‹ Lettre à M. d'Alembert sur les spectaclesChapitre 61 sur 78 · Rousseau ne parait pas soup · texte numérisé non relu

Rousseau ne parait pas soup

çonner que l'influence du climat est décisive sur le goût ou la répugnance physique qui sont au fond de cette « estime » et de cette « horreur ».

5. Tel est le texte de l'édition de 1758, reproduit dans toutes les autres. — ^e faudrait-il pas lire :

« pour soi-même, mais pour... »?

Cf, p. 68, note 2.

J.-J. ROUSSEAU

dre : ainsi tout ce qu'on a raison de blâmer en cliairc ne doit pas être puni par les lois. Jamais peuple n'a péri par l'excès du vin, tous périssent par le désordre des femmes. La raison de cette difîérence est claire : le premier de ces deux vices détourne des autres, le second les engendre tous. La diversité des âges y fait' encore. Le vin tente moins la jeunesse et l'abat moins aisément ; un sang ardent lui donne d'autres désirs ; dans l'âge des passions toutes s'enflamment au feu d'une seule ; la raison s'altère en naissant ; et l'homme, encore indompté, devient indisciplinable avant que d'avoir porté le joug des lois. Mais qu'un sang à demi glacé cherche un secours qui le ranime, qu'une liqueur bienfaisante supplée aux esprits qu'il n'a plus * : quand un vieillard abuse de ce doux remède, il a déjà rempli ses devoirs envers sa patrie, il ne la prive que du rebut de ses ans.

Il a tort, sans doute ; il cesse avant la mort d'être citoyen. Mais l'autre ne commence pas même à l'être ; il se rend plutôt l'ennemi public, par la séduction de ses complices, par l'exemple et l'effet de ses mœurs corrompues, surtout par la morale pernicieuse qu'il ne manque pas de répandre pour les autoriser. Il vaudroit mieux qu'il n'eût point existé.

De la passion du jeu nait un plus dangereux abus,

* Platon, dans ses Lois [a], permet aux seuls vieillards l'usage du vin ; et même il leur en permet quelquefois l'excès.

(a) Platon, Lois, liv. II, p. 666. A. — Cf. Montaigne, II, 2.

1. Y intervient efficacement. — Faire, employé sans complément, a vieilli dans ce sens. Les expressions courantes : « cela n'y fait

rien, qu'est-ce que cela y faiff », malgré la ditrérence de construction, sont dune signification identique.

mais qu'on préyient ou réprime aisément. C'est une affaire de police, dont l'inspection devient plus facile et mieux séante dans les cercles que dans les maisons particulières. L'opinion peut beaucoup encore en ce point, et sitôt qu'on voudra mettre en honneur les jeux d'exercice et d'adresse, les cartes, les dés, les jeux de hasard, tomberont infailliblement. Je ne crois pas même, quoi qu'on en dise, que ces moyens oisifs et trompeurs de remplir sa bourse prennent jamais grand crédit chez un peuple raisonneur et laborieux, qui connoît trop le prix du temps et de l'argent pour aimer à les perdre ensemble.

Conservons donc les cercles, même avec leurs défauts, car ces défauts ne sont pas dans les cercles, mais dans les hommes qui les composent ; et il n'y a point dans la vie sociale de forme imaginable sous laquelle ces mêmes défauts ne produisent de plus nuisibles effets. Encore un coup, ne cherchons point la chimère de la perfection, mais le mieux possible selon la nature de l'homme et la constitution de la société. Il y a tel peuple à qui je dirois : (( Détruisez cercles et coteries, ôtez toute barrière de bienséance entre les sexes, remontez, s'il est possible, jusqu'à n'être que corrompus. Mais vous, Genevois, évitez de le devenir, s'il est temps encore ; craignez le premier pas, qu'on ne fait jamais seul S et songez qu'il est plus aisé de garder de bonnes mœurs que de mettre un terme aux mauvaises. »

Deux ans seulement de comédie, et tout estboule-M^ versé. L'on ne sauroit se partager entre tant d'amusé- //^

1. Entendez : qui n'est jamais le seul qu'on fasse. — Il y a ici dans la forme une amphibologie pro-

venant d'un reste de construction latine que n eclaircit plus la désinence casuelle.

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(meus ; l'heure des spectacles étant celle des cercles les *fera dissoudre, il s'en détachera trop de membres; ceux qui resteront seront trop peu assidus pour être d'une grande ressource les uns aux autres et laisser subsister longtemps les associations.îlLes deux sexes réunis journellement dans un même lieu ; les parties qui se lieront pour s'y rendre ; les manières de vivre qu'on y verra dépeintes et qu'on s'empressera d'imiter ; l'exposition des dames et demoiselles parées tout de leur mieux et mises en étalage dans des loges comme sur le devant d'une boutique, en attendant les acheteurs ; l'affluence de la belle jeunesse, qui viendra de son côté s'offrir en montre et trouvera bien plus beau de faire des entrechats au théâtre que l'exercice à Plain-Palais * ; les petits soupers de femmes qui s'arrangeront en sortant, ne fût-ce qu'avec les actrices ; enfin le mépris des anciens usages qui résultera de l'adoption des nouveaux ; 1 tout cela substituera bientôt l'agréable vie de Paris et les bons airs de France à notre ancienne simplicité ; et je doute un peu que des Parisiens à Genève y conservent longtemps le goût de notre gouvernement.

11 ne faut point le dissimuler, les intentions sont droites encore ; mais les mœurs inclinent déjà visiblement vers la décadence, et nous suivons de loin les traces des mêmes peuples dont nous ne laissons pas de craindre le sort. Par exemple, on m'assure que l'éducation de la jeunesse est généralement beaucoup meilleure qu* elle n'étoit autrefois ; ce qui pourtant ne peut guère se prouver qu'en montrant qu'elle fait de meilleurs citoyens. Il est certain que les enfans font mieux la révérence, qu'ils savent plus galamment donner la main aux

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