‹ Lettre à M. d'Alembert sur les spectaclesChapitre 19 sur 78 · Peut-on nier qu'à son tour le public la modifie · texte numérisé non relu

Peut-on nier qu'à son tour le public la modifie

faitoiirs pour nous les rendre odieux, je ne vois point ce que cet art a de si admirable, et l'on ne prend là-dessus que trop d'autres leçons sans celle-là. Oserai-je ajouter un soupçon qui me vient? Je doute que tout homme qui l'on exposera d'avance les crimes de Phèdre ou d Médée ne les déteste plus encore au commencement qu'à la fin de la pièce* : et si ce doute est fondé, que faut-i penser de cet efTet si vanté du théâtre?

Je voudrois bien qu'on me montrât clairement et sans verbiage par quels moyens il pourroit produire en nous des sentimens que nous n'aurions pas, et nous faire juger des êtres moraux autrement que nous n'en jugeons en nous-mêmes. Que toutes ces vaines prétentions approfondies sont puériles et dépourvues de sens ! Ah ! si la beauté de la vertu étoit l'ouvrage de l'art, il y a long-^temps qu'il l'auroit défigurée. Quant à moi, dût-on me" traiter de méchant encore pour o"ser soutenir que l'homme' est né bon 2, je le pense et crois l'avoir prouvé : la source de l'intérêt qui nous attache à ce qui est honnête, et nous inspire de l'aversion pour le mal, est en nous et non dans les pièces. Il n'y a point d'art pour produire! cet intérêt, mais seulement pour s'en prévaloir. L'amoun du beau* est un sentiment aussi naturel au cœur humaii{

* C'est du beau moral qu'il est ici question. Quoi qu'en disent les pliilosophes. cet amour est inné dans l'homme, et sert de

1. Comment détesterait-il par avance des horreurs qui, simplement exposées sous forme de récit, ne seiaient même pas prises par lui au sérieux?

2. C'est la thèse qu'il a soutenue dans le Discours sur l'origine de V inégalité, où le prétendu état

de nature, antérieur à toute civilisation, est représenté comme la perfection pour l'espèce humaine.

C'est d'ailleurs son axiome fondamental : « Tout est bien, sortant des mains de l'auteur des choses », dira-t-il dès la première ligne de l'Emile.

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que l'amour de soi-même; il n'y naît point d'un arranjïeiiienl de scènes: l'auteur ne l'y porte pas, il l'y trouve; e( de ce pur seulinicut ({u'il llatlc naissent les douces larmes tpi'il lait coidcr.

Imai^inez la comédie aussi parfaite qu'il vous plaira; où est celui qui, s'y rendant pour la première fois, n'y va pas déjà convaincu de ce qu'on y prouve, et déjà pn'venu pour ceux qu'on y fait aimer? Mais ce n'est pas de cela (ju'il est question, c'est d'a^rir conséquemment à ses principes et d'imiter les gens qu'on estime. Le cœur de l'homme est toujours droit sur tout ce qui ne se rapporte pas personnellement à lui. Dajis les querelles dont nous sommes purement spectateurs, nous prenons à linstant le parti de la justice, et il n'y a point d'acte de mt'chanceté qui ne nous donne une vive indignation, tant que nous n'en tirons aucun protit; mais, quand notre intérêt s'y mêle, bientôt nos sentimens se corrompent, et c'est alors seulement que nous préférons le mal qui nous est utile au bien que nous fait aimer la nature. N'est-ce pas un effet nécessaire de la constitution des clioses, que le méchant tire un double avantage de son injustice et de la probité d'autrui? Quel traité plus avantageux pourroit-il faire, que d'obliger le monde

principe à la conscience. Je puis citer en exemple de cela la petite pièce de Janine [a], qui a fait murmurer l'assemblée, et ne s'est soutenue que par la grande réputation de l'auteur; et cela parce que l'honneur, la vertu, les purs sentimens de la nature, y sont préférés à limpertinont préjugé des conditions.

(a) Nanine est une comédie de Voltaire (1749), dans le genre larmoyant mis à la mode par La Chaussée. Elle se termine par un mariage d'inclination entre un grand seigneur et une paysanne aussi vertueuse qu'aimable.

entier d'être juste, excepté lui seul, en sorte que chacun lui rendît fidèlement ce qui lui est dû, et qu'il ne rendit ce qu'il doit à personne? Il aime la vertu, sans doute; mais il l'aime dans les autres, parce qu'il espère en profiter; il n'en veut point pour lui, parce qu'elle lui seroit juteuse. Que va-t-il donc voir au spectacle? Précisément ce qu'il voudroit trouver partout; des leçons de vertu pour le public, dont il s'excepte, et des gens immolant tout à leur devoir, tandis qu'on n'exige rien de lui.

J'entends dire que ;Ia tragédie mène à la pitié par la terreur, soit. Mais quelle est cette pitié? Une émotion passagère et vâme, qui ne dure pas plus que l'illusion qui l'a produite ; un reste de sentiment naturel étouffé bientôt par les passions, une pitié stérile, qui se repaît de quelques larmes, et n'a jamais produit le moindre acte d'humanité. Ainsi pleuroit le sanguinaire Syllk au récit des maux qu'il n'avoit pas faits lui-même* : ainsi se cachoit le tyran de Phère^ au spectacle, de peur qu'on ne le vît gémir avec Andromaque et Priam, tandis qu'il écoutoit sans émotions les cris de tant d'infortunés qu'on égorgeoit tous les jours par ses ordres. Tacite rapporte que Valérius Asiaticus, accusé calomnieusement par l'ordre de Messaline qui vouloit le faire périr, se défendit par-devant l'empereur d'une manière qui toucha extrêmement ce prince et arracha des larmes à Messaline elle-même. Elle entra dans une chambre voisine pour se remettre, après avoir, tout en pleurant, averti Yitellius^

1. Plutarque, StjUa, 50. — Il y dit que Sylla jeune était d'un caractère humain, prompt au rire et aux larmes, et qu'on en attribua le changement à l'inlluence pernicieuse du pouvoir.

2. Alexandre de Phère, assassiné par sa propre femme en 357 av. J.-C. — Plutarque. Pélopidas, 51. Cf. Montaigne, II, 27.

5. L. Vitellius, alors consul, père de celui qui fut empereur.

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à l'oreille de ne pas laisser ('(•haj)|)er l'accus»'. Je ne vois {".as au spectacle une de ces pleureuses de loges si fières de leurs larmes, que je ne soii^^e à celles de Messaline pour ce i)auvre Vah^rius Asiaticus'.

Si, selon la remarque de Diogène Laërcc-, le cœur s'attendrit plus volontiers à des maux feints qu'à des maux véritables; si les imitations du théâtre nous arrachent quelquefois plus de j)leurs que ne feroil la présence même des objets imités, c'est moins, connue le pense l'abbé du Bos ' , parce que les émotions sont plus foibles et ne vont pas jusqu'à la douleur*, que parce quelles

Il dit que le poète ne nous afllige qu'autant que nous le voulons: qu'il ne nous fait aimer ses héros qu'autant qu'il nous plait. Cela est contre toute expérience. Plusieurs s'abstieinient d'aller à la tragédie, parce qu'ils en sont émus au point d'en être incommodés; d'autres, honteux de pleurer au spectacle, y pleurent pourtant malgré eux: et ces effets ne sont pas assez rares pom' n'être qu'une exception à la maxime de cet autem' la).

(a) Le dissentiment entre l'abbé Dubos et Rousseau provient, scmJilet-il, de ce que celui-ci envisage une catégorie de spectateurs médiocrement accessibles, en présence de la fiction, au plaisir d'art, et qui ne distinguent pas le vraisemblable du vrai. Boileau s'accorderait aisément avec Dubos :

Il n'est point de serpent ni de monstre odieux Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux.

1. Tout le passage qui concerne Valérius Asiaticus (Voy. Tacite, Annales. XI. 2) a été ajouté dans l'édition de 1782.

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