Desnoiresterres, p
Paris un mémoire conieiiant les principaux détails nécessaires à son article.
D'autre part. Voltaire lui avait communiqué son regret de ne pouvoir jouer la comédie, son désir de mortifier les pasteurs et de leur forcer la main. Aux yeux des deux philosophes, pareille inter* diction était un scandale ; le Consistoire de Genève faisait tache en Europe.
De là, dans l'article de d'Alembert, deux parties bien différentes : Tengouement naïf du français pour tout ce qui est étranger, la prévention du philosophe en faveur d'un pays républicain et protestant, se manifestent par une extrême bienveillance. Selon lui, cette ville qui compte à peine vingt-quatre mille âmes est une des plus florissantes de l'Europe ; elle juge tous les souverains sans les flatter, sans les blesser, sans les craindre ; son gouvernement a tous les avantages et aucun des inconvénients de la démocratie ; le peuple y est beaucoup plus instruit que partout ailleurs ; il n*y a peut-être point de ville où il y ait plus de mariages heureux. Enfin, à ses yeux, la République des abeilles n'est pas moins intéressante que l'histoire des grands empires, et ce n'est peut-être que dans les petits Etats qu'on peut trouver le modèle d'une parfaite administration politique.
Tels sont, en résumé, mais textuellement cités, les principaux points de l'éloge. Il n'y a qu'une ombre au tableau, on devine laquelle : Genève serait parfaite, si elle admettait dans ses murs la
comédie. L'auteur insiste longuement sur les avantages qu'un peu de tolérance à cet égard procurerait non seulement à la ville, mais à toute FËurope, dont elle serait le modèle, en relevant Tart dramatique et la dignité des comédiens.
Ce long morceau sur le théâtre, si inopinément amené, était bien fait pour étonner le lecteur étranger à ces petites rancunes ; c'est un horsd'œuvre sans aucune proportion avec le reste. Rousseau en avait été frappé, et le faisait spirituellement observer dans sa préface : « En lisant ce passage isolé, plus d'un lecteur sera surpris du zèle qui Ta pu dicter. En le lisant dans son article, on trouvera que la comédie qui n'est pas à Genève, et qui pourrait y être, tient la huitième partie de la place qu'occupent les choses qui y sont. » Evidemment si d'Alembert, étranger à Genève, attribuait tant de valeur à cette mince question, c'est qu'il voulait servir le ressentiment de Voltaire. Que celui-ci ait été l'inspirateur, c'est chose trop manifeste; on ne l'a jamais contesté. Qu'il ait fait plus, qu'il ait lui-même écrit ces pages pour les faire insérer au milieu de l'article, on l'a supposé quelquefois. Rousseau même n'en doutait pas. « Je n'ignorais pas, écrit-il au pasteur Vernes le 22 octobre 1758, que l'article Genève était en partie de M. de Voltaire ; quoique j'aie eu la discrétion de n'en rien dire, il vous sera aisé de voir, par la lecture de l'ouvrage, que je savais en écrivant à quoi m'en tenir. »
En dépit de ce témoignage, Fhypothèse nous parait bien peu vraisemblable. Ni pour le fond des idées, ni dans la forme du style, rien ne rappelle la manière de Voltaire. Tous les arguments accumulés sont vraiment trop faibles et presque puérils. Des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens! Les acteurs de Genève, par la régularité de leur conduite et la considération dont elle les ferait jouir, servant de modèle aux comédiens des autres nations, cette troupe devenant bientôt la meilleure de l'Europe ! Tout cela est enchanteur, mais bien chimérique, et d*un optimisme auquel Voltaire ne nous a guère habitués. Ce n'est pas sur ce ton qu'il parle ordinairement du tripot tragique. On nous objectera qu'U se déguise, qulndifférent à la valeur des arguments dont il sera le premier à se moquer, il affecte de penser comme ceux qu'il voudrait séduire : non, malgré tout, cette candeur dans Tutopie n*est pas de Voltaire.
Ce qui lui eût été peut-être plus difficile à déguiser que sa pensée, c'est son style. Tout ce qu'il a écrit porte la même empreinte, ce tour vif, aisé, malicieux, qui fait que dix lignes de sa main se distinguent à première vue de toute autre prose. Où trouver cette empreinte ici ? Pas un mot n'est marqué de sa griffe. Laissons donc à celui qui l'a signé, sinon l'idée première^ au moins la rédaction de ce morceau.
Le tome VII de FEncyclopédie parut dans les
examen, aune époque où rincréduliié pénétrait partout, où rÉglise calviniste subissait une véritable révolution * pour se rapprocher du rationalisme, quelques membres plus jeunes, plus hardis, n'adhéraient plus que des lèvres à d'anciens dogmes trop mystérieux ou trop terribles. Ces réserves, qu'ils n'auraient jamais exprimées publiquement, ils avaient pu en faire la confidence dans une heure de causerie intime. Mais cette confidence, dans quelle mesure d'Alembert était-il autorisé à la publier? N'était-ce pas comme une confession dont il violait le secret? et jusqu'à quel point avait-il le droit de conclure du particulier au général, de quelques opinions isolées à celles de tout un corps? Sans s'arrêter à ces scrupules, il écrivit son article, mais l'indiscrétion lui coûta cher.
Lorsque le livre parvint à Genève, il y causa, nous pouvons le croire sans peine^ un vrai scandale. « Toute la ville, raconte l'abbé Irail ', murmura et fut indignée... H semblait, selon l'expression d'un Genevois, que ce fût le bourdonnement d^un essaim d'abeilles pour chasser un frelon de leur ruche. » Si l'on s'en rapporte au même témoin, l'effet produit en France n'aurait pas été plus heureux. « A Paris, dit-il, le cri général fut contre M. d'Alembert. Ses partisans même le blâmèrent, et ses ennemis l'accusèrent de