XVIII INTRODUCTION
Le docteur Troncliin, par ses relations avec les lioiniiies du parti philosophique, était tout désigné pour prendre en nianis la négociation. 11 s'adressa d'abord à Diderot. Diderot ne voulait de bien à ce moment ni à d'Alembert, ni à Voltaire, qui sous main était de moitié dans l'article. Il désavoua pour sa part toute complicité, mais en fait de rectification se récusa : « Nous sommes, M. d'Alembert et moi, coéditeurs de V Encyclopédie, nous avons en cette qualité quelque autorité sur les ouvrages des autres, aucune de réciproque sur les nôtres. » Troncliin alors se retourna vers d'Alembert, lui présenta sa requête dans les termes les plus flatteurs : « Il s'agit, Monsieur, d'une tache (jue vous pouvez eflacer. vous n'y perdrez rien et nous y gagnerons beaucoup. Quelques lignes de votre main bienfaisante, dictées par votre belle âme, nous rendront le repos que vous nous avez ôté.... » Mais d'Alembert, que Voltaire exhortait à ne pas s'émouvoir des « murmures de la Synagogue », et qui, sm'excité par l'opposition qu'il rencontrait, était alors moins que jamais en disposition de se rétracter, répondit le plus poliment du monde qu'on lui prêtait plus qu'il n'avait dit, et qu'il n'y changerait pas un mot'. 11 fut donc résolu par la compagnie des pasteurs, en présence de ce refus, de rédiger une déclaration collective, où serait rétablie, à la fois vis-à-vis de leurs concitoyens et des étrangers, la vérité travestie par l'encyclopédiste-.
Quelques-uns de ces pasteui's, des plus jeunes, des plus accueillants à l'esprit du siècle — de ceux par conséquent qui se sentaient le plus compromis par les prétendues révélations de d'Alembert. — s'étaient souvenus qu'ils avaient à Paris, en relations et en collaboration avec ces messieurs de l'Encyclopédie, un concitoyen, un ami, en mesure plus que personne de réclamer pour eux satisfaction. Vernes s'en ouvrit à Rousseau, qui se déroba. Quoique rentré, lors de son dernier voyage à Genève, dans son Église d'origine et dans le corps des citoyens, il avait une manière d'entendre le christianisme fort approchante de ce « socinianisme parfait » dont il était question dans l'article de d'Alembert. « Si l'article dont vous me parlez,
1. Sur toute cette correspondance, voir Lucien Perey et Gaston Maugras, la Vie intime de Voltaire (Paris, 1885, p. 180). et G. Maugras, Voltaire et Rousseau (Paris, 1886). p. 59 et suiv.
-2. Voy. LAppendice II, p. 216.
LNTRODLXTION. xix
écrivait-il à Vernes, est indiscret et répréhensible, il n'est assurément pas offensant. Cependant, s'il peut nuire à votre corps, peut-être fera-t-on bien d'y répondre : quoique, à vous dire le vrai, j'ai un peu d'aversion pour les détails où cela peut entraîner, et qu'en général, je n'aime guère, qu'en matière de foi, l'on assujettisse la conscience à des formules. » Il « respectait d'avance » la déclaration des pasteurs, mais n'avait pas l'air de se disposer à entrer dans le débat.
C'est cependant ce qu'il allait faire, incidemment, sans aborder la question des dogmes, sans « assujettir à des formules » ce qu'il en jugeait peu susceptible, mais en reprochant à d'Alembert lui-même d'en avoir le premier donné l'exemple par un procédé peu correct. Pour les pasteurs, c'était tout au moins une revanche morale, à laquelle ils ne furent pas insensibles.
Mais c'est sur un autre passage du terrible article que Rousseau avait pris feu. Au moment de publier sa réponse, il s'en expliquait ainsi, toujours avec Yernes, qui ne devait plus guère s'y attendi^e : « J'ai sous presse un petit écrit sur l'article ij Genève de M. d'Alembert. Le conseil qu'il nous donne d'établir 1 une comédie m'a paru pernicieux ; il a réveillé mon zèle, et | m'a d'autant plus indigné que j'ai vu clairement qu'il ne se faisait pas un scrupule de faire sa cour à M. de Voltaire à nos y dépens. » Telle est en effet la pensée que l'ouvrage trahirait en maint endroit, si Rousseau, dans ces lignes et dans les Confessions, ne la déclarait expressément. 'Son que la thèse soutenue dans la Lettre à d'Alembert soit imaginée pour la circonstance : on a vu qu'elle est en parfait accord avec les idées maîtresses de la philosophie de Rousseau. 11 avait fait, il est vrai, des œuvres de théâtre, un opéra, deux comédies, et ses adversaires ne manqueront pas de signaler cette plaisante inconséquence. Elle n'était pas de nature à l'embarrasser; il avait travaillé pour la société parisienne, et n'avait pas eu à se reprocher pour cela d'en être le corrupteur. C'était verser une goutte d'eau dans la rivière. A Paris, il fréquente assidûment la Comédie et l'Opéra, y prend un plaisir et un intérêt extrêmes, rompt des lances pour la musique italienne. Mais quand il s'agit d'établir le théâtre à Genève, de contaminer une ville encore à l'abri du fléau, il pousse les hauts cris. Voilà ce qu'il veut qu'on croie; mais dans le fait, ce cpii le passionne, ce qui le détermine à faire ressortir de ses principes connus la condamnation
XX IMliUDlCTlO.N.
du tlicjitre qu'ils coiilioniioiit implicilomeiit, c'çst iju'il y a Uconiplot entre certains « Genevois du haut étage » et cet intrus Iflde Voltaire pour introduire suljreiiticoinent dans la ville de |Calvin leur divertissement favori. 11 le tient de Diderot, ren- I seigné à bonne source; il sait à quoi tend, dans l'article Genicve, cette longue digression sur le théâtre, insérée de parti pris où visiblement elle n'avait que faire. Alors, quoique malade d'esprit et de corps, et « dans le plus terrible embarras où il ait été de ses jours f, brouillé de la veille avec Mme d'Épinay et tous ceux des gens de lettres qu'il avait crus ses amis, abrité par grâce à Montmorency dans un logis de rencontre où en plein hiver toutes les commodités lui manquent, « il se met à l'ouvrage avec un zèle qui surmonte tout ».
Comme son modèle Alceste, il s'honore de ressentir des haines vigoureuses et de ne les pas dissimuler. C'est peut-être, au moment où nous sommes. Voltaire qu'il hait le plus au monde, quoiqu'il ne le lui ait pas encore positivement fait savoir; mais cela ne tardera guère *. Provisoirement, il se tient avec lui sur une réserve d'autant plus significative, qu'elle est assez nouvelle. Leurs premières relations ont été fort bonnes : Voltaire obligeant, courtois, Rousseau respectueux, comidimenteur, et même un peu plus. Pour le talent, Rousseau place Voltaire très haut; et même dans la Lettre à dWlembert, il lui décerne comme poète de théâtre des éloges plus vifs peut-être, en tout cas. plus complets, qu'à Molière et à liacine. Mais depuis qu'il a en face de son siècle adopté une attitude de protestation et un genre de vie conforme, il a mieux compris chaciue jour que le représentant le plus accrédité, le plus brillant, de cette civilisation raffinée, voluptueuse, aristocratique pour tout dire, dont il est. lui, l'antagonisme attitré, c'est Voltaire, et que dans un avenir prochain la lutte sera, peu s'en faut, circonscrite entre eux deux. Voltaire d'ailleurs ne l'y provoque-t-il pas en fixant sa résidence à Genève? Rousseau l'y voit depuis trois ans (autant qu'on peut voir à cent vingt-cinq lieues de distance) « arrogant, opulent, étayé du crédit des grands..., et déjà l'idole des femmes et des jeunes gens ». Le parti de Voltah-e à Genève, ce sont les heureux, les riches, les amateurs de la culture française, ceux que Rousseau regarde comme les oppresseurs et les cor- , rupteurs de la République. « Dés lors, dit-il, je tins Genève
1, Voir Ifllre du 17 juin 17M>.
LNTRODICTK». xxi
perdue » . et il désespéra d'être jamais prophète en son pays. Cl Vous avez aliéné de moi mes concitoyens, écrira-t-il à Voltaire au jour de la rupture ouverte.... C'est vous qui, me rendez le séjour de mon pays insupportable; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère. »
Or une des séductions de Voltaire pour la partie de la population genevoise qui lui sourit, et sa première entreprise sur les mœurs austères de la vieille cité puritaine, ce sont les comédies qu'il s'apprête à faire jouer dans sa maison de Saint- Jean. Le Consistoire, le 51 juillet 1755, fait appel au Magnifique Conseil, et Voltaire est obligé de s'engager à ne plus renouveler pareille tentative. Mais à Lausanne, où il passe riiiver, on respire un air plus libre. Il y recrute une excellente troupe de société; il donne Zaïre, l'Orphelin de la Chine, l'Enfant prodigne, toutes ses pièces, et voici son cri de triomphe : « >'ous avons eu douze ministres du saint Évangile avec tous les petits proposants ». Avis aux Genevois qui ont de Lamourpropre et ne voudront pas se laisser distancer par Lausanne ! Voltaire, piqué au jeu, se jurait de réduire les opposants, les calvinistes attardés, en soulevant contre eux. par le patriotisme et le point d'honneur intellectuel, ceux que le désir d'un amu^ sèment si vanté ne suffirait pas à décider. Le passage sur l£r\ comédie, dans l'article Genève, était conçu dans ce dessein, et/ tout porte à croire que Voltaire ne s'était pas borné à en indi-quer le sens général : d'Alembert dut l'écrire à peu prés sous sa dictée. Pendant l'été de 1758, l'homme des Délices passait de la parole aiLx actes. 11 attirait à Carouge, sur le territoire de Savoie, mais aux portes de Genève, une troupe de comédiens dijonnai^Ê^a colonie étrangère courait aux représentations comme à un plaisir inespéré. Bon nombre de vrais Genevois ne s'en faisaient pas faute non plus, au grand scandale du clan puritain, et Voltaire se flattait de l'espoù" qu'en dépit de ce a brigand de Calvin », le dernier pas serait bientôt franchi et le théâtre au cœur de la place. L'ouvrage de Rousseau paraissait sur ces entrefaites, à point nommé. C'était pour longtemps une partie perdue.
L'opinion, qui inclinait à se laisser doucement fléchir, reçut une commotion et se ressaisit. Le Aieil esprit calviniste et républicain se réveilla, et ce qui la veille était envisagé comme un progrès enviable, passa pour une sorte de forfaiture. Le pasteur Moultou, Français de naissance et Genevois d'adoption,
xxu INTRODUCTION.
d'autant plus ardent pour sa nouvelle patrie qu'il y avait trouvé un asile contre la persécution religieuse, écrivait à Rousseau dans ce premier moment d'enthousiasme :
Votro livr»^ ost ici lo si-rnal tle ralliomont do tous les bons citoyens, lopprotire el l'efTroi des iii»'>clianls, et Ion peut juger maintenant de l'amour plus ou moins «rrand que cliacun porte à sa patrie par le degr»' d'estime qu'il donne à votre ouvrafje. En un mot, si Genève peut conserver ses anciennes mœurs oii les reprendre, c'est à vous qu'elle le devra, et le palladium de cette république est sorti de cet article de \'Encijcloj>é;lie qui devait la conduire à sa ruine.
Non. monsieur, le patriotisme ne parla jamais un plus touchant langage; l'àme seule d'un républicain peut conserver tant de vie; seule elle peut chercher au fond des cœurs des germes expirants de l'amour de la patrie.... Si vous nous avez peints plus vertueux que nous ne le sommes peut-être, c'est pour nous apprendre les vertus que nous devons avoir, et nous mettre dans l'heureuse nécessité de les acquérir.... Les riches, depuis longtemps corrompus, ont commencé à corrompre les pauvres en les civilisant: les vertus ne sont que dans la classe des hommes médiocres, parce que ce n'est que là que peuvent être les vertus des républicains*.
A Paris. d'Âlembert et ses amis répliquaient par de copieuses dissertations académiques à ce qu'ils regardaient comme un brillant paradoxe. \.' Apologie du théâtre, insérée dans le yiercure par Marniontel. est un fidèle exposé des sentiments qui, dans le monde encyclopédique, passaient pour indiscutables sur la question. Cette passe d'armes courtoise intéressait le public, mais ne pouvait rien changer à l'état des choses. Rousseau d'ailleurs en avait fait d'avance son deuil et répété sur tous les tons que le théâtre, une fois établi et florissant chez un peuple, n'en pouvait plus être déraciné: que c'était désormais un mal nécessaire. Mais à Genève, la Lettre à d'Alembert produisait des résultats très réels, et d'abord elle paralysait linlluence de Voltaire. Les passions populaires — des gens d' a en bas o, comme on disait dans le pays par opposition à ceux des hauts quartiers habités par les riches, — déjà émues par le Discours sur lorigine de l'inégalité, venaient de recevoir une nouvelle impulsion, et le terrain était préparé pour le Contrat social. Les querelles politiques du moment com-
1. Streckeisen-Moultou. J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis, Paris, i86o, t. 1, p. 1.
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pliquent cette question des spectacle?, et la défense des anciennes mœurs sur ce point devient pour la bourgeoisie, réunie au clergé par une coalition de circonstance, une aCfaire de parti et de patriotisme.
Voltaire très irrité feignit de rire de « ces ânes rouges qui écrivaient contre lart des Sophocles ». mais il sentit que, pour jouir en paix de l'hospitalité genevoise, il lui faudrait renoncer à être Voltaire. Il prit donc ses mesures pour garder ses coudées franches, passa bail à vie avec le président de Brosses pour le château de Tourney dès la fin de l'année, et en février 1759 acheta celui de Fernev, tout près de la ville calviniste,'lïïàîs"'èîT'^aysTrançais7Tlput alors jouer la comédie tout à son aise; ceux des Genevois qui n'en étaient pas effarouchés n'avaient pour y assister qu'une petite course à faire. L'aristocratie lui fournissait jusqu'à des acteurs : « Je corromps la jeunesse genevoise, écrivait-il tout joyeux, je fais jouer chez moi des ills de syndic. » Pendant dix ans les représentations se succéderont à Tourney et à Ferney chaque fois qu'une occasion s'en présentera : passage de quelque hôte de distinction, le duc de Villars. M. de Chauvelin : séjour d'un acteur ou dune actrice en vogue comme Lekain ou Mlle Clairon. Mme Denis, la nièce de Voltaire, est folle d'un art où sa coquetterie opiniâtre trouve son compte et dans lequel, si l'oncle en est cru. elle égale les plus grandes comédiennes. On sait que Mlle Corneille, traitée à Ferney comme la fille adoptive de son hôte, complétera son éducation en devenant l'une des étoiles de la troupe, à la grande indignation des âmes pieuses, au grand contentement de Voltaire, qui ne conçoit pas pour sa nouvelle pupille un exercice plus digne du grand nom qu'elle porte.
C'était narguer les barbares, les « Allobroges » des « rues basses », ce n'était pas encore les humilier et les confondre, et Jean-Jacques gardait toujours l'avantage, tant que le territoire de la République restait inviolé. Les travaux d'approche continuent. A la fin de 1759, Tronchin avait obtenu, par des démarches faites dans la maison même du roi, que le séjour de Châtelaine, en pays français, à un quart de lieue de Genève, fût interdit à la troupe dijonnaise que nous avons vue à Carouge l'année d'avant. En J,760,. Voltaire tente un coup d'audace et donne dans sa maison de Genève, aux Délices, une représentation de l'Orphelin de la Chine : ce fut une fête sans lendemain.
\xrv INTHoni'CTlON.
Mis on (lonicurc par la compagnie des pasteurs, le Majrnifiqiie Conseil rappela le délinqnant à l'observation de ses engragreinents. En 17GI, nouveau défi : Voltaire constitue en quelque sorte une cï^inTûre de théâtres autour de Genève : un chez lui, à Ferney, avec sa troupe de société, un autre à Caronge, et un troisième à (lliàtelaine. Enfin, en ITtiti, les troubles de la Hépubli(jue ayant amené la médiation des puissances garantes, le plénipotentiaire français, le chevalier de Beauteville. soufflé par Voltaire, réclama, suivant le précédent établi en 175S, ladmission de la comédie en pleine ville. « Le théâtre est dans Genève!» s'écrie le patriarche au comble de ses vœux. Mais, moins de deux ans après, le 5 février JJ68s^ l'édifice est incendié par quelques bourgeois fanât icpies. et brûle de fond en comble avec les effets des comédiens, estimés 25000 livres, sans qu'il soit rien tenté pour combattre le sinistre.
Voltaire tient bon. En 1770, nouvelle troupe dijonnaise à Châtelaine. Grands efforts des meneurs politiques pour la ruiner par disette de spectateurs; mais les courages faiblissent, la curiosité, l'attrait du plaisir convoité tout bas depuis si longtemps multiplient les défections. Voilà le théâtre à demeure pendant toute la belle saison, non pas encore précisément à Genève, non ; mais, au point de \ue moral, sa cause est gagnée. En 1772. Lekain. puis Aufresne tournent toutes les têtes. Voltaire fournit la majeure partie du répertoire, et. présent en personne, a assis contre la première coulisse, en vue de tous les spectateurs, applaudissant comme un possédé », montre assez qu'il est là comme chez lui. Pendant la morte-saison théâtrale, des sociétés s'organisent pour jouer la comédie en particulier ; l'autorité publique est débordée : « 0 monsieur Rousseau, se demande mi des derniers fidèles, en parlant à vos concitoyens, n'auriez- vous parlé qu'à des sourds? En voulant écarter la comédie de Genève, auriez-vous attendu que chacun s'y fit comédien? » L'introduction définitive du théâtre à Genève et la construction dune salle permanente suivirent, en 1782, jjne nouvelle médiation des puissances garantes et l'entrée en ville de leur armée combinée. La population ne demandait qu'à subir celte injonction. Le dénouement prédit, mais différé pendant mi quart de siècle, par Rousseau, était enfin accompli*. Il n'as-
1. Les éléments de ce résumé m'ont été principalement fournis par l'ouvrage déjà cité de MM. Perey et Maugras, la Yie intime de Voltaire.
INTRODUCTION. xxv
sista pas plus à sa défaite que Voltaire à sa propre victoire, tous deux étant morts depuis quatre ans.
Il dit et répète avec insistance, au début de la Lettre à d'Aleinhert, que son devoir envers sa patrie lui fait seul prendre la plunio. Que cette considération l'ait déterminé à traiter la question des spectacles, nous venons de voir que cela est fort plausible. Mais, une fois en train, il se laisse envahir par des pensées tout à fait étrangères à son sujet principal, il épanche son cœur dans son ouvrage, ce qui en maint endroit lui communique une éloquence et une poésie singulièrement pénétrantes : ce qui aussi, par mallieur, trouble souvent ses jugements littéraires et moraux, et l'amène à transformer en une perpétuelle apologie de soi-même une étude où limpersonnahté. où le désintéressement philosophique, devraient seuls régner pour nous convaincre. Nulle part ce défaut n'est aussi flagrant que dans l'examen du Misanthrope. Aux personnages de Mohère, Rousseau substitue mentalement ceux d'un ^Tai drame domestique, où viennent de sombrer sa tranquillité, ses rêves de bonheur et. en partie, son renom d'honnête homme. Alfolé par son amour romanesque pour Mme d'Houdetot, soupçonneux et compromis, inconscient de ses torts et cependant gêné par une situation fausse dont il rend responsables tous ceux qui lui apportent d'office leurs conseils, il s'identifie au vertueux Alceste, ridiculisé par Molière, et s'en fait de parti pris le vengeur pour se venger du même coup. « Mon travail, avouet-il. se sentit de ce mélange. Sans m'en apercevoir, j'y décrivis ma situation actuelle; j'y peignis Grimm. Mme d'Epinay. Mme d'Houdetot, Saint-Lambert, moi-même. » Il faudrait du sang-froid pour faire œuvre de critique, et c'est de quoi Rousseau est alors plus dépourvu que jamais.
En revanche, si l'on cherche dans son ouvrage l'écho, non plus de son délire ombrageux, mais de sa « tendresse », ou, pour dire le mot juste, de ses émotions voluptueuses, qu'on ne se laisse pas imposer par ses airs de Spartiate et par sa rude morale; qu'on prête l'oreille, et l'on entendra distinctement des palpitations qui ne sont pas d'un sage invulnérable aux passions contre lesquelles il nous prémunit.
Je le vis : son aspect n'avait rien de farouche....
« Hélas! dira-t-il en relisant sa Lettre h quelques années delà.