A MONSIEUR PAUL LACROIX, A PARIS
British Muséum, ce 28 décembre 1848.
Mon cher Monsieur,
Je yous ai promis , il y a quelque temps , de vous développer parécritles raisons principales qui m'ont convaincu de l'innosence de M. Libri ; mais le manque de temps , la difficulté d'écrire, même imparfaitement, une langue aussi délicate que la tôtre, et la répugnance que j'éprouve à voir mon nom imprimé en bien ou en mal, m'en ont détourné jusqu'ici. Cependant ma conscience me dit qu'il faut trouver le temps de rendre justice à Qû innocent ; que ma vanité ne doit pas m'empôcher de faire pour un autre ce que je voudrais qu'on fît pour moi-même f et ïu'un homme doué de courage moral doit savoir s'exposer à des désagréments pour défendre même un inconnu indignement accusé.
Lorsque je lus le rapport de M. Boucly, et que j'y trouvai M. Libri accusé d'avoir dérobé à la bibliothèque de Grenoble un Psautier que M. du Sommerard avait décrit depuis plusieurs innées dans son grand ouvrage : Les arts au moyen âge, comme appartenant au docteur Commarmont de Lyon, dans les mains luquel il avait été vu par M. Payne, libraire anglais très-connu, k l'instigation duquel M. Libri l'acheta, je commençai à soupçonner que ce magistrat s'était laissé tromper à la légère par des calomniateurs anonymes qui auraient été couverts de mépris Sans les pays où la liberté n'est pas un vain nom, et où les lois tint faites et les magistrats élus pour protéger l'honneur de tout
1 Avant de se charger de la publication du catalogue de mes manuscrits, pu- ■Htttion dont il a été question précédemment (page 75), M. P. Lacroix, se (touvant à Londres, voulut prendre l'avis des personnes les plus considérables *t les mieux informées de mon affaire. A cet effet, il s'adressa d'abord à M. Pa- «tti, conservateur au département des livres imprimés du British Muséum, ■J-à M. Holmes, premier adjoint au département des manuscrits dans le même wblissement. C'est à la suite de cette démarche qu'il reçut les deux documents 'tfûttva liTe. M. P. Lacroix, qui possède les originaux, a bien voulu me per- Wttrede faire usage de ces pièces.
homme qui nVs 1 pas légalement convaincu de l'avoir perd a. En lis int t»*:siiit!» iIimi\ autres par.i^rnplins , je nie persuadai qu'il n'y avait pas dans ce document un sîmiI mol digne de foi. Je parle premièrement du paragraphe dans lequel on raconte comment un M. de Korh >l gude cul cuire les mains quatre volumes de la bibliothèque d'AIbi, s.ins (prou ail pu savoir ensuite où ils avaient passe. Or. n'est-ce pas là une preuve irrécusable que , quand même ces quatre volumes eussent passé dans les mains de M. Libri, circonstance que Ton n'a pas osé alléguer, il ne pouvait pas les avoir pris à celle bibliothèque , et que tout honnête homme pouvait les avoir achetés de bonne foi, soit de M. de Hoch:.*gude, soit de ses ayants cause? En second Heu, je fais allusion à l'autre paragraphe où Ton déclare que toute cette, longue enquête avait élé cachée à M. Libri, et que si les allégations faites à son détriment lui eussent été communiquées, fl aurait pu dissiper les soupçons que, faute de réfutation, elles faisaient naître. Grâce à Dieu, je vis dans un pays où le premier devoir d un magistral est de communiquer à un accusé les cir- h constances ou les faits allégués à sa charge ; et il me semble qu'aprés tant de révolutions et de constitutions, la nation française ■ aurait au moins dû apprendre qu'en agissant autrement on commet une atroce iniquité. \ A la suite de ces remarques, que j'avais faites en lisant lerap- ) port de >I. Boucly, je ne fus nullement étonné lorsque M. Libri i mit entre mes mains les documents originaux qui prouvaient h ■ provenance, soit du Cortigiano de Grolier, soit du Théocrite non 1 rogné, volumes que, par parenthèse, personne n'aurait jamais pQ ■] soupçonner d'avoir été mal acquis , si le propriétaire n'en avait ■ publié une description détaillée dans la capitale même du pays où Ton assurait que ces volumes avaient élé dérobés à une bibliothèque de province. Et il faut remarquer qu'avec le Psautier " du docteur Comrnarmont, ces deux volumes étaient les seuls (pi fussent spécifiés dans cet amas de fables et de mensonges composant le rapport Boucly. Mais ce qui me surprit, ce fut de lire dans les journaux français une lettre de M. Techener, qui démentait formellement, soi! ce qu'on lui avait fait dire, soittf qu'on avait fait dire à son fils dans ce rapport. Dans tout autre document, on aurait pu s'étonner de voir qu'on eût mal compris la déposition d'un témoin ; mais voir attribuer une déposition déterminée au jeune Techener, qui n'en avait fait aucune, ni fa-
lorable, ni défavorable, car il n'avait jamais été interrogé, c'est une chose qui , même dans ce rapport, frappe de slupéfaction. Pour l'honneur de la justice, de la magistrature française et de M. Boucly lui-même, ce point devrait être éclairci. M. Boucly dit que le jeune Tecliener a été interrogé ; M. Techener père le nie. C'est là un fait très-simple, qu'on peut vérifier en un quart d'heure à Paris. Ou M. Techener père ne dit pas la vérité, ou le rapport Boucly a été interpolé, ou ce magistral s'est trompé.
Sans entrer dans d'autres détails au sujet de ce rapport, je dois dire que je fus indigné en y lisant une déposition d'un certain M. Carteron, « commis d'ordre aux Archives », qui accusait M. Libri d'avoir laissé une mauvaise réputation en Italie. Des écrits et des déclarations , insérés dernièrement dans les journaux italiens , et signés par des hommes d'une grande autorité, ainsi que des lettres très-honorables de personnes connues de toute l'Europe, ont vengé M. Libri de cette calomnie. Je Voudrais savoir si ce M. Carteron est le même qui, de « commis d'ordre aux Archives » , fut nommé directeur des archives au ministère des affaires étrangères , lorsqu'au grand regret de tous les amis des lettres , le célèbre Mignet fut obligé, par les vainqueurs de février, de quitter cette place.
Le rapport Boucly étant tombé de lui-même dans le mépris unanime des honnêtes gens qui prirent la peine de le lire attentivement, on était en droit d'attendre , surtout après la réponse foudroyante de M. Libri, que les magistrats français auraient fait écho au cri d'indignation poussé dans toute l'Europe, et auraient rendu une justice tardive à M. Libri ; mais il n'en fut pas ainsi. Voilà dix mois qu'il a été accusé : d'après ce que M. Libri me dit, et ce qui m'a été confirmé par plusieurs lettres écrites de Paris, tout ce qu'il possédait a été saisi ; et pourtant il paraît qu'on n'a pas encore fait un seul acte légal contre lui , mais qu'on a nommé une Commission composée , à ce que l'on assure , de personnes notoirement ennemies de M. Libri, qui ont eu, sans témoins et sans formalités, libre accès au milieu des livres et des papiers de M. Libri, ont introduit des inconnus chez lui , ont enlevé et apporté à plusieurs reprises ce que bon leur semblait , et maintenant on répand le bruit qu'ils ont trouvé des preuves d'un genre particulier de délit sur lequel je vais revenir plus bas. Vous me demandiez de vive voix , mon cher Monsieur, mon opinion par écrit , que je vous ai promise , sur la valeur de
ces preuves. Quoique ce soil plus lard que je ne le pensais , je vais remplir mon engagement.
Avant d'aller plus loin , permettez-moi une observation. Si cela ne m'eût été assuré par des personnes dignes de foi , je n'aurais pas osé répéter ce que j'ai entendu dire des membres de la Commission et de leur manière de procéder. Je ne veux pas croire que les membres de cette Commission soient notoirement les ennemis déclarés de M. Libri } et si môme ils Tétaient, je ne les croirais pas, sans de bonnes preuves, capables de faire servir leur caractère public à des vengeances particulières.
Cependant il me semble qu'ils auraient dû Pire les premiers à désirer de n'avoir pas à s'immiscer dans des actes qui exigent non-seulement qu'on soit impartial , mais encore qu'on soit réputé tel. Bien quils se fussent sentis en conscience non prévenus, ils devaient par délicatesse s'abstenir d'agircn jugesdansune cause où il est prouvé, par le rapport Boucly, qu'ils sont plus que soupçonnés d'être accusateurs. Mais admettant qu'ils aient été forcés d'accepter un rôle odieux, ils devaient se faire un point d'honneur d'agir avec une prudence telle, qu'elle ne laissât pas lieu au moindre soupçon. S'ils l'ont fait ou non, c'est à vous autres Français, qui êtes sur les lieux, à vous en assurer. Les commissaires eux-mêmes devraient être les premiers à provoquer sur ce point les plus scrupuleuses investigations. S'ils ne le font pas, ils forceront les gens les moins crédules , les moins soupçonneux, à les croire coupables. Il ne devrait pas être difficile, à Paris, de trouver des hommes dignes, par leurs connaissances bibliographiques et paléographiques , autant que par l'élévation de leur caractère, d'inspirer une confiance universelle, et contre lesquels il serait impossible d'élever aucun soupçon de partialité. Pourquoi ne pas choisir parmi ceux-là ? Cherche-t-on la vérité, ou cherche-l-on à écraser M. Libri ?
Quoi qu'il en soit de ces commissaires et de leur manière d'agir dans l'exercice de leurs fonctions, il a été procédé d'une façon tellement inique, qu'elle Ole toute espèce de poids aux résultats de leurs opérations. S'il y avait eu des motifs graves pour faire soupçonner que tels et tels et tels volumes , décrits d'avance de manière à ne laisser aucun doute sur leur identité, eussent passé par des voies déshonnêles de telles et telles et telles collections, publiques ou privées peu importe, entre les mains de % M. Libri , rien de plus juste et de plus naturel que de faire re-
chercher juridiquement et ouvertement si ces volumes , dont l'identité aurait été bien constatée d'abord, se trouvaient entre ses mains ou dans ses collections ; et , dans le cas aiïirmatif , rien de plus juste et de plus naturel que de lui faire rendre compte de la manière dont il aurait pu s'en rendre possesseur légitime. Mais prendre possession de tout ce qui appartient à un individu, et pendant plusieurs mois rechercher secrètement et minutieusement si dans ses livres, dans ses manuscrits, dans ses lettres de famille les plus intimes , dans ses papiers les plus secrets, il se trouve quelque chose que d'autres puissent réclamer ou des documents qui puissent faire naître quelque soupçon , c'est là une iniquité si grossière qu'elle est incroyable.
Je suppose que l'on trouve dans la bibliothèque de M. Libri des volumes pris ou que l'on croit pris à une bibliothèque publique, il ne peut pas pour cela être avec justice soupçonné de les avoir acquis d'une manière illégitime, puisqu'il est notoire que toutes les collections publiques de la France ont été dépouillées d'une manière scandaleuse, et pourtant pas toujours illégale, pendant ces dernières cinquante ou soixante années. Les volumes marqués aux estampilles, parfois plus ou moins bien grattées, des bibliothèques publiques de la France principalement , à commencer par la Bibliothèque Nationale de Paris,sont extrêmement communs. Vous en avez vu quelques-uns au British Muséum, et entre autres un magnifique exemplaire, à la reliure de Grolier, de YAusonius d'Aide de 1517, in-8°, avec le timbre Bibliothecœ regiœ de Paris, sans aucun autre cachet destiné à indiquer une vente de doubles ou un échange. Il avait été acheté en 1792, à la vente Lamoignon, par M. Cracherode, qui nous le légua aussi bien qu'un superbe exemplaire du Catulle de Scaliger (Paris, Pâtisson, 1577 , in-8° ) , qu'il avait acheté à la même époque, et qui porte le même timbre, sans aucune autre estampille que celle de M. Cracherode lui-même. Pendant ces derniers mois, on a fait à Londres plusieurs ventes publiques de livres envoyés de Paris, et provenant de collections très-connues 5 et dans ces ventes, il s'est trouvé des livres sortis des bibliothèques publiques de France, quelques-uns desquels ont été même indiqués dans le catalogue imprimé comme provenant de ces établissements. On m'a assuré qu'il y avait des livres avec 4e tels cachets, même dans la bibliothèque de M. Benjamin Delessert (neveu du dernier préfet de police avant la révolution de
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Février) , collection vendue ici par MM. Solheby et Wilkiasoo, les 21, 22 et 23 juillet 1S18, et dont le catalogue (comme celui qui, pour un mot il' pareil, a donné lien à une accusation contre M. Libri .< portail seulement h»s initiales 15. D. En très-peu d<? jours, M. Libri a acheté ici, à Londres, de quatre libraires dont la probité est bien connue, qualre-vingt-dcux volumes que vous avez vus aussi bien i[ue moi , de Tonnais grands et petits, reliés de manière à ne pas laisser le moindre doute sur leur provenance. La plupart sont sortis des bibliothèques publiques de France, et en portent visiblement le cachet; dans d'autres, l'estampille avait été gratté*» ou arrachée. Je crois qu'on en trouverait bien plus à Paris même. Quant aux manuscrits et aux autographes, non -seulement on en trouve partout venant évidemment des archives de l'Étal, des bibliothèques publiques et des Sociétés savantes de France, mais on en fait des ventes publiques de nos jours, comme on le faisait il y a quelques années. £1 loin de faire un mystère de leur provenance , on Ta quelquefois proclamée, et en voici un exemple remarquable. En 1827, ]\Ii\I. Solheby, célèbres pour les ventes de livres à Fenchére, publièrent un catalogue ayant pour tilre : « Catalogue of a valuable and interesting col 1er (ion of autograph letters from the Royal Archives of France. . • Among the aulographs are a séries of French monarchsand princes from Charles VI 1 to LouisXVIII,. which will be soldby auclion on Wednesday July 18, 1827 and foliowing day. » La collection consistait en documents venant évidemment des archives de la France, et contenait des lettres de rois, de nobles, d'écrivains, de femmes célèbres, de généraux, de ministres, etc Et après de tels faits, on a le courage décrier « au voleur », si on trouve des livres provenant des bibliothèques de la France ou des autographes tirés de ses archives ? Je no veux pas maintenant entreprendre de démontrer F impossibilité de prou-» ver l'identité des pièces (pie quelqu'un possède avec cellesqui peuvent manquer dans telles ou (elles archives ou collection. Je vois dans une de vos lettres, que M. Libri me montre aujourd'hui, que les commissaires se vantent d'avoir trouvé chez lui certains manuscrits qui manquent à une célèbre collection. J'ai vu la preuve tout aussi convaincante de leur provenance légitime que celle qu'on a tirée de l'ouvrage de du Sommera rd à l'égard du Psautier, et MM. les commissaires auront là le déboire qu'ils méritent. Je ne doute pas qu'il n'en soit de même pour les au-
très cas, si tant est qu'on veuille loyalement préciser les accusations contre M. Libri, et lui donner le temps de se défendre avant de le condamner; mais pour le fait dont vous parlez , le seul encore qui soit venu a ma connaissance, soyez certain qu'il se terminera à l'honneur de M. Libri.
Dans un pays où la justice serait administrée comme elle devrait l'être, celle preuve ne se demanderait pas. Ce fait étant indubitable, que les collections cl les archives ont été à plusieurs reprises et depuis des années mises au pillage, on ne peut pas présumer que quelqu'un possède d'une manière illicile ce que ces dilapidations prouvent suffisamment pouvoir être possédé légitimement. La mauvaise foi ne se présume pas : il faut la prouver, et la prouver d'une manière qui n'admette pas de doute. Mais que devrait-on penser de l'administration de la justice dans uu pays où, après avoir enlevé a un homme ses papiers en masse, comme on l'a fait à M. Libri, on viendrait ensuite lui demander de prouver la provenance de livres et d'objets achetés dans divers pays et depuis plusieurs années , et où l'on prétendrait qu'il fournît ses preuves avec ces mêmes papiers el ces mômes documents qui lui ont été enlevés par ceux-là mêmes qui lai demandent de les produire ?
Et ceci n'est pas seulement une injustice odieuse contre les possesseurs actuels, mais un encouragement à la négligence et à la mauvaise foi, que de prétendre après tant d'années et tant d'exemples de dilapidations tolérées dans les collections publiques, que ceux-là mêmes qui, s'ils avaient fait leur devoir, auraient pu et dû les empêcher , ou les découvrir promptement , ou du moins s'y employer, aient maintenant le droit de réclamer quand leur négligence primitive ne pouvait être justement considérée que comme un consentement tacite. Et qui empêchera un bibliothécaire de mauvaise foi de réclamer aujourd'hui pompeusement tels volumes donl la soustraction lui aura été autrefois profitable, et qu'il a laissés courir impunément dans le commerce tant qu il aurait été possible d'en retrouver l'origine? Et il importe peu au public si les documents volés avec la connivence de l'un sont réclamés par son successeur. Les individus sont différents : le bibliothécaire, gardien, archiviste, n'est qu'un.
Ce n'est pas dans un pays gouverné par des utopies, que ces principes de raison, de morale et de justice sont reconnus et pris pour règle. Parmi les manuscrits achetés en 1840 par le
Musée britannique, on découvrit, en 1845, qu'il y en avait un de «Tlieophilus, de arte pingendi », qui avait été publié par Raspe, à Londres, en 1781, avec une planche en fac-simik de quelques lignes du manuscrit qui se trouvait alors dans la bibliothèque de Trinily-Collegc à Cambridge. Ce volume venait de M. Halliwell, antiquaire bien connu et autrefois collecteur de manuscrits. On écrivit tout de suite à Cambridge pour s'assurer bien si le collège possédait encore son « Theophilus » ; et, comme il avait disparu, on écrivit à M. Halliwell en lui communiquant ces fails , c'est-à-dire qu'on fit exactement le contraire de ce qu'a fait M. Boucly dans le cas de M. Libri. On continua les enquêtes au su de M. Halliwell, qui eut toutes les facilités pour examiner, soit le «Theophilus» , soit d'autres volumesautrefois à Cambridge et actuellement au Musée, qui avaient passé par ses mains. M. Halliwell, dont la collection ne s'est jamais élevée à un dixième de celle de M. Libri , ne put pas se rappeler de qui il avait acheté un seul de ces volumes ; seulement , en réfléchissant, il crut très-probable de les avoir achetés d'un bouquiniste nommé Darley , mort depuis 1842 , et dont on ne trouvait plus ni livres de commerce, ni autres documents.
Trinity-College commença à prendre des mesures légales pour se faire rendre ses manuscrits du Musée, qui insista pour qu'on prouvât devant un tribunal que ceux qui aujourd'hui les croyaient susceptibles d'ôtre réclamés, les avaient crus autrefois dignes d'être gardés comme ils le méritaient. Ce serait accorder un prix à l'insouciance et à l'improbité des conservateurs , que d'en agir autrement; ce serait punir l'innocent possesseur de la faute des gardiens coupables. Au dernier moment , comme il aurait été impossible à Trinity-College de prouver devant un tribunal et des jurés impartiaux, soit l'identité du volume, soit l'époque, même approximative, depuis laquelle il avait disparu de la bibliothèque, on n'osa pas aller jusqu'aux débals. Et notez bien cela, malgré le fac-similé de Raspe -, car c'est très-bien pour des littérateurs et des paléographes de considérer ceci comme une preuve de l'identité $ mais est-ce que Raspe ou son imprimeur ne pouvait pas se tromper, et dire que le « Theophilus » était à Cambridge , quand il n'y était pas en effet? Ce n'est donc pas là une preuve légale; quoique ni vous ni moi nous ne puissions douter, que le « Theophilus » décrit par Raspe ne soit le même que celui qui est au Musée à présent. Comme on n'avait pas de preuve
plus satisfaisante que celle-là , Tri nity- Collège abandonna les poursuites, et eut à payer non-seulement ses propres frais de justice, mais aussi ceux du Musée, auquel le « Theophilus » et les autres manuscrits restèrent et restent encore. Personne n'a jamais osé et n'osera jamais trouver un mot à redire contre M. Halliwell, quoiqu'il n'ait pas pu se souvenir d'où il s'était procuré ces volumes et en prouver la possession légitime. Mais on la présume ; cl si un journal anglais osait calomnier M. Halliwell, comme des journaux français ont calomnié M. Libri, contre lequel on a toujours procédé dans l'ombre, je vous assure que les tribunaux vengeraient sévèrement l'honneur d'un sujet anglais calomnié.
Encore un fait. M. Rodd, libraire de Londres, dont on peut affirmer, sans réserve, qu'il n'en est pas de plus honnête, fut, en 1844, sommé de restituer un document appartenant autrefois à l'Etat, et qu'il avait mis en vente dans son magasin au prix de 24 sch. Il résista surtout parce que, « pence dant plusieurs années, des documents publics (records) s'éct taient vendus ouvertement sans aucune réclamation de la part « du gouvernement, et que maintenant il en existe beaucoup, « par suite de pareils achats, au Musée britannique, à la Bibiio- « thèque bodleyenne d'Oxford et chez sir Thomas Philipps, ba- « ronnet » (possesseur d'une vaste et riche collection de manuscrits). On intenta un procès ; mais on n'en vint pas aux débats, le gouvernement s'étant retiré au dernier moment. Ce n'est pas tout; la couronne n'est jamais tenue à payer des frais judiciaires : M. Rodd en avait fait pour se défendre qui s'élevaient à 50 livres sterling 4 schellings et 10 deniers, et il supplia le gouvernement de les lui rembourser. Il fut refusé. Il demanda encore : l'injustice se fit sentir, et le gouvernement fut forcé , par un sentiment irrésistible d'honnêteté et d'équité, à rembourser à M. Rodd jusqu'au dernier centime de ses frais. On jugea qu'il était indigne d'une grande nation, et inique, de se prévaloir d'un droit rigoureux, dont jouit la couronne, mais dont des hommes d'honneur ne pouvaient pas consentir à user comme d'un instrument d'oppression.
Je vous vois sourire d'étonnement, mon cher Monsieur, en entendant dire que ce Muséum est cité parmi les possesseurs de documents soustraits à des archives publiques, et vous croirez peut-être que lorsqu'il s'agit d'un établissement national comme celui-ci, il est facile au gouvernement de les réclamer et de les
rétablir là où ils devraient être ; mais vous vous trompez. Le Muséum est un corps indépendant et soumis aux lois et aux tribunaux, comme chacun Test en ce pays de véritable liberté, depuis la reine jusqu'au dernier sujet; égalité qui n'est pas si commune là où H n'y a ni roi, ni reine, ni sujets.
Il y a peut-être trente ans que le Muséum a acheté un registre original contenant les procès- ve; baux du Conseil privé des années 1545 et 1546. Le Conseil privé d'alors formait ce que, dans des lemps plus récents, on appela et on appelle encore le cabimL 11 y a six ou sept ans qu'on découvrit au Conseil privé, où la série des volumes contenant les procès- verbaux se trouve sans lacune, l'absence de ce volume et l'endroit où il se trouve. C'est en vain que le Conseil privé a réclamé; il a éprouvé un refus. On a parlé de recourir aux tribunaux j mais jusqu'ici on n'a pas osé le faire, car on sait que la mauvaise foi ne se présume pas, et qu'une cour de justice et des jurés ne se prêteraient pas à priver un possesseur de bonne foi de son bien pour le rendre à qui, par insouciance, ne sut ou ne voulut pas le garder. Si un volume, ayant appartenu au Conseil de François 1 er , et dont les volumes précédents et suivants se trouveraient aux Archives nationales, eût été découvert dans la collection Libri, que n'auraient pas dit MM. les commissaires?
Yoilà, mon cher Monsieur, mon opinion, qui est celle, comme vous le savez, des hommes les pluséminenls de l'Angleterre et de l'Europe entière. Il me serait impossible de vous nommer tous les personnages qui, à ma connaissance, ont pris ouvertement la défense de M. Libri. Je ne vous en citerai qu'un seul, dont le nom est bien fait pour produire sensation en France : c'est M. Guizot, qui, dans toutes les circonstances et dès le premier moment, en ma présence et en présence de beaucoup d'autres personnes, a toujours repoussé avec indignation les accusations dont M. Libri a été l'objet.
Croyez-moi toujours, mon cher Monsieur,
Votre bien dévoué, A. Pamzzi.
Voici la déclaration de M. Holmes dont il a été déjà question (pag. 14 et 81).
Je soussigné, John Holmes, renior assistant (premier adjoint) au département des in.inusori!s du British Muséum de Londres, déclare que dans l'aiinjc «tf'iG, je me suis rendu à Paris avec sir Frederick Madden, conservateur des manuscrits du môme établissement, pour examiner la collection de manuscrits que possédait alors M. Libri et qu'il a depuis cédés au comte d'Ashburnbam.
La célébrité de cette collection, si nombreuse et si bien choisie, nous faisait vivement désirer que les manuscrits qui la composaient pussent être réunis au British Muséum, et les Trustées du Muséum nous chargèrent alors d'examiner ces manuscrits pour leur en rendre compte.
Pendant un mois que nous restâmes à Paris , sir Frederick Madden et moi , nous nous occupâmes exclusivement de la lâche qui nous était confiée. M. Libri avait mis sans réserve à notre disposition toute sa collection de manuscrits qui remplissaient une chambre, dans laquelle nous étions absolument seuls el absolument libres de tout voir par nous-mêmes, sans qu'aucune armoire ou aucun meuble nous fût fermé.
C'est ainsi que nous pûmes vériûer l'inventaire de ces manuscrits, lequel indiquait la matière, le format, l'âge el en quelque sorte la valeur de chacun, et établir la provenance authentique de la plupart , provenance ordinairement marquée à l'extérieur ou dans l'intérieur du volume.
Je n'ai jamais eu le moindre doute à l'égard de l'origine de ces manuscrits, que j'ai reconnus en grande parlie, pourlcs trouver décrits dans les catalogues des ventes les plus célèbres ou pour avoir figuré dans des collections bien connues. Le rapport adressé aux Trustées, après notre retour à Londres, conseillait fortement l'achat de cette collection , proposition qui n'aurait certainement pas eu lieu si l'on avait eu le moindre soupçon sur la provenance légitime de ces manuscrits.
Aujourd'hui que M. Libri est en butte à une odieuse accusation dont heureusement l'opinion publique a fait justice dans toute l'Europe savante, je déclare hautement que je suis con-
vaincu de la fausseté de cette accusation. J'ai vu les manuscrits non-seulement en France, mais aussi en Angleterre, chei lord Ashburnham et depuis la publication de l'accusation , et je me sens obligé à repousser avec indignation les calomnies répandues contre M. Libri. Ces calomnies ne peuvent avoir d'autre origine que ranirnosilé des ennemis de M. Libri, ou l'ignorance de certaines personnes, qui ne savent pas que, de tout temps, des livres, des manuscrits et des autographes, provenant de différentes collections publiques, ont passé dans le commerce cl dans les ventes aux enchères et sont devenus ainsi la propriété légitime d'autres établissements publics ou des particuliers.
J'approuve la traduction, que j'ai vérifiée, de ce document écrit par moi en anglais.
Britista Muséum, 4 dec. 1848.
John Holmes,
Premier adjoint au département des manuscrits.
Après avoir acquis par l'examen détaillé et consciencieux des documents et des faits, la conviction la plus profonde et la mieux motivée de la fausseté des accusations dirigées contre moi, M. P. Lacroix voulut, dans l'intérêt de la justice , faire partager cette conviction aux autres. C'est dans cette vue qu'il rédigea la déclaration suivante, et qu'il écrivit les deux lettres qu'on trouvera à la suite de cette déclaration. C'est d'après l'autorisation de M. P. Lacroix que je publie ici ces différentes pièces, qui mériteront sans doute toute l'attention du lecteur.
Je soussigné, invité spécialement par M. Libri à étudier, comme expert avoué, les causes et les éléments de l'accusation qui a été dirigée contre lui à la suite d'un rapport du procureur du roi, M. Boucly, je suis arrivé, d'après l'examen consciencieux des pièces et des témoignages de la défense, à formuler les conclusions suivantes:
Cette accusation de détournement de livres et de manuscrits dans les bibliothèques publiques n'a jamais reposé que sur des insinuations calomnieuses, des ouï-dire confus, des propos vagues et des lettres anonymes.
Les trois seuls faits caractérisés que renferme le rapport de M. le procureur du roi Boucly, rapport provoqué par M. Libri lui-même, et adressé comme simple renseignement à M. le garde des sceaux, ont été détruits de fond en comble dans le mémoire justificatif de M. Libri.
Ce mémoire justificatif a prouvé jusqu'à l'évidence que M. Libri, loin d'avoir dépouillé les bibliothèques publiques de la France, leur a souvent donné des livres, leur a fait recouvrer ceux qu'elles avaient perdus, et s'est proposé de faire connaître au monde savant les manuscrits les plus précieux qu'elles pouvaient posséder.
M. Libri, quoique mis en cause par M. le procureur du roi Boucly, n'a jamais été appelé ni interrogé.
Les deux ou trois personnes qui avaient été d'abord interrogées et qui s'étaient faites les échos passifs de quelques bruits malveillants contre M. Libri, ne manqueraient pas sans doute de reconnaître aujourd'hui qu'elles ont été trompées, et qu'il do reste pas dans leur esprit le moindre doute défavorable â M. Libri.
Oiinnt aux personnes lis plus compétentes dans une pareille iilTairf. d les plus capables d'écï ai rer la religion des magistrats, rVsi-â-dîre 1rs librairo. bibliographes et bibliothécaires, elles n'ont pas i-h* interrogées et elbs ne d»\u -irirlent pourtant qu'à établir pleinement l'innoi enre de M. I.ibri. en proclamant l'inanité de l'accusation qui le poursuit.
r 11 est constant que M. Libri. chargé par le ministre de l'instruction publique. M. Villeniain. de visiter les bibliothèques départementales de la France et d'examiner les manuscrits qui s'y trouvaient, n'a visité qu'un peti' nombre de ces bibliothèques en 1841 et 1SS2 cl a signalé, awc la plus grande publicité possible dans le Journal des Savants, les manuscrits précieux qu'il avait vus.
2° Il est constant que, depuis cette époque, M. Libri, qui eut l'initiative du Catahgue général des manuscrits des bibliothèques de* ville* de France, devint le secrétaire d'une Commission nommée pour diriger ce grand travail, et que, dans les premiers mois de 1816, par suite de discussions personnelles avec le ministre de l'instruction publique, M. de Salvanriy, il avait donné sa démission de membre de cette Commission, composée de MM. Leclerc, Renaud, Hase, Danton et Ravaisson.
3° Il est constant que le mauvais vouloir de certains bibliothécaires de province, qui voyaient avec peine un savant envoyé de Paris a l'effet d'inventorier les manuscrits de leurs bibliothèques, a été l'origine des insinuations calomnieuses dirigées contre M. Libri au moment même où il commençait à remplir sa mission.
4° Il est constant que M. Libri ne saurait être responsable des livres et des manuscrits qui pourraient avoir disparu des bibliothèques départementales, attendu qu'il n'en a jamais eu la garde, et que là où il a pu exercer sa mission d'examen, bien loin de dissimuler la valeur du dépôt confié aux bibliothécaires, il s'est fait un devoir de reconnaître cette valeur et de la publier.
5° II est constant que dans les immenses collections de livres et de manuscrits rassemblés à grands frais par M. Libri pendant toute sa vie, il n'aurait pu exister qu'à son insu des livres ou des manuscrits provenant des bibliothèques publiques de la France, ces livres ou ces manuscrits ayant été acquis de bonne foi chez des particuliers et chez des libraires ou dans les ventes aux enchères, comme il est prêt à en justifier d'ailleurs.
6° 11 est constant que M. Libri n'a pas cessé, depuis dix-huit ans qu'il est fixé en France, de chercher et d'acheter des livres et des manuscrits, de telle sorle que les principaux libraires de l'Europe, Crozel, Merlin, Franck, Tilliard, Silvestrc etTechener à Paris, PayneetFoss, Rodd i\ Londres, Weigel à Leipsick, Asherà Berlin, iVlolini, Pialli, Landi, Branca,Gnoalo, Salvi,etc, à Florence, à Milan, à Venise, etc., etc., étaient habituellement en relation et en correspondance avec lui.
7° 11 est constant que M. Libri, par ses connaissances bibliographiques si sûres et si étendues, a fait souvent des acquisitions très- avantage use s pour lui, < e qui doit être considéré comme une des causes de la jalousie de ceriains libraires, qui auraient été les colporteurs complaisants des calomnies inventées contre ce savant bibliographe.
8° Il est constant que M. Libri, en faisant préparer le catalogue de ses collections de livres par plusieurs libraires et bibliographes, avait donné Tordre exprès de réserver tous les volumes, livres, manuscrits cl autographes qui pourraient offrir quelque timbre, estampille ou marque de bibliothèque publique et qui lui auraient été cédés indûment dans des lois ou parties de livres achetés en bloc sans inventaire ou sans examen préalable.
9° Il est constant qu'à toutes les époques des livres et des manuscrits sont sortis des bibliothèques publiques, on ignore comment, et qu'on en trouve encore beaucoup, .non-seulement dans les collections particulières, mais encore dans le commerce de la librairie ancienne.
10° Il est constant que la collection de manuscrits que possédait M. Libri, la plus belle et la plus nombreuse collection qu'un particulier soit parvenu h réunir, composée de dix-huit cents articles environ, avait été formée successivement par des achats heureux et intelligents avec les débris des collections Pucci, Tomitano, Rezzi, Saibante, Gian-Filippi, Boulourlin , Donati, Reina, Milon, Perrin de Sansou, Sîavelpt, etc.
11° Il est constant que M. Libri. avant qu'il se soil défait de celte collection de manuscrits, au commencement de 1847, nonseulement la montrait volontiers aux bibliophiles qui désiraient la connaître, mais encore en communiquait les manuscrits aux savants qui voulaient en faire usage, ce qui témoigne assez que
la possession de ces manuscrits était parfaitement légitime et honorable.
12° 1! est constant que sir Frederick Madden, conservateur des manuscrits du British Muséum de Londres, et M. Holmes, premier adjoint au déparlement des manuscrits de cet établissement, venus tous deux à Paris, en 1846, pour examiner la collection des manuscrits de M. Libri, sont restés prés d'un mois au milieu de celte collection et n'ont pas négligé, dans le travail qu'ils ont fait alors sur ces manuscrits , d'en indiquer la provenance aulhenlique.
13° Il esl conslant que lord Ashburnham, devenu propriétaire desdits manuscrits conservés aujourd'hui dans son château du comté de Sussex , en vertu de la cession qui lui en a été faite, est si bien convaincu de la légitimité de la possession antérieure de M. Libri , qu'il a voulu attacher le nom du savant collecteur à son admirable collection, comme un souvenir et une récompense.
14° Il est constant que, dans l'affreux débordement de calomnies qui ont enveloppé un moment M. Libri et qui avaient malheureusement le caraclére de représailles politiques, si quelque fait sérieux avait eu à se produire contre M. Libri, il se serait produit alors avec éclat, grâce à l'impunité et à l'instigation de ses ennemis.
15° Il est conslant que les hommes les plus considérables dans la science en Italie, en Angleterre et en Allemagne, ont protesté unanimement contre l'accusation qui frappait M. Libri , et que les plus illustres Académies étrangères , notamment celles de Berlin et de Gœtlingue, se sont regardées comme offensées dans la personne du savant mathématicien.
16° Il est conslant que si M. Libri a quitté la France dès le mois de mars dernier, il a dû échapper à l'effet des menaces de vindicte populaire qu'on osait lui faire nominativement en plein Institut, et s'il n'est pas revenu depuis à Paris, où l'appellent ses fonctions d'académicien et de professeur, c'est que l'instruction entamée contre lui n'était pas de nature â lui offrir la sûreté et les garanties auxquelles a droit tout accusé.
En raison des motifs énoncés ci-dessus, motifs appuyés sur les pièces probantes que M. Libri se propose de mettre sous les yeux des magistrats , je déclare hautement, au nom de la vérité et de
a justice, que M. Libri est à mes yeux parfaitement innocent du fait de détournements de livres, d'autographes et de manuscrits dans les bibliothèques publiques de la France.
Fait en double original, et approuvé récriture ci-dessus et d'autre part.
Paris, 12 décembre 1848.
P. Lacroix