Il en faudrait (pour leur être utiles
•i. Non pas rebutées., mais rebu-
tantes. Cf. plu? haut : « Les spectateurs seroient bientôt rebutés. »
o. Règle couramment admise dans le théâtre français, conformément au précepte d'Aristote, de ne représenter les personnap-s tragiques « ni tout à fait bons ni tout à fait méchants ».
28 J.-.l. norssEAU.
suivre et riiibellir. l'u autour (jui voudroit heurter le goût général composeroit bientôt pour lui seul. Quand Molière corrigea la scène comique, il attaqua des modes, des ridicules ; mais il ne cho(|ua j)as pour cela le goût du i)ulilic*, il le suivit ou le (i(''veloi)pa, connue lit aussi
* Pour peu (juil antici|)àf. ce Molière lui-mèinc avoit peine à ?c soutenir : le plus ])aifait de ses ouvrages tomba (lans sa naissance, parce qu'il le donna trop tôt, et que le public n'étoit pas mûr encore pour le Misanthrope {a).
Tout ceci est fondé sur une maxime évidente; savoir, qu'un peuple suit souvent des usages qu'il méprise, ou qu'il est i)rêt à juépriser. sitôt qu'on osera lui en donner l'exemple. Quand, de mon temps, on jouoit la fureur des pantins (6), on ne faisoit que dire au tbéàtre ce que pensoient ceux mêmes qui passoient leur journée à ce sot amusemeiU : mais les goûts constans d'un peuple, ses coutumes, ses vieux préjugés, doivent être respectés sur la scène. Jamais poète ne s'est bien trouvé d'avoir violé cette loi (c).
(a) Il est fort exagéré de dire que le Misanthrope « tomba dans sa naissance ». Il eut dans sa nouveauté vingt-quatre représentations, ce qui était alors un beau chiffre. L'École des Femmes en avait eu soixanto-huit, un peu le scandale aidant, et le Timocrate de Thomas Corneille quatrevingts. Mais c'étaient de grandes exceptions. Passé la vingtaine, on pouvait parler de succès. (Despois, le Théâtre français sous Louis XIV, p. 191 à 197.) — (6) Le Journal de Barbier (janvier 1747) nous renseigne sur la date de ce qu'il appelle, lui aussi, « la fureur des pantins ». Cette mode des petites poupées de bois ou de carton, avec membres séparés et attachés à un fil qui permettait de les mouvoir, avait déjà existé sous la Régence. Elle reprit au cours de l'année 1746, et, cette fois, devint frénésie. On faisait enluminer des pantins — un arlequin, un scaramouche — par de grands artistes, et on les payait un prix fou. La duchesse de Chartres, d'après Barbier, aurait mis l 500 livres à un pantin de Boucher. Aussitôt les chansons et les comédies tournèrent en dérision cette « fureur », qui tomba en quelques mois. — (c) En ce temps-ci, les auteurs dramatiques (.Augier et Alexandre Dumas en particulier) ont souvent pris à tâche de faire violence aux préjugés courants, de rudoyer le spectateur pour l'obliger à réfléchir. Presque toutes leurs pièces à thèses ont été des défis portés à l'opinion moyenne, à ce qu'on appelle le bon sens public.
LETTRE A M. DALEMBEUT.
Corneille de sou côté. C'étoit l'ancien théâtre qui commençoit à choquer ce goût, parce que, dans un siècle devenu plus poli, le théâtre gardoit sa première grossièreté. Aussi, le goût général ayant changé depuis ces deux auteurs, si leurs chefs-d'œuvre étoient encore à paroître, tomberoient-ils infailliblement aujourd'hui. Les connoisseurs ont beau les admirer toujours, si le public les admire encore, c'est plus par honte de s'en dédire que par un vrai sentiment de leurs beautés ^ On dit que jamais une bonne pièce ne tombe : vraiment je le crois bien, c'est que jamais une bonne pièce ne choque les mœurs * de son temps. Qui est-ce qui doute que sur nos théâtres la meilleure pièce de Sophocle ne tombât tout à plat^? On ne sauroit se mettre à la place des gens qui ne nous ressemblent point ^. :
* Je dis le goût ou les mœurs indifféremment ; car, bien que l'une de ces choses ne soit pas l'autre, elles ont toujours une origine commune et souffrent les mêmes révolutions. Ce qui ne signifie pas que le bon goût et 1rs bonnes mœurs régnent toujours en même temps, proposition qui demande éclaircissement et discussion, mais qu'un certain état du goût répond toujours à un certain état des mœurs, ce qui est incontestable.
1. Opinion contestable. La faveur soutenue du public pour Corneille et Molière semble être bien sincère; on en trouverait la preuve dans la froideur intermittente de ce même public pour des poètes d'une réputation aussi bien établie, comme Racine, mais qui sans doute exercent sur lui moins de prise.
2. L'expérience est faite et semble décisive contre Rousseau. On sait quel succès ont obtenu de nos
jours devant le grand public VŒdipe roi et VAntigone fidèlement traduits.
5. Sans doute. Mais s'il est vrai, comme le prétend Rousseau (voy. plus haut, p. 25;, que « l'homme soit un », ne trouvonsnous pas, entre les personnages de l'ancien théâtre et nousmêmes, des ressemblances beaucoup plus nombreuses et profondes que notre auteur ne le suppose ?
J.-J. ROrSSEAU.
Tout auleiir qui veut nous peindre des mœurs étrangères a pourtant grand soin d'approprier sa pièce aux nôtres. Sans cette pn'caution, l'on ne réussit jamais, et le succès même de ceux qui l'ont prise a souvent des causes biendillerentes de celles que lui sujtpose un observateur superficiel. Quand Arlequin sauvage* est si bien accueilli des spectateurs, pense-t-on que ce soit par le goût qu'ils prennent pour le sens et la simplicité de ce personnage, et qu'un seul d'entre eux voulût pour cela lui ressembler? C'est, tout au contraire, que cette pièce tavorise leur tour d'esprit, qui est d'aimer et rechercher les idées neuves et singulières. Or il n'y en a point de plus neuves pour eux que celles de la nature. C'est précisément leur aversion pour les choses communes qui les ramène quelquefois aux choses simples.
Il s'ensuit de ces premières observations que rejTet général du spectacle est de renforcer le caractère national,^Taug^menterjesjnclina^ de donner une nouvelle énergie à toutes les passions. En ce sens il sembleroit que, cet effet se bornant à charger et non changer les mœurs établies, la comédie seroit bonne aux bons et mauvaise aux méchans. Encore, dans le premier cas, resteroit-il toujours à savoir si les passions trop irritées ne dégénèrent point en vices. Je sais que la poétique du théâtre prétend faire tout le contraire, et purger les passions en les excitant, mais j'ai peine à bien concevoir cette règle*. Seroit-ce que, pour devenir tem-
1 . Comédie de Delisle de la Drevetière. jouée au Théâtre-Italien en 1721, et souvent reprise au xviii* siècle. — Arlequin y repré- ^ente l'homme selon la nature, parla même doué dune justesse de sens et d'une sincérité que la
société n'a pas encore altérées.
C'est, avec moins de portée, une idée analogue à celle que Voltaire a mise en action dans VIngénti.
(Voy. d'Origny, Annales du théâtre italien. ilSS,' t. I. p. 6-2.1 2. Elle est fort obscure en effet
pérant et sage, il faut commencer par être furieux et fou?
« Eli! non, ce n'est pas cela, disent les partisans du théâtre. La tragédie prétend bien que toutes les passions dont elle fait des tableaux nous émeuvent, mais elle ne veut pas toujours que notre affection soit la même que celle du personnage tourmenté par une passion. Le plus souvent, au contraire, son but est d'exciter en nous des sentimens opposés à ceux qu'elle prête à ses personnages. » Us disent encore que, si les auteurs abusent du pouvoir d'émouvoir les cœurs pour mal placer l'intérêt, cette faute doit être attribuée à l'ignorance et à la dépravation des artistes, et non point à l'art. Ils disent enfin que la peinture fidèle des passions et des peines qui les accompagnent suffit seule pour nous les faire éviter avec tout le soin dont nous sommes capables.
Il ne faut, pour sentir la mauvaise foi de toutes ces réponses, que consulter l'état de son cœur à la fin d'une tragédie. L'émotion, le trouble et l'attendrissement, qu'on sent en soi-même, et qui se prolongent après la pièce, annoncent-ils une disposition bien prochaine à surmonter et régler nos passions? Les impressions vives
dans le texte d'Aristote {Poétique, 6). et les commentaires ne l'ont guère éclaircie. — Corneille (2* Discours sur le poème dramatique), au moment de développer son interprétation , d'après laquelle la terreur ou la pitié que nous inspirent les personnages de tragédie, nous purgerait des passions qui les ont entrainés dans le malheur, annule implicitement ce qu'il va dire : « Si la purgation des passions se fait dans la tra-
gédie, je tiens qu'elle doit se faire de la façon que je l'explique, mais je doute si elle s'y fait jamais. »
Rousseau adopte une autre explication, mais, comme on le voit, la trouve aussi peu justifiée par les faits. — « Laissons, disait Bossuet, si l'on veut, à Aristote cette manière mystérieuse de les purifier (les passions I, dont ni lui ni ses interprètes n'ont su encore donner de bonnes raisons. » {Maximes et réflexions, § 18.)
Tri J.-J. KOISSKAI.
et touchantes dont nous prenons l'habitude, et qui reviennent si souvent, sont-elles bien propres à niodt'rer nos sentiniens au i)esoin? Pourquoi l'image des peines qui naissent des passions effaceroit-elle celle des transports de plaisir et de joie qu'on en voit aussi naître, et que les auteurs ont soin d'embellir encore pour rendre leurs pièces plus agréables? Ne sait-on pas (pie toutes les passions sont sœurs, qu'une seule suflit pour en exciter mille, et que les combattre l'une par l'autre n'est qu'un moyen de rendre le cœur plus sensible à toutes? ; Le seul instrument qui serve à les purger est la raison ; let j'ai déjà dit que la raison n'a voit nul effet au théâtre. I Nous ne partageons pas les affections de tous les personnages, il est vrai; car, leurs intérêts étant opposés, il faut bien que l'auteur nous en fasse préférer quelqu'un, autrement nous n'en prendrions point du tout : mais, loin de choisir pour cela les passions qu'il veut nous faire aimer, il est forcé de choisir celles que nous aimons *. Ce que j'ai dit du genre des spectacles doit s'entendre encore de l'intérêt cpi'on y fait régner. A Londres, un drame intéresse en faisant haïr les François; à Tunis, la belle passion seroit la piraterie; à Messine, une vengeance bien savoureuse ; à Goa, l'honneur de brûler les Juifs. Qu'un auteur* choque ces maximes, il pourra faire une fort belle pièce où ion n'ira point : et c'est alors
* Qu'on mette, pour voir, sur la scène françoise un homme droit et vertueux, mais simple et grossier, sans amoui', sans galanterie, et qui ne fasse point de belles phrases; qu'on y
1. Non pas, mais celles que nous sommes susceptibles d'aimer .
pour peu qu'on nous en fasse sentir la beauté. Le théâtre, dans l'ordre des choses morales —
comme aussi la poésie et le roman, — nous introduit à la connaissance de sentiments que nous ignorions ou n'avions éprouvés que d'une manière confuse.
LETTRE A M. D'ALEMBEI'.T. 33
qu'il faudra taxer cet auteur d'ignorance, pour avoir manqué à la première loi de son art, à celle qui sert de base à toutes les autres, qui est de réussir. Ainsi le théâtre purge les passions qu'on n'a pas, et fomente celles mi'on a. >'e voilà-t-il pas un remède bien admi-
ceiies cmc nistré?__]
11 y a donc un concours de causes générales et particulières qui doivent empêcher qu'on ne puisse donner -v^ aux spectacles la perfection dont on les croit susceptibles, et qu'ils ne produisent les effets avantageux qu'on semble en attendre. Quand on supposeroit même cette perfection aussi grande qu'elle peut être, et le peuple aussi bien disposé qu'on voudra; encore ces effets se réduiroient-ils à rien, faute de moyens pour les rendre sensibles. Je ne sache que trois sortes d'instrumens à l'aide desquels on puisse agir sur les mœurs d'un peuple; savoir, la force des lois, l'empire de l'opinion, et l'attrait du plaisir. Or les lois n'ont nul accès au théâtre, dont la moindre contrainte feroit * une peine et non pas un amusement. L'opinion n'en dépend point, puisqu'au lieu
mette un sage sans préjugés, qui, ayant reçu un affront d'un spadassin, refuse de s'aller faire égorger par foffenseur ; et qu'on épuise tout l'art du théâtre pour rendre ces personnages intéressans comme le Cid au peuple françois : j'aurai tort si l'on réussit.
' Les lois peuvent déterminer les sujets, la forme des pièces, la manière de les jouer ; mais elles ne sauroient forcer le public à s'y plaire. L'empereui' Néron, chantant au théâtre, faisoit égorger ceux qui s'endormoient a' ; encore ne pouvoit-il tenir tout le monde éveillé : et peu s'en fallut que le plaisir d'un court sommeil ne coûtât la vie à Vespasien [b]. >"obles ac-
(a) Tacite, au passage cité dans la note (6) suivante, rapporte cette eitravagante cruauté de Néron, mais ne dit pas qu'elle lui fût ordinaire, comme le donne à entendre la note de Rousseau. — {b) Suétone, Vespasien, 4; Tacite, Anyiales, xvi, 5.
<::54^ j.-j. norssKAr.
(lo fairo In loi au piil)lic le th«''àlro la roroif do lui*; oi, (iiiaiil au jtlaisir qu'on y i»out prendre, tout son ed'et est de nous y ramener ]»Ius souvent. .
Examinons s'il en peut avoir d'autresjJLe théâtre, me dit-on, dirij,^é conune il peut et doit l'être, rend la vertu aimable et le vice odieux. Quoi donc! avant qu'il y eût dc3 coiQi'dies n'aimoit-on point les gens de bien? ne baïssoit-nn point les méchans? et ces sentimens sont-ils
Iplns l'oibles dans les lieux dépourvus de spectacles? /Le théâtre rend la vertu aimable.... Il o|)ère un grand prodige de faire ce que la nature et la raison font avant lui ! ) Les méchans sont haïs sur la scène.... Sont-ils aimés dans la société, quand on les y connoît pour tels? Est-il bien sûr que cette haine soit plutôt l'ouvrage de l'auteur que des forfaits qu'il leur fait conunettre? Est-il bien sûr (jue le simple récit de ces forfaits nous en donneroit moins dhorreur que toutes les couleurs dont il nous les peint? Si tout son art consiste à nous montrer des mal-
teurs de l'Opéra de Paris, ah! si vous eussiez joui de la puissance impériale, je ne gémirois pas maintenant d'avoir trop vécu! (a)
(a) En 1753, lors de la grande querelle entre les partisans de la musique française et ceux de l'italienne, soulevée par la représentation de In Serva padrona (de Pergolèse), Rousseau et Grimm écrivirent des brochures favorables au chef-d'œuvre italien. Rousseau dit que sa Lettre sur la musique française a sou\e\aL contre lui toute la nation, qui se crut oITensée dans sa musique », et qu'il faillit être misa la Bastille. — « Si l'on n'attenta pas à ma liberté, ajoute-t-il, l'on ne m'épargna pas du moins les insultes; ma vie même fut en danger. L'orchestre de l'Opéra fit l'honnête complot de m'assassiner quand j'en sortirois.... Et je ne sus que longtemps après que M. Ancelet, officier des mousquetaires, qui avoit de l'amitié pour moi, avoit détourné l'effet du complot en me faisant escorter à mon insu à la sortie du spectacle. » (Confessions, livre vni.) — Mais quelle confiance mérite cette étrange révélation, faite par un homme notoirement atteint du délire des persécutions?