‹ Lettre à M. d'Alembert sur les spectaclesChapitre 56 sur 78 · Les trois permanents sont · texte numérisé non relu

Les trois permanents sont

1^- Théâtre-Français, le Théâtre- Italien et rOpéra: le quatrième, intermittent, est le Théâtre de la

Foire ipendant la foire de St-Germain et celle de Saint-Laurent), où Lesage et Piron ont fait représenter leurs petits ouvrages.

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à Genève : encore t'aut-il déduire les gratis de ce nombre, et supposer qu'il n'y a pas proportionnellement moins de désœuvrés à Genève qu'à Paris ; supposition qui me paroît insoutenable.

Or, si les comédiens IVançois, pensionnés du roi, et propriétaires de leur théâtre, ont bien de la peine à se soutenir à Paris avec une assemblée de trois cents spectateurs par représentation*, je demande comment les comédiens de Genève se soutiendront avec une assemblée de quarante-huit spectateurs pour toute ressource. Vous me direz qu'on vit à meilleur compte à Genève qu'à Paris. Oui; mais les billets d'entrées coûteront aussi moins à proportion : et puis la dépense de la table n'est rien pour les comédiens; ce sont les habits, c'est la parure qui leur coûte : il faudra faire venir tout cela de Paris, ou dresser des ouvriers maladroits. C'est dans les lieux où toutes ces choses sont communes qu'on les fait à meilleur marché. Vous direz encore qu'on les assujettira à nos lois somptuaires. Mais c'est en vain qu'on voudroit porter la réforme sur le théâtre ; jamais (^léopàtre et Xerxès ne goûteront notre simplicité. L'état des comédiens étant de paroître, c'est leur ôter le goût de leur métier de les en empêcher, et je doute que jamais bon acteur consente à se faire quaker*. Enfin

' Ceux qui ne vont au spectacle que les beaux jours, où rassemblée est nombreuse, trouveront cette estimation trop foible ; mais ceux qui. pendant dix ans. les auront suivis, connue moi, bons et mauvais jours, la trouveront sûrement trop forte. Sil faut donc diminuer le nombre journalier de trois cents spectateurs à Paris, il faut diminuer proportionnellement celui de quarante-huit à Genève; ce qui renforce mes objections.

1. Les guafcers, secte religieuse I s'imposaient dans le costume, fondée par George Fox en 1647, | comme dans les manières, une

.-J. UOUSSEAi:

l'on peut m'objecter que la troupe de Genève, étant bien moins nombreuse que celle de Paris, pourra subsister à bien moindres frais. D'accord : mais cette différence sera-t-elle en raison de celle de quarante-huit à trois cents? Ajoutez qu'une troupe plus nombreuse a aussi l'avantage de pouvoir jouer plus souvent; au lieu que, dans une petite troupe où les doubles manquent, tous 'ne sauroient jouer tous les jours; la maladie, l'absence d'un seul comédien fait manquer une représentation, et c'est autant de perdu pour la recette.

â^/Cj Le Genevois aime excessivement la campagne; on en peut juger par la quantité de maisons répandues autour de la ville. L'attrait de la chasse et la beauté des environs entretiennent ce goût salutaire. Les portes fermées avant la nuit, ôtant la liberté de la promenade au dehors, et les maisons de campagne étant si près, fort peu de gens aisés couchent en ville durant l'été. Chacun ayant passé la journée à ses affaires part le soir à portes fermantes, et va dans sa petite retraite respirer l'air le plus pur et jouir du plus charmant paysage qui soit sous ^ le ciel. Il y a même beaucoup de citoyens et bourgeois qui y résident toute l'année, et n'ont point d'habitation dans Genève. Tout cela est autant de perdu pour la comédie; et, pendant toute la belle saison, il ne restera presque, pour l'entretenir, que des gens qui n'y vont jamais. A Paris, c'est toute* autre chose ; on alhe fort bien la comédie avec la campagne, et tout l'été l'on ne voit, à l'heure où tinissent les spectacles, que carrosses

austère et bizarre simplicité : pour les hommes, un chapeau à larges bords (qu'ils n'ôtaient pas pour saluer), et des habits de couleur sombre, sans boutons: pour les

femmes, une mantille noire et un tablier vert.

1. rci«/e, c'est l'orthographe dé l'auteur, encore admise au xvni° siècle.

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sortir des portes. Quant aux gens qui couchent en ville, la liberté de sortir à toute heure les tente moins que les incommodités qui l'accompagnent ne les rebutent. On s'ennuie si tôt des promenades publiques, il faut aller chercher si loin la campagne, l'air en est si empesté d'immondices et la vue si peu attrayante, qu'on aime mieux aller s'enfermer au spectacle. Voilà donc encore une différence au "désavantage de nos comédiens, et une moitié de l'année perdue pour eux. Pensez-vous, monsieur, qu'ils trouveront aisément sur le reste à remplir un si grand vide ? Pour moi, je ne vois aucun autre remède à cela que de changer l'heure où l'on ferme les portes, d'immoler notre sûreté à nos plaisirs, et de laisser une place forte ouverte pendant la nuit* au milieu de trois puissances^ dont la plus éloignée n'a pas demi-lieue à faire pour arriver à nos glaci^H/

Ce n'est pas tout : il est impossible qu'un étabTîssement'N v^^ si contraire à nos anciennes maximes soit généralement/ ^ applaudi. Combien de généreux citoyens verront avecV

* Je sais que toutes nos grandes fortifications sont la chose du monde la plus inutile, et que. quand nous aurions assez de troupes pour les défendre, cela seroit fort inutile encore : car sûrement on ne viendra pas nous assiéger. Mais, pour n'avoir point de siège à craindre, nous n'en devons pas moins veiller à nous garantir de toute surprise : rien n'est si facile que d'assembler des gens de guerre à notre voisinage. >'ous avons trop appris l'usage qu'on en peut faire 'û;, et nous devons songer que les plus mauvais droits hors d'une place se trouvent excellons quand on est en dedans.

(a) Il fait allusion à l'Escalade, tentée dans la nuit du 20 au 21 décembre 1602 par le duc Charles-Emmanuel de Savoie. — C'est remonter bien haut.

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