tragédies chez le sieur Voltaire, MM. les pasteurs des quartiers les avertiront de la part du Consistoire, de s'en abstenir. »

Voltaire fit semblant de s'incliner ^ et il écrivit à Tronchin une lettre conciliante. Pour le moment, on ne pouvait plus jouer qu'à Lausanne; là du moins il se donna libre carrière. Mais il gardait aux « perruques Genevoises » une rancune terrible : acteur de société, on le privait de son plaisir favori ; poète, il voyait censurer ses œuvres; philosophe, des théologiens lui faisaient la loi. Il jura de se venger. « Genève, disait-il, aura la comédie malgré Calvin. » (Lettre à d'Argental, 18 juillet.) Cette vengeance, l'Encyclopédie lui en fournit l'occasion.

Jusqu'à l'époque où cette publication commença,

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