Lettre également inédite, publiée par le même auteur
faire. (A M. Bertrand, 19 janvier). » Il recommande à son ami de ne plus s'inquiéter, tout s'arrangera. « Continuez à me laisser avec Tronchin le soin de la plaisante affaire des sociniens de Genève ; vous les reconnaissez pour chrétiens, comme M. Chicaneau reconnaît Madame de Pimbesche
Pour femme très sensée et de bon jugement ^
cela suffit. » (A d'Alembert, 49 janvier.)
Mais pendant qu'il riait de cette agitation impuissante des théologiens, une grave contrariété se préparait pour lui. Le bruit courait que d'Alembert allait quitter l'Encyclopédie. En effet, dès le 6 janvier, dans le post-scriptum de sa réponse à Tronchin, le philosophe avait exprimé cette résolution. Renoncer à cette œuvre dont on s'était tant promis, laisser ce grand monument inachevé, en tout temps Voltaire eût appelé cela une désertion. Mais dans les circonstances présentes, après tout le bruit suscité par ce maîencontreux article, accusé comme l'était d'Alembert, ou de légèreté et d'inexactitude, pour ne pas dire plus, ou d'une sorte d'abus de confiance, il ne pouvait se retirer sans rester sous le coup de ces graves reproches. Le public ne manquerait pas d'y voir un aveu. Voltaire le sentait bien, le lui disait sans cesse, et insistait pour qu'il demeurât à son poste. Tous ses efforts furent inutiles. Depuis des années, d'Alembert avait' à lutter
pour la publication de TEncyclopéâie contre des difficultés de tout genre auxquelles sa persévérance finit par céder. Entre lui et Diderot, cette uniformité de vues, cette confiance réciproque, cette intimité sans réserve nécessaires aux deux chefs d'une si grosse entreprise n'existaient pas. Chacun agissait à part et à sa guise dans sa spécialité ^ De là bien des froissements entre eux, et, dans le travail, bien des incohérences ou des faiblesses. En outre, les attaques dont ils étaient l'objet, attaques qu'ils avaient dû prévoir, mais dont la vivacité semblait croître avec le succès de l'ouvrage, ne les laissaient pas indifférents. Quelques-unes leur étaient particulièrement sensibles et décourageantes. « Les brochures, les libelles, tout cela n'est rien, dit d'Alembert'; mais croiriez-vous que tel de ces libelles a été imprimé par des ordres supérieurs, dontM. de Malesherbes n'a pu empêcher l'exécution? Cfoiriezvous qu'une satire atroce contre nous, qui se trouve dans une feuille périodique qu'on appelle les Affiches de province^ a été envoyée de Versailles à l'auteur, avec ordre de l'imprimer; et qu'après avoir résisté autant qu'il a pu, jusqu'à s'exposer à perdre son gagne-pain, il a enfin imprimé cette satire en l'adoucissant de son mieux? Ce qui en reste, après cet adoucissement fait, par la discrétion du préteur y c'est que nous
4. Voltaire. Lettre à d'Argental, 12 mars 1758. 2. Lettre à Voltaire, 28 janvier 1758.
fonnons une secte qui a juré la ruine de toute société, de tout gouvernement et de toute morale. »
Sa lettre du 8 février vient préciser les détails. ^( .J'ai découvert encore de nouvelles atrocités... Il est très certain qne Von a forcé M. de Malesherbes à laisser imprimer les Cacouacs^ ; il est très certain que la satire plus que violente insérée contre nous dans les Affiches de province vient des bureaux d'un ministre (M. de Bemis) aussi cacouac pour le moins que nous, mais qui a cru pouvoir faire sa cour au redoutable protecteur des cacouacs par un sacrifice m anima vili. Jugez ^ présent, mon cher et illustre mattre, s'il est possible d'achever dans cette terre de perdition le )nonument que nous avions commencé d'élever à la gloire des lettres. »
: D'autres attaques étaient encore moins déguiifées. Dans un sermon prêché devant la cour, véritable discours de harengère, disait Voltaire (Lettre du 13 février), l'abbé Le Chapelain avait condamné l'Encyclopédie et ses protecteurs. Ceci surtout les exaspérait. « L'ouvrage est imprimé avec approbation et privilège du roi; il ne faut donc pas souffrir qu'un misérable ose prêcher
i. Ce nom désigne les phUosophei. J. N. Moreau, mort en 1803, aTatt publié un Nouveau Mémoire pour servir à F Histoire des Cacouacs f 1757. Le Catéchisme et décision des cas de eonscience à Vusage des Cacouacs, etc., publié en 1758, est d'un abbé de Saint-Cyr.
(Note de Beachot, reproduite par L. MoLand).
devant le roi contre la raison imprimée une fois avec primlège. » (Lettre à d^Argental, 26 février 1758).
Cette duplicité des ministres qui, tout en affectant de patronner leur entreprise S les laisi^aient attaquer impunément, les faisaient même injurier sous main, indignait d'Âlembert, et contribua sans doute à sa retraite, mais n'en fut pas la seule cause. Le malheureux succès de l'article Genève ^ venant se joindre à toutes ces amertumes, dut hâter sa résolution.
C^était déjà là pour les pasteurs de Genève un grand avantage, un commencement de satisfaction aux yeux du public ; mais il fallait plus. On attendait d'eux un démenti formel. La conunission nommée <x pour voir ce qu'il y avait à faire » finit par se décider, nuiis elle y avait mis du temps. Elle ne fut pas moins longue ensuite à savoir ce qu'elle voulait dire, à peser tous les termes de la déclaration projetée. Gela dura plus de six semaines. Les philosophes riaient de cette lenteur, triomphaient de l'embarras qu'eUe trahissait, et faisaient courir ce mot mordant d'une spiritueUe genevoise, M"* Huber ^, que les prédicants étaient occupés « à donner un état à Jésus-Christ. » Les ennemis du Consistoire n'avaient pas tort. Une profession de foi si péniblement rédigée perd tout le mérite d'une manifestation spontanée.
1. Autre marque de cette situation contradictoire: depuis 1756, d'Alembert recerait du roi une pension de 1|200 liyres.