‹ Lettre à M. de Falloux, ministre de l'instruction publique et des cultesChapitre 7 sur 65 · A MONSIEUR 1>K MONMERQUÉ · texte numérisé non relu

A MONSIEUR 1>K MONMERQUÉ

Conseiller à la Cour d'appel de Paris , membre de l'Institut, et membre du Comité de l'Histoire de France.

Monsieur et honorable collègue ,

Vous comprendrez mieux l'objet de ma lettre, en vous rappelant certaine conversation que nous avons eue ensemble relativement à M. Libri, un jour de séance du Comité des monuments écrits de l'Histoire de France, vers la (in de mars. Alors l'opinion publique était singulièrement abusée à l'égard de ce savant académicien ; Timpression générale nous avait atteints l'un et L'autre, et vous-même vous aviez cru agir dans Tintcrùt des bibliothèques de la France en provoquant la saisie des collections de livres que possédait M. Libri. Depuis lors, un nouveau jour s'est fait, Dieu merci ! Le Mémoire de M. Libri a renversé dans le mépris et le ridicule ce fameux rapport JJoucly rédigé à huis clos comme une dénonciation, et publié à son de trompe comme une calomnie. Après ce Mémoire, qui vous a certainement convaincu ainsi que tout le monde , les honnêtes gens, que le Rapport Boucly avait soulevés et indignés contre M. Libri, doivent à M. Libri, se doivent à eux-mêmes de protester en faveur de la victime d'une si étrange erreur judiciaire. Quant à moi, je ne saurais me pardonner d'avoir pu croire , pendant deux ou trois semaines, ce ramas de contes malveillants, de ouï-dire absurdes, de mensonges féroces et d'ùncries perfides. Il fallait que le vertige du moment eût enveloppé les meilleurs esprits. J'ai donc fait mon meâ culpâ lorsque les écailles me sont tombées des yeux, et je me suis rappelé que tous les collectionneurs, les plus dignes , les plus irréprochables , ont été exposés plus ou moins à des accusations de même nature. Ce m'a été un enseignement pour l'avenir, et je me promis bien dorénavant de n'accepter de pareils rapports que sous bénéfice d'inventaire. Je regardais cette affaire comme terminée ; je pensais que la justice avait désavoué hautement les passions politiques qui s'étaient servies d'un document quasi confidentiel et secret au profit de vengeances particulières. Vivant retiré comme je fais, au milieu de mes travaux littéraires, je ne soupçonnais pas que celte

odieuse affaire eût encore racine dans nos tribunaux français, en présence de la réprobation unanime du l'Europe savanle. Mais dans un voyage à Londres que je viens de faire, je me suis retrouvé avec M. Libri, j'ai entendu ses plaintes, et j'ai appris avecétonnement, avec peine, que son Mémoire si clair, si concluant, si victorieux, n'avait pas obtenu la réparation à laquelle il a droit. Je m'enflamme volontiers pour ce qui est juste, honnête et généreux. J'ai pris à cœur la position triste et imméritée de notre illustre collègue, que le soupçon , l'exil, la proscription et la diffamation, punissent de son amour pour les livres et de son prodigieux savoir bibliographique. Je lui ai offert de prêter à sa cause l'aide et le concours de mes efforts de bibliophile. J'ai vu, j'ai examiné les pièces sur lesquelles il avait fondé son excellent Mémoire. Ce n'est pas tout -, j'en ai vu une foule d'autres plus probantes encore, s'il est possible. M. Libri, dépouillé de tous ses papiers, est parvenu à rassembler pourtant les éléments d'une défense qui, je l'espère pour l'honneur de la France et de notre magistrature, deviendra inutile. Vous savez comme moi que l'accusation de détournement de livres appartenant à des bibliothèques publiques n'a jamais eu de valeur réelle ; ce n'a été qu'un fantôme pour les ignorants , car le moyen de détourner une assez grande quantité de livres pour en faire un ensemble productif? Comme si d'ailleurs nos pauvres bibliothèques de déparlements avaient beaucoup de livres qu'on pût faire disparaître, sans que les lacunes accusassent presque aussitôt le vol et le voleur ! Puis, la constatation d'un tel vol serait chose aisée avec les catalogues imprimés ou manuscrits de ces bibliothèques. J'ai donc haussé les épaules de pitié, quand on m'a parlé de volumes portant des estampilles de bibliothèques publiques trouvés parmi les livres de M. Libri, qui a maintes fois acheté des lots et des collections entières. Mais la question des manuscri ts m'avait semblé infiniment plus délicate, cl je m'étais d'autant moins prononcé, que je ne connaissais pas du tout ceux que M. Libri avait pu réunir; de plus, ces manuscrits avaient été vendus à un amateur anglais qui n'en permettait la vue à personne. De là, 'des bruits et des insinuations qui menaçaient de grossir, par cela même qu'on n'avait aucune arme pour les combattre. Celte arme qui nous manquait, c'est moi qui vais la tirer du fourreau ; je travaille au catalogue de la collection des manuscrits que M. Libri a cédés à lord Ashburnham, et ce catalogue indî-

quera la provenance de tous ces manuscrits que l'Angleterre est fière de posséder aujourd'hui. Vous voyez, cher Monsieur, que j'aurai beau jeu pour répondre aux ennemis de M. Libri, et pour bien faire cette éclatante réhabilitation que tous les gens de cœur appellent de tous leurs vœux. Je vous prie de me seconder dans cette œuvre de confraternité loyale; je vous prie de protester, avec moi, avec les premiers bibliographes et bibliothécaires de l'Angleterre, de l'Italie et de l'Allemagne, contre une espèce d'attentat à la dignité de la science. Je vous sais un caractère si honorable, que je ne doute pas de vos regrets d'avoir accusé un moment celui que nous aurions dû protéger : si votre voix s'élevait maintenant en faveur d'un absent qui a pu se demander ce qu'était devenue la sainte légalité, votre voix au sein de l'Académie et de la magistrature aurait l'autorité d'un jugement définitif et sans appel, jugement émané à la fois du savant et du magistrat. Pour moi , qui me dévoue à une cause si intéres- . santé, je compte bien la rendre glorieuse en prouvant aux plus incrédules qu'en temps de révolution l'honneur des hommes est à la merci du premier insultcur public. La révolution cesse, dès que la vérité et la justice reprennent leurs droits.

Veuillez agréer, mon cher et honorable collègue, l'assurance de mes sentiments les plus distingués et de tout mon dévouement.

Londres, le 27 novembre 1848.

P. Lacroix

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