‹ Lettre à M. d'Alembert sur les spectaclesChapitre 59 sur 78 · Rapprochement inattendu et · texte numérisé non relu

Rapprochement inattendu et

singulièrement disproportionné.

3. Sur cette transformation des mœurs, moins soudaine que Rousseau ne le ferait croire, voy. G.

Roissier. l'Opposition sous les Césars p. 162 '2* édition».

160 J.-J. ROUSSEAU. '

sociétés (le femmes. Qu'elles médisent tant qu'elles voudront, pourvu qu'elles médisent entre elles'. Des femmes V(''ritablement corrompues ne sauroient su|)porter longtemps cette manière de vivre; et, quelque chère que leur pût être la médisance, elles voudroient médire avec des hommes. Quoi qu'on m'ait pu dire à cet égard, je n'ai jamais vu aucune de ces sociétés sans un secret mouvement d'estime et de respect pour celles qui la composoient. Telle est, me disois-je, la destination de la nature, qui donne difierens goûts aux deux sexes, afin qu'ils vivent séparés et chacun à sa manière*. Ces aimables personnes passent ainsi leurs jours, livrées aux occupations qui leur conviennent, ou à des amusemens innocens et simples, très propres à toucher un cœur honnête et à donner bonne opinion d'elles. Je ne sais ce qu'elles ont dit, mais elles ont vécu ensemble; elles ont pu parler des hommes, mais elles se sont passées d'eux; et tandis qu'elles critiquoient si sévèrement la conduite des autres, au moins la leur étoit irréprochable.

' Ce ])iincipe. auquel tiennent toutes bonnes mœurs, est développé dune manière plus claire et plus étendue dans un manuscrit dont je suis dépositaire, et que je me propose de publier, s'il me reste assez de temps pour cela, quoique cette annonce ne soit guère propre à lui concilier d'avance la faveur des dames.

On comprendra facilement que le manuscrit dont je parlois dans cette note étoit celui de /« Nouvelle Iléloïse, qui parut deux ans après cet ouvrage (a).

(a) Ce demi-alinéa est ajouté dans l'édition de 1782. 11 s'agit de la lettre 10 de la IV partie.

1. C'est faire trop bon marché des victimes de ces médisances.

LETTRE A M. DALEMBEUT. 161

Les cercles d'hommes ont aussi leurs inconvéniens, sans doute : quoi d'humain n'a pas les siens? On joue, on boit, on s'enivre, on passe les nuits : tout cela peut être vrai, tout cela peut être exagéré. Il y a partout mélange de bien et de mal, mais à diverses mesures. On abuse de tout : axiome trivial, sur lequel on ne doit ni tout rejeter ni tout admettre. La règle pour choisir est simple. Quand le bien surpasse le mal, la chose doit être admise malgré ses inconvéniens; quand le mal surpasse le bien, il la faut rejeter même avec ses avantages. Quand la chose est bonne en elle-même et n'est mauvaise que dans ses abus, quand les abus peuvent être prévenus sans beaucoup de peine, ou tolérés sans grand préjudice, ils peuvent servir de prétexte et non de raison pour abolir un usage utile : mais ce qui est mauvais en soi sera toujours mauvais*, quoi qu'on fasse pour en tirer un bon usage. Telle est la différence essentielle des cercles aux spectacles.

Les citoyens d'un même État, les habitans d'une même ville, ne sont point des anachorètes, ils ne sauroient vivre toujours seuls et séparés : quand ils le pourroient, il ne faudroit pas les y contraindre. Il n'y a que le plus farouche despotisme qui s'alarme à la vue de sept ou huit hommes assemblés, craignant toujours que leurs entretiens ne roulent sur leurs misères'.

* Je parle dans l'ordre moral : car dans l'ordre physique il n'y a rien d'absolument mauvais. Le tout est bien (a).

(a) C'est la matière d'une célèbre lettre de Rousseau à Voltaire (18 août 1756) en réponse aux deux poèmes sur la Loi naturelle et sur le Désastre de Lisbonne. Voltaire ne répliqua pas directement, mais donna Candide (1739), que Rousseau crut écrit dans le dessein de le a persifler ».

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