Dont est le complément de n purifié
LETTRE A M. D'AI.EMBERT.
plus touchans sentimens de la nature, sont joués dans cette odieuse scène. Les tours les plus punissables y sont rassemblés comme à plaisir avec un enjouement qui fait passer tout cela pour des gentillesses. Faux acte, supposition, vol, fourberie, mensonge, inhumanité, tout y est applaudi. Le mort s'étant avisé de renaître, au grand déplaisir de son cher neveu, et ne voulant point ratifier ce qui s'est fait en son nom, on trouve le moyen d'arracher son consentement de force, et tout se termine au gré des acteurs et des spectateurs qui, s'intéressant malgré eux à ces misérables, sortent de la pièce avec cet édifiant souvenir d'avoir été dans le fond de leur cœur complices des crimes qu'ils ont vu commettre*.
Osons le dire sans détour : qui de nous est assez sûr de lui pour supporter la représentation d'une pareille comédie sans être de moitié des tours qui s'y jouent? Qui ne seroit pas un peu fâché si le filou venoit à être surpris ou manquer son coup? Qui ne devient pas un moment filou soi-même en s'intéressant pour lui? Car s'intéresser pour quelqu'un, qu'est-ce autre chose que de se mettre à sa place ? Belle instruction pour la jeu-
1. C'est le résumé des deux derniers actes du Légataire universel (1708). — Le jugement de Rousseau serait la vérité même, si l'énorme bouffonnerie de ces incidents ne leur enlevait toute vraisemblance.
Nous n'éprouvons pour les filous en question aucun intérêt. Nous avons seulement plaisir à voir avec quelle dextérité se dénoue une situation qui paraissait inextricable. Ces réserves faites, on ne peut nier que Repnard nous cause im cer-
tain malaise en nous égayant des fourberies qui s'exécutent au détriment et dans la maison d'un mourant. Mais il faut, sur cet agréable et facile écrivain, en revenir au mot de Boileau : quoique ses comédies soient d'une observation superlicielle et sans nulle portée morale. « il n'est pas médiocrement gai ». Rousseau, qui ne l'est à aucun <legré, veut que nous prenions tout au sérieux, et aloi-s l'odieux seul subsiste.
12 J.-J. ROUSSEAU
liesse, que celle où les hommes faits ont bien de la peine à se garantir de la séduction du vice? Est-ce à dire qu'il ne soit jamais permis d"exposer au théâtre des actions blâmables? >'on; mais, en vérité, pour savoir mettre un fripon sur la scène, il faut un auteur bien honnête homme.
Ces défauts sont tellement inhérens à notre théâtre, qu'en voulant les en ôter on le défigure. >'os auteurs modernes, guidés par de meilleures intentions, font des pièces plus épurées; mais aussi qu'arrive-t-il? Qu'elles n'ont plus de vrai comique, et ne produisent aucun effet. Elles instruisent beaucoup, si Ton veut; mais elles/i ennuient encore davantage. Autant vaudroit aller au^j sermon ^
Dans cette décadence du théâtre, on se voit contraint d'y substituer aux véritables beautés éclipsées de petits agrémens capables d'en imposer à la multitude. >'e sachant plus nourrir la force du comique et des caractères, on a renforcé l'intérêt de l'amour. On a fait la même chose dans la tragédie pour suppléer aux situations prises dans des intérêts d'État qu'on ne connoit plus, et aux sentimens naturels et simples qui ne touchent plus personne. Les auteurs concourent à l'envi, pour l'utilité publique, à donner une nouvelle énergie et un nouveau coloris à cette passion dangereuse; et, depuis Molière et Corneille-, on ne voit plus réussir au
1. Allusion aux comédies de Dtjtouches (1680-17341 et surtout de La Chaussée (169:2-1734), inventeur du genre larmoyant, et que Piron appelait « le Révérend Père La Chaussée ».
2. Ainsi les pièces de Racine ne seraient que romans dialogues.
C'est méconnaître ce que l'amour même peut offrir, et offre chez Racine , de profondément tragique.
théâtre que des romans sous le nom do pièces dramatiques.
L'amour est le règne des femmes. Ce sont elles qui nécessairement y donnent la loi ; parce que, selon l'ordre de la nature, la résistance leur appartient S et que les hommes ne peuvent vaincre cette résistance qu'aux dépens de leur liberté, lin efîet naturel de ces sortes de pièces est donc d'étendre l'empire du sexe, de rendre des femmes et de jeunes filles les précepteurs du public 2, et de leur donner sur les spectateurs le même pouvoir qu'elles ont sur leurs amans. Pensez-vous, monsieur, que cet ordre soit sans inconvénient, et qu'en augmentant avec tant de soin l'ascendant des femmes, les hommes en seront mieux gouvernés ?
11 peut y avoir dans le monde quelques femmes dignes d'être écoutées d'un honnête homme ; mais est-ce d'elles en général qu'il doit prendre conseil ? et n'y auroit-il aucun moyen d'honorer leur sexe à moins d'avilir le nôtre ? Le plus charmant objet de la nature, le plus capable d'émouvoir un cœur sensible et de le porter au bien 5 est, je l'avoue, une femme aimable et vertueuse ; mais cet objet céleste, où se cache-t-il ? >''est-il pas bien cruel de le contempler avec tant de plaisir au