‹ Lettre à M. d'Alembert sur les spectaclesChapitre 51 sur 78 · La jeune bergère qui lance une pomme à son amant et feint · texte numérisé non relu

La jeune bergère qui lance une pomme à son amant et feint

Et fugit ad salices et st cupit ante [vider i.

(Virgile. Egi, III, 65.)

132 J.-J. IIOUSSEAU. .

faisoit pas mieux, et Virgile eût pu tirer d'un colombier l'une de ses plus charmantes images.

Quand on pourroit nier qu'un sentiment particulier de pudeur lût naturel aux femmes, en seroit-il moins vrai que, dans la société, leur partage doit être une vie domestique et retirée, et qu'on doit les élever dans des principes qui s'y rapportent? Si la timidité, la pudeur, la modestie qui leur sont propres, sont des inventions sociales, il importe à la société que les femmes acquièrent ces qualités, il importe de les cultiver en elles ; et toute^ femme qui les dédaigne offense les bonnes mœurs. Y a-t-il au monde un spectacle aussi touchant, aussi respectable, que celui d'une mère de famille entourée de ses enfans, réglant les travaux de ses domestiques, procurant à son mari une vie heureuse, et gouvernant sagernent la maison? C'est là qu'elle se montre dans toute la dignité d'une honnête femme ; c'est là qu'elle impose vraiment du respect, et que la beauté partage avec honneur les hommages rendus à la vertu. ''

Une maison dont la maîtresse est absente est un corps sans âme, qui bientôt tombe en corruption ; une femme hors de sa maison perd son plus grand lustre ; et, dépouillée de ses vrais ornemens, elle se montre avec indécence. Si elle a un mari, que cherche-t-elle parmi les hommes ? Si elle n'en a pas, comment s'expose-t-elle à rebuter, par un maintien peu modeste, celui qui seroit tenté de le devenir? Quoi qu'elle puisse faire, on sent qu'elle n'est pas à sa place en public ; et sa beauté même, qui plaît sans intéresser, n'est qu'un tort de plus que le cœur lui reproche. Que cette impression nous vienne de la nature ou de l'éducation, elle est commune à tous les peuples du monde ; partout on considère les femmes à proportion de leur modestie : partout on est convaincu

LETTRE A M. DAI.EMBERT.

qu'en négligeant les manières de leur sexe elles en négligent les devoirs ; partout on voit qu'alors, tournant en efTronterie la ferme et mâle assurance de l'honnne *, elles s'avilissent par cette odieuse imitation, et déshonorent à la fois leur sexe et le nôtre.

Je sais qu'il règne en quelques pays des coutumes contraires, mais voyez aussi quelles mœurs elles ont fait naître. Je ne voudrois pas d'autre exemple pour confirmer mes maximes. Appliquons aux mœurs des femmes ce que j'ai dit ci-devant de l'honneur qu'on leur porte. Chez tous les anciens peuples policés elles vivoient trèsrëliferniées ; elles se montroient rarement en public, jamais avec des hommes; elles ne se promenoient point avec eux, elles n'avoient point la meilleure place au spectacle, elles ne s'y mettoient point en montre * ; il ne leur étoit même pas permis d'assister à tous, et l'on sait qu'il y avoit peine de mort contre celles qui s'oseroient montrer aux jeux olympiques -.

* Au théâtre d'Athènes, les femmes occupoient une galerie haute appelée cercis, peu commode pour voir et pour être vues; mais il paroit, par l'aventure de Valérie et de Sylla(a;, qu'au cirque de Rome elles étoient mêlées avec les hommes.

(a) Plutarque, Sylla, 35. — C'est le récit de la provocation coquette de Valérie, sœur du grand orateur Hortensius, qui, passant dans l'amphithéâtre, derrière Sylla, pendant un combat de gladiateurs, tire et casse un fil de sa toge en lui disant : « J'ai voulu, moi aussi, prendre ma part de ta félicité ». Sylla charmé s'informe, apprend quelle est cette femme, la recherche en mariage et l'épouse.

1. Ces femmes-là sont, à l'en croire, celles du monde parisien, sauf exceptions. 11 leur attribue, dans la Nouvelle Héloise (part. II, lett. 21), un « maintien soldatesque » et un « ton grenadier ».

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