Dira malignement que je n'ai rien perdu, pour cause
i. Voici au contraire ce que Rousseau constate dans les Confessions : « Ma lettre à d'Alembert eut un grand succès.... [Elle] respiroit une douceur d âme qu'on
sentit n'être point jouée. Si j'eusse été rongé d'humeur dans ma retraite, mon ton s'en seroit senti.
11 en régnoit dans tous les écrits que javois faits à Paris : il n'en régnoit plus dans le premier que javois fait à la campagne.... On
PREFACE
Le goût, le choix, la correction, ne saiiroient se trouver dans cet ouvrage. Vivant seul, je n'ai pu le montrer à personne. J'avois un Aristarque sévère et judicieux; je ne l'ai plus, je n'en veux plus * ; mais je le regretterai sans cesse, et il manque bien plus encore à mon cœur qu'à mes écrits*.
* oc Ad amicuin etsi produxeris gladium, non desperes; est « enira regressus. Ad ainicum si aperueris os triste, non ti- « meas ; est enim concordatio : excepte convicio, et imprope- « rie, et superbia. et mysterii revelatione, et plaga dolosa; in « his omnibus efTiigiet amicus. d {Ecclesiastic.,^\u,2Q,21.){a)
(a) Rousseau n'a cité que le texte latin, dont voici la traduction, donnée par Marmontel : a Si vous avez tiré l'épée contre votre ami, n'en désespérez pas; car il y a moyen de revenir. Si vous l'avez attristé par vos paroles, ne craignez rien : il est possible encore de vous réconcilier avec lui. Mais pour l'outrage, le reproche injurieux, la révélation du secret, et la plaie faite à son cœur en trahison, point de grâce à ses yeux : il s'éloignera sans retour. » — Le secret dont il s'agit, soi-disant révélé par Diderot à Saint-Lambert, concernerait diverses circonstances des amours de Rousseau et de M"* d'Houdetot. Diderot affirme, de son côté, que la duplicité seule de Rousseau fut cause de cette révélation involontaire : Diderot n'aurait parlé que de ce qu'il croyait, sur la parole de Rousseau, déjà su de Saint-Lambert.
vit que j'étois rentré dans mon élément. » — Nous aurons lieu cependant d'observer qu'ici même sa sérénité n'est pas sans intermittences.
1. Voilà la signification publique de sa rupture récente avec Diderot. — Diderot était son plus ancien ami à Paris, son conseiller littéraire écouté, indispensable.
Le dernier ouvrage auquel venait de s'appliquer la « sévère » censure de Diderot, est le début de la Nouvelle Héloïse. Rousseau a certainement aimé son « Aristarque » ;
mais entre eux deux, depuis l'installation à l'Ermitage, la confiance n'existe plus. Diderot morigène Rousseau ; Rousseau prend en mauvaise part tous les procédés de Diderot à son égard. Une phrase de Diderot dans le Fils naturel :
« Il n'y a que le méchant qui soit seul », est interprétée par le solitaire comme une injure personnelle (voir la réponse au paragraphe suivant!. Diderot reste l'ami du baron d'Holbach, de Grimm, de gens que Rousseau ne peut plus souffrir. L'insistance qu'il met à
JO
.l.-J. ROUSSEAU.
La solitudt^ raline l'âme et apaise les passions (juc le
(li'sordro du inonde a fait naître. Loin des vices qui
nous irritent, on en parle avec moins d'indij^Miation;
loin des maux qui nous touchent, le cœur en est moins
«'•mu. Depuis que je ne vois plus les honnnes j'ai jiresque
cesst' de haïr les int-chans. D'ailleurs le mal (|u"ils m'ont
lail à moi-miMue m'ôte le droit d'en dire d'eux. 11 faut
désormais que je leur pardonne, pour ne leur pas res-
/ sembler. Sans y songer, je substituerois l'amour de la
j vengeance à celui de la justice : il vaut mieux tout
\ oublier. J'espère qu'on ne me trouvera plus cette âpreté
qu'on me reprochoil, mais qui me faisoit lire; je consens
d'être moins lu, pourvu que je vive en paix.
A ces raisons il s'en joint une autre plus cruelle, et que je voudrois en vain dissimuler; le public ne la sentiroit que trop malgré moi. Si, dans les essais sortis de ma plume, ce papier est encore au-dessous des autres, c'est moins la faute des circonslailces que la mienne; c'est que je suis au-dessous de moi-même. Les maux du corps épuisent l'âme : à force de souffrir elle perd son ressort. Un instant de fermentation passagère produisit en moi quel(}ue lueur de talent : il s'est montré tard, il s'est éteint de bonne heure. En reprenant mon état naturel, je suis rentré dans le néant. Je n'eus qu'un moment ; il
soutenir que Rousseau, par gratitude, doit suivre à Genève Mme dÉpinay, amène une vraie brouille.
Dès lors, tout dans la conduite, toujours un peu inconséquente, de Diderot, laisse prise aux soupçons d'un esprit malade. Une parole imprudente peut-être (voir ci-dessus la note de Rousseau) est imputée
à la trahison. Rousseau se résout alors à dénoncer la rupture en termes assez voilés . pense-t-il, pour être compris seulement de quiconque est « au fait ». Il se flattait de mériter l'admiration par cette franchise courageuse et discrète : il s'étonna de ne recueillir que « blâme et reproche ».
PREFACE
est passé; j'ai la honte de me survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec indulgence, vous accueiilirez* mon ombre; car, pour moi, je ne suis plus 2.
i. Acciteiîlirez; c'est l'orthographe imposée par Rousseau à son éditeur.
2. Cf. Confess. : «... A tout cela se mêloit un certain attendrisse-
ment sur moi-même qui me sentois movirant, et qui croyois (aire au puhlic mes derniers adieux. »
La même pensée revient à la fin de la lettre.
A Montmorency, le 20 mars 1758.
J'ai lu, monsieur, avec plaisir votre article Genève, dans le septième volume de l'Encyclopédie. En le relisant avec plus de plaisir encore, il m'a fourni quelques réflexions que j'ai cru pouvoir offrir, sous vos auspices, au public et à mes concitoyens. Il y a beaucoup à louer dans cet article; mais si les éloges dont vous honorez ma patrie m'ôtent le droit de vous en rendre, ma sincérité parlera pour moi : n'être pas de votre avis sur quelques points, c'est assez m'expliquer sur les autres^. J^ Je commencerai par celui que j'ai le plus de répugnance à traiter et dont l'examen me convient le moins, mais sur lequel, par la raison que je viens de dire, le silence ne m'est pas permis : c'est le jugement que vous portez de la doctrine de nos ministres en matière de foi. Vous avez fait de ce corps respectable un éloge* très beau, très vrai, très propre à eux seuls dans tous les clergés du monde, et qu'augmente encore la considération qu'ils vous ont témoignée, en montrant qu'ils aiment la philosophie, et ne craignent pas l'œil du philosophe. Mais, monsieur, quand on veut honorer les gens, il faut que ce soit à leur manière, et non pas à la nôtre, de peur qu'ils ne s'offensent avec laison des