l.-.I. ROUSSEAU
^^LcjVcLe premier effet sensible de cet établissement sera, r^ume je l'ai déjà dit, jmejïXûktUon-d^m^jia^-usageSj. qui en produira certainement une dans nos mœurs. CèTteTtJTiTtîïTîôn sera-t-elle boiiin' mi niauvaise ? c^esl cC "' qu'il est temps d'examiner.
[Il n'y a point d'État bien constitué où l'on ne trouve fes usages cjui tiennent à la forme du gouvernement et servent à la maintenir. Tel étoit, par exemple, autrefois à Londres celui des coteries, si mal à propos tournées en dérision par les auteurs du Spectateur ^ A ces coteries, ainsi devenues ridicules, ont succédé les cafés et les mauvais lieux. Je doute que le peuple anglois ait beaucoup gagné au change. Des coteries semblables sont maintenant établies à Genève sous le nom de cercles, et j'ai lieu, monsieur, de juger, par votre article, que vous n'avez point observé sans estime le ton de sens et de raison qu'elles y font régner. Cet usage est ancien parmi nous, quoique son nom ne le soit pas. Les coteries existoient dans mon enfance sous le nom de sociétés; mais la forme en étoit moins bonne et moins régulière. L'exer-
1. Le Spectateur d'Addison. dont Rousseau a pu lire la traduction française en 5 vol. in-l" il 755). — C'est une coterie (un club) qui est censée rédiger le recueil d'Addison: elle est composée de six personnes dont il fait, dans le -2' discours du tome I. le portrait humoristique. Dans le 8' discours (t. I.
p. 24). il raille les coteries en général, « petites assemblées de plaisir » : ia coterie des gens obèses , celle des maigres , celle des nigauds. « composée de fort honnêtes gens, dun naturel paisible, qui demeuroient as^is les uns avec
les autres, et fumoient leur pipe sans dire mot jusqu'à minuit », etc. — « -Nos fameuses coteries modernes, ajoute-t-il, sont fondées sur le manger et le boire.... Lorsqu'un nombre dhommes sont unis ensemble de cette manière, pour jouir d'une conversation honnête, et travailler à leur avantage mutuel, ou au bien des autres, ou même pour se délasser de la fatigue du jour, pourvu que Vesprit de faction tie s'en mêle pas, et qu'ils ii'ayent point en vue de critiquer les absents, ces petites sociétés peuvent être fort utiles. »
LETTRE A M. DALEMBEMT. Î49
cice des armes qui nous rassemble tous les printemps, les divers prix qu'on tire une partie de l'année, les fêtes militaires que ces prix occasionnent, le goût de la chasse, commun à tous les Genevois, réunissant fréquemment les hommes, leur donnoient occasion de former entre eux des sociétés de table, des parties de campagne, et enfin des liaisons d'amitié : mais ces assemblées, n'ayant pour objet que le plaisir et la joie, ne se formoient guère qu'au cabaret. >'os discordes civiles* où la nécessité des affaires obligeoit de s'assembler plus souvent et de délibérer de sang-froid, firent changer ces sociétés tumultueuses en des rendez-vous plus honnêtes. Ces rendezvous prirent le nom de cercles; et d'une fort triste cause sont sortis de très bons effets *.
Ces cercles sont des sociétés de douze ou quinze personnes qui louent un appartement commode qu'on pourvoit à frais communs de meubles et de provisions nécessaires. C'est dans cet appartement que se rendent tous les après-midi ceux des associés que leurs affaires ou leurs plaisirs ne retiennent point ailleurs. On s'y rassemble, et là, chacun se livrant sans gêne aux amusemens de son goût, on joue, on cause, on lit, on boit, on fume. Quelquefois on y soupe, mais rarement, parce que le Genevois est rangé, et se plaît à vivre avec sa famille. Souvent aussi l'on vase promener ensemble, et les amusemens qu'on se donne sont des exercices propres à
* Je parlerai ci-après des iiiconvéïiiens.
1. Il s'agit des troubles de 173i. I garantes ila France, la Savoie et à la suite desquels le Petit Conseil Berne), et dont le résultat fut fit appel, pour trancher le débat l'édit de 1758. — Voy. Lettres entre magistrats et bourgeois, à écrites de In moiittKjne. iiartie U. la médiation des trois puissances | lettre 7.
150 J.-J. ROl'Sî>EAU.
rendre et à maintenir le corps robuste. Les lennaes et les filles, (le leur côté, se rassemblent par sociétés, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre. L'objet de cette réunion est un petit jeu de commerce i, un goûter, et, comme on peut bien croire, un intarissable babil. Les hommes, sans être fort sévèrement exclus de ces sociétés, s'y mêlent assez rarement ; et je penserois plus mal encore de ceux qu'on y voit toujours que de ceux qu'on n'y voit jamais.
Tels sont les amusemens journaliers de la bourgeoisie de Genève. Sans être dépourvus de plaisir et de gaieté, ces amusemens ont quelque chose de simple et d'innocent qui convient à des mœurs républicaines ; mais, dès l'instant qu'il y aura comédie^ adieu les cer- .jçlës^jïïïeu les sociétés ! Voilà la révoMtion que j'ai prédite, tout cela l^nSe~Tiécèssâiremeji|J Et si vous m'objectez l'exemple de Londres, cité parTTroi-mème, où les spectacles établis n'empêchoient point les coteries, je répondrai qu'il y a, par rapport à nous, une différence ^extrême ; c'est qu'un théâtre, qui n'est qu'un point dans cette ville immense, sera dans la nôtre un^raniLabl©*^ qui absorbera tout.
Si vous me demandez ensuite où est le mal que les cercles soient abolis... >'on, monsieur, cette question ne viendra pas d'un philosophe : c'est un discours de femme ou de jeune homme qui traitera nos cercles de corps de garde, et croira sentir l'odeur du tabac. 11 faut pourtant répondre ; car. pour cette fois, quoique je m'adresse à vous, j'écris pour le peuple, et sans doute il y paroit : mais vous m'v avez forcé.
i. Jeu ainsi nommé de l'échange 1 moyennant paiement, avec celles que l'on y peut faire de <es cartes, | de ses voisins ou du banquier.
LETTRE A M. D ALEMBERT. loi
Je dis premièrement que, si c'est une mauvaise chose que l'odeur du tabac, c'en est une fort bonne de rester maître de son bien et d'être sûr de coucher chez soi. Mais j'oublie déjà que je n'écris pas pour des d'Alembert. Il faut m'expliquer d'une autre manière.
Suivons les indications de la nature, consultons le bien de la société : nous trouverons que les deux sexes doivent se rassembler quelquefois, et vivre ordinaireiTrent séparés. Je l'ai dit tantôt par rapport aux femmes, je le dis maintenant par rapport aux hommes. Ils se sentent autant et plus qu'elles de leur trop intime commerce : elles n'y perdent que leurs mœurs, et nous y perdons à la fois nos mœurs et notre constitution : car ce sexe plusfoible. hors d'état de prendre notre manière de vivre, trop pénible pour lui, nous force de prendre la sienne, trop molle pour nous; et ne voulant plus souffrir de séparation, faute de pouvoir se rendre hommes, les femmes nous rendent femmes.
Cet inconvéïnenTTT^rrHiégfâdFThomme, est très grand partout; mais c'est surtout dans les États comme le nôtre qu'il importe de le prévenir. Qu'un monarque gouverne des hommes ou des femmes, cela lui doit être assez indifférent, pourvu qu'il soit obéi; mais dans une république il faut des hommes*.
On me dira qiiii eu faut aux rois pour la guerre. Point du tout. Au lieu de trente mille lionmies. ils n'ont, par exemple, qu'à lever cent mille femmes. Les femmes ne manquent pas de courage : elles préfèrent l'honneur à la vie : quand elles se battent, elles se battent bien. L'inconvénient de leur sexe est de ne pouvoir supporter les fatigues de la guerre et l'intempérie des saisons. Le secret est donc d'en avoir toujours le triple de ce qu'il en faut pour se battre, atin de sacrifier les deux autres tiers aux maladies et à la mortalité.
Qui croiroit que cette plaisanterie, dont on voit assez lappU-
152 ï;::. . J.-J. kousseau.
'^"{LLes anciens passoient presque leur vie en plein air, ou vaquant à leurs affaires, ou réglant celles de l'État sur la place publique, ou se promenant à la campagne, dans des jardins, au bord de la mer, à la pluie, au soleil, et presque toujours tête nue*. A tout cela point de femmes; mais on savoit bien les trouver au besoin, et nous ne voyons point par leurs écrits et par les échantillons de leurs conversations qui nous restent, que l'esprit, ni le goût, ni l'amour même, perdissent rien à cette réserve. Pour nous, nous avons pris des manières toutes contraires : lâchement dévoués aux volontés du sexe que nous devrions protéger et non servir, nous avons appris à le mépriser en lui obéissant, à l'outrager par nos soins railleurs; et chaque femme de Paris rassemble dans son appartement un sérail d'hommes plus femmes qu'elle, qui savent rendre à la beauté toutes sortes d'hommages, hors celui du cœur dont elle est digne. Mais voyez ces mêmes hommes, toujours contraints dans ces prisons volontaires, se lever, se rasseoir, aller et venir sans cesse à la cheminée, à la fenêtre, prendre et poser cent fois un écran, feuilleter des livres, parcourir des tableaux, tourner, pirouetter par la chambre, tandis que l'idole, étendue sans mouvement dans sa chaise longue,
cation, ait été prise en France au pied de la lettre par des gens d'esprit (a).
* Après la bataille gagnée par Cambyse sur Psammenite. on distinguoit parmi les morts les Egyptiens, qui avoient toujours la tète nue, à l'extrême dureté de leurs crânes; au lieu que les Perses, toujours coiffés de leurs grosses tiares, avoient les crânes si tendres, qu'on les brisoit sans etfort. Hérodote lui-même fut, longtemps après, témoin de cette différence (6).
(a) Ce dernier paragraphe est ajouté dans l'édition de 178*2. — (b) Hérodote, III, 12. — Cf. Montaigne, I, 35.
n'a d'actif que la langue et les yeux. D'où vient cette différence, si ce n'est que la nature, qui impose aux femmes cette vie sédentaire et casanière, en prescrit aux hommes une toute opposée, et que cette inquiétude indique en eux un vrai besoin? Si les Orientaux, que la chaleur du climat fait assez transpirer, font peu d'exercice et ne se promènent point, au moins ils vont s'asseoir en plein air et respirer à leur aise ; au lieu qu'ici les femmes ont grand soin d'étouffer leurs amis dans de , bonnes chambres bien fermées, p)
Si l'on compare la force des hommes anciens à celle des hommes d'aujourd'hui, on n'y trouve aucune espèce d'égalité. Nos exercices de l'Académie* sont des jeux i d'enfans auprès de ceux de l'ancienne gymnastique : on a quitté la paume comme trop fatigante ; on ne peut plus voyager à cheval. Je ne dis rien de nos troupes. On ne conçoit plus les marches des armées grecques et romaines. Le chemin, le travail, le fardeau du soldat romain fatigue seulement à le lire, et accable l'imagination. Le cheval n'étoit pas permis aux officiers d'infanterie. Souvent les généraux faisoient à pied les mêmes journées que leurs troupes. Jamais les deux Gâtons n'ont autrement voyagé, ni seuls, ni avec leurs armées. Othon lui-même, l'efféminé Othon, marchoit armé de fer à la tête de la sienne allant au-devant de Vitellius. Qu'on trouve à présent un seul homme de guerre capable d'en faire autant. >'ous sommes déchus en tout. >'os peintres et nos sculpteurs se plaignent de ne plus trouver de modèles comparables à ceux de l'antique. Pourquoi cela? L'homme a-t-il dégénéré? L'espèce a-t-elle une décrépitude physique ainsi que l'individu? Au contraire, les
1. École où le> jeunes nobles se lonnaient aux exercices du coips.
J.-J. KOISSEAI'
barbares du nord, qui ont, pour ainsi dire, peuplé l'Europe d'une nouvelle race, étoient plus grands et plus forts que les Romains, qu'ils ont vaincus et subjugués. Nous devrions donc être plus forts nous-mêmes, qui, pom' la plupart, descendons de ces nouveaux venus*. Mais les premiers Romains vivoient en hommes*, et trouvoient dans leurs continuels exercices la vigueur que la nature leur avoit refusée; au lieu que nous perdons la nôtre dans la vie indolente et lâche où nous réduit la dépendance du sexe. Si les barbares dont je viens de parler vivoient avec les femmes, ils ne vivoient pas pour cela comme elles; c'étoient elles qui avoient le courage de vivre comme eux, ainsi que fai soient aussi celles de Sparte. La femme se rendoit robuste et Thonnue iife^'énervoit pas.
A^i ce soin de contrarier la nature est nuisible au corps, il l'est encore plus à l'esprit. Imaginez quelle peut être la trempe de l'âme d'un honnne uniquement occupé de l'importante affaire d'amuser les femmes, et qui
* Les Romains étoient les hommes les plus petits et les plus foibles de tous les peuples de l'Italie ; et cette différence étoit si grande, dit Tite-Live a;, qu'elle s'apercevoit au premier coup d'œil dans les troupes des uns et des autres. Cependant l'exercice et la discipline prévalurent tellement sur la nature, que les foibles firent ce que ne pouvoient fan-e les forts, et les vainquirent.
(a) Ici encore, d'après la remarque de Petitain, il semble que les souvenirs de Rousseau l'aient trompé. On n'a trouvé dans Tite-Live aucun texte en ce sens.
1 . On se fig:iirait parfois au dixtiuitième siècle l'invasion des Bar- Ixires comme un Ilot qui aurait
submergé la population galloromaine. C'est la théorie soutenue par Montesquieu contre Duhos.
LETTRE A M. D ALEMlJEKT. 155
passe sa vie entière à faire pour elles ce qu'elles devroient faire pour nous quand, épuisés de travaux dont elles sont incapables, nos esprits ont besoin de délassement. Livrés à ces puériles habitudes, à quoi pourrionsnous jamais nous élever de grand? Nos talens, nos écrits se sentent de nos frivoles occupations*; agréables, si l'on veut, mais petits et froids comme nos sentimens, ils ont pour tout mérite ce tour facile qu'on n'a pas grand' peine à donner à des riens. Ces foules d'ouvrages éphé-
* Les femmes en général n'aiment aucun art, ne se connoissent à aucun, et n'ont aucun génie. Elles peuvent réussir aux petits ouvrages qui ne demandent que de la légèreté d'esprit, du goût, de la grâce, quelquefois même de la philosophie et du raisonnement. Elles peuvent acquérir de la science, de l'érudition, des talens, et tout ce qui s'acquiert à force de travail. Mais ce feu céleste qui échauffe et embrase l'âme, ce génie qui consume et dévore, cette brûlante éloquence, ces transports sublimes qui portent leurs ravissemens jusqu'au fond des cœurs, manqueront toujours aux écrits des femmes : ils sont tous froids et jolis comme elles : ils auront tant d'esprit que vous voudrez, jamais d'âme ; ils seroient cent fois plutôt sensés que passionnés. Elles ne savent ni décrire ni sentir l'amour même. La seule Sapho, que je sache, et une autre (a), méritent d'être exceptées. Je parierois tout au monde que les Lettres portugaises ont été écrites par un homme (ft). Or, partout où dominent les femmes, leur goût doit aussi dominer : et voilà ce qui détermine celui de notre siècle.
(a) Sans doute Héloïse, dans ses lettres à Abélard, — ou peut-être la comtesse d'Houdetot, dont il dit dans les Confessions (livre IX) : « Elle me parla de Saint-Lambert en amante passionnée.... Elle parloit et je me sentois ému.... J'avalois à longs traits la coupe empoisonnée. » — (b) Il aurait perdu. — L'auteur des Lettres portugaises (des cinq premières seulement, car les suivantes sont complètement apocryphes) n'a été découvert qu'en 1809 par Boissonade. C'est Marianne Alcatorada, religieuse au couvent de Beja. Elles ont été écrites au marquis de Chamilly, et traduites en français par Guilleragues. — Voir M. Paléologue, Lettres d'amour de la religieuse portugaise {Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1889).
J.-J. ROUSSEAU
inércs qui naissent journellement, n'étant laits que pour amuser des femmes, et n'ayant ni force ni profondeur, volent tous de la toilette au comptoir'. C'est le moyen de récrire incessamment les mêmes et de les rendre toujours nouveaux. On m'en citera deux ou trois qui serviront d'exception ; mais moi j'en citerai cent mille qui confirmeront la règle. C'est pour cela que la plupart des productions de notre âge passeront avec lui-; et la postérité croira qu'on iit bien peu de livres dans ce même siècle où Ton en fait tant^i
Il ne seroit pas difficile de montrer qu'au lieu de gagner à ces usages, les femmes y perdent. On les flatte sans les aimer; on les sert sans les honorer : elles sont entourées d'agréables, mais elles n'ont plus d'amans; et le pis est que les premiers, sans avoir les sentimens des autres, n'en usurpent pas moins tous les droits. La société des deux sexes, devenue trop commune et trop facile, a produit ces deux effets, et c'est ainsi que l'esprit général de la galanterie étoufte à la fois le génie et l'amour.
Pour moi, j'ai peine à concevoir comment on rend assez peu d'honneur aux femmes pour leur oser adresser sans cesse ces fades propos galans, ces complimens insultans et moqueurs, auxquels on ne daigne pas même donner un air de bonne foi : les outrager par ces évidens mensonges, n'est-ce pas leur déclarer assez nettement qu'on ne trouve aucune vérité obligeante à leur dire? Que l'amour se fasse illusion sur les quahtés de ce qu'on aime, cela n'arrive que trop souvent; mais est-il question
1. D.' la toilette sur laquelle les (laines déposent le livre quelles ont lu tandis qu'on les coiffait. — à la boutique de l'épicier qui en lait des cornets, suivant la vieille
plaisanterie renouvelée d'Horace par Boileau.
2. Pour les ouvrages de pur agrément la prédiction s'esta peu près réalisée.
LETTRE A M. D'ALEMBEHT. 157
d'amour dans tout ce maussade jargon? ceux mêmes qui s'en servent ne s'en servent-ils pas également pour toutes les femmes? et ne seroient-ils pas au désespoir qu'on les crût sérieusement amoureux d'une seule ? Qu'ils ne s'en inquiètent pas. Il faudroit avoir d'étranges idées de l'amour pour les en croire capables, et rien n'est plus éloigné de son ton que celui de la galanterie. De la manière que je conçois cette passion terrible, son trouble, ses égaremens, ses palpitations, ses transports, ses brûlantes expressions, son silence plus énergique, ses inexprimables regards, que leur timidité rend téméraires, et qui montrent les désirs par la crainte; il me semble qu'après un langage aussi véhément, si l'amant venoit à dire une seule fois, Je vous aime, l'amante indignée lui répondroit, Vous ne m'aimez plus, et ne le reverroit de sa vie.
Nos cercles conservent encore parmi nous quelques images des mœurs antiques. Les hommes entre eux, dispensés de rabaisser leurs idées à la portée des femmes et d'habiller galamment la raison, peuvent se livrer à des discours graves et sérieux sans crainte du ridicule. On ose parler de patrie et de vertii sans^passer pour ràBacheurj^on ose être soi-même sans s'assenùi' aux maxmies d'une caillette. Si le tour de la conversation devient moins"'^)oîI71erraîsons prennent plus de poids ; on ne se paye point de plaisanterie ni de gentillesse; on ne se tire point d'affaire par de bons mots ; on ne se ménage point dans la dispute; chacun se sentant attaqué de toutes les forces de son adversaire, est obligé d'employer toutes les siennes pour se défendre. Voilà comment l'esprit acquiert de la justesse et de la vigueur. S'il se mêle à tout cela quelques propos licencieux, il ne faut point trop s'en effaroucher; les moins grossiers ne sont
15« J.-.T. ROUSSEAU
pas toujours les plus honnêtes, et ce langage un peu ' rustaud est préférable encore à ce style plus recherché, dans lequel les deux sexes se séduisent mutuellement et V^se familiarisent décemment avec le vice. La manière de vivre, plus conforme aux inclinations de l'homme, est aussi mieux assortie à son tempérament : on ne reste point toute la journée établi sur une chaise ; on se livre à des jeux d'exercice, on va, on vient; plusieurs cercles se tiennent à la campagne, d'autres s'y rendent. On a des jardins pour la promenade, des cours spacieuses pour s'exercer, un grand lac pour nager, tout le pays ouvert pour la chasse ; et il ne faut pas croire que cette chasse se fasse aussi commodément qu'aux environs de Paris, où l'on trouve le gibier sous ses pieds et où l'on tire à cheval. Enfin ces honnêtes et innocentes institutions rassemblent tout ce qui peut contribuer à former dans les mêmes hommes des amis, des citoyens, des soldats et par conséquent tout ce qui convient le mieux à I un peuple libre.
On accuse d'un défaut les sociétés des femmes, c'est de les rendre médisantes et satiriques ; et l'on peut bien comprendre en effet que les anecdotes d'une petite ville n'échappent pas à ces comités féminins; on pense bien aussi que les maris absens y sont peu ménagés; et que toute femme jolie et fêtée n'a pas beau jeu dans le cercle de sa voisine. Mais peut-être y a-t-il dans cet inconvénient plus de bien que de mal, et toujours est-il incontestablement moindre que ceux dont il tient la place : car lequel vaut le mieux qu'une femme dise avec ses amies du mal de son mari, ou que, tête à tête avec un homme, elle lui en fasse, qu'elle critique le désordre de sa voisine, ou qu'elle l'imite? Quoique les Genevoises disent assez librement ce qu'elles savent, et quelquefois ce qu'elles con-
f.FTTRE A M. DALEMBERT.
jecturent, elles ont une véritable horreur de la calomnie, et l'on ne leur entendra jamais intenter contre autrui des accusations quelles croient fausses^; tandis qu'en d'autres pays les femmes, également coupables par leur silence et par leurs discours, cachent, de peur de représailles, le mal qu'elles savent, et publient par vengeance celui qu'elles ont inventé.
Combien de scandales publics ne retient pas la crainte de ces sévères observatrices ! Elles font presque dans notre ville la fonction de censeurs. C'est ainsi que, dans les beaux temps de Rome*, les citoyens, surveillans les uns des autres, s'accusoient publiquement par zèle pour la justice : mais quand Rome fut corrompue, et qu'il ne resta plus rien à faire pour les bonnes mœurs que de cacher les mauvaises, la haine des vices qui les démasque en devint un. Aux citoyens zélés succédèrent les délateurs infâmes^; et au lieu qu'autrefois les bons accusoient les méchans, ils en furent accusés à leur tour. Grâce au ciel, nous sommes loin d'un terme si funeste. Nous ne sommes point réduits à nous cacher à nos propres yeux de peur de nous faire horreur. Pour moi, je n'en aurai pas meiUeure opinion des femmes, quand elles seront plus circonspectes : on se ménagera davantage quand on aura plus de raison de se ménager, et quand chacune aura besoin pour elle-même de la discrétion dont elle donnera l'exemple aux autres.
Qu'on ne s'alarme donc point tant du caquet des
1. Peut-être trouvera-t-on cette casuistique un peu subtile, et qu'il n'y a pas grande différence entre la médisance sgns preuves et la simple calomnie.