Pelouse entre le Rhône et l'Aive
(lames, et leur dire une infinité de gentillesses pour lesquelles je leur ferois, moi, donner le fouet ; qu'ils savent décider, trancher, interroger, couper la parole aux honmies, importuner tout le monde, sans modestie et sans discrétion. On me dit que cela les forme : je conviens que cela les forme à être impertinens, et c'est, de toutes les choses qu'ils apprennent par cette méthode, la seule qu'ils n'oublient point. Ce n'est pas tout : pour les retenir auprès des femmes, qu'ils sont destinés à désennuyer, on a soin de les élever précisément comme elles, on les garantit du soleil, du vent, de la pluie, de la poussière; afin qu'ils ne puissent jamais rien supporter de tout cela. Ne pouvant les préserver entièrement du contact de l'air, on fait du moins qu'il ne leur arrive qu'après avoir perdu la moitié de son ressort. On les prive de tout exercice ; on leur ôte toutes leurs facultés ; on les rend ineptes à tout autre usage qu'aux soins auxquels ils sont destinés,et la seule chose que les femmes n'exigent pas de ces vils esclaves est de se consacrer à leur service à la façon des Orientaux *. A cela près, tout ce qui les distingue d'elles, c'est que la nature leur en ayant refusé les, grâces, ils y substituent des ridicules. A mon dernier voyage à Genève 2, j'ai déjà vu plusieurs de ces jeunes' demoiselles en justaucorps, les dents blanches, la main potelée, la voix flùtée, un joli parasol vert à la main, contrefaire assez maladroitement les hommes.
On étoit plus grossier de mon temps. Les enfans, rustiquement élevés, n'avoient point de teint à conserver, et ne craignoient point les injures de l'air, auxquelles ils s'étoient aguerris de bonne heure. Les pères les menoient avec eux à la chasse, en campagne, à tous leurs exer-
l.Couimc'lfSiîardienseluhaivm. I -2. En IToi.
cices, dans toutes les sociétés. Timides et modestes devant les gens âgés, ils étoient hardis, fiers, querelleurs entre eux; ils n'avoient point de frisure à conserver; ils se défioient à la lutte, à la course, aux coups; ils se battoient à bon escient, se blessoient quelquefois, et puis s'embrassoient en pleurant. Ils revenoient au logis suant, essoufflés, déchirés : c'étoient de vrais polissons; mais ces polissons ont fait des hommes qui ont dans le cœur du zèle pour serY]rhpatrip__et Hn sang à vprser pour
£lle. Plaise à Dieu qu'on en puisse dire autant un jour de nos beaux petits messieurs requinqués*, et que ces hommes de quinze ans ne soient pas des enfans à trente.
Heureusement ils ne sont point tous ainsi. Le plus grand nombre encore a gardé cette antiquerudesse, conservatrice de la bonne constitution aïïï?T— qtrc^es bonnes mœurs. Ceux mêmes qu'une éducation trop délicate amolUt pour un temps seront contraints, étant grands, de se plier aux habitudes de leurs compatriotes. Les uns perdront leur àpreté dans le commerce du monde; les autres gagneront des forces en les exerçant; tous deviendront, je l'espère, ce que furent leurs ancêtres, ou du moins ce que leurs pères sont aujourd'hui. Mais ne nous flattons pas de conserver notre liberté en renonçant aux mœurs qui nous l'ont acquise.
Je reviens à nos comédiens; et toujours, en leur supposant un succès qui me paroît impossible, je trouve que ce succès attaquera notre constitution, non-seulement d'une manière indirecte en attaquant nos mœurs, mais 1 immédiatement en rompant l'équilibre qui doit régner
i. Mot très familier, mais du vieux fonds de la langue. D'après Littré. il vient de re et du latin
quinquare, nettoyer, « mot peu usité dans la latinité, mais resté dans le roman ».
entre les diverses parties de l'État pour conserver le corps entier dans son assiette.
Parmi plusieurs raisons que j'en pourrois donner, je me contenterai d'en choisir une qui convient mieux au plus grand nombre, parce qu'elle se borne à des considérations d'intérêt et d'argent, toujours plus sensibles au vulgaire que des effets moraux, dont il n'est pas en état de voir les liaisons avec leurs causes, ni l'influence sur le destin de l'État.
l£On peut considérer les spectacles, quand ils réussissent, comme une espèce de taxe qui, bien que volontaire, n'en est pas moins onéreuse au peuple, en ce qu'elle lui fournit une continuelle occasion de dépense à laquelle il ne résiste pas^ Cette taxe est mauvaise, non-seulement parce qu'il n'en revient rien au souverain 2, mais surtout parce que la répartition, loin d'être proportionnelle, charge le pauvre au delà de ses forces, et soulage le riche en suppléant aux amusemens plus coûteux qu'il se donneroit au défaut de celui-là. Il suffit, pour en convenir, de faire attention que la différence du prix des places n'est ni ne peut être en proportion de celle des fortunes des gens qui les remplissent. A la Comédie- Françoise, les premières loges et le théâtre^ sont à
1. C'est à quoi Périclès avait pourvu en faisant indemniser les j)auvres, les jours de spectacles publics, sur le fonds appelé théoricou.